Cité par Brehm, Mammifères. J.-B. Baillière
entre deux eaux, et qu'elles se nourrissent sous l’eau, ne venant à la surface que lorsque cela leur est impérieusement indispensable pour respirer.
Quelquefois les grandes taches qui couvrent la mer sont verdâtres ou jaunâtres, comme si l’on avait répandu en immense quantité, de la sciure de bois sur l’eau ; elles sont produites également par de tout petits animaux; mais beaucoup de baleiniers sont d'avis que les Baleines franches dédaignent cette boëte, qui serait le partage d’autres espèces; leur unique alimentation consisterait dans les petits animaux rouges, et à cela serait due la couleur rouge très foncée de leurs excréments. Cette règle, peut-être rigoureusement applicable aux Baleines franches des mers tempérées, ne l’est pas, d’après l’imposante autorité de Scoresby, aux Baleines des régions polaires de l'hémisphère nord. Dans ces parages, on voit d'immenses étendues d'eau verte, ou plutôt olive foncé; -cette teinte est due à des bancs épais de toutes petites méduses, de mollusques Ptéropodes {Clios), de petits crustacés : les Baleines engloutiraient le tout pêle- -mêle.
H. Joua *.
Notes sur l’Orang-Outang.
L'Orang-Outang est un singe qui habite les fôrêts des iles de Bornéo et de Sumatra. F. Cuvier a pu en observer un de très près, et c’est de celui-ci qu'il s’agit dans les Lee suivantes.
Cet animal employait ses mains comme nous em- .ployons généralement les nôtres, et on voyait qu’il
1. La Chasse et la Pêche des animaux marins, p. 24-25. Alcan.
ne lui manquait que de l'expérience pour en faire l’usage que nous en faisons dans un très grand nombre de cas particuliers. Il portait le plus souvent ses aliments à sa bouche avec ses doigts; mais quelquefois aussi 1l les saisissait avec ses longues lèvres, et c'était en humant qu'il buvait, comme le font tous les animaux dont les lèvres peuvent s’allonger. Il se servait de son odorat pour juger de la nature des aliments qu'on lui présentait, et qu'il ne connaissait pas, et il paraissait consulter ce sens avec beaucoup de soin. Il mangeait presque indistinctement des fruits, des légumes, des œufs, du lait, de la viande. Il aimait beaucoup le pain, le café et les oranges; et une fois, il vida, sans”’en être incommodé, un encrier qui tomba sous sa main. {l ne mettait aucun ordre dans ses repas, et pouvait manger à toute heure comme les enfants.
Sa vue était fort bonne ainsi que son ouïe.
— Ona eu la curiosité de voir quelle impression ferait - sur lui notre musique, et comme on aurait dû s'y attendre, elle n’en a fait aucune: elle n’est même pour nous qu’un besoin dû à notre perfectionnement. Jamais elle n’a fait sur les sauvages d’autre effet que celui de bruit.
Pour se défendre, notre Orang-Outang mordait et frappait de la main; mais ce n’était qu'envers les enfants qu’il montrait quelque méchanceté, et c'était toujours par impatience plutôt que par colère. En général, il était doux et affectueux, et il éprouvait un
besoin naturel de vivre en société. Il aimait à être . caressé, et donnait de véritables baisers. Son eri était guttural et aigu; il ne le faisait entendre que lorsqu'il désirait vivement quelque chose. Alors tous ses signes étaient expressifs : il secouait sa tête en avant pour montrer sa désapprobation, boudait lorsqu'on ne lui
obéissait pas, et, quand il était en colère, 1l criait très fort en se roulant par terre. Alors son cou se gonflait singulièrement...
Nous avons déjà vu qu’un des principaux besoins de notre Orang-Outang était de vivre en société, et de s'attacher aux personnes qui le traitaient avec bienveillance. Il avait pour M. Decaen une affection presque exclusive, et il lui en donna plusieurs fois des témoignages remarquables. Un jour, cet animal entra chez son maitre pendant qu'il était encore au lit, et, dans sa joie, il se jeta sur lui, l’'embrassa avec force, et lui appliquant ses lèvres sur la poitrine, 1l se mit à lui téter la peau comme il faisait souvent du doigt des personnes qui lui plaisaient.
Dans une autre occasion, cet animal donna à M. Decaen une preuve plus forte encore de son attachement. Il avait l'habitude de venir à l'heure du repas qu'il connaissait fort bien, demander à son maitre quelques friandises.
Pour cet effet, il grimpait par derrière à la chaise sur laquelle M. Decaen était assis, de sorte qu'il ne pouvait le voir, de manière à le reconnaitre, qu'après être arrivé à la partie la plus élevée du dossier de la chaise. Là, perché, il recevait ce qu'on voulait bien lui donner. À son arrivée sur les côtes d’Espagne, M. Decaen fut obligé d'aller à terre, et un autre officier du vaisseau le remplaça à table. L’Orang-Outang, comme à son ordinaire, entra dans la chambre, et vint se placer sur le dos de la chaise sur laquelle il croyait que son maître était assis, mais aussitôt qu'il s’'aperçut de sa méprise, et de l'absence de M. Decaen, il refusa toute nourriture, se jeta à terre el poussa des cris de douleur en se frappant la tête.
Notre animal avait pris pour deux petits chats une
affection qui ne lui était pas toujours agréable : il tenait ordinairement l’un ou l’autre sous son bras, et d’autres fois, il se plaisait à les placer sur sa tête; mais comme dans ces divers mouvements les chats éprouvaient souvent la crainte de tomber, 1ls s'accrochaient avec leurs griffes à la peau de l’Orang-Outang, qui souffrait avec beaucoup de patience les douleurs qu'il en ressentait. Deux ou trois fois, à la vérité, il examina attentivement les pattes de ces petits animaux, et, après avoir découvert leurs ongles, il chercha à les arracher, mais avec ses doigts seulement : n’avant pu le faire, il se résigna à souffrir plutôt qu'à sacrifier le plaisir qu'il trouvait à jouer avec eux. ?
De manger, il es ses net avec ses mains ou avec ses lèvres : il n’était pas fort habile à manier nos instruments de table, et, à cet égard, il était dans le cas des sauvages que l’on a voulu faire manger avec nos fourchettes et avec nos couteaux, mais il suppléait par sonintelligence à sa maladresse; lorsque les aliments qui étaient sur son assiette ne se placaient pas aisément sur sa cuiller, 1l la donnait à son voisin pour la faire remplir. Il buvait très bien dans un verre en le tenant entre ses deux mains. Un
jour qu'après avoir reposé son verre sur la table, il
vit qu'il n'était pas d’aplomb et qu’il allait tomber, il plaça sa main du côté où ce verre penchait, pour le
soutenir.
Notre animal avait été habitué à s’envelopper dans ses couvertures, et il en avait presque un besoin continuel. Dans le vaisseau, il prenait pour se coucher tout ce qui lui paraissait convenable : aussi lorsqu'un
matelot avait perdu quelques hardes, il était presque
toujours sûr de les retrouver dans le lit de lOrang- Outang.
F, Cuvier.
Un éléphant célèbre.
L'Éléphant habite l'Inde et l'Afrique. C'est un animal assez intelligent qui s’apprivoise sans grande difficulté, et qu’on utilise à de nombreux travaux.
En juillet 1810 parut l'annonce de l’arrivée en Angleterre de l'éléphant le plus gros qu'on y eût jamais vu. Aussitôt qu'Henry Harris, l'administrateur du théâtre de Covent Garden, en eut connaissance, il résolut de se procurer l’animal, s’il y avait moyen, pensant que sa présence serait un attrait dans une pantomime toute nouvelle qu'il était en train de monter à grands frais. Bref, Henry Harris en devint acquéreur au prix de 900 guinées. Mme Henry Johnston devait monter sur l’animal, et Miss Parker, en Colombine, devait faire le jeu. Un matin que Young se trouvait au bureau de location attenant au théàtre, il entendit un tintamarre inusité, dont le bruit provenait de l’intérieur, et comme il en demandait la raison à un machiniste, celui-ci lui répondit que c'était l'éléphant qui regimbait. Il faut dire qu'à cette époque, quand la première d’une pièce était annoncée pour un certain Jour, et que le temps manquait pour la monter, il était d'usage de la mettre en répétition chaque soir, aussitôt après la représentation ordinaire, et le départ des spectateurs. Or, à une représentation de ce genre, la veille du Jour en question, on avait voulu s’assurer de la docilité de l’éléphant qui devait porter Mme Henry Johnston, et. passer sur un pont au milieu d’une suite nombreuse.
Mais en arrivant au pont, édifié sans solidité et construit à la hâte, le prudent animal s'était arrêté, et sourd à toutes les remontrances, avait absolument refusé de faire un pas de plus. Devant son entêtement, le directeur se décida à ajourner l'affaire au lendemain, dans l'espoir qu'il y serait mieux disposé, et c'était pendant cette nouvelle tentative que mon frère, frappé du bruit qu'il entendait, vint sur la scène pour en connaitre la cause. Le spectacle qui s’offrit à ses yeux le remplit d'indignation. Les yeux baissés, les oreilles pendantes, l'énorme animal supportait patiemment les coups furieux que son gardien lui portait au-dessous de l'oreille, avec un aiguillon en fer. Le plancher était Couvert de sang, et cependant l’un des propriétaires, irrité d’un entètement qu'il prenait pour de la mauvaise volonté, excitait le gardien à des cruautés encore plus grandes, lorsque Charles Young, poussé par son amour pour les animaux, lui fit des remontrances et, s’approchant du pauvre martyr, lui prodigua ses caresses. Mais le gardien n’entendait pas céder, et, levant son instrument de torture, il allait redoubler ses coups, si mon frère ne lui avait pas saisi le poignet comme dans un étau. Pendant l’altercation qui s’ensuivit, survint le capitaine Hay qui avait amené Chuny (c'est ainsi que s'appelait l'éléphant) dans son vaisseau l’Ashel, et qui s’y était beaucoup attaché durant le voyage. A peine s’était-il enquis de ce qui se passait, que l'animal qui s’était aperçu de l’arrivée de son ami, s’'approcha de lui d’un air suppliant, lui prit doucement la main avec sa trompe, la plongea dans la plaie saignante qu’on lui avait faite, et la ramena devant ses yeux. Le geste disait aussi clairement qu'aurait pu le faire la parole : « Vois de quelle manière ces cruelles gens traitent Chuny; tu ne saurais l’approuver, toi. » Le
cœur des spectateurs les plus endurcis fut touché, en particulier celui du propriétaire qui s’était acharné contre la malheureuse bête. Sous le coup de son émotion, il courut dehors acheter des pommes qu’il offrit à Chuny, mais celui-ci, le regardant de travers, prit son offrande, la jeta à terre et, après l’avoir réduite en compote, la repoussa dédaigneusement. Young, qui était aussi allé acheter des fruits au marché de Covent Garden, revint bientôt après, et, à son tour, présenta son emplette à l’éléphant. Au grand étonnement de tous, Chuny l’accepta et, après s’en être régalé, enlaça doucement la taille de Young avec sa trompe, comme pour montrer que, s’il se souvenait d’une injustice, il n’oubliait pas un acte de bonté.
Quelques années plus tard, la carrière théâtrale de Chuny prit fin, et dès lors, il en fut réduit à une vie de captivité dans l’une des cages de la ménagerie. Un jour, un élégant, après s’être bêtement amusé à taquiner l'animal en lui offrant de la laitue, légume qui lui était notoirement antipathique, finit par lui donner une pomme et lui enfonça du même coup une grosse épingle dans la trompe, en ayant soin de s’esquiver promptement. Voyant que l'éléphant commençait à se fâcher, et craignant qu'il ne devint dangereux, le gardien pria le mauvais plaisant de s'éloigner, ce qu’il fit en haussant les épaules. Mais après avoir passé une demi-heure à persécuter de plus humbles victimes, à l’autre bout de la galerie, il revint du côté de Chuny, et, comme il ne se souvenait plus des tours qu'il lui avait joués, il s’approcha sans méfiance d’une cage qui se trouvait vis-à-vis. À peine avait-il tourné le dos à l'éléphant, que celui-ci, passant sa trompe à travers les barreaux de la prison, saisit le chapeau du personnage, le déchira, et lui en jeta les morceaux à
la face avec un bruyant ricanement de satisfaction. L'assistance fut ravie de cet acte de représailles, et le niais qui l'avait provoqué n’eut d'autre ressource que de sauter dans un fiacre et de se faire conduire chez un chapelier pour se procurer un nouveau couvrechef. Nombre de nos lecteurs doivent se souvenir de la fin tragique du pauvre Chuny : il devint enragé sans qu'on en ait jamais su la cause, et comme on ne pouvait réussir à l’empoisonner, on le fit fusiller par un détachement des gardes; il ne fallut rien moins que cent cinquante-deux balles pour l’achever.
J'OYOUNG
Encore l’Éléphant.
Un soir que je me trouvais dans le voisinage de Candy, me dirigeant vers le théâtre du massacre de l'expédition du major Dabies en 1803, mon cheval s'effaroucha d’un bruit qui venait de l’épaisse jungle, et qui faisait l’effet d’une sorte de grognement répété d'un ton mécontent. Poussant une pointe dans la forêt, j'eus la clef du mystère. Je me trouvai face à face avec un éléphant apprivoisé qui cheminait sans son gardien. Il portait péniblement une énorme poutre reposant sur ses défenses, et comme le chemin était étroit, 1l était obligé de pencher la tête de côté pour présenter la poutre en long, procédé laborieux dont il se plaignait à sa manière. Nous voyant faire halte, il leva la tête, nous examina pendant un instant, puis, jetant la poutre à terre, il s’enfonça à reculons dans les broussailles pour nous faire place. Comme mon cheval hésitait, l'éléphant s’enfonça
1. Memoir of Ch. Young (cité par J.-G. Romanes, Zntelligence des Animaux, t. II, p. 145. Alcan).
encore davantage en manifestant quelque impatience et répéta son grognement : urmph, pour nous encourager à passer. Mais mon cheval ne paraissait point encore rassuré, et Je crus l’occasion bonne d'observer l’intinct des deux bêtes sans intervenir. Quant à l’éléphant, il était évident que nous l’agacions; il n’en eut pas moins la bonne grâce de reculer encore dans la broussaille et mon cheval finit par se décider à marcher en avant. Lorsque nous eûmes passé, je vis le sage animal se baisser, reprendre son lourd fardeau, l’ajuster sur ses défenses et continuer son chemin, grognant comme auparavant en signe de mécontentement.
SIR E. TENNENT !.
Ce que coûte la nourriture d’un lion.
Le Lion habite l'Afrique. Il n’y à pas très longtemps encore on le rencontrait fréquemment en Algérie, mais comme beaucoup d’autres espèces il tend à disparaitre. M. de Tchihatchef montre pourtant qu'il en reste encore quelques individus dans notre colonie.
Quand on voit la plaine de Jemmapes si bien cultivée, mais où les taillis répandus sur les hauteurs sont très clairsemés, on ne s’attendrait guère à voir de telles localités affectionnées par le Lion; or, ce carnassier, jadis beaucoup plus fréquent, n’y est cependant pas très rare, surtout dans l’endroit nommé Fontaine-Chaude. En hiver, sa voix retentit quelquefois tout près de La ville, et fait trembler les Arabes pour leurs troupeaux, moins bien enfermés et gardés que ceux des Européens; même en été, pendant les nuits éclairées par la lune, il arrive aux habitants