Fourmis, Abeilles et Guëpes, t. II, p. 177. F. Alcan
fourmis de cette espèce hors du nid. Mais en quelques secondes, bien moins d’une minute, elle revint avec pas moins de douze amies.
Elle marchait en tête, les autres la suivant lentement à la débandade, mettant en réalité plus d'une demi-heure pour atteindre la mouche. La première, après avoir vainement travaillé un quart d'heure à détacher la mouche, s’en retourna au nid. Trouvant en route une de ses amies, elle causa un instant avec elle, puis continua son chemin : mais à peine avait-elle parcouru la distance d’un pied, qu’elle changea d'avis et revint à la mouche avec son amie. Après quelques minutes pendant lesquelles deux ou trois autres fourmis arrivèrent, une d'elles détacha une patte qu’elle porta au nid, d'où elle revint presque aussitôt avec six compagnes, dont une, chose curieuse, semblait conduire la marche, guidée, je: pense, par l’odorat. J’enlevai alors l’épingle, et elles emportèrent la mouche en triomphe.
Le 15 juin 1878, une autre fourmi du même nid avait trouvé une araignée morte à la même distance du nid environ... J'épinglai cette araignée comme précédemment. La fourmi fit tous ses efforts pour. l'emporter, mais au bout de douze minutes de travail, elle rentra au nid. Quoique depuis plus d’un quart d'heure aucune autre fourmi n'eût quitté le nid, en quelques secondes, elle reparut avec dix compagnes. Comme dans les cas précédents, elles la suivaient sans se presser. Elle marchait en tête et après s’être acharnée dix minutes après l’araignée, voyant qu'aucune de ces amies ne venait à son aide, bien qu'elles »rrassent par là, évidemment en quête de quelque “hose, elle s’en retourna de nouveau. Trois quarts “le minute après être rentrée au nid, elle reparut, mette fois avec quinze amies, qui la suivirent un peu
plus rapidement que le lot précédent, quoique mollement encore. Peu à peu néanmoins elles arrivèrent, et après les efforts les plus acharnés emportèrent l’araignée par lambeaux. Le 7 juillet, j’essayai la même expérience avec une guerrière de Pheidole meqacephala. Elle tira sur la mouche pendant plus de cinquante minutes, après quoi elle s’en fut au nid et en ramena cinq amies, tout comme avait fait l’Afta *.
Ces expériences semblent certainement indiquer chez les fourmis quelque chose d’analogue à un langage. Il est impossible de douter que des amies n’aient été amenées par la première fourmi; et, comme elle était retournée au nid les mains vides, les autres n'avaient pu être amenées à la suivre rien qu'en observant ses actes. En présence de faits pareils à ceux-là, peut-on ne point se demander dans quelle mesure les fourmis sont d'admirables automates, dans quelle mesure elles sont des êtres conscients? Quand nous voyons une fourmilière occupée par des milliers d’industrieux habitants qui creusent des chambres, percent des tunnels, font des routes, gardent leurs habitations, accumulent des provisions,. nourrissent leurs jeunes, élèvent des animaux domestiques, et dont chacune remplit ingénieusement sa tâche, sans la moindre confusion, il est bien difficile de leur dénier le nom de raison. Toutes les expériences précédentes tendent à confirmer l'opinion que leurs facultés mentales diffèrent de celles de l’homme moins par leur essence que par leur étendue.
SIR JOHN LUBBOCK *
1. La Pheidole et V'Atta sont des espèces de Fourmi. 2. Fourmis, Abeilles et Guêpes, t. T, p. 146-149. F. Alcan.
L’Agriculture chez les Fourmis.
La Fourmi dont il s’agit ici a été observée par M. Lincecum, un naturaliste américain, dans le Texas. Cette espèce ne se contente pas de récolter : elle cultive ses plantes.
La Fourmi à laquelle M. Lincecum donne le nom d'Agricole est une grosse espèce d’un rouge brun. Les fourmilières qu'elle bâtit ressemblent intérieurement à nos villes, avec leurs galeries couvertes et leurs rues pavées. C'est une véritable fermière, sobre, frugale, pleine de vigueur, diligente et réfléchie, qui conduit habilement son ménage, et sait s'arranger en conséquence des changements de saison. Lorsqu'elle veut fonder une ville, c’est-à-dire une fourmilière, elle commence par percer le sol verticalement, et les parcelles de terre enlevées servent à construire un rempart ou circonvallation qui défend le ménage commun des insultes et des agressions de lennemi. Si le terrain où elle habite est naturellement sec, le rempart circulaire est placé à À mètre ou 4 m. 30 du trou, et ne s'élève guère qu’à 0 m. 13 ou O0 m. 16, quelquefois moins. Mais si le sol est humide, ou si, quoique sec au moment où la fourmi commence son travail, il est sujet à être inondé à certaines époques de l’année, le rempart, moins large, prend la forme d’un cône plein,
de 0 m. 40 à 0 m. 55 de hauteur, et près du sommet
auquel se trouve la porte de la fourmilière
En dehors et tout autour du rempart, et jusqu'à une distance de 1 mètre ou 1 m. 30, la fourmi déblaye le terrain de ce qui peut l’encombrer ou nuire à sa
mise en cullure, petites pierres, bûchettes de bois,
Meuilles mortes, etc. Elle coupe ou extirpe jusqu'au dernier brin d'herbe, à l'exception d’une seule espèce
de graminée, dont elle sème les graines, et qu'elle. cultive et surveille avec la plus grande assiduité; détruisant, aussitôt qu’elles pointent à la surface du sol, toutes les autres graminées ou plantes d’autres familles, sans jamais les confondre avec celle qui est l’objet de ses soins. Gette dernière pousse avec vigueur et produit une abondante récolte de grains très petits qui, examinés à la loupe, ont la plus grande ressemblance avec ceux du riz du commerce.
Quand la récolte est mûre, les fourmis font leur moisson, enlevant le grain et la paille, sans en laisser un fétu, et rentrent le tout dans leurs greniers souterrains. Là commence un nouveau travail, l'équivalent du battage en grange, mais incomparablement plus parfait, car tous les épis sont épluchés minutieusement un à un. Le grain est ensilé dans un coin préparé pour le recevoir, et la paille reportée au dehors, non pas sur le champ même, ce qui semblerait pourtant d’une bonne pratique agricole, mais au delà de ses limites. Il faut croire que la fourmi ne manque pas de raisons pour rejeter cette paille qui pourrait servir d'engrais.
Malgré tous les soins qu’elle donne à sa provision de grains, il arrive de temps en temps que l’eau des pluies pénètre dans les silos, et que, suivant que le temps est froid ou chaud, le grain pourrit ou entre en germination. La fourmi se hâte alors de profiter du moindre rayon de soleil pour exposer son grain et le sècher. En même temps, elle le purge de tout ce qui a été altéré, ne rentrant dans les greniers que les grains en bon état, et abandonnant les autres aux influences atmosphériques qui achèvent de les détruire.
Pendant douze ans de suite, M. Lincecum a observé cinq de ces villes de fourmis cultivatrices, situées,
dans un de ses Jardins, et toutes les cinq étaient évidemment déjà fort anciennes lorsqu'il prit possession du terrain.
Le petit champ de chaque fourmilière était invariablement semé avec la graminée en question (le Æ?iz de fourmi, comme dit M. Lincecum), dans la saison convenable, et tous les ans, vers le 1% novembre, on voyait les jeunes plantes sortir de terre. M. Lincecum certifie à M. Darwin qu'il ne saurait y avoir le moindre doute sur la réalité d’un semis fait avec intention et en toute connaissance de cause par la fourmi; il assure même que les plantes qui succèdent annoncent par leur vigueur et leur abondante fructification une
culture très perfectionnée.