CHATEAUBRIAND
La morsure de la vipère.
Les Vipères sont des serpents venimeux qui ne sont point rares en France, dans les forêts de Fontainebleau et de Montmorency par exemple, où ils habitent les bruyères. Ils ont un appareil venimeux, deux glandes et deux longues dents cannelées habituellement couchées, mais que l’animal redresse à volonté quand il va mordre et par lesquelles le venin s'écoule dans la plaie que celles-ci ont faite. Comme la morsure de la vipère est quelquefois mortelle, les enfants sont plus aptes à courir des dangers. Il est bon de traiter le mal à temps.
C'est un fait bien établi que le venin de la Vipère n agit que lorsqu'il est directement introduit dans le sang. Sur la langue, dans l'estomac même, il ne produit pas la moindre action ‘. Mais ses effets sont terribles lorsqu'il se mélange avec le sang, et d’autant plus redoutables que la Vipère est plus grosse, que le venin est plus abondant dans le réservoir des crochets, que la saison est plus chaude, et que l’homme est de constitution plus faible. |
Comment se défendre de ce dangereux reptile? Il faut d’abord éviter de s’exposer à être mordu, ce qui est d'habitude très facile. La Vipère est un animal indolent, qui aime le soleil et les endroits secs. Elle choisit pour sa résidence és coteaux pierreux, cou- verts de buissons clairsemés, et là elle se cache dans des retraites à fleur de terre ou s'étend au soleil dans une immobilité complète. Elle ne poursuit ni ne fuit. Elle ne mord que si elle est attaquée, excitée ou agacée, ce qu’on fait, le plus souvent, sans le savoir. Aussi elle ne mord d'ordinaire que des gens occupés à ramasser du bois, à cueillir des baies ou des plantes. Des bottes et un pantalon protègent complètement contre la morsure de nos serpents venimeux indigènes. Le plus souvent un bas suffit pour retenir la plus grande partie du poison et rendre la morsure presque inoffensive. Avec un bâton ou une simple badine, on peut briser l’épine dorsale d'un serpent, et le mettre hors d'état d’attaquer; on regarde avec soin autour de soi, quand on est dans les localités infestées de vipères, et on ne met jamais la main dans des trous,
1. Ce fait n'est pas spécial au venin de la Vipère : beaucoup de poisons, végétaux ou animaux, y compris le curare des Indiens de l'Amérique du Sud, n’agissent que s'ils sont injectés sous la peau ou dans les veines : avalés ils sont sans action et sans danger — à dose modérée — parce qu'ils ne sont guère absorbés.
dans des fourrés, avant de les avoir sondés de l’œil et de la canne.
Quand on a le malheur d’être mordu, le premier soin doit être d'empêcher que le poison passe dans la cireulation. Si l’on a sous la main un canif ou même une forte épine il ne faut pas craindre d'agrandir la blessure et de faire couler abondamment le sang; il vaut mieux souffrir d’une coupure profonde que d’une morsure venimeuse. On active l'écoulement du sang en laissant pendre le membre blessé, en le lavant avec de l’eau. Si l’on a la facilité de porter le membre à la bouche, ou si une autre personne est présente, on peut sucer immédiatement le sang et le venin de la blessure. Nous avons des récits moraux pour les enfants dans lesquels sucer la morsure d'un serpent venimeux est représenté comme l'acte le plus grand d'héroïsme maternel et de dévouement. La chose n’est pas si grave. Quand on a des gencives saines el fermes, qui ne saignent pas en suçant, quand on crache de temps en temps ce qu'on a sucé, on ne ressent pas le moindre inconvénient; dans le cas contraire, une légère enflure des lèvres et de la langue, quelques envies de vomir vous puniront de votre audace. On peut donc avoir cette bravoure quand il s’agit de conserver sa propre vie ou celle de son prochain.
Puis on lie fortement le membre aussi tôt que possible au-dessus de la morsure, pour arrêter la circulation, et empêcher que le venin ne se mêle à la masse du sang.
Ce que l’on peut faire, il faut le faire promptement, sans y mettre de longues réflexions. On déchire un morceau de son vêtement pour lier le doigt; on prend son couteau, son canif, et on fait une incision, on suce, on crache, et on recommence à sucer. Tout cela
doit être l’ouvrage de quelques secondes, car le cœur de l’homme va vite, et en une minute la masse du sang à parcouru le corps entier. Si, après les moyens énergiques, des symptômes généraux de malaise se présentent, c’est l'affaire du médecin. On peut cepen:dant indiquer l’emploi de la transpiration comme un moyen spécial à employer.
CARL VoGT !.
Le caractère des Lézards.
Dans un voyage que j'ai fait à la fin de mai, dans le midi de la France, j'ai capturé deux Lézards ocellés, l’un à Port-Bou, près de Banyuls, l’autre sur les bords du Tarn; l’un est donc espagnol, l’autre français. Ils sont à peu près de même taille, environ 45 centimètres, queue comprise : tous deux adultes, de sorte que la différence de leurs âges, s’il y en a une, ne suffirait pas, me parait-il, à rendre raison de leurs particularités individuelles.
De retour à Liège, je me suis amusé à les apprivoiser. Je confie à mes lecteurs que j'aime les animaux, surtout les humbles, que je me plais à les familiariser, et que je me crois parfois doué d’un don spécial, car il me faut d'ordinaire fort peu de temps pour gagner leur confiance. Au bout de quelques heures, un Tarin ou un Chardonneret, que je viens d'acheter, volera après moi dans ma chambre. J'ai autrefois apprivoisé des grenouilles qui ont joui d’une certaine renommée auprès de mes amis. Il est impossible — et cette constatation m'a jeté dans un profond étonnement — de trouver entre deux hommes, pris
1. Lecons sur les Animaux utiles et nuisibles, p. 82. Reinwald.
au hasard, de plus grandes différences de caractère qu'entre ces deux animaux. Dès le premier Jour où j'ai commencé leur éducation, le français, amadoué par le miel que je lui offrais, s’habituait à se laisser prendre et manier sans résistance, ne cherchait plus à mordre ni à fuir, suçait avidement le miel que je lui présentais au bout d’un bâton, se cachait dans ma poitrine, dans mes manches, dans mon dos; l’autre, farouche, indomptable, ne fuyant pas non plus, mais se Campant sur ses pattes de devant, dans une attitude de défi, la gueule large ouverte et menacante, se précipitant sur la main téméraire, et, s'il la pincait, la serrant avec une telle force qu'il faisait jaillir le sang, et tenant si ferme qu'il fallait qu'une autre personne entr'ouvrit ses mâchoires des deux mains pour lui faire làcher prise. Sa mine était si héroïque et si résolue, qu'il tenait à distance même les vaillants d’entre nous, bien que sa morsure fût en réalité inoffensive. Peu avide de miel d’ailleurs, mais, en revanche, aimant l’eau et la buvant à larges lampées, tandis que son compagnon a rarement soif. Je leur confectionnai une très grande cage en fil de fer et les mis dans une grande chambre recevant le soleil depuis son lever jusqu'à son coucher par trois côtés différents.
Le français apprenait bientôt à sortir de sa cage, à grimper aux fenêtres par des loques que j'y avais suspendues, passait de l’une à l’autre à la recherche du soleil, le soir rentrait dans sa cage. L'autre, stupide, se promenait au fond de sa cage comme une âme en peine, sans essayer d’en sortir; si Je le plaçais sur l'appui d'une fenêtre au soleil, il se laissait envahir par l’ombre, s'obstinait des heures entières à vouloir passer au travers des vitres et finissait par s'endormir là où je l'avais mis.
Le premier, ayant découvert dans la chambre un vieux lit avec son matelas, faisait la découverte d'un trou dans la toile, et savait retrouver ce trou malgré des déplacements intentionnels. Bien mieux, il apprenait tout de suite à passer, le soir, par un pont de cordons pour rentrer dans le lit et de là dans sa cachette. Le second n'est jamais parvenu à comprendre l’usage du pont. |
Aujourd'hui, ils se portent tous deux à merveille : l'espagnol a fini par s'apercevoir que je ne lui veux aucun mal; il ne cherche plus aussi souvent à mordre, si ce n’est quand j'ai passé tout un jour sans le prendre, ou quand je l’ai laissé jouir quelque temps d’une liberté illimitée ; il aime Courir sur moi et se cacher dans mes poches, mon dos et ma poitrine; il a dans sa cage un vieux gilet à manches pour couchette; mais il ne sait pas se conduire, il ne sait pas trouver de lui-même le bon endroit; il tàätonne comme un aveugle. Son compagnon connait admirablement la topographie de mes vêtements ainsi que celle du gilet, quelque forme qu’on lui fasse prendre.
Autre trait : l’un et l’autre connaissent les vers de terre dont je les nourris, mais le français attend Île ver que je lui jette et le happe tout de suite; il le prend même entre mes doigts. L’espagnol commence par fuir, et ce n’est qu'à force de patience que je vaincs sa méfiance. Aussi l’un est gras et tendu comme un petit boudin; l’autre, naguère encore, était efflanqué comme une vessie dégonflée. Depuis quelque temps, il reprend de l’embonpoint.
J. DELBŒUF .