Revue Scientifique
Il vit dans les parties les plus solitaires et les plus sombres des jungles épaisses de l'Afrique, et de préférence dans les vallées profondes bien boisées ou sur. les hauteurs .très escarpées ; il se plait aussi sur les plateaux, quand le sol est parsemé de gros quartiers de rochers, dont il fait alors ses repaires favoris. Les cours d’eau abondent dans cette partie de l'Afrique, et j'ai remarqué que le Gorille se trouve toujours dans leur voisinage.
C'est un animal vagabond et nomade, errant de place en place; on ne le trouve guère deux jours de suite sur les mêmes terrains. Ce vagabhondage provient en partie de la difficulté qu'il trouve à se procurer sa nourriture préférée. Le Gorille, malgré ses énormes dents canines, malgré sa force prodigieuse, capable de terrasser et de tuer tous les hôtes de la forêt, est exclusivement frugivore. J'ai visité l'estomac de tous ceux que j'ai eu la bonne chance de tuer, et jamais je n'y ai rien trouvé que des fruits, des graines, des noix, des feuilles d’ananas ou d’autres substances végétales. C’est un gros mangeur, qui sans doute a bientôt fini de dévorer toute la provision d'aliments à son usage dans un espace donné, et qui se trouve bien forcé d’en aller chercher ailleurs, aiguillonné sans cesse par le besoin. Sa vaste panse, proéminente quand il est dehout, témoigne assez de son active consommation, et d’ailleurs une si forte charpente et un développement musculaire si puissant ne pourraient se sustenter par une alimentation médiocre.
Il n’est pas exact de dire qu’il vit habituellement sur les arbres, ni même qu'il y séjourne jamais. Je l'ai presque toujours trouvé à terre, bien qu'il grimpe souvent sur un arbre pour cueillir des baies ou des noix. Mais, quand il les a mangées, il redescend à
terre. Ces énormes animaux ne pourraient pas, en effet, sauter de branche en branche comme les petits singes.
Pendant que nous rampions, au milieu d’un silence tel que notre respiration en sortait bruyante, la forêt retentit du terrible cri du gorille.
Puis, les broussailles s’écartèrent des deux côtés et, soudain, nous fûmes en présence d’un énorme gorille mâle. Il avait traversé le fourré à quatre pattes; mais quand il nous aperçut, il se redressa de toute sa hauteur, et nous regarda hardiment en face. Ii se tenait à une quinzaine de pas de nous. C’est une apparition que Je n'oublierai jamais. Il paraissait avoir près de six pieds !; son corps était immense, sa poitrine monstrueuse, ses bras d'une incroyable énergie musculaire. Ses grands yeux gris et enfoncés brillaient d’un éclat sauvage, et sa face avait une expression diabolique. Tel apparut devant nous ce roi des forêts de l'Afrique.
Notre vue ne l’effraya pas. Il se tenait là, à la même place, et se battait la poitrine avec ses poings démesurés, qui la faisaient résonner comme un immense tambour. C’est leur manière de défier leurs ennemis. En même temps, il poussait rugissement sur rugissement.
Il avanca de quelques pas, puis s’arrêta pour pousser son épouvantable rugissement; il avancça encore, et s'arrêta de nouveau à dix pas de nous, et comme il recommençait à rugir en se battant la poitrine avec fureur, nous fimes feu et nous le tuâmes.