La Nature et la Vie, p. 8. 1874, Didier
Le mouvement des glaciers.
Un glacier, c’est une masse de glace formée par la fonte et le regel alternatifs des neiges, et cette masse jouit d'un mouvement appréciable du moment où elle repose sur un plan incliné, ce qui est généralement le cas. Un glacier est donc en définitive un fleuve de glace.
Le glacier entraine, outre les pierres, les objets qui se trouvent accidentellement à sa surface. En 1788, le célèbre naturaliste de Saussure et son fils, accompagnés d’une caravane de porteurs et de guides, passèrent seize jours sur le col du Géant; en descendant le long des rochers;-du côté de la cascade du glacier du Géant, ils y abandonnèrent une échelle de bois. C'était au pied de l’Aiguille noire, à l'endroit où la quatrième moraine centrale de la mer de Glace prend son origine. Cette ligne indique en même temps la direction suivant laquelle la glace s'éloigne à partir de cet endroit. En 1832, c’est-à-dire quarantequatre ans plus tard, des morceaux de cette échelle furent retrouvés par M. Forbes et par d’autres voyageurs, un peu au-dessous du point de réunion des trois glaciers de la mer de Glace, sur la moraine centrale dont j'ai parlé. Il s'ensuit que cette partie du glacier avait glissé en moyenne de 377 pieds par an. En 1827, Hugi s'était bâti une cabane sur la moraine centrale du glacier de l’Unteraar, pour y faire des observations. L'endroit occupé par cette cabane fut déterminé par lui et, plus tard, par Agassiz; chaque année, elle descendait un peu. Quatorze ans après, en 1841, elle se trouvait 4,884 pieds plus bas; elle avait donc parcouru, en moyenne, 349 pieds de Paris par an. Agassiz trouva plus tard un déplacement un peu plus faible en observant les positions successives
de la cabane qu'il avait construite aussi sur le même glacier.
Les observations dont je viens de parler exigeaient un temps très long. Si l’on observe, au contraire, le mouvement des glaciers avec des instruments de précision, par exemple avec les théodolites dont se servent les arpenteurs, on n’a pas besoin d'attendre des années pour reconnaitre le déplacement de la glace, un seul jour suffit.
De semblables observations ont été faites, dans ces derniers temps, par plusieurs observateurs, notamment par M. Forbes et par M. Tyndall. Il résulte de leurs mesures que la partie centrale de la mer de Glace, avance, en été, avec une vitesse de 20 pouces par Jour, vitesse qui, du côté de la cascade inférieure, monte à 35 pouces. En hiver, la vitesse est à peu près moitié moindre. Sur les bords du glacier et dans ses couches plus profondes, la vitesse, comme celle de l’eau d’un fleuve, est considérablement plus petite que dans la partie centrale de la surface.
Les affluents supérieurs de la mer de Glace sont animés d'un mouvement moins rapide : il est de 43 pouces par jour pour le glacier du Géant, de 9 pouces et demi pour le glacier du Léchaud. En général, la vitesse varie avec les différents glaciers, selon leur grandeur, leur inclinaison, la masse de la neige qui tombe ct une foule d'autres circonstances.
Cette énorme masse de glace s’avance ainsi, d’une manière insensible et sans bruit, d'environ À pouce par heure. Il faut cent vingt ans à la glace du col du Géant pour atteindre la partie inférieure de la mer de Glace; son mouvement ne frappe pas les yeux de l’observateur superficiel, et cependant elle s’avance, avec une force irrésistible, brisant comme des brins de paille tous les obstacles que les hommes pourraient
lui opposer, laissant des traces de son passage même sur les parois granitiques de la vallée, comme nous le verrons plus tard. Lorsqu'à la suite d’une série d'années humides, accompagnées de chutes de neige très considérables dans les hauteurs, la partie inférieure du glacier s’avance, elle pousse devant elle les demeures des hommes en brisant sur son passage les arbres les plus vigoureux, elle déplace même, sans paraître éprouver de résistance sensible, les remparts formés par les immenses blocs de rochers qui constituent sa moraine terminale et qui forment des séries de collines très considérables.