‹ Curiosités de l'histoire naturelleChapitre 88 sur 144 · Darwin : Voyage d'un Naturaliste, p. 160. Reinwald · texte numérisé non relu

Darwin : Voyage d'un Naturaliste, p. 160. Reinwald

l'animal sont plus rapides, et si l’on se tient bien en selle, on n’est pas plus secoué que sur un cheval. Mais le galop est encore plus insupportable que le pas. Lorsqu'il est très excité, un chameau peut prendre cette allure; il ne la soutient pas longtemps, il est vrai, mais il n’en a pas besoin; car d'ordinaire avant trois minutes le cavalier est à terre, et le chameau s’en va ensuite joyeux, de son pas ordinaire. Aussi les Arabes ont-ils habitué leurs chameaux de selle à n’aller qu'au trot.

La voix du Chameau est un hurlement vraiment affreux, difficile à décrire. Grondements, grognements, cris, beuglements, rugissements, tout y est mêlé.

Il faut considérer le Chameau comme un animal stupide. Rien ne vient témoigner en faveur de son intelligence. Je veux citer quelques faits à l'appui de mon dire. Pour juger le Chameau, il faut le voir dans les circonstances où il peut faire preuve d’intelligence; en deux mots, il faut le voir à l’œuvre. Portons-nous à cet effet en esprit dans un village à l’entrée d'une des routes du désert.

Les Chameaux de somme sont arrivés la veille; de l'air le plus innocent, ils mangent les murs d’une cabane de chaume, que les propriétaires, absents en ce moment, ont négligé d’entourer d'une haie d'épines. Les chameliers sont occupés à faire peser les ballots; ils crient de toutes leurs forces, et avec une telle fureur apparente, qu'on craint à chaque instant de voir se commettre un assassinat. Quelques Chameaux les accompagnent de leurs hurlements; les autres sont encore silencieux, ils ont l'air de dire:

« Notre temps n’est pas encore venu, mais 1l va venir. »

Et il vient en effet. Le soleil marque le moment,

de la prière de midi. De tous côtés, arrivent des hommes à la peau brunie, pour chercher leurs Chameaux, en train de dévorer une maison ou de causer quelque autre dégât. Chaque Chameau est conduit devant la charge qui lui est destinée, et est prié d'une voix rauque, appuyée de quelques coups de fouet, de se mettre à genoux. Il obéit, mais avec résistance ; il prévoit toute une suite de jours malheureux. Il hurle de toute la force de ses poumons; il refuse de présenter son dos. Le juge le plus favorable chercherait en vain un éclair de douceur dans ses yeux farouches. Il se soumet cependant à la nécessité, non pas avec obéissance et résignation, non pas avec patience et magnanimité, mais avec tous les signes de la colère, roulant les yeux, grinçant des dents, poussant, frappant, mordant. Il fait entendre tous les sons les plus discordants, sans s'inquiéter de léur timbre, ni de leur rythme; il mêle ensemble majeur et mineur; il massacre impitoyablement tout en conservant quelque semblant d'harmonie; il dénature toutes les notes que lui a données la nature. Enfin, -ses poumons paraissent épuisés; mais non! il n’a fait que changer de voix et prendre un ton plus plaintif. La rage qui remplissait le cœur de ce charmant animal, parait avoir fait place à des sentiments de douleur; il semble faire des réflexions sur l’esclavage et sur ses tristes conséquences. Les rugissements se sont transformés en plaintes.

Je crois m'être mis au point de vue du Chameau, et avoir ainsi prouvé mon impartialité. Mais il est juste aussi de nous mettre au point de vue de l'homme. Les choses ici deviennent un peu différentes. On ne peut nier que le chameau ne soit admirablement doué pour mettre l’homme continuellement en colère, Je ne connais aucun animal qui, en cela, lui soit com-

parable. À côté de lui, le bœuf est une créature charmante; le mulet, qui pourtant réunit les défauts de tous les métis ', est un animal on ne peut plus doux ; le mouton est prudent, l’âne est aimable.

Bêtise et méchanceté vont d’ordinaire ensemble; si l'on y ajoute la paresse, la stupidité, une mauvaise humeur continuelle, l’entêtement et l’obstination, la répugnance à toute chose raisonnable, la haïne ou l'indifférence vis-à-vis de son gardien et de son bienfaiteur, et mille autres défauts encore ; si on les réunit, tous développés à leur maximum chez une créature, l'homme qui a affaire à elle peut à bon droit devenir furieux. L’Arabe soigne ses animaux domestiques comme ses enfants; mais le Chameau le met souvent en colère. On le comprend bien quand soi-même on a été jeté à bas d’un Chameau, trépigné, mordu, abandonné dans les steppes; quand des jours, des semaines entières, cet animal vous a continuellement excité avec une persévérance et une patience remarquables, quand on a essayé tous les moyens de dressage et d'amélioration, qu'on a dépensé en vain tous les jurons qui peuvent rafraichir la tension électrique de l’âme.

Le Chameau répand une odeur auprès de laquelle celle du bouc est un parfum; il écorche l'oreille par ses hurlements, il blesse l'œil par la vue de sa tête, de son long cou. Mais tout cela n'est pas à considérer. Ge que je veux relever, c’est que, intentionnellement, il résiste à toutes les volontés du chamelier. De tous les milliers de Chameaux que j'ai pu observer dans mes voyages en Afrique, je n’en ai vu qu’un qui montrait quelque attachement à son maitre:

1. Les métis et les hybrides sont les produits de l'union d'animaux ou de plantes d'espèce ou de variété différente, comme le mulet qui résulte de l'union des espèces chevaline et asine.

tous les autres ne travaillaient que forcés et contraints.

La seule qualité qu’ait le Chameau, c’est sa sobriété. Son intelligence est très bornée; il ne témoigne ni amour, ni haine; il est indifférent à tout, si ce n’est à sa nourriture et à son petit. Il est irrité dès qu’il s’agit de travailler; s’il voit que sa colère ne lui sert à rien, il se soumet au travail avec l'indifférence qu'il apporte à toute autre chose. Il est méchant et dangereux quand ïil est en colère; sa lâcheté est sans bornes, le rugissement d’un lion suffit pour disperser une caravane; chaque Chameau dans ces circonslances jette bas sa charge et s’enfuit. Le hurle-

ment d'une hyène l’épouvante; un singe, un chien,

un lézard lui font peur. Je ne connais nul animal avec lequel il vive en amitié. L’âne est en assez bons rapports avec Jui, mais l’amitié n'y a aucune part. Le cheval semble voir en lui l’animal le plus laid. De son côté, le Chameau paraît regarder tous les autres animaux avec lamême mauvaise humeur qu’il regarde l’homme.

Pour exprimer en deux mots mon opinion, je dirai: le Chameau est au-dessous de tous les autres animaux domestiques; il n’a rien pour lui du côté de l’intelligence, et ne fait que rendre l’homme furieux.

: BREBM *.

Les vertus du Renard.

Le Renard est devenu proverbial : son nom est synonyme d’astuce ou de ruse, et sa réputation est peu enviable. Il a pourtant des qualités, des vertus même d’après un homme

1. La Vie des animaux illustrée, Mammifères, p. 443. J.-B. Baillière, éditeur, Paris.

qui l’a admirablement observé. Ecoutons donc ce qu’il en dit pour porter un jugement plus équitable.

La seule passion qui fasse oublier au Renard une partie de ses précautions ordinaires, c'est la tendresse pour sa famille : la nécessité de la nourrir, lorsqu'elle est enfermée dans le terrier, rend le père et la mère, mais surtout celle-ci, plus hardis qu'ils ne le sont pour eux-mêmes, et cet intérêt pressant leur fait souvent braver le péril. Les chasseurs savent bien profiter de cette tendresse du Renard pour sa famille. La communauté de soins et d'intérêts suppose une sorte de morale dans l’amour, et des affections qui s'étendent au delà des besoins physiques proprement dits. Ces animaux familiarisés avec des scènes de sang n’entendent pas sans être émus les cris de leurs petits souffrants. Les poules ont sans doute le droit de ne pas les regarder comme des animaux compatissants, mais leurs femelles, leurs enfants, et même tous ceux de leur espèce, n’ont pas du moins à s'en plaindre. Cette tendre inquiétude qui porte la renarde à s’oublier elle-même la rend infiniment attentive à tous les dangers qui peuvent menacer ses petits. Si quelque homme approche du terrier, elle les transporte pendant la nuit suivante; et elle est souvent exposée à déloger ainsi, parce que, dans ces temps, les Renards signalent leur voisinage par des ravages plus grands, et qu’on est plus intéressé à s’en défaire.

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