Revue Scientifique du 13 décembre
Comment tout ceci finira...
Admettant, pour des raisons empruntées aux lois du refroidissement des corps en feu, que la terre a mis à peu près 500,000 ans à passer de la phase où une nébuleuse en se condensant, commença à former la terre, à celle où une écorce solide s’est formée grâce à la solidification des parties extérieures refroidies ; que 15 millions d'années environ se sont écoulées depuis le moment où la vie a fait son apparition sur le globe, et que dans 10 millions d’années le refroidissement rendra impossible toute continuation de la vie, l’auteur s'occupe des causes qui amèneront la fin de la terre en tant que planète distincte.
Le troisième et dernier stade de ce parcours aura pour point de départ la fin de l’illumination solaire, de la sédimentation et du monde vivant, et se terminera par une épouvantable catastrophe, la chute de la terre sur le globe éteint du soleil. Une ère nouvelle, celle des ténèbres, du froid, du silence et de la mort, s'ouvrira pour notre planète. Notre demeure ne sera plus qu'une tombe glacée, circulant sans bruit autour d'une autre tombe également glacée, le soleil éteint. Un événement extraordinaire, mais non imprévu, interrompra soudain la monotonie de ce parcours silencieux et rendra pour quelques instants la chaleur et la lumière à l’obscur globule. Je veux parler de l’effroyable cataclysme qu'amènera la chute de notre satellite. Ici, nous changeons de fil conducteur, et nous laissons de côté le refroidissement qui n’a plus rien à nous donner pour lui substituer un autre facteur de la mécanique céleste, la gravitation. Il y a longtemps qu'on a constaté l’accélération séculaire du mouvement lunaire, et les astronomes du dernier siècle se préoccupèrent à juste titre de cette redoutable éventualité.
d LA TERRE ET LE MONDE 399
Il résulte en effet de la troisième loi de Képler qu'un astre qui précipite sa marche rétrécit du même coup son orbite, de sorte qu'à la longue, il tombe fatalement sur le corps autour duquel il gravite. Tel est le cas de la lune par rapport à la terre.
Laplace rassura un instant ses contemporains, en démontrant par l'analyse mathématique que le mouvement de notre satellite est lié aux variations de l’excentricité de l’orbe terrestre et que l’accélération actuelle s'arrêtera un jour pour devenir rétrograde. Mais les calculs du grand géomètre ne rendent compte que de la moitié seulement de la valeur de ce mouvement. Une étude mieux approfondie de l’engrenage de la machine cosmique a révélé l'existence d'un nouvel agent inconnu du temps de Laplace, je veux parler des 140 ou 150 milliards de météorites qui traversent annuellement l'atmosphère et recouvrent la terre de leurs débris. Je passe sous silence ceux que capte la lune, bien que leur nombre ne soit pas à dédaigner. Quelque ténus qu’on suppose ces corpuscules, leur poussière retombant sans cesse sur le sol des deux astres finira dans le cours des âges par augmenter leur masse d’une manière sensible. On sait que, d’après la grande loi newtonienne, deux corps s'attirent en raison directe des masses et en raison inverse du carré des distances qui les séparent. La planète et le satellite iront donc à la rencontre l'un de l’autre jusqu’à ce qu'ils se rejoignent. Le plus petit des deux globes s’écrasera en se précipitant sur le plus gros, qui reviendra à l’incandescence par la transformation du mouvement perdu en chaleur, et les astronomes des planètes voisines verront une nouvelle étoile briller dans le ciel. L'éclat ne durera que quelques jours ou quelques semaines, et les ténèbres, reprenant leur empire, auront bientôt
raison de l’illumination passagère. À partir de ce moment, le globe reprendra sa course silencieuse à travers l’espace, n'ayant gagné à la catastrophe qu'une augmentation insignifiante de masse et de volume.
Comment se terminera sa carrière? Ici encore, nous ferons appel à la mécanique céleste, et la loi de la gravitation nous donne le mot de l'énigme. La terre étant par rapport au soleil ce que la lune est par rapport à la terre, la marche de cette dernière se calque naturellement sur celle du satellite et aboutit au même dénouement. Si l’on compte par milliards les météorites qui tombent annuellement dans l'atmosphère terrestre, c’est par myriades de milliards qu'il faut nombrer celles qui s’engouffrent dans l’atmosphère solaire.
Les deux astres se rapprochent donc l’un de l’autre d'une manière insensible, il est vrai, puisqu'elle a échappé jusqu'ici à l’attention des astronomes, mais appréciable dans le cours des âges, la chute incessante de ces corpuscules augmentant leur masse et par suite leur force attractive. Dès lors, la rencontre est fatale,
La terre terminera sa carrière en s'écrasant comme un bolide sur la surface du soleil éteint que la violence du choc ramènera pendant quelques instants à l’incandescence. L'apparition au firmament d'une étoile temporaire, tel sera le dernier acte du parcours tellurien. Il serait puéril dans l’état actuel de nos connaissances de chercher à évaluer la durée du stade que je viens de décrire et qu'on peut définir, ainsi que je l'ai dit, l’âge des ténèbres ou de la nuit éternelle, du froid et de la mort. Ce calcul ne pourra être entrepris que le jour où l’on connaitra d'une manière précise l'accélération séculaire du mouve-
ment de la terre autour de son foyer d'attraction. Tout ce qu'il est permis d'avancer, c’est que, suivant toute probabilité, la durée de ce stade sera beaucoup plus longue que celle du précédent, et nous estimons qu'on peut l’évaluer au plus bas à une centaine de millions d'années, peut-être même davantage. Au résumé, l’âge actuel de la terre parait être d'environ 16 millions d'années. Ce n’est là qu’une faible partie du parcours, et tout porte à croire que l’évolution totale de notre globule à travers l’immensité des
espaces dépassera un million de siècles.