‹ Curiosités de l'histoire des artsChapitre 2 sur 12 · RECHERCHES · texte numérisé non relu

RECHERCHES

L'origine des cartes à jouer a toujours préoccupé les savants, parce qu'elle se rattache, non-seulement à Thistoire des mœurs, mais encore à l'invention du papier, de la gravure et de l'imprimerie.

C'est à ces différents titres qu'un su et si futile en apparence a mérité d'être examiné avec tant de soin et d'érudition dans un si grand nombre de dissertations et de volumes. Après toutes ces recherches, après tous ces systèmes, qui se combattent ou se fortifient lun l'autre, la question principale ne paraît pas mieux éclaircie. A queUe époque fixer l'invention des cartes à jouer ? A qui appartient cette invention ?

Il faut diviser la question pour la résoudre ; car, si l'introduction des cartes à jouer en Europe ne remonte pas au delà du quatorzième siècle ; si la découverte du jeu de piquet ou des cartes actuelles n'est pas antérieure au règne de Charles VII, il est toutefois évident que les cartes à jouer existaient dans l'Inde, ou du moins en Chine, dès le douzième siècle, et que l'antiquité avait eu

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des jeux analogues, c'est-à-dire résultant de la reuooiitre fortuite de certaines figures et de certains nombres représentés sur des dés ou des tableaux. Il est évident enfin que, dans les temps modernes, le jeu d'échecs et le jeu de cartes offrent des rapports fraf^nts qui feraient croire à l origine commune de ces deux jeux : Tun peint, et l'autre sculpté.

Hérodote raconte que les Lydiens, dans un temps de famine, inventèrent la plupart des jeux, entre autres les dés ou tessères. Sophocle, Philostrate, Cicéron et Pausanias font honneur de ces inventions aux Grecs, qui les auraient imaginées pour se distraire de la longueur du siège de Troie ; ils désignent spécialement Palamède et Pyrrhus comme les inventeurs : « Palamedem et Pyrrhum accepimus castrenses quosdam ludos invenissôt quibiLs, dum cessarent a gravioribus curis essentque inducim^ a militari labore animum familiariter relaxarent. » (Ci- CERo, De oratore, II.) Ces jeux militaires, ou plutôt joués dans les camps (castrenses)^ c'étaient les échecs, suivant quelques commentateurs ; c'étaient les dés ou les osselets, suivant quelques autres. Platon dit positivement, dans son dialogue intitulé Phœdre, que le dieu égyptien Theuth, qui avait appris aux liommes l'arithmétique, la géométrie et l'astronomie, ne dédaigna pas d'inventer le jeu d'osselets (tali ou calculi) et le jeu de dés(alea).

Or les dés, ainsi que les osselets, affectaient différentes formes, selon les combinaisons du jeu ; ils offraient aussi différentes figures peintes ou sculptées. Saint Cyprien, ou l'auteur anonyme du traité de AleatôinbuSf accuse l'Esprit du mal d'avoir inspiré Thabile joueur qui fabriqua des dés portant limage des démons. (Eruditus.,. instinctu solius Zabuli.,. hanc ergo artem ostendit, quam et colendam sculpturis cmn sua imagine fabncavit.) ïurnèbe, pour eiqpliquer ce passage important, rappelle que l'on voyait sur les dés la représentation plastique du Chien, du Vautour, d'Hercule, de Vénus, etc. In talis erant a/t-

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quitus forlasse numeri, ut Senio; figurai, pula Canemy Vulturenif Vefterem, Herculem. l^Iartin Delrio (Disquis. magie, lib, sex) prétend aussi que les dés et les osselets portaient des figures et des noms de dieux ou de déesses. Ces noms se trouvent cités plus d'une fois dans les comédies de Plante, et Ton pourrait établir, par de bonnes autorités, que les tessères, en devenant des plaques d*os ou de bois ornées de signes ou de peintures (tabulas sigillatae), devaient ressembler beaucoup aux cartes indiennes, peintes également sur des feuilles divoire ou d'écaillé, carrées, rondes ou octogones.

Les cartes indiennes, dont plusieurs collections possèdent des échantillons d'une date très-reculée, ne sont qu'une métamorphose ou une imitation du jeu des échecs ; les principales pièces de ce jeu ont été reproduites sur ces cartes, de manière que huit joueurs au lieu de deux sont en présence et se . disputent la victoire. Dans le jeu des édiecs, il ny a jamais eu que deux armées de pions, ayant chacune à sa tête un Roi (Schach), un Vizir ou général (Pherz), dont on a fait depuis une Reine, un Cavalier (Aspen-suar), un Éléphant (Phil), dont on a fait le Pou, et im Fromadaire (Roch), dont on a fait la Tour. Dans le jeu de cartes orientales, il y a huit armées, représentées par autant de couleurs ou d'emblèmes, ayant chacune son Roi, son Vizir et son Éléphant, outre diverses figures symboliques qui correspondent à certains coups, à certaines rencontres des cartes numérales.

La marche du jeu de cartes et c«^lle du jeu d'échecs diCTèrent sans doute, mais il est impossible de ne pas reconnaître que Tun et l'autre jeux ont une analogie frappante (Christie, Inq. into Ihe ancient greck game, etc. Lond., 1801 , in-4, fig.); qu'ils ofiTrent tous deux une allégorie du terrible jeu de la guerre, et que les joueurs doivent avoir la prudence et l'habileté d'un chef militaire qui livre bataille pour la défense de son souverain. Au reste, on a souvent signalé la similitude qui existe entre

û() HiStOÎKE DES ARÏî>

la guerre et le jeu d'échecs ; cette similitude se retrouvé aussi dans le jeu de cartes.

Les cartes à jouer, proprement dites, avaient été inventées en Chine, ou plutôt importées de Hnde, vers H 20 (Ab. Rémusat, Joiirn. asint., septembre 1822) ; elles éjtaient dès lors en usage chez les Arabes comme dans tout rOrient : ces Arabes, ces merveilleux joueurs d'échecs, auraient inventé les cartes, si elles ne l'eussent pas été déjà. Ce fut sans doute à la suite des Croisades que les premiers jeux de cartes pénétrèrent en Europe ; mais on doit présumer qu'ils ne s'y répandirent guère, puisqu'on ne les voit pas mentionnés parmi les jeux de hasard proscrits par les conciles et les synodes ecclésiastiques, ainsi que par les ordonnances des rois.

A peine est-il permis de soupçonner que le synode de Worcester, en J240, a voulu parler des cartes, lorsqu'il défend au clergé d autoriser le jeu du roi et de la reine :'^ € Nec siistineant (clerici) ludos fieri de Rege et Regina. » (Cangius, Gloss, inf. latinit.) Le savant Ducange, qui pense (jue ce pourrait être le jeu d3 cartes, eût peut-être mieux fait de voir dans ce passage une défense de < jouer au roi et à la reine. » Quoi qu'il en soit, les cartes à jouer ' étaient, comme les échecs, dans les mains des Arabes et des Sarrasins, quand elles passeront en Italie avec les traditions, les arts et les usages que l'Occident allait chercher en Orient.

On ne saurait dire si quelque courageux voyageur, tel que Marco Polo ou J. de Mandeville, a rapporté de l'Inde ou de TArabie les cartes à jouer originales, que Tltalie, TKspagne, l'Allemagne et la France s'empressèrent dacciieillir, en les modifiant, et, pour ainsi dire, en se les appropriant.

Le jeu d'or (Das guldin Spiel), imprimé à Augsboui^g par Gunter Zeiner, en 1472, atteste que les cartes avaient cours en Allemagne dès l'année 1300; mais ce n'est pas là un témoignage contemporain authentique, et l'on peut

supposer que la vanité germanique, qui s'attribuait alors la découverte de rimprimerie, au détriment du véritable inventeur, Laurent Coster de Harlem, a voulu s'approprier aussi, sans plus de raison, Tinvention des cartes, c'est-àdire de la gravure sur bois.

La plus ancienne mention qu'on ait faite des cartes à jouer, avec date certaine, se trouve dans la chronique inédite de Nicolas de ('ovelluzzo, qui a vécu avant 1400, et qui eût pour continuateur de sa chronique un de ses descendants, Giovanni de Juzzo de Covelluzzo, auteur d'un histoire de Viterbe, conservée dans les archives de cette ville (Felic. Bussi, Jstor. délia citta di Vilerbo. Roma, 1742, in-foL, p. X et xi). Nicolas de Covelluzzo, témoin oculaire de l'introduction des carto» à jouer dans sa ville natale, a consigné te fait au folio 28 de sa chronique manuscrite : Ànno 1 379. ¥u reciHo in Viterbo el gioco délie carte, che venne de Seracinia, e chiamasi, fra loro, naïb. Voici enfin un fait, une date incontestable : u En 1579, fut introduit à Viterbe le jeu de cartes qui vient du pays des Sarrasins, et que ceux-ci appellent naîb. »

Quelles étaient ces cartes ? Était-ce le jeu de cartes des Orientaux, tel qu'il s'est conservé dans l'Inde? Était-ce un jeu particulier aux Arabes et dérivé du jeu indien? Le chroniqueur n.^ le dit pas.

Cependant le jeu de cartes arrive de l'Arabie, de Médine, qui était la capitale de la Sarrasinie (Seraci7iia) ; il arrive à Viterbe, en 1379, avec son nom. arabe, et il se répand si rapidement en Europe, que nous le trouvons à Burgos en 1387, à Paris en 1392 et 1397, à Florence en 1393, à Ulm en 1397, et à Milan vers 1400. Mais ce n'étaient déjà plus sans doute les cartes orientales, et elles avaient pris, en passant d'un lieu dans un autre, quelque chose des costumes et des mœurs du pays qui les adoptait. Elles gardèrent toutefois la racine de leur nom arabe, en Italie, où on les appela naïbi, et en Espagne, où on les nomme encore naypes. Snïby en arabe, signifia ca-

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pitaine, lieutenant ; il s'agissait donc d un jeu militaire, comme le jeu des échecs, et nous sommes tentés de reconnaître dans ce premier jeu de cartes les tarots ou tarocs, tarocchij tels qu'ils se sont perpétués dans le midi de FKurope.

11 faut d'abord rapporter et mettre en présence les autorités qui font mention des cartes à jouer antérieurement au quinzième siècle.

Jean l*% roi de Castille, rend une ordonnance en 1587, par laquelle il défend de jouer aux dés, aux naypes et aux échecs. (Recopilacion de las leyes, édit. de 1640, in-fol., p. 305.) On a prétendu que ce mot naypes était une interpolation, parce quMl ne se trouve pas dans les Ordonnances de Cas*ille, imprimées en 1508, où le texte porto : Jngar jtiego de dodos ni de tablas a dinero ; mais, pour un recueil d'ordonnances et de lois, on doit toujours préférer la meilleure édition, colb qui a été faite et renie sur les originaux ou sur les copies authentiques des archives du gouvernement. C'est ainsi que Ton consultera de préférence la grande collection des Ordonnances des rois de France, au lieu de s'adresser aux éditions partielles et imparfaites qui l'ont précédée.

Dans un compte de l'argentier Poupart, conservé autrefois dans les archives de la Chambre des Comptes de Paris, on lisait, sous l'année 1592 : « Donné à Jatxîuemin Gringonner, peintre, pour trois jeux de cartes à or et à diverses couleurs, ornés de plusieurs devises, pour porter devant le seigneur roi pour son esbatlement, 50 sols parisis. » (P. Menestriep, Bibl. cur, et instr, Trévoux, 17U, in 12, t. 11.) Il n'y a pas d'amphibologie possible : on peint des jeux de cartes en France l'an 1592. Puis, ces jeux, qui no. semblaient d'abord destinés qu'à Vébatlement de Charles VI en démené % sont bientôt si répandus parmi la bourgeoisie et même le peuple de Paris, que le prévôt de Paris, dans une ordonnance du 22 janvier 1597, fait défense aux gens de métier de jouer à la paume, à la boule, aux

(lé^:, aux cartes et aux quilles, excepté les jours de fête. Et pourtant, \ingthuit ans auparavant, Charles V, dans sa femeuse ordonnance de 1369, qui énumère tous les de hasard en usage alors, n'avait pas parlé des irtes.

Dans la chronique de Jean Morelli, écrite à Florence

1595 quoique publiée seulement en 1718, lechroni-

(ur conseille à un jeune homme de ne pas jouer aux

de hasard, tels que les des, mais il lui permet de

user à des jeux d'enfants, tels que les osselets, la

î, les fers, les naïbi. { Non giuocare a zara ne ad

giuco di dadi, fa dé* giuocchi che usano i fanciulli,

aciossi, alla trottola, a' ferri. a' naïbi. » Ce sont bien

cartes à jouer introduites à Viterbe en 1379, sous le

sarrasin de naîh. Ces cartes étaient surtout réservées

fants, puisque PhiKppe-Marie Visconti, qui devint

Milan en 1430, aimait beaucoup ce jeu, en sa jeu-

(vers 1400), et le préférait aux jeux de palet et de

Variis Ivdendimodisab adolescentia ususest...

Imque eo ludi génère, qui ex imaginibus depictis pu

inWÊo prxcipuè delectatus est* (Decembrio, Vita Ph. Mar.

Vimcomitù, Milan, 1630, cap. lxi.)

is le Livre rouge de la ville d'Ulm, manuscrit sur conservé aux archives de cette ville, une ordonnance 397 fait défense de jouer aux cartes. (Jansen, Ess. sur de la Grav. en bois et en taille douce. Paris, 1808, in-8.) Au reste, Heinecken s'autorise d'un passage ncienne chronique d'Ulm, pour avancer que les cartes inventées dans cette ville, qui en fabriquait et en ait beaucoup, ainsi que plusieurs villes d'Allemagne, yen. âge. ^ .

sont les seuls témoignages avérés qu'on puisse Inpour fixer l'époque approximative de lintroduction d^Krtes à jouer en Europe ; quant à ceux qui donneraient à '^Be introduction une date antérieure, et qui avaient él^Bi^ en avant par l'abbé Rive, Zani, Cicognara, Singer,

dbyLjOOgle

Jansen; etc., la critique est venue détruire siiaessivement In valeur qu'on leur attribuait.

Ainsi les statuts de Tordre de la Bande, institué par Alphonse XI, roi de Castille, en 1332, ne font pas mention des cartes à jouer, quoiqu un traducteur du seizième siècle (Guterry)ait cru pouvoir ajouter ce jeu à ceux que ces statuts interdisaient aux clievaliers, selon les Epistolas famù liares d'Antonio de Guevara.

Ainsi le Livre du roy Modus et de la royne Bacio, composé en 1372, ne dit absolument rien des cartes, dans les manuscrits comme dans l'édition primitive de 1486.

Ainsi le Traité italien de Sandro di Pipozzo, sur le gouvernement de la famille (Trattato del govemo délia famiglia), bien que composé en 1299, ne nous est parvenu que dans une copie manuscrite du quinzième siècle, où le copiste aura sans doute ^outé les naîbi aux jeux de hasard que condamne l'auteur; ce qui est d'autant plus probable, que Pétrarque, dans son livre : De remediis utriusque fortnnm, a énuméré tous les jeux usités de' son temps, sans mentionner les caries.

Ainsi, par mie interpolation analogue, un autre copiste du quinzième siècle a introduit les cartes dans le vieux roman de /teward le Contrefait, composé vere 1341, en changeant ce vers de l'original :

Jouent à gueux de dez ou de tables.

Ainsi, quand César de Nostredame rapporte, dans son Histoire de Provence, imprimée en 1631, que les Provençaux doimaient aux valets du jeu de cartes le nom de tuclans, il n'essaye pas même d'en conclure que ce jeu fut contemporain de ces aventuriers qui désolaient le pays en 1561, et dont le nom devint synonyme de bandit, comme oii le voit dans une ordonnance de 1387.

Il faut donc, jusqu'à présent du moins, s'arrêter à la chronique de Covelhizzo et à la date de 1378, pour fixer

dbyLjOogle

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répoque de ra^Miritioii des caries à jouer en Europe. Elles y arrirèrent sans doute avec un tel renom d'ancienneté, que, cent cinquante ans plus tard, Pierre Arétin se crut autorisé à leur faire dire : « Nous avons déjà vu tant de dioses et traversé un si grand nombre de générations, que le soleil, qui éclaire tous les peuples du monde, ne ne pourrait nous en remontrer, puisqu'il en sait à peine autant que nos souliers. « A pena il sole... sa quel che sanno fino aile scarpe nostre. » (Ragionam. nel quale si parla del Gioco.)

A partir du quinzième siècle, les cartes à jouer sont répandues par toute l'Europe : on les nomme, dans chaque énumération, des jeux de hasard ; on les trouve désignées dans les comptes de Targenterie des rois et des princes ; les conciles et les synodes les condamnent et les défendent, de même que les ordonnances royales et prévôfales ; les prédicateurs leur font une guerre implacable ; le commerce pourtant ne laisse pas de les multiplier, en perfectionnant les procédés de fabrication; dans les miniatures des manuscrits, dans les premiers essais de la gravure sur bois et sur cuivre, on voit enfin figurer le jeu de cartes : les poètes, les romanciers et les conteurs n'ont garde de Tou- Wier dans leurs écrits, et, quelle que soit d'ailleurs la fragilité des frivoles instruments de ce jeu, on en a retrouvé, on en conserve plusieurs, peints et gravés, qui appartiennent au commencement du quinzième siècle.

L'existence et la popularité des cartes à cette époque ne peuvent être mises en doute ; nous les voyons, pour ainsi dire, se nationaliser en Italie, en Espagne, en Allemagne et en France; leurs noms, leurs couleurs, leurs emblèmes, leur nombre et leur forme changent selon le pays, selon le caprice des joueurs ; mais ce sont toujours des cartes à jouer ; qu'on les appelle cartes tarots ou cartes françaises , ce sont toujours les cartes originaires de TOrienl, venues <le Sarrasinie, imitation plus ou moins fidèle de Kanfique jeu des échecs.

En Italie, avant Tannée 1419, le naXb de Viterbe est devenu le tarocchinOy en passant à Bologne. La maison Fibbia, une des plus anciennes et des plus illustres de cette ville, possède un portrait en pied de Prancesco FiUI)ia, prince de Pise, mort en exil à Bologne, Tan 1419; ce prince, qui fut généralissime des troupes bolonaises, est représenté tenant à la main un jeu de cartes armoriées, dont quelques-unes sont tombées à ses pieds. Une inscription placée au bas du tableau fait connaître que François Fibbia avait obtenu, des réformateurs de Bologne, comme inventeur du tarocchino, le droit de mettre Técusson de ses armes sur U reine de bâtons et celui des armes de sa femme, qui était une Bentivoglio, sur la reine de deniers : ce qui prouve que les couleurs italiennes, bâtons, deniers, coupes, épe'es (bastoni, denari, coppe,spadé), étaient en usage dès ce temps-là, de même que les cou; leurs françaises, carreau, trèfle, cœur et pique. (Cicognara, Mem. spettanti alla stor, délia Calcographia. Prato, 1831, in-8.)

ÏjCs cartes (naïbi) n'étaient donc pas un jeu d'enfants, du même ordre que le jeu de bille ou de ballon. Saint Bernardin de Sienne et saint Antoine de Florence ne les eussent pas poursuivies avec tant de rigueur, si les enfants seuls avaient été intéressés dans la question, ainsi que de savants critiques Font pensé. Le 5 mai 1423, saint Bernardin, debout sur les degrés extérieurs de Féglise de Saint-Pétrone, parle à la foule assemblée pour l'entendre , fulmine conter les jeux de hasard, et exerce tant d'empire sur son auditoire, que chacun va diercher à Finstant ses cartes, ses dés, ses échecs, et, les ayant apportés sur la place même, y met le feu de sa propre main, en présence du chef de la république. Coram gubemutore hujus reipublicse, NAÏBEs, taxillos, tesseras et instrumenta insuper lignea, super qux avare irreligiosi ludi fiebant, combnstos esse praecepit. (Acta sanct., t. V, p. 281.)

L'auto-da-fé des cartes fut si terrible à Sienne, qu'un

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carlier, miné par le sermon de saint Bernardin, vint font on larmes trouver ce saint et lui dit : t Père, je fabriquais des caries, et je n avais pas d'autre métier pour vivre; en m'empêchant de faire mon métier, tu me condamnes à mourir de faim ! — Si tu ne sais que peindre, lui répondit le saint homme, peins cette image !» Et il lui montra un soleil rayonnant, au centre duquel brillait le monogramme du Christ : I. H. S. Le cartier suivit ce conseil, et s enrichit bientôt à peindre cette image, que saint Bernardin adopta pour symbole. (Berniki, Hist. di tulle le hereme. Venise, 1784, t.lV, p. 157.)

Tous les cartiers italiens, cependant, ne furent pas réduits à peindre des emblèmes de sainteté : à Bologne, une fresque, exécutée en 1440, représente quatre soldats jouant aux cartes, sans doute au tarocchinOf inventé par Francisco Fibbia. A Florence, saint Antoine, évêque de cette ville en 1457, n'oublie pas d'anathématiser les cartes elles joueurs de cartes, dans sa Somme théologique, ch. xxui : De factoribiis et vendiCoribus alearum et taxillorum et chartarum et naîborum, La distinction que le saint semble faire des cartes et des natbi donne lieu de croire que c'étaient deux jeux différents, deux espèces de jeux de caries.

Au reste, chaque ville d'Italie fabriquait des cartes^ outre celles que l'Allemagne et la Hollande, grâce à Tinvention de la gravure sur bois, y importaient en plus grande quantité que les images de saints. Témoin une requête adresse par les cartiers de Venise au sénat de la ivpubhque ; « Ce jourd'hui, 11 octobre 1441; comme il paraît que Part et Ja fabrication des caries et des figures imprimées qui se font à Venise sont tombés dans une décadence totale, et cela à cause de la grande quantité de caries à jouer et de figures peintes et imprimées qui se font hors de Venise (le carte de zugar e figure stampide dipinte, faite fuor di Venezia); à quoi on doit remédier, afin que lesdits maîtres, qui forment une association nssez

nombreuse, soient utilisés de préférence aux étrangers : il soit ordonné et statué, comme lesdits maîtres nous en ont supplié, que désormais, à compter de ce jour, il ne puisse être introduit dans ce territoire aucuns travaux dudit art, imprimés et peints sur toile et sur papier, comme qui dirait cartes à jouer et quelque autre chose que ce soit dudit art, fait au pinceau ou imprimé, sous peine de saisie des objets introduits et de trente livres douze sols d'amende. » (Temanza, Littere piUoriche, t. V, p. 321.)

Il est important de remarquer que cette requête de 1441 parle de cartes imprimées, ainsi que de fartes peintes.

Ces cartes n'étaient que des tarocchi, ou des variétés de tarots, tarocchino, trappoldy ou aulre jeu analogue. On n'a pas encore retrouvé de cartes italiennes de cette époque, imprimées et peintes (celles qui existent dans la curieuse collection de M. Leber, à la bibliothèque de la ville de Rouen, tarots vénitiens gravés sur bois et peints en or, argent etcouleurs, « où sont représentées les quatre grandes monarchies de l'antiquité » avec des devises latines, paraissent être de la fin du seizième siècle); maison possède un jeu de cartes gravées au burin, qu'on a voulu attribuer tour à tour à Finiguerra et à Mantegna, et qui sont certainement du temps de ces artistes, qu'elles aient été fabriquées à Padoue, à Venise ou à Florence. On doit supposer que ce jeu de cartes, dont il existe une copie datée de 1 485, est imité des premiers tarots italiens.

Ces cartes, au nombre de cinquante, numérotées de i à ixxxx, ont neuf pouces six ou huit lignes de hauteur, et trois pouces sept à huit lignes de largeur; le dessin en est simple et grandiose à la fois, la gravure fine et harmonieuse, l'impression nette et pâle. Le jeu entier se divise en cinq séries, chacune de dix cartes, et chacune marquée d'une lettre de Talphabet : E. D. C. B. A. L'abbé Zani pense que ce sont les initiales des couleurs : Espadone, Ùenari, Coppe, Bastoni, Atutti.

r.AUTES A JOUEK

Voici les noms des cartes tels que les donnent des inscriptions en dialecte vénitien :

E. Misero, i.

E. Fameio, ii.

£. Artixan, m.

"E. Merchadanlo, i-.

E. Zintilomo, v.

Ë. Chavalîer, vi.

E. Doxe, VII. E. Re, VIII.

E. Imperator, ik.

E. Papa, X.

D. Caliope, xi.

D. Yrania, xii.

D. Terpsicorc, xiu.

D. Erato, xiv.

D. Poljmnia, xv.

D. Talia, xvi.

D. Melpoiuene, xvii.

D. Evierpe, xvin.

D. Clio, XIX.

D. Âpollo, XX.

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