‹ Curiosités de l'histoire des artsChapitre 9 sur 12 · AU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

AU MOYEN AGE

A peine est-il question des instruments de musique dans les annales de la musique : ils n'y sont guère représentés que par leurs noms ; et leurs noms, qui restent les mêmes ou se modifient légèrement, quand leurs formes, leurs sons et leur usage changent tout à fait, ne nous donnent qu'une idée fausse, ou vague, ou imparfaite, de ce que ces instruments ont été à différentes époques et en différents pays. Voilà pourquoi les auteurs du Moyen Age, qui ont écrit sur Part musical, n'ont servi qu'à égarer davantage les archéologues qui se sont occupés des anciens instruments de musique : on a pris tantôt un instrument à vent pour un instrument à percussion, tantôt un instrument à cordes pincées pour un instrument à plectre ou à archet.

Ce sujet, encore neuf et obscur après les recherches de Gerbert, de Mersenne et d'autres savants, a été curieusement exploré et ingénieusement éclairci par MM. Bottée de Toulmon et Eugène de Goussemaker ; mais néanmoins on n'est pas d'accord sur bien des points, et l'on se voit

réduit à des conjectures hasardées, sinon à un aveu dV gnorance absolue. La musique est le seul art dont les instruments professionnels méritent d^être étudiés, décnts, expliqués ; la facture de ces instruments compose à elle seule un art à part, qui doit avoir son histoire distincte de celle de la musique.

Dans rantiquité, le nombre des instrumenU de musique fut considérable; mais leurs noms étaient plus nombreux encore, parce que ces noms dérivaient de la forme, de k matière, de la nature et du caractère des instruments, qui variaient à Tinfini, suivant le caprice du fabricant ou du musicien. Chaque peuple aussi avait ses instruments nationaux, et, comme il les désignait dans sa propre langue par des dénominations qualificatives, le même instrument reparaissait ailleurs sous dix noms, le même nom s'appliquait à dix instruments. De là, en présence des monu* ments figurés et en Fabsence des instrumenU eux-mêmes, une confusion à peu près inextricable.

Les Romains, à la suite de leurs conquêtes, avaient rapporté chez eux la plupart des instruments de musique qu^ils trouvèrent chez les peuples vaincus. Ainsi la Grèce fournit à Rome presque tous les instruments doux, de la familles des l^es et des flûtes; la Germanie et les ^ovinces du Nord, habitées par des races belliqueuses, donnèrent k leurs conquérants le goût des instruments terribles de la famille des tambours et des trompettes ; TAsie et la Judée surtout, qui avait multiplié les espèces d instruments de méUl pour Tusage de ses cérémomes reh* eicuses naturalisèrent dans la musique romame les mstrumentséclatanU, delà famille des cloches et des tamtam • rÉgypte introduisit en Italie les sistres avec le culte dlsi^; Byzance n'eut pas plutôt inventé les premières orgues pneumatiques, que la nouvelle religion du Christ s'en empara pour les consacrer exclusivement à ses solennités, en Orient comme en Occident.

Tous les instruments de musique du monde connu s'é-

taient donc en quelque sorte réfugiés dans la capitale de l'empire, à Rome d'abord» ensuite à Byzance, lorsque la décadence romaine marqua la dernière heure de ce vaste concert; alors cessèrent à la fois les ovations des empereurs au Gapitole et les fêtes des dieux païens dans les temples ; alors se turent et se dispersèrent les instruments de musique qui avaient eu part à ces pompes triomphales et religieuses; alors disparut et tomba dans Foubli une partie de ces instruments, que la civilisation païenne avait mis en usage et qui devenaient inutiles au milieu des ruines de la société antique.

Une lettre de saint Jérôme à Dardanus (De diversis ge* neribus mmicorum imtrumenlis) nous apprend ceux que le cinquième siècle laissait survivre pour les besoins de la religion, de la guerre, du cérémonial et de Fart. Saint Jérôme nomme, en premier lieu, Forgue, composée de quinze tuyaux d'airain, de deux réservoirs d'air en peau d'éléphant, et de douze soufflets de forge pour imiter la voix du tonnerre ; il désigne après, sous le nom générique de tuba, plusieurs sortes de trompettes, celle qui convoquait le peuple, celle qui dirigeait la marche des troupes, celle qui proclamait la victoire, celle qui sonnait la charge contre Tennemi, celle qui annonçait la fermeture des portes, etc. Une de ces trompettes, dont la description nous représente assez mal la figure, avait trois anches d'airain et mugissait (mugituni profert) par quatre pavil- Ions (per quatuor vociductus aereos). Saint Jérôme décrit encore, d'une manière aussi peu intelligible, le bombulurrif qui faisait un effroyable bruit : c'était une espèce de carillon, attaché à une colonne creuse en métal qui répercutait, à Taide de douze tuyaux, les sons de vingtquatre clochettes mises en branle à la fois l'une par l'autre. Cet étrange instrument, que nous retrouverons au neuvième siècle sous le même nom, mais très-simplifié, réunissait à cette époque les qualités des instruments à vent et celles des instruments à percussion. Dans la lettre

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de saint Jérûiiie» on voit successivement la cithare des Hébreux, en forme de delta grec, garnie de vingt-quatre cordes ; la sambuque ( sambuca ), d'origine chaldéenne, trompette formée de plusieurs tuyaux de bois mobiles qui s'emboîtaient les uns dans les autres; \e psaUerium,eTi hébreu nablon, petite liarpe carrée, montée de dix cordes; et enfln le tympanum, appelé aussi chorus, tambour il main , animé par deux tuyaux de flûte en métal (simplex pellis cum duobus cicutis a^reis).

Tels étaient le^ seuls instruments de musique usités, sinon connus, au commencement du cinquième siècle. Une nomenclature, du même genre que la précédente, existe, pour le neuvième siècle, dans une vie masnuscrite de Charlemagne par Aymeric de Peyrac (Bibl. Imp., Mss. n'* 5944 et 5945, ancien fonds latin). Elle nous prouve que le nombre des instruments avait presque doublé de- [)uis quatre siècles, et que l'influenre musicale du régne de Charlemagne s'était fait sentir par cette résurrection et ce perfectionnement de plusieurs instruments naguère abandonnés.

Voici les noms que nous pouvons extraire de cette curieuse pièce de vers, ou plutôt de lignes rimées, dans laquelle se déploie sur deux monorimes le concert de tous les instruments à cordes, à vent et à percussion, qui célèbrent les louanges du grand empereur, protecteur et restaurateur de la musique : tubay campandy organa, citharay sambucusy nacariay tympaîiuniy symphonia, flahuta, duU cianay tibia, sambuca, calamus, psalteriuniy lira, sistruYïiy blandosa, cornu, chorus, taborellus, cabreta, harpa, rebeca, fistula.

Quelques autres instruments, représentés par des périphrases, s'offrent à nous sous des formes si vagues, que nous n'osons pas leur attribuer de noms. On jugera cependant que les vingt-quatre noms latins tirés de ce document du neuvième siècle suffisent presque pour corres- Dondre aux trente-quatre noms français que nous trouvons,

au quatorzième siècle, dans deux poèmes différents de Guillaume de Machault , poète et musicien de la cour de Boui^ogne, qui semble avoir voulu faire un inventaire rimé de tous les instruments de musique employés ou connus de son temps. On comprendra mieux les analogies et les similitudes de ces deux nomenclatures, quand on les verra placées en regard, quoiqu'elles appartiennent à deux ouvrages qui n'ont pas le moindre rapport entre eux, la Prise d'Alexandrie et H Temps pastoiir.

Là avoit de tous instrumens ; Et s'auciuis me disoit : Tu mens !

Je vous dirai les propres noms Qu'Us avoient et les seurnoms, Au moins ceux dont jay connoissance, Si faire le puis sans venlance.

El de tous instrumens le roy Diray le premier, si comm' croy :

Orgues, vielles, micamon, Rubebes et psalterion, Leus, moraches et guitemes, Dont ou joue par les tavernes ; Cimbales, cuitolles, naquaires, Et de flaios plus de X paires, C'est-à-dire de XX manières.

Tant des fortes que des legieres; Cors sarrazinois et doussaines, Tabours, flaustes traversaines, Demi-doussaines et flaustes, Dont droit joues quand tu flaustes :

Trompes, buisines et trompettes, Gingues, rotes, harpes, chevrelles.

Cornemuses et chaiemelles, Muses d'A.ussay riches et belles, Eles, fretiaui et monocorde Qui à tous'instrumenls s'accorde :

Muse de blet qu'on prend en terre', Trepie, l'echaqueil d'Angleterre, Chiphonie, flaios de saus.

(La Prise d Alexandrie, Mss. de la Vallière, n* 25, Bibl. Imp. de Paris.)

Là je vis, tout en un cerne.

Viole, rubebe, guiteme, L'enmorache, le micaraon, Citole et psalterion, Harpes, tabours, trompes, nacaires, Orgues, conies plus de dix paires, Cornemuse, flaios et chevrettes, Douceines, simbales, clochettes, Tymbre, la flauste brehaingne, Et le grand cornet d'Allemaigne, Flaios de saus, fistule, pipe.

Muse d'Aussay, trompe petite, Buisines, eles, monocorde, Oii il n'est qu'une seule corde ; Et muse de blet tout ensemble ; El certainement il me semble Qu'oncques-mais tele mélodie Ne feust oncx|ues veue ne oye ; Car chacune d'eux, selon l'accort, De son instrument sans discort, Viole, guiteme, citole, Harpe, trompe, corne, flajole.

Pipe, souffle, muse, naquaire, Tabour, et quanque on puet faire De doigt, de penne et de l'archet, Oïs et vis en ce porchet.

[Li Temps pastour, Mss. français, n* 7221, Bibl. Imp. de Paris.)

Les noms des instruments de musique, comme on voit, avaient traversé six ou sept siècles sans subir d'altération ; mais les instruments eux-mêmes, dans ce long intervalle de temps, s'étaient transformés plusieurs fois, à ce point que le nom primitif ne présentait souvent pas de sens et

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démentait le caractère musical de Tinstrument auquel il demeurait attaché. Ainsi, le chorus, qui avait été une es espèce de harpe à quatre cordes, était devenu un instni. ment à vent ; ainsi le psalterium, qu'on touchait wiginairement avec un plectre ou avec les doigts, ne résonnait plus que sous un archet ; tel instrument qui avait eu vingt cordes] n'en gardait plus que huit ; tel autre qui s'était contenté longtemps de trois ou quatre cordes en élevait le nombre jusqu'à vingt-quatre; celui qui devait son nom à sa forme carrée s'arrondissait ou affectait la forme triangulaire ; celui qui avait juris naissance dans un corps de • bois passait dans un corps de cuivre. Rarement ces métamorphoses avaient pour objet d'augmenter les ressources musicales de la symphonie; elles étaient faites plutôt pour amuser les yeux et pour exciter la cuiiosité ; dles se prêtaient aussi complaisamment aux habitudes bonnes ou mauvaises de l'instrumentiste. On peut croire avec raison qu'il n'y eut pas de régies fixes dans la facture des instruments jusqu au seizième siècle, où de savants musiciens soumirent la . théorie de celte fabrication à des principes mathématiques. Ce ne fut qu'à la fin du seizième siècle (1589) que les facteurs d'instruments de musique furent organisés en corps de métier et obtinrent de la bienveillance de Henri IH des privilèges et statuts partii^Uers. Auparavant les instruments étaient fabriqués à Paris par des ouvriers organistes, luthiers ou chaudronniers, sous l'inspection et la garantie de la communauté des ménétriers.

Comme de tout temps les instruments de musique ont été divisés en trois classes spéciales, instruments à vent, à percussion et à cordes, on ne peut mieux faire que d'adopter cette division si naturelle, pour passer en revue et décrire historiquement les différentes espèces d'instruments qui furent en usage pendant le Moyen Age et la Renaissance. Quant à préciser exactement la valeur musicale de chacun de ces instruments, que nous ne connaissons sou-

vent que par des figares|[)lus ou moins infidèles, c^ei^ un travail de divination devant lequel les plus habiles harmonistes ont reculé. 11 est certain cependant que cette bizaare variété de formes et de grandeurs dans chaque famille d'instruments devait produire de singuliers effets de mélodie, et ajouter quelquefois des nuances agréables à Texécution d'un morceau d'ensemble.

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