II. — INSTRUMENTS K PERCUSSION
C'étaient les cloches, les cymbales et les tambours. Chacune de ces espèces d'instruments de musique se composait d'une famille assez nombreuse et très-variée.
Il n'est pas douteux que les anciens connaissaient les cloches, les clochettes et les grelots ; mais la cloche proprement dite, en métal fondu (i^ampcma, ou nola, parce qu'on en attribue l'invention à saint Paulin , évéque de Noie au sixième siècle), ne fut mise en usage que pour appeler à de grandes distances les fidèles aux cérémonies du culte catholique. Les églises et les monastères étaient eu ce temps-là isolés, cachés au milieu des bois : il fallait donc un noode facile d avertir les habitants du voisinage, que le prêtre allait monter à l'autel. Dans l'origine, un moine ou un clerc tenait à la main une cloche qu'il faisait tinter à la porte de l'église ou du haut d'une plate-forme. Ce n'était encore là que 4e tintinnabulum, qui ne changea de destination qu'après le dixième siècle, et qui fut depuis réservé aux crieurs publics, aux clocheteurs des trépassés et aux sonneurs de confréries. Quant à la cloche de paroisse, elle n'avait pas tardé à grossir et à prendre uii tel volume, qu il avait fallu bâtir des tours et des clochers pour la suspendre dans les airs, où le son ne rencontrait pas d'obstacles.
Les premières cloches avaient été faites certainement, comme \esaufang de Cologne, avec des lames de fer battu superposées et jointes par des clous eu forme conique. De pareilles cloches, armées d'un long battant de fer, ne pouvaient rendre que des sons discordants et sourds. On fondit des cloches en cuivre et en argent dès le huitième siècle. Une des plus anciennes qui subsistent maintenant, c'est sans doute celle de la tour de' Bisdomini, à Sienne : elle porte la date de 1159; elle a la forme d'un tonneau ayant un mètre de hauteur, et elle rend un son très-aigu.
On peut juger, d'après des exemples d'un âge postérieur, que les fondeurs de cloches avaient différentes théories sur la forme la plus propice au son : les uns comprimaient les lèvres de la cloche, les autres les évasaient; les uns ne voulaient pas que le battant dépassât les bords du métal, les autres rallongeaient en dehors. Presque toutes les grosses cloches, depuis le quatorzième siècle, ont des inscriptions et des dates qui nous racontent leur origine et leur baptême.
La réunion de plusieurs cloches de différentes grosseurs avait produit tout naturellement le carillon, qui reçut d'abord le même nom que la cloche isolée, tintinnabulum. Le carillon était alors un cintre en bois ou en fer, auquel pendaient cinq ou six clochettes de divers calibres que le carillonneur frappait Fune après l'autre en cadence avec un petit marteau. Par la suite, on décupla le nombre des cloches en variant leurs dimensions, et le carillonneur fut remplacé par un mécanisme qui faisait mouvoir les marteaux d'après les lois de Tharmonie. Le moyen âge eut la passion de ces carillons à musique, qu'il pla(,ait dans les clochers des églises et dans le beffroi des hôtels de ville, ' d'où s'élevait un concert aérien semblable aux mille voix d'un orgue invisible, pour annoncer à une ville entière la marche des heures sur le cadran de l'horloge publique. Les vieilles cités du Nord, surtout celles de la lielgique, sont encore fières de leurs joyeux carillons, qui accompagnent souvent les ingénieux mouvements d'une horloge mécanique à personnages.
Une autre espèce de carillon à main, dit cymbalum au neuvième siècle et flagellum au dixième, selon Suidas, se composait d'une certaine quantité de clochettes, attachées deux par deux ou trois par trois à des baguettes de fer, ,qui tenaient toutes par une extrémité à un anneau mobile et qui, en se balançant dans l'air comme un large éventail, amusaient les oreilles avec une sonnerie continue. Il y avait, d'ailleurs, de véritables cymbales (cyni-
bala ou acetabula), rondelles spfaériques et creuses, en argent, en airain ou en cuivre» qu'on prenait de chaque main ou qu'on s'attachait à chaque pied ou à chaque genou pour les choquer Tune contre Tautre. Ces cymbales-là n ont changé ni de forme, ni d'usage^ ni de nom. Les petites cymbales, qu'on appelait crotales^ n'étaient que des grelots que les danseurs faisaient sonner en dansant, comme les castagnettes espagnoles, que nous trouYons m France sous le nom homogène de maronnettes au seiiième siècle, et qui avaient été, au treizième, les cHqueUes des ladres. Les crotales sont décrites ainsi par Jean de Salisbury : Crotala dicuntur spherul» sùfwrXy qux quibmdam granis interpositis pro quaniitate sui et specie metaUi varias sonos edunt. Les sons des grelots semblaient si réjouissants à nos pères, qu'ils se plurent à multiplier fempl i de ces boules sonores que Mt tinter le moindre ébranlement. Les chevaux de parade et de voyage avaient des grelots plus ou moins riches qu'ils agitaient en marchant, et, même au quin2ième siècle, la mode des grelots avait fait de tels progrès dans les cours d'Allemagne, que les habits des hommes et des fenunes en étaient tout char« gés. Ces sons clairs, vifs et argentins, qui causent au tynipan une sensation presque douloureuse, furent particu-' lièrement goûtés en Europe après les croisades, qui y multiplièrent les instruments de musique, surtout ceux à percussion.
Avant cette époque, cependant, le sistre ^ptien et le triangle oriental (tripos colybœus) avaient leur emploi dans la musique religieuse et festivals. Le sistre était toujours un cercle de métal traversé par des baguettes, également en métal, qui tintaient et gémissaient en roulant sur elles-mêmes chaque fois qu'on secouait l'instrument. Le triangle, ou trepie, était ordinairement ce qu'il est encore aujourd'hui; mais quelquefois il avait la forma d'un trépied en fer creux à jour, dans les ouvertures duquel on promenait une verge de métal qui en tirait des
INSTKUMENTS DE MUSIQUE 393
sons aigus et plaintifs. Un autre instrument du même genre, qui tenait aussi du carillon et qui ne paraît pas avoir été très-répandu, c'était le bombulumonbtmibulum, que saint Jérôme essayait de décrire, pour le faire connaître> au cinquième siècle, et que nous voyons grossièrement représenté dans divers manuscrits du neuvième et du dixième siècle. Une sorte de potence en métal creux, formant à Tintérieur un double tuyau enroulé, soutenait à son extrémité, par une chaîne conductrice du son, une table sonore revêtue d'écaillés de cuivre, aux branches de laquelle étaient suspendues des clochettes de diffêrentes grosseurs. En agitant ces clodiettes, tout Tinstrument répercutait leurs sons avec un éclat extraordinaire.
Le tambour a été de tous temps un corps concave revêtu d'une peau tendue; mais la forme et la dimension de ce cOTps concave en ont fait varier le nom aussi bien que Tusage. Il se nomme, au Moyen Age : taborellus^ tabomum, tympanum, tympanellumy tympaniolum, et même symphûnia, dans Isidore de Séville. Il est employé constamment dans la musique de fête publique, spécialement aux processions; mais on ne le voit paraître dans la musique militaire, du moins en France, qu au quatorzième siècle. tes Arabes s'en servaient de toute antiquité. Le taborellus, tàburel au treizième siècle, c'est la grosse caisse ou le tambourin, sur lequel on marque la mesure avec une seule baguette; le tabornurn, avec tous ses composés, torburiunif taburcinurrif taborinumy etc., c'est le tambour à deux baguettes ; lympanum ou timbre , c'est notre tambour de basque : « Li timbres est un estrumenz de musique qui est couvert d'un cuir sec de beste , » lit-on dans un Psautier manuscrit du quatorzième siècle, et le Roman de la Rose le caractérise mieux encore , en nous montrant des jongleurs
'Qui ne finoient de ruer Le tymbre en haut et recueilloieni Sur un doy, que oncques defailloient.
Les UmbaUuia ou nocguaires^ ce sont les timbales de cuivre en forme cylindrique, telles que les croisés les avaient apportées de Palestine; le bedon, c'est un énorme tambour à deux faces, qu'on appelait gi^os tambour de Suisse ou & Allemand au seizième siècle, et qu'on frappait doucement avec deux petites baguettes; enfm, le tympa^ non, au quatorzième siècle , était certainement Tinstmment auquel saint Jérôme applique le nom de chorus, et que nous reconnaissons parmi les sculptures de la Maison des Musiciens à Reims. Il consistait en un timbre ou tambour de basque assujetti sur Tépaule droite, de manière que Pexécutant pût le faire sonner à coups de tète, tandb qu'il soufflait dans deux flûtes de métal percées de plusieurs trous, lesquelles communiquaient avec le ventre de ce tambour.