CG. LEROY
1. Lettres philosophiques sur l'intelligence et la perfectibilité des animaux, p. 31-32. Paris, an X (1802),
La Belette.
La Belette est un petit carnivore fort redouté des poules et autres volailles qu'il étrangle sans pitié pour s’abreuver de leur sang. Malgré sa petite taille, elle est très courageuse comme le montre le récit suivant.
Un groupe de faneurs étaient occupés à battre et remuer le foin près du lac de Sainte-Marie en Écosse, quand ils virent un aigle s'élever au-dessus des hautes montagnes qui dominent la prairie où ils travaillaient. Ce n’était point un spectacle à dédaigner : la spirale qu'il décrivait dans les airs enveloppait, pour ainsi dire, de cercle en cercle tout l'horizon, et fascinait les habitants de la terre.
Les spectateurs s’aperçurent pourtant bientôt qu'il y avait quelque chose d’extraordinaire dans le vol de l'oiseau. Il agitait ses ailes avec violence, et en donnant des coups répétés. Les faneurs, qui s'étaient rassemblés, se consultaient sur la cause de ce qui se passait là-haut. Ils eurent les yeux fixés sur l'aigle jusqu’à ce qu'il fût tout à fait hors de la vue, son ascension continuant toujours. Bientôt cependant ils virent que l’oiseau regagnait la terre, mais non plus de la même manière qu'il s'était élevé — c’est-à-dire en cercles majestueux. Cette fois, 1l avait l'air d’un corps qui tombe, et cela avec une grandé rapidité. À mesure qu’il se rapprochait de la terre, les faneurs reconnurent qu'il ressemblait, dans sa chute, à un oiseau percé d'une balle. Les mouvements convulsifs, rapides et irréguliers de ses puissantes ailes, retardaient la descente, mais faiblement. Enfin, il tomba à une courte distance des hommes et des enfants qui travaillaient dans le pré, et qui s'empressèrent d’accourir, car leur curiosité était singulièrement excitée par
cet événement. Au moment où ils arrivèrent une Belette de forte taille se dégagea des serres de l'aigle, se tourna sur ses pattes avec la nonchalance et l’imprudence habituelles à sa race, se dressa sur ses pattes de derrière, croisa ses pattes de devant sur son nez, regarda un moment ses ennemis en face (comme fait souvent cet animal lorsqu'il n’y a pas de chiens à côté de l’homme), puis sauta d'un bond dans un buisson. Le roi des airs était mort. On le trouva tout couvert de son propre sang. Une plus ample exploration fit connaître que sa gorge était coupée. La belette fut soupçonnée de régicide, mais tout le monde admira le courage de cette faible bête, qui avait étranglé l'aigle, lequel est d’ailleurs un lâche oiseau.
Un Écossais — M. Brown — revenait de Gilmerton, près d'Édimbourg, par le chemin de Dalkeith, quand il vit sur une hauteur, à une distance considérable. un homme se livrant à une gymnastique si violente qu’il ressemblait plutôt à un fou qu'à une personne raisonnable. M. Brown pensa que ce pourrait bien être, en effet, quelque pauvre maniaque, et alla droit à lui. En se rapprochant il s’aperçut que cet homme avait été attaqué, et qu'il se défendait contre les assauts d’une petite bande de petits animaux, que M. Brown prit d’abord pour des rats, mais qui, vus à plus courte distance, étaient bien une colonie de quinze ou vingt Belette:, dont le malheureux cherchait à repousser les atteintes. M. Brown se joignit au combattant ayant un bâton il en frappa plusieurs, et les étendit sans vie sur le sol. Voyant leur nombre décroître, les animaux s'intimidèrent, se sauvèrent vivement, el disparurent dans les fentes d’un rocher.
Le pauvre Écossais était exténué de fatigue; il
avait soutenu contre les belettes (autant qu’il pouvait en juger) une lutte de plus de vingt minutes. Les affreux animaux en voulaient à sa gorge, et, sans l'assistance de M. Brown, il fût inévitablement tombé victime de leur furie. C'était pourtant un homme robuste. Il raconta lui-même les circonstances de son aventure. il se promenait tranquillement dans le parce lorsqu'il avait aperçu une belette; il avait couru vers elle, et avait fait de vains efforts pour l’abattre. Arrivé près du roc dont nous avons parlé plus haut, il mit le roc entre lui et l’animal et lui coupa ainsi tous moyens de retraite. La Belette poussa un cri; à ce signal, une sortie instantanée avait été faite par toute la colonie, et l'attaque avait commencé.