SECTION III
Un Poisson qui pêche à la ligne.
Ce poisson est la Baudroie (Lophius piscatorius), que l’on rencontre sur toutes les côtes de France, de Vintimille à Cerbère, et des Pyrénées à la Belgique. Elle est fort laide : une tête énorme, difforme, avec un petit bout de corps ridicule : ce qui ne l'empêche pas d'être fort appréciée dans la confection de la bouillabaisse du Midi. Voici ce que dit Lacépède de sa curieuse habitude.
La peau de la Baudroie est molle et flasque dans beaucoup d’endroits; ses muscles paraissent faibles; sa queue, qui n’est ni très souple, ni très déliée, ne peut pas être agitée avec assez de vitesse pour imprimer une grande rapidité à ses mouvements. N'ayant donc ni armes défensives dans ses téguments, ni force dans ses membres, ni célérité dans ses mouvements, la Baudroie, malgré sa grandeur, est obligée, d'employer les ressources de ceux qui n’ont recu qu'une puissance très limitée : elle est contrainte, pour ainsi dire, d’avoir recours à la ruse, et dem réduire sa chasse à des embuscades auxquelles d'ail leurs sa conformation la rend très propre. Elle s’en fonce dans la vase, elle se nourrit de plantes marines, elle se cache sous les pierres et les saillies des rochers Se tenant avec patience dans son réduit, elle ne laisse apercevoir que ses filaments (tiges osseuses situées sur la tête, au-dessus de la bouche, et dont Ia pres
mière est terminée par une sorte d’appât en chair et peau brunâtre, qu’agite le courant, et se mouvant comme le ferait un ver, par exemple, au bout d’une ligne) qu'elle agite en différents sens, auxquels elle donne toutes les fluctualions qui peuvent les faire ressembler davantage à des vairons, ou à d’autres appâts, et par le moyen desquels elle attend les poissons qui nagent au-dessus d’elle, et que la position de ses yeux lui permet de distinguer facilement. Lorsque la proie est descendue assez près de son énorme gueule, elle se Jette sur ces animaux qu'elle veut dévorer, et les engloutit dans cette grande bouche où une multitude de dents fortes et crochues les déchirent et les empéchent de s'échapper.
Cette manière adroite et constante de se procurer les aliments dont elle a besoin, et de pêcher ‘en quelque sorte les poissons à la ligne, lui a fait donner l'épithète de Péêcheuse, et voilà pourquoi on l’'anommée Grenouille pêcheuse et Martin pêcheur, en réunissant les idées que ces habitudes ont fait naître, avec celles que révèle sa conformation.
DE LACÉPÉDE.
Le hareng.
Le Hareng est un poisson marin, qui voyage à certaines périodes en quantités innombrables. La pêche au hareng occupe des milliers de matelots chaque année; et sur elle ont été édifiées des fortunes énormes, en Hollande prineipalement.
Le Hareng habite en grande abondance tout l'Océan boréal, dans les baies du Groënland, de l'Islande, autour des iles de la Laponie, des îles Féroé, et sur toutes les côtes des Iles Britanniques. Il peuple les
golfes de la Norwège, de la Suède, du Danemark et de la mer du Nord. Il existe aussi dans la Baltique, quoique un peu moins salée, dans le Zuyderzée; puis nous le trouvons dans la Manche et le long des côtes de France jusqu’à la Loire. Mais 1l ne paraît pas descendre plus bas pour se montrer dans le golfe de Gascogne, car on sait très positivement qu'il ne se trouve pas sur les côtes plus méridionales du royaume, ni sur celles d'Espagne ou de Portugal. Il n'existe pas non plus sur celles d'Afrique.
On a plusieurs observations qui prouvent que notre poisson a été pris dans Îles fleuves d'Europe. Mais on ne peut dire de lui comme de l’Alose, ou d’autres espèces de genre et de familles différentes, qu'il remonte périodiquement dans les eaux douces.
On à pris du Hareng dans l'Oder à plus de 30 lieues de son embouchure; en Suède, en Angleterre, on cite, des exemples analogues. On en a des preuves pour la Seine, mais les pêcheurs de Rouen ou même de Pontde-l’Arche remarquent que ces individus ont tous jeté leurs œufs. Ce n’est donc pas comme l’Alose, pour y frayer, que ces poissons entrent dans l’eau douce. Il faut d'ailleurs se méfier beaucoup aussi des assertions diverses sur ces passages naturels du hareng de l’eau de mer dans les eaux douces : ainsi Noël de Ia Morinière a dit, par exemple, qu’en Ecosse certains lacs sont peuplés de Hareng, nommé encore en anglais Freshwater herring; mais depuis, il a été reconnu que ces prétendus harengs d’eau douce sont des Salmoneïdes, voisins du Salmo muroenula.
Ces observations ne me font pas cependant mettre en doute des expériences faites par des savants distingués sur la possibilité de maintenir ou, si l’on veut, d’acclimater momentanément des harengs dans l’eau douce. Les expériences anciennes faites en
Europe et en Amérique ont déjà démontré la possibilité de ce changement de séjour, et il y a peu d’années que ces essais ont été répétés avec succès en Écosse par M. Mac-Culloch. Si les harengs ne se montrent que rarement aujourd'hui et par exception dans la basse Seine, il y a lieu de croire cependant qu’autretrefois ils y entraient régulièrement et en abondante et même dans les affluents de ce fleuve; des passages d'anciennes chartes prouvent que des monastères recevaient pour prix de dime la quantité suffisante de harengs pour la nourriture du couvent pendant le carême, des produits de la pêche de ce poisson faite dans la Rille jusqu’à Pont-Audemer.
Une opinion assez singulière s’est fort accréditée chez les pêcheurs. J'ai été plusieurs fois consulté sur cette assertion. On dit que le Hareng vit d'eau pure; ceux qui ont observé un peu plus attentivement y trouvent quelquefois un peu de vase. Mais cette assertion n’est pas plus fondée que la plupart des autres contes plus ou moins extraordinaires que l'ignorance se plaît à débiter sur un poisson qui étonne par son extrême fécondité, par ses apparitions régulières en bandes innombrables, et que l’homme poursuit avec activité au milieu des dangers de la mer.
Le Hareng se nourrit de petits crustacés, de poissons qui viennent de naître, du frai même de ses semblables, et dans le Nord on profite de l'avidité du Hareng pour le pêcher à la ligne.
On amorce les haims" avec des Annélides ? ou d’autres petits morceaux de chair. On a découvert depuis longtemps sur les côtes de la Suède que les endroits où l’on jette le marc de hareng soumis à la pression nécessaire pour en extraire l’huile employée dans ces