‹ Curiosités de l'histoire naturelleChapitre 86 sur 144 · LIVINGSTONE · texte numérisé non relu

LIVINGSTONE

Le Chien berger.

Le passage qui suit a trait à un séjour que C. Darwin fit sur les côtes du Brésil il y.a cinquante ans, au cours de son voyage autour du monde. Une estancia est une ferme, une exploitation agricole.

Pendant mon séjour dans cette estancia j'étudiai avec soin les chiens bergers du pays, et cette étude m'intéressa beaucoup. On rencontre souvent, à une distance de deux ou trois kilomètres de tout homme ou de toute habitation, un grand troupeau de moutons gardé par un ou deux chiens. Comment une amitié aussi solide peut-elle s'établir? C'était 1à un sujet d’étonnement pour moi. Le mode d'éducation consiste à séparer le jeune chien de la chienne, et à l’accoutumer à la société de ses futurs compagnons. On lui amène une brebis pour le faire téter trois ou quatre fois par jour; on le fait coucher dans une niche garnie de peaux de mouton; on le sépare absolument des autres chiens et des enfants de la famille. Il n’a donc plus aucun désir de quitter le troupeau et, de même que le chien ordinaire s’empresse de défendre son maitre, l’homme, de même celui-là dé-

1. Cité par A.-R, Wallace : Le Darwinisme, p. 52. Lecrosnier, 1891,

fend les moutons. Il est fort amusant d'observer, quand on s'approche, avec quelle fureur le chien se met à aboyer, et comment tous les moutons vont se ranger derrière lui, comme s’il était le plus vieux bélier du troupeau. On apprend aussi très facilement à un chien à ramener le troupeau à la ferme à une heure déterminée de la soirée. Ces chiens n’ont guère qu'un défaut pendant leur jeunesse, celui de jouer trop fréquemment avec les moutons, car, dans leurs jeux, ils font terriblement galoper leurs pauvres sujets.

Le chien berger vient chaque jour à la ferme chercher de la viande pour son diner; dès qu'on lui a donné sa pitance il se sauve, tout comme s’il avait honte de la démarche qu’il vient de faire. Les chiens de la maison se montrent fort méchants pour lui, et le plus petit d’entre eux n'hésite pas à l’attaquer et à le poursuivre, mais dès que le chien berger se retrouve auprès de son troupeau, il se retourne et commence à aboyer; alors tous les chiens qui le poursuivaient tout à l'heure se sauvent à leur tour à toutes jambes. De même une bande de chiens sauvages affamés se hasarde rarement (on m'a même affirmé jamais) à attaquer un troupeau gardé par un de ces fidèles bergers. Tout ceci me parait constituer un curieux exemple de la souplesse des affections chez le chien. Que le chien soit sauvage ou élevé de n'importe quelle façon, il conserve un sentiment de respect ou de crainte pour ceux qui obéissent à leur instinct d'association. Nous ne pouvons, en effet, comprendre que les chiens sauvages reculent devant un seul chien accompagné de son troupeau, qu’en admettant chez eux une sorte d'idée confuse que celui qui est ainsi en compagnie acquiert une certaine puissance, tout comme s'il était accompagné d’autres

LES MAMMIFÈRES HS:

individus de son espèce. F. Cuvier a fait observer que tous les animaux qui se réduisent facilement en domesticité considèrent l'homme comme un des membres de leur propre société, et qu'ils obéissent ainsi à leur instinct d'association. Dans le cas ci-dessus cité le chien berger considère les moutons comme ses frères, et acquiert ainsi de la confiance en luimême; les chiens sauvages, bien que sachant que chaque mouton pris individuellement n’est pas un chien, mais un animal bon à manger, adoptent sans doute aussi en partie cette même manière de voir, quand ils se trouvent en présence d’un chien berger à la tête d'un troupeau.

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