ARAGO
La terre s’en va.
Prenez quelques litres d’eau de la Seine, à Paris. et laissez-la reposer tranquillement dans un vase bien propre. Si vous là regardez après qu’elle a reposé plusieurs heures, vous trouverez que l’eau est beaucoup plus claire, et qu’une quantité de matière limoneuse s’est déposée au fond du vase, cette quantité étant plus ou moins grande selon la condition du fleuve au moment de l'examen. Ce limon était précédemment tenu en suspension dans l’eau, et était la cause ‘principale de sa couleur trouble; aussi, à peine les particules vaseuses sont-elles précipitées que l’eau devient plus claire. Tant que l’eau était dans le fleuve, les minces particules solides étaient maintenues en une incessante agitation par le courant du flot, et le dépôt en était ainsi prévenu. Plus le courant est rapide, plus grand est le pouvoir qu'il a d'entraîner les matières en suspension, mais à mesure que le fleuve approche de son embouchure, le flot se ralentit et le sédiment tombe au fond. Aussi, dans la partie inférieure du cours de la Seine, surtout dans les coudes du fleuve, y a-t-il de larges bancs de vase; et cette vase est régulièrement draguée et enlevée pour prévenir la formation d’une
1, Annuaire du Bureau des Longitudes pour 1834.
barre. Ces particules de vase, qui sont très légères, peuvent se maintenir en suspension dans l’eau jusqu’à ce que le fleuve les entraine directement à la mer; mais il arrive finalement un moment où celles mêmes qui se sont ainsi maintenues doivent se déposer doucement sur le fond de la mer. Si on fait dessécher, en l’exposant à l'air, un peu du sédiment vaseux déposé par l’eau, on trouve qu'il forme en durcissant une substance voisine de l'argile. L'argile n’est en effet qu’un limon de ce genre durci et peut être différemment altéré.
Il suffit d’un peu de réflexion pour se convaincre que les minces particules de matière solide qui forment la vase sont produites par la détérioration mécanique de la terre. Après une averse abondante, vous observez dans la rue des petits courants bourbeux qui coulent le long des ruisseaux, et chacun sait que la matière vaseuse qui trouble ces courants est simplement la fange dont la pluie nettoie les toits des maisons et les pavés de la rue. De même, chaque averse qui tombe en rase campagne enlève quelque chose à la surface de la terre qu'elle lave. Ce transport de matière s'appelle dénudation parce que les roches sont mises à nu, étant ainsi dépouillées de leur enveloppe superficielle. On nomme dénudation pluviatile la dénudation particulière dont la pluie est l'agent. Une averse abondante tombant sur un champ enlève quelques parties du sol, et les entraine par des ruisselets fangeux au courant d’eau le plus voisin, d’où elles sont charriées à la rivière. Dans les endroits où la pluie s’abat en déluge, comme il arrive souvent aux tropiques, son pouvoir comme agent de dénudation est presque incroyable, et même en France, surtout dans les régions montagneuses, nous apprenons parfois que des torrents de pluie
ont déraciné des rochers et tout balayé devant eux. M. A. Tylor et quelques autres géologues ont prétendu que la chute de pluie était jadis supérieure à ce qu'elle est maintenant; cela admis, il s’ensuivrait que l’œuvre de la pluie, en tant qu’elle contribue à détruire la terre, dut être jadis bien plus considérable que celle dont nous sommes témoins maintenant. Ces débris enlevés à la terre et entraînés par les rivières dans leurs cours contiennent des matériaux de toutes dimensions. Il arrive souvent que des fragments de roc, parfois de proportions considérables, sont descellés de hauteurs dominant une rivière, par l’action de la pluie et de la gelée, et s’écroulent dans le courant. Là ils s’usent lentement par un frottement incessant et peuvent finalement se polir en forme de cailloux ronds et lisses. Dans le bassin de la Seine, il arrive fréquemment que les silex si durs provenant de la craie sont brisés et roulés dans l’eau; c'est de la sorte que se forme le gravier. Le gravier qu'on répand sur nos routes et les allées de nos jardins consiste principalement en petits fragments de silex qui ont été si bien roulés par les eaux que toutes les pointes aiguës des cassures des pierres ont été arrondies. Mais tout le gravier n’a pas été soumis à un traitement aussi rude; aussi, tandis que les cail- Iloux sont dans certains cas bien arrondis, dans d’autres, ils conservent plus ou moins leur aspect angulaire, quoique les extrémités ne soient jamais tout à fait effilées. Les petites pierres formées des fragments de roche, tout en se choquant avec bruit sur le lit du fleuve, sont roulées jusqu’à ce qu’elles soient réduites aux dimensions de ces minces grains arrondis connus sous le nom de sable. En général, le gravier et le sable sont surtout formés de la substance qu’on appelle silice, c’est-à-dire de la matière qui constitue
les silex ou cailloux, et qui est chimiquement la même que la matière du cristal de roche pur. Le gravier et les sédiments les plus lourds sont charriés le long du lit de la rivière par le mouvement du courant, tandis que le sable plus fin peut être entrainé en suspension, mais pas aussi loin que les particules plus légères de la vase.
Les fragments les plus pesants tombent naturellement dès l’abord au fond, en sorte que si l’on jette dans l'eau un mélange de gravier, de sable et de vase, on voit le gravier tomber le premier, puis le sable se précipite, et la vase se dépose en dernier lieu.
THSHS HUXEEY
Nouvelles inquiétudes sur notre globe.
Comme la montagne va sans cesse s’usant, et comme les torrents et les fleuves portent graduellement à la mer la terre des montagnes et des vallées, des géologues ont pensé qu'il y aurait quelque intérêt à mesurer cette usure graduelle de la terre ferme. Pour simplifier ce calcul, ils ont commencé par évaluer la masse totale de la terre ferme qui émerge au-dessus des mers, et ils sont arrivés à conclure que si toutes les montagnes du globe étaient étalées en couche uniforme sur les plaines, la terre ferme formerait partout un plateau de 700 mètres de hauteur audessus du niveau de la mer.
Eh bien! ce plateau de 700 mètres est l’objet d'attaques incessantes, de la part de l'Océan, d’un côté, et des agents atmosphériques de l’autre. Les rivières ne cessent de transporter à la mer les menus débris des roches que la pluie y entraine, après qu'ils ont été désagrégés par les alternatives de l'humidité
1. Physiographie, ou Introduction à l'Étude de la Nature, 1889, p. 147. Alcan. :
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et de la sécheresse, du froid et du chaud, de la gelée et du dégel. C'est par l'observation de ce qui se passe à l'embouchure des rivières qu’on arrive à se faire une idée nette de la mesure dans laquelle l’action, pour ainsi dire latente ou du moins silencieuse des agents atmosphériques, parvient à diminuer la masse continentale. M. J. Murray, l’éminent naturaliste écossais, profitant de tous ces travaux auxquels il a lui-même ajouté sa grande part, a énoncé les résultats suivants : si l’on considère les dix-neuf principaux fleuves du globe, on trouve que leur débit annuel est de 3,610 kilomètres cubes. Ces 3,010 kilomètres cubes amènent à la mer, dans une année, une masse de matières solides en suspension égale à 1 kilomètre cube et 385 millièmes, ce qui fait, en volume, une proportion de 38 parties pour 100,000.
D’autre part, les observations météorologiques sont devenues aujourd'hui assez précises pour permettre d'évaluer approximativement le débit annuel de tous les fleuves de la terre. M. Murray le porte à 23,000 kilomètres cubes. Appliquant à ce chiffre la même proportion de 36 pour 100,000, on obtient pour les matières solides annuellement charriées à la mer par les fleuves, 10 kilomètres cubes et 43 centièmes. Tel est l’effet dû à l’action mécanique des eaux continentales. M. de Lapparent croit donc qu’en admettant pour tout l’ensemble du globe une ablation de 3 mètres par siècle, on a chance de se tenir au-dessus plutôt qu’au-dessous de la réalité. Maintenant, quelle est la hauteur moyenne des falaises? Si l’on admet qu’elle soit de 50 mètres, il s’ensuivra qu'une ablation annuelle de 3 centimètres fera disparaître À mètre cube et demi par mètre courant, soit 1,500 mètres cubes par kilomètre. Or, l'étendue des côtes terres-
tres peut être calculée très facilement, grâce aux chiffres qui sont donnés dans l'ouvrage d'Élisée Reclus (les Continents) sur la proportion qui relie, dans chaque unité continentale, la surface de la terre ferme et l'étendue des côtes. Appliquant ces chiffres à ceux qui expriment la superficie, aujourd’hui bien connue, des diverses contrées, on trouve que l’étendue totale des côtes sur le globe peut être évaluée à 200,000 kilomètres. Dès lors, la perte admise de 1,500 mètres cubes par kilomètre et par an, donnera 300 millions de mètres cubes, c’est-à-dire 3 dixièmes de kilomètre cube. Ainsi, pendant que les eaux courantes enlèvent 10 kilomètres cubes et demi, la mer n'arrive pas même à la vingtième partie de ce chiffre. Qu'on admette que l’auteur ait donné trop peu de hauteur aux falaises et pas assez d'importance à l’ablation annuelle ; qu’on triple, par exemple, les chiffres qui lui ont servi de base, on n'en arrivera pas moins à une fraction presque négligeable, comparativement à ce que produit l’action silencieuse des fleuves. On peut donc dire ici, comme en bien d’autres cas, que ce qui fait le plus de besogne n’est pas ce qui fait le plus de bruit.
Ce n'est pas tout; il importe encore de tenir compte de l’action dissolvante des eaux continentales. Les eaux dissolvent partiellement toutes les roches, aidées qu’elles sont dans cette action par l'acide carbonique. Elles arrivent à la mer chargées de matières dissoutes dans une proportion bien plus considérable qu’on ne pourrait le supposer au premier abord. D'après les travaux des commissions anglaises, américaines et internationales qui ont étudié spécialement la composition des eaux de rivières, particulièrement pour le Mississipi, le Danube et la Tamise, la quantité de matières enle-
vées en dissolution aux continents ne serait pas inférieure à 5 kilomètres cubes par an.
Ces deux chiffres ensemble nous donnent environ 15 kilomètres cubes et demi : pour tenir compte de l’action marine, mettons 16 kilomètres cubes. Voilà donc à peu près ce que perd la masse continentale.
Maintenant, qu'on se représente ce plateau supposé uniforme, qui domine le niveau de la mer de 700 mètres. Par suite des diverses circonstances dont il a été parlé, seize kilomètres cubes seront enlevés, chaque année, à cette masse. La superficie continentale étant de 146 millions de kilomètres carrés, il est aisé de calculer qu'une ablation de seize kilomètres cubes fait perdre chaque année une tranche dont l'épaisseur est de 11/100° de millimètre. Mais les débris de cette tranche viennent se loger sur le’ fond de la mer, en affectant la forme des dépôts sédimentaires; ils prennent alors la place d’une certaine quantité d'eau, de sorte que la mer éprouve de ce chef une certaine surélévation.
Le rapport de la superficie continentale à celle des mers étant à peu près 100/252°, il en résulte, au total, que l'altitude du plateau subit chaque année une perte de 155 millièmes de millimètre.
Eh bien, autant de fois ces 155 millièmes de millimètre seront contenus dans 700 mètres, c’est-à-dire 700,000 millimètres, autant il faudra d'années pour amener la disparition totale de la terre ferme. Qu'on fasse le calcul et on trouvera que, à supposer la même intensité dans les phénomènes de destruction, quatre millions et demi d'années suffiraient pour raboter complètement la surface de la terre !.