‹ Curiosités de l'histoire naturelleChapitre 52 sur 144 · VALENCIENNES · texte numérisé non relu

VALENCIENNES

Un poisson électrique

La Torpille, le Gymnote, et quelques autres poissons jouissent de la faculté de produire, dans le corps de celui qui les touche, une commotion électrique très sensible, et dans quelques cas véritablement dangereuse. Ils ont, sur les « femmes torpille », que chacun à pu voir dans les foires, un avantage marqué : tandis que la femme électrique doit sa particularité à un artilice vulgaire, à une simple machine électrique sur laquelle elle repose, et qui

1. Article HARENG du Dictionnaire d'histoire naturelle de d'Orbigny. Le Vasseur et Cie, Paris.

est cachée au spectateur confiant, les poissons dont il s’agit portent leur pile électrique en eux-mêmes, et possèdent dans leur corps, un organe tout particulier qui fabrique l'électricité, laquelle est déchargée sous l'influence de la volonté. Cet « organe électrique » a été souvent étudié par les physiologistes. Le Gymnote habite lAmérique du Sud, il a la forme d’une anguille, et en dechargeant son appareil il paralyse ou tue les poissons d'espèces différentes qui sont autour de lui, et s’en empare aisément. On l'emploie parfois à un curieux usage : il sert à dompter les chevaux sauvages, et d'autre part on utilise les chevaux pour attraper les gymnotes : les Indiens appellent cela « pêcher avec des chevaux ».

Nous eûmes de la peine à nous faire une idée de cette pêche extraordinaire, mais bientôt nous vimes nos guides revenir de la savane, où ils avaient fait une battue de chevaux et de mulets non domptés. Ils en amenèrent une trentaine qu’on forca d'entrer dans la mare. Le bruit extraordinaire causé par le piétinement des chevaux fait sortir les poissons de la vase et les excite au combat. Les anguilles (Gymnotes), jaunâtres et livides, semblables à de grands serpents aquatiques, nagent à la surface de l’eau et se pressent sous le ventre des chevaux et des mulets. Une lutte entre animaux d’une organisation si différente offre le spectacle le plus pittoresque. Les Indiens munis de harpons et de roseaux longs et minces ceignent étroitement la mare; quelques-uns d’entre eux montent sur les arbres dont les branches s'étendent horizontalement au-dessus de la surface de l’eau. Par leurs cris sauvages et la longueur de leurs jones ils empêchent les chevaux de se sauver en atteignant la rive du bassin. Les anguilles, étourdies du bruit, se défendent par la décharge réitérée de leur batterie électrique. Pendant longtemps elles ont l'air de remporter la victoire. Plusieurs chevaux

succombent à la violence des coups invisibles qu'ils reçoivent de toutes parts dans les organes les plus essentiels de la vie; étourdis par la force et la fréquence des commotions, ils disparaissent sous l’eau. D'autres, haletants, la crinière hérissée, les yeux hagards, exprimant l'angoisse, se relèvent et cherchent à fuir l'orage qui les surprend. Ils sont repoussés par les Indiens au milieu de l’eau. Cependant un petit nombre parvient à tromper l’active surveillance des pêcheurs. On les voit gagner la rive, broncher à chaque pas, s'étendre dans le sable, excédés de fatigues, et les membres engourdis par les commolions électriques des Gymnotes. En moins de cinq minutes, deux chevaux étaient noyés. L’anguille ayant 5 pieds de long, et se prenant contre le ventre des chevaux, fait une décharge de toute Pétendue de son organe électrique. Elle attaque à la fois le cœur, les viscères et le plexus cœliaque des nerfs de l'abdomen. Il est naturel que l'effet qu’éprouvent les chevaux soit plus puissant que celui que ce même poisson produit sur l’homme lorsqu'il ne le touche que par une des extrémités. Les chevaux ne sont probablement pas tués, mais simplement étourdis. Ils se noïent, étant dans l’impossibilité de se relever, par la lutte prolongée entre les autres chevaux et les gymnotes. Nous ne doutions pas que la pêche ne se terminât par la mort successive des animaux qu’on y emploie. Mais peu à peu l’impétuosité de ce combat inégal diminue; les gymnotes fatigués se dispersent. Ils ont besoin d’un long repos et d’une nourriture abondante pour réparer ce qu'ils ont perdu de force galvanique.

Page 1