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Curiosités des inventions et découvertes

Nous n'avons pas la prétention de donner ici l'histoire méthodique et détaillée de chacune des inventions principales. D'abord celte lâche serait au-dessus de nos forces, et puis ce ne serait pas atteindre le but que se proposent les éditeurs de la bibliothèque de poche. Nous avons simplement, à propos de quelques inventions parmi cette quantité innombrable dont s'honore l'esprit humain, recueilli dans les mémoires des académies, et dans les ouvrages les plus estimés, tels que ceux de Montucla, de Libri, d'Hoëfer, etc., et dans les recueils de toute nature, quelques documents qui dormaient ensevelis et qui cependant nous ont semblé dignes d'être offerts à la curiosité du lecteur. Nous souhaitons que cette compilation, qui a du moins le mérite d'être consciencieusement exécutée, soit bien accueillie de lui.

Nous commencerons par quelques sujets qui ont rapport à l'agriculture et à l'alimentation.

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Charrue. — Dans l'île de Skye, Tune des Hébrides, au nord-ouest de la Grande-Bretagne, on retrouve encore aujourd'hui en usage une charrue (si Ton peut donner un si beau nom à une telle chose) qui probablement a dû être le premier instrument dont chaque peuple se sera servi d'abord pour déchirer le sol et le rendre perméable aux influences de l'atmosphère. Figurez-vous une trèsforte branche d'arbre qui présente une courbure. Un bout de la branche est aiguisé et tend à fouiller dans la terre, sous l'impulsion de l'homme qui appuie l'autre bout à son épaule : à l'endroit où la branche forme un coude est ménagée une saillie , sur laquelle le pied se pose pour ajouter à l'effort de l'épaule. C'est un dernier vestige très-précieux des anciens usages des premiers indigènes de la terre Britannique. La seule amélioration qu'il ait subie consiste dans un fer tranchant, dont on arme aujourd'hui l'extrémité de la branche.

Quand Plutarquea écrit que l'art du labourage fut enseigné aux hommes par le porc fouillant la terre avec son groin, certainement il avait en vue quelque instrument très-analogue à la véuérable charrue des lies Hébrides.

Les Égyptiens attribuaient à Osiris l'invention de la charrue, comme le rappelle Tibulle :

Primas aratra manu solerti fccit Osiris.

« Osiris de sa main habile fabriqua la cbarrae. »

Les Phéniciens en faisaient remonter l'invention à Dagon.Dès le temps de Jacob on employait dans l'Arabie

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les bœufs à la culture Les Chinois prétendent tenir la charrue de Chin-Hong, successeur de Fo-Hi ; les Grecs de Cérès* reine de Sicile, et de Triptolème, roi d'Éleusie. Les Péruviens en attribuaient l'honneur à Manco-Capac. Qu'étaient ces charrues? Dieu le sait. Probablement l'araire simple qu'on trouve encore, avec de légères modifications, dans l'Inde, en Égypte, chez les Arabes, en Espagne et même dans plusieurs de nos départements français : c'est la pièce de bois recourbée, mais non plus poussée par l'homme. L'homme, qui a dompté le cheval et le bœuf, vient d'imaginer de les atteler à son instrument et de le leur faire traîner, il n'aura plus qu'à diriger. L'extrémité, qui pénètre dans la terre, reçoit le nom de sep.

A l'époque d'Hésiode, les Grecs avaient, outre l'araire simple, l'araire composée, qui a un sep, une flèche ou âge et des mancherons. Le grand poète conseille à son frère Perses d'avoir les deux araires, et d'employer le laurier ou l'orme pour la flèche, et le chêne vert pour les mancherons.

Les socs de charrue *, dit Pline, appelés par les latins vomera, sont de plusieurs sortes» On nomme coutre ce fier tranchant qui coupe et fend la terre avant que le soc la rompe, et qui lui trace la roule des sillons qu'il doit

4. L'emploi des bœufs pour la charrue a beaucoup diminué en France et en Angleterre. En Portugal, if est général. A Lisbonne, tous les charrois se font à Taide de bœufs attelés.

2. Caton, cité par Olivier de Serre {Théâtre d'agricult., 2«liv., ch. 2), disait : « Ne change point de soc, ayant pour suspecte toute uouvellelé t , et ce dicton a servi de texte au Manuel d'agriculture. Mais, disent les anuotateurs du livre de de Serre, a la seule induction raisonnable qu'on puisse tirer de celte sentence, c'est qu'il ne faut pas trop précipitamment abandonner les instruments en usage pour leur en substituer légèrement de nouveaux.

former au dessous. Il y a des socs qui ne consistent que dans une barre de fer dont le haut a la figure d'un bec. Ceux dont on se sert pour les terres légères ne couvrent qu'en partie le bois qui les supporte et qui est percé pour recevoir leur denture, et ils n'ont qu'une petite pointe faite aussi en forme de bec. Il y en a d'autres (c'est la quatrième sorte), qui ontja pointe plus large, plus aiguë et tranchante sur les deux côtés, comme la lame du glaive, et ce glaive fend la terre, et le tranchant des deux côtés coupe les racines qu'il rencontre. Dans la Rhétie Gauloise, on s'est avisé, il n'y a pas longtemps, d'ajouter à la charrue deux petites roues, d'où ces sortes de charrues prennent le nom de plaumorati (le mot est composé de deux mots de langue celtique, p/owm, charrue, et radt, roue. Dans les lois lombardes le mot ploum se retrouve pour signifier charrue). La pointe du soc est plate et a la figure d'une pelle. Les gens du pays ne sèment que dans des terres bien labourées et que pour l'ordinaire on a laissé reposer; et comme les socs de leur charrue sont larges, ils retournent les mottes. Aussitôt qu'on a labouré, on jette le grain, ensuite on brise les mottes en faisant passer la herse. Les champs qui ont été travaillés de la sorte n'ont pas besoin d'être sarclés; mais il faut deux ou trois paires de bœufs.

Le versoir contourné, d'invention toute moderne, fut substitué au versoir plan, par Jefferson, président des États-Unis de l'Amérique du Nord.

Voici un extrait du mémoire qu'en 1802 il adressait à ce sujet à notre Muséum d'histoire naturelle.

a Le versoir ou l'oreille d'une charrue ne doit pas être seulement la continuation de l'aile du soc, en commençant à son arrière-bord, mais il faut encore qu'elle soit

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sur le même plan. Sa première fonction est de recevoir horizontalement du soc la motte de terre, de l'élever à la hauteur convenable pour être renversée, d'opposer dans sa marche la moindre résistance possible, et par conséquent de n'exiger que le minimum de la puissance motrice. Si c'était là que se bornent ses fonctions, le coin offrirait sans doute la forme la plus convenable pour la pratique. (Je sens que s'il ne s'agissait que d'élever la motte de terre à une hauteur donnée sur une longueur déterminée de l'oreille, sans la renverser, la forme qui donnerait la plus petite résistance ne serait pas rigoureusement celle d'un coin à deux faces planes; mais la face supérieure devrait être curviligne, suivant les lois du solide de moindre résistance décrit par les mathématiciens. Mais dans ce cas la différence entre l'effet du coin à face courbe et l'effet du coin à face plane est si petite, et l'exécution du premier serait si difficile pour les ouvriers, que le coin à face plane doit être préféré dans la pratique comme premier élément de notre construction.) Poursuivons.

« Cependant il s'agit aussi de renverser la motte de terre : l'un des bords de l'oreille doit donc être sans aucune élévation, pour éviter une dépense inutile de force; l'autre bord doit au contraire aller en montant jusqu'à ce qu'il dépasse la perpendiculaire, afin que la motte de terre se renverse par son propre poids; et pour obtenir cet effet avec le moins de résistance possible, il faut que l inclinaisonde l'oreille augmente graduellement du moment qu'elle a reçu la motte de terre.

«Dans celte seconde fonction, l'oreille opère donc comme un coin situé en travers ou montant, dont la pointe recule horizontalement sur la terre, tandis que

l'autre bout continue de s'élever jusqu'à ce qu'il dépasse la perpendiculaire: ou, pour l'envisager sous un autre point de vue, plaçons à terre un coin dont la largeur égale celle du soc de la charrue, et dont la longueur soit égale à celle du soc depuis l'aile jusqu'à l'arrière-bout, et la hauteur du talon égale à l'épaisseur du soc. Menez une diagonale sur la surface supérieure, depuis l'angle gauche de la pointe jusqu'à l'angle à droite de la partie supérieure du talon, adoucissez la face en biaisant depuis la diagonale jusqu'au bord droit qui touche la terre; cette moitié se trouve évidemment de la forme la plus convenable pour remplir les deux fonctions requises : savoir pour enlever et renverser la motte graduellement et avec le moins de force possible. Si l'on adoucit de même la gauche de la diagonale, c'est-à-dire si l'on suppose une ligne droite dont la longueur soit au moins égale à la longueur du coin, appliquée sur la face déjà adoucie, et se mouvant en arrière sur cette face parallèlement à ellemême et aux deux bouts du coin, en même temps que son bout inférieur se tiendra toujours le long de la ligne inférieure de la face droite, il en résultera une surface courbe dont le caractère essentiel sera d'être une combinaison du principe du coin, considéré suivant deux directions qui se croisent, et donnera ce que nous demandons, une oreille de charrue offrant le moins de résistance possible.

a Cette oreille présente de plus le précieux avantage de pouvoir être exécutée par l'ouvrier le moins intelligent , au moyen d'un procédé si exact que sa forme ne variera jamais de l'épaisseur d'un cheveu. A la vérité il est plus facile d'exécuter avec précision l'oreille de charrue dont il s'agit, quand ou a vu une fois pratiquer la

méthode qui en fournit le moyen, que de décrire cette méthode à l'aide du langage, ou de le représenter par des figures.

Soient données la largeur et la profondeur du sillon proposé, ainsi que la longueur de l'arbre de la charrue , depuis sa jonction avec l'aile jusqu'à son arrière-bout ; car ces données déterminent les dimensions du bloc dans lequel on doit tailler l'oreille de la charrue, etc. (Suit la série d'opérations et les règles pour découper le bloc.)

Je sens que cette description peut paraître trop longue et trop minutieuse pour un sujet jusqu'ici regarde comme peu digne de fournir à la science une matière d'application; mais si la charrue est réellement l'instrument le plus utile aux hommes, son perfectionnement ne pourra jamais être traité de vaine spéculation. Quoi qu'il en soit, la combinaison d'une théorie satisfaisante pour les savants , avec une pratique à la portée du laboureur le moins lettré, doit recevoir un accueil favorable de la part des deux classes d'hommes qui rendent le plus de ser- x vices à la société.

Antoine Thouin 1 ajoute-: « 11 est beau de voir le premier magistrat d'un peuple libre employer les courts instante que lui laisse l'administration d'un vaste empire au perfectionnement de la charrue. Ses vues philanthropiques, pour faire jouir l'agriculture du nouveau et de l'ancien continent de ses utiles travaux , ne sont pas moins intéressantes. C'est pour remplir ses intentions libérales que son mémoire est imprimé ici , et que le modèle de son oreille de charrue est déposé dans la ga-

1. L'excellent agronome auquel nous devons l'introduction des vaches italiennes en France, après les campagnes de Bonaparte ; un excellent Mémoire sur l'acclimatation des arbres, etc., etc.

lerie des ustensiles d'agriculture, pour servir au cours de culture qui se donne chaque année dans le Muséum. »

La forme du versoir varie suivant les différentes conditions du labour que l'on veut opérer et la qualité des terrains. En terrain léger, une courbure considérable produit un bon effet; en sol plus consistant, avec une concavité moins grande, on obtient de meilleurs résultats. « Le versoir, dit Thaè'r, doit être combiné de manière à retourner la bande obliquement et non pas à plat. La bande de terre soulevée conservant une suffisante inclinaison , beaucoup de vide se trouve ménagé entre elle et le fond du sillon ; l'air est ainsi, en quelque sorte, renfermé dans la terre, et il entre en contact même avec la partie inférieure du sol. La surface soulevée expose en outre beaucoup plus de points aux influences si actives de l'atmosphère, et la herse y exerce une action bien plus variable que sur une surface unie, à tel point, que non-seulement la terre en est pulvérisée, mais que les racines qu elle renferme sont arrachées. La courbure des vcrsoirs concaves -convexes, fait que la bande de terre en se soulevant est tournée sur son axe, de sorte qu'à mesure que le mouvement s'opère, entraînée par son propre poids, elle se détache d'elle-même, après un court frottement. » Cette modification est la plus importante de toutes celles qu'a subies la charrue.

Les régulateurs modernes qui permettent de régler avec une précision mathématique et d'une manière fixe l'enlrure de la charrue, c'est-à-dire l'angle sous lequel le soc pointera dans le sol, et aussi à modifier la largeur de la raie ouverte par lui, semblent être d'invention hollandaise. L'homme n'a pas besoin de déployer de force, son rôle se borne à maintenir une bonne direction.

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L'Écossais Stephens nous apprend que la charrue anglaise ne commença à être améliorée que vers le commencement du siècle dernier, et le fut par une importation d'instruments de la Hollande.

L'araire la plus perfectionnée et la plus renommée en France, est sans contredit l'araire de M. de Dombasle. « Une bonne araire, dit M* Moll, entre les mains d'un laboureur intelligent est préférable à la plupart des charrues à avant-train. A l'aide d'une force moindre , elle accomplit autant de travail ; elle laboure au moins aussi bien et elle occasionne moins de fatigue aux animaux destinés à la mouvoir. » Elle peut économiser l'emploi d'un tiers des animaux dans une ferme. On lui reproche d'exiger une construction parfaite, a Une charrue à roues, a dit M. Moll, telle mauvaise qu'elle soit, marche tant bien que mal; tandis qu'une araire mal construite ne marche pas du tout. » De plus , les partisans les plus impartiaux reconnaissent que pour certains travaux, il est très-difficile de se passer de l'avant -train. Pour les labours peu profonds de déchaumage, ou pour les terrains tenaces et humides» l'avant-train donne à la charrue une stabililé et une régularité qui dans ces cas manqueraient à l'araire.

Aujourd'hui les Anglais dans l'Inde attellent l'éléphant à la charrue; du bel animal guerrier ils ont fait un pacifique laboureur. A des milliers de lieues de distance, d'habiles fondeurs de la Grande-Bretagne, MM. Ransomes et May, citoyens de la ville d'Ipswich, fondent d'énormes et très-fortes charrues, des charrues dignes de lui. Le paquebot les apporte à travers la Méditerranée, l'isthme de Suez, la mer Rouge et la mer des Indes, et vite il se met bravement à l'œuvre. Chaque matin, à la pointe du

jour, il prend son ami le cornac par la ceinture, le place sur son dos et s'en va aux champs. 11 confie à deux valets de ferme le soin de tenir les deux mancherons de la charrue, comme autrefois nos grands personnages donnaient la queue de leur manteau à porter à deux laquais. Tant que le soleil est au-dessus de l'horizon, il marche, et en marchant il soulève derrière ses pas une bande de terre ou plutôt une longue colline : il trace son sillon. Quel sillon! (un mètre et demi de largeur sur un mètre et un cinquième de profondeur ! ) Les journaliers de nos cimetières parisiens appelleraient cela une fosse commune. Le sillon est destiné à recevoir de distance en distance de larges doses d'engrais et des plants de cannes à sucre.

Les mêmes Anglais, sur le sol de la patrie, multiplient les tentatives d'appareils ingénieux pour labourer à la vapeur. Un des inventeurs, M. Osborne, combine pour ce résultat les forces de deux machines , qui concourent à faire fonctionner deux charrues à la fois.

Les deux machines peuvent être dites deux doubles treuils mus par la vapeur de deux chaudières. Les deux appareils reposent sur des roues et sont amenés par des animaux sur les chemins ordinaires. On les établit en face l'un de l'autre, à la distance d'une centaine de mètres, sur le terrain que l'on veut labourer. Deux câbles ou deux chaînes, dont chacun forme une chaîne sans fin, se déroulent d'un large tambour pour venir s'enrouler sur un autre , et remorquent deux charrues qui vont d'un treuil à l'autre en croisant leur marche.

Ici la charrue est une araire à deux socs posés dos à dos. On n'a jamais besoin de la retourner ; elle va et vient comme La navette du tisserand. La bande de terre

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est toujours versée du même côté, dans les deux sillons tracés à la fois par les deux charrues.

Après chaque parcours simultané des deux charrues, les deux treuils se déplacent parallèlement de quelque peu, c'est-à-dire de la largeur qu'il s'agit de donner au nouveau sillon. Le déplacement s'opère par un glissement sur des rails de fer mobiles qui ont de douze à quinze pieds de longueur, et que l'on fait cheminer euxmêmes sur des traverses en bois. On disposé celles-ci au fur et à mesure du travail accompli, comme les maçons disposent leurs rouleaux lorsqu'ils font cheminer une lourde masse.

Tout imparfait qu'est encore ce système , il peut déjà fonctionner avec un grand avantage sur les terrains plats et non rocheux , sur les relais de mer et de grands fleuves, sur le lit d'étangs desséchés, etc.

M. Barrât vient d'essayer en France, il y a deux ou trois ans, une machine dont le système est de beaucoup supérieur à celui de la machine anglaise.

Qu'on se figure une locomotive d'un petit modèle, à cylindres oscillants sur les côtés, montée sur quatre . roues en fer à jantes très-larges, et qui au moyen d'engrenages peut tourner avec facilité à droite, à gauche, marcher en avant ou en arrière à volonté. A cette machine est attaché, à une certaine hauteur, un châssis qui se prolonge au delà de l'extrémité postérieure de la machine ou celle du chauffage, et qui porte, près de sa traverse extrême, un arbre à cames armé de dix à douze houes à deux dents , engagées chacune dans de forts "manches en bois de un mètre environ de longueur, lesquels sont solidement fixés sur cet arbre. Des galets, mis en mouvement par les bielles de communication de

mouvement, attaquent successivement les cames de cet arbre et soulèvent d'abord simultanément toutes les houes, puis ensuite les font retomber par un mouvement vif et rapide qui les fait pénétrer à une certaine profondeur dans le terrain ; alors d'autres pièces du mécanisme ramènent l'arbre en arrière, ainsi que toutes les houes fichées en t^rre qui entraînent avec elles la bande de terre qu'elles viennent de mordre, et la renversent et la font crouler dans la jauge précédente. Cela fait , les houes se relèvent. Dans l'intervalle, la locomotive ayant avancé d'une longueur de terrain qu'on peut fixer à volonté, et l'arbre des houes s'avançant du double de cette longueur, les houes retombent et attaquent une nouvelle bande de terre qui est renversée à son tour, et ainsi de suite sans interruption.

Ainsi la machine est une combinaison de la locomotive ordinaire, sauf quelques modifications de détail et des organes pour tourner à volonté, et d'un système mécanique de houes qui travaillent, à peu de chose près, comme si ces instruments étaient manœuvrés à bras d'hommes.

La machine se manœuvre d'ailleurs avec une extrême facilité ; elle marche en avant ou en arrière avec une vitesse qu'on peut régler à volonté; elle ne foule pas le terrain labouré et ne s'avance jamais que sur l'éteule; elle tourne avec facilité et rapidité aux extrémités du champ en laissant des tournières qui ne sont pas plus longues que celles d'une charrue attelée de deux chevaux. On peut à volonté l'arrêter spontanément , la faire marcher sans retard une fois chautîée, modérer à volonté la force du coup des houes ou lui donner plus d'énergie, embrasser une bande de terre plus ou moins large. Enfin

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elle peut se plier à toutes les exigences du travail des terrains les plus variés.

Bien entendu que la machine, dans son état actuel , n'est propre qu'à faire des labours à plat.

La machine que nous avons eue sous les yeux et vue fonctionner dans le parc de Bercy, chez M. le marquis de Nicolaï, n'est encore qu'une machine d'essai, c'està-dire celle qui a reçu les premières inspirations de M. Barrât, et qui, retouchée et remaniée de bien des manières, ne peut pas présenter cette belle proportion dans les pièces, cette harmonie, celte fermeté dans les mouvements qu'on sait donner aujourd'hui aux grands organes mécaniques; par conséquent on ne peut considérer son travail et ses résultats que comme des études expérimentales. propres à nous éclairer sur le service qu'on doit en attendre, et c'est seulement sous ce rapport qu'il convient de la considérer, et cependant le résultat qu'elle a produit nous a paru des plus satisfaisants.

Le terrain sur lequel ont eu lieu les expériences était un vieux chaume sur un sol graveleux très-peu profond, et sous la surface duquel on trouve comme sous-sol un tuf compacte qu'il convient de ne point entamer. Ce mauvais terrain, que la charrue aurait renversé sans peine, présentait au contraire par sa nature un obstacle assez grand au travail des houes, qui n'y pénétraient qu'avec difficulté et donnaient ainsi un travail moins beau qu'elles n'auraient pu le faire dans une terre franche.

La machine en question est de la force de trois et demi à quatre chevaux au plus, et au moment où elle a fonctionné devant nous, elle ne marchait pas avec toute sa force et à pleine vapeur. Voici les résultats :

La machine, en s'avançant au taux de 0 œ 45 par coup de houe ou de piston , a frappé depuis trente-deux jusqu'à quarante coups à la minute, c'est-à-dire que par minute elle a, au minimum, avancé de 4 m 90; et comme les houes occupent une largeur de 2 mètres, il y a eu 9" 8 carrés de surface travaillés par minute à une profondeur de 0 m 10; mettons 40 mètres.

A ce taux , !a machine labourerait €00 mètres carrés par heure et £,000 mètres en une journée de dix heures; mais elle est susceptible d'un travail double lorsqu'elle fonctionne à toute vapeur et surtout lorsqu'on augmenlera la surface de chauffe , qui est un peu trop faible dans le modèle actuel.

- La terre était parfaitement bien renversée, et nulle part on n'apercevait de traces de chaumes ou de gazons; la profondeur était partout très-exactement la même; la terre, bien homogène dans tous ses points à la surface, était parfaitement ouverte, ameublie, perméable, élastique, et présentait tous les caractères d'un bon labour à la houe à la main.

Nous avons entendu établir des discussions sur le prix du travail de cette machine, et comparer numériquement celui qu'elle donne pour une dépense donnée avec celui de la charrue ; mais cette comparaison n'est possible qu'en prenant en considération tous les éléments du problème.

La machine, dans un travail de dix à douze heures, consomme pour 5 à 6 fr. de houille à Paris; un chauffeur mécanicien a 5 à 6 fr. par jour pour la conduire, et on peut compter sur le travail environ d'un hectare de terre pour les frais, auxquels il conviendra d'ajouter l'intérêt du capital de construction , l'amortissement de

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ce capital, el les réparations. Tout calcul fait, la machine aura fourni au cultivateur un travail qui remplacera celui de la charrue, du rouleau et de la herse, et qui aura été exécuté en quatre a cinq fuis moins de temps. La machine remplace donc trois instruments qu'on fait travailler l'un après l'autre, et c'est sur celte base, la seule équitable, qu'il convient d'établir le prix de son travail et de celui de la charrue.

On a fait aussi une objection au travail de celte machine en disant qu'elle ne pourrait guère travailler la terre sur laquelle on aurait répandu des fumiers longs et pailleux; mais l'objection n'a pas le poids qu'on a voulu lui donner. La machine obligera seulement nos cultiva* teurs à répandre des engrais plus consommés, ou bien des engrais pulvérulents ou liquides, ce qui ne sera certainement pas un mal pour notre agriculture.

On a dit encore que la machine aurait peut-être de la peine à rompre de vieilles luzernes dont les longues racines fibreuses résisteraient aux coups des houes; nous croyons au contraire, après avoir vu la manière dont elle fonctionne, qu'en faisant l'extrémité des houes en acier et leur donnant un tranchant plus vif, on coupera avec une extrême facilité les racines de luzerne et autres racines de plantes vivaces et fibreuses.

Du reste, la machine qui a été mise sous nos yeux ne répond pas, de l'aveu de son modesle inventeur luimême, à tous les besoins imaginables, et nous sommes de son avis. En effet, on change son versoir ou même son soc suivant le terrain qu'on veut travailler; en bonne culture, les herses pour les terres fortes ne sont pas les mêmes que pour celles légères ; les extirpaleurs ont souvent plusieurs pieds de rechange, selon le travail

qu'on veut exécuter. Il en sera de même de la machine, qui modifiera la forme, le poids, le nombre et le travail de ses houes suivant les circonstances. C'est ainsi que, pour les terres très-compactes, M. Barrât se propose de mettre un second rang de houes, qui achèvera Pameublissement du terrain que le premier aura commencé.

On a prétendu aussi que cette machine ne pouvait convenir qu'aux pays de grande culture, comme l'Angleterre, certaines portions de l'Allemagne et l'Amérique. Il n'y a pas de doute que ce sera en effet dans les pays de grande culture que la machine s'introduira d'abord , et qu'on la verra difficilement s'installer dans les pays où, comme aux environs de Paris, la terre est divisée en un nombre infini de parcelles. Mais combien y a-t-il encore en France de vastes domaines; et pourquoi, d'ailleurs, ne s'introduirait-elle pas dans les pays de moyenne culture, qui sont ceux les plus généralement répandus dans la plus grande partie du pays? et pourquoi ne s'établirait- il pas dans quelques centres principaux des compagnies ou des entrepreneurs qui exécuteraient les labours à façon ou loueraient des machines? Ces combinaisons sont faciles à réaliser et se présentent déjà pour les machines à battre; nous ne voyons pas pourquoi les labours à la vapeur ne jouiraient pas aussi de cet avantage.

Machine à battre les gerbes. — Le battage des gerbes avec le fléau a effrayé les populations des pays chauds, et chez elles on trouve établi de toute antiquité le dépiquage qui s'accomplit par les pjods des animaux. Au piétinement des animaux l'Espagnol substitua, depuis des temps anciens, le froissement exercé par le trillo,

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lourde table de bois garnie de silex en dessous, et qui est traînée par un cheval. L'Italie centrale se sert avec plus de succès du ritolo, rouleau qui, pour l'ordinaire, est cannelé, armé de barres, sous l'action desquelles la gerbe fait, comme sous le fléau, ce soubresaut si favorable pour que le grain s'en détache. Cependant son emploi exige comme condition essentielle la dessiccation parfaite du blé; en pays froid, où la moisson est tardive et le climat peu favorable, il a fallu chercher autre chose.

On essaya d'abord de mettre plusieurs fléaux en mouvement par une machine. Un avocat écossais, Michel Menzief, fit marcher la première, dont un courant d'eau fut le moteur : servie par un homme, elle faisait l'ouvrage de six batteurs. Ceci se passait dans le comté de Northumberland, il y a soixante et quinze ans environ.

En 4786, Meikle, cultivateur anglais, eut l'heureuse idée d'abandonner le système des fléaux pour celui des rouleaux armés de barres. Le cylindre-batteur des machines modernes n'est que le rouleau armé de barres que le cheval d'Italie promène trop peu vivement sous les gerbes immobiles, tandis qu'aujourd'hui la gerbe est promenée autour du rouleau qui la choque et la froisse de ses barres, en tournant sur place avec une rapidité extrême.

La Suède est le premier pays du continent qui ait songé à adopter l'invention de Meikle. Notre philanthrope Lasteyrie l'importa de Suède en France, il y a une trentaine d'années. La Pologne nous avait devancés dans cette voie de progrès ; elle eut de ces machines dès \ 802.

L'automate qr'on nomme machine à battre fonctionna d'abord avec quatre outils : 1° une paire de cylindres alimentaires qui s'emparent de la gerbe et la déposent

sur un plan qui a reçu le nom de contre-batteur. Ce plan fut d'abord horizontal; on a depuis trouvé plus avantageuse une surface circulaire, qui enveloppe une très-grande partie du cylindre-batteur. 2° Le cylindrebatteur, auquel on adapte, à volonté, des armatures ou barres de dimension plus ou moins forte, de manière à augmenter on à diminuer l'espace qui le sépare du plan où se promène la gerbe, selon qu'on se propose d'exercer sur elle un choc et un froissement plus ou moins énergiques. 3° Le secoueur, sorte de claie animée d'un mouvement de va-et-vient qui détermine le départ du grain d'avec la menue paille. Le grain tombe d'un côté, la menue paille de l'autre en vertu de l'inclinaison du secoueur. 4° Un tarare qui reçoit le grain et le nettoie. La longue paille tombe à côté du secoueur.

Aujourd'hui, si l'on en croit M. de Gasparin, il paraît reconnu que les cylindres alimentaires retardent inutilement l'opération, que la gerbe avance trop lentement et ne passe qu'en quantité trop minime pour fournir à l'action d'un cylindre-batteur très-actif. 11 est préférable que la gerbe passe au-dessus^du cylindre, elle échappe moins à l'action des armatures, sur lesquelles elle pèse de tout son poids. Le nombre de quatre armatures parait être suffisant, si la machine est animée d'un mouvement trèsrapide. Il en est dont le cylindre-batteur fait 1,200 tours à la minute.

Machine à moissonner. — Depuis Tannée 1814 ou 4845, les Anglais ont le char à moissonner de l'agronome Smith, perfectionné par lui-même en 4737. Le coupeur est un disque horizontal tellement disposé que la machine, en marchant, lui communique un mouve-

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ment de rotation rapide et que les chaumes coupés tombent en formant une ligne régulière. Cet appareil agit à la manière de la» première tondeuse qui, dans l'industrie drapière, est venue remplacer les ciseaux.

Vint ensuite, en 4827, fa moissonneuse du révérend Patrik Bell, ministre anglican, dans laquelle le coupeur est une sorte de peigne formé par deux rangées de lames : la rangée supérieure est immobile, la rangée inférieure reçoit un mouvement de va-et-vient. L'effet est celui que produirait un jeu de cisailles. De la même époque date la moissonneuse de M. Joseph Mann, juif et rabbin, bien qu'elle n'ait figuré qu'en 4832, dans un concours agricole en Europe. M. Stephens, dans son Livre sur la ferme, lui reconnaît sur ses deux rivales l'avantage d'être plus solide, moins compliquée et de couler moins cher.

Le mode d'attelage- inventé par Smith et adopté par Bell est bizarre. La machine porte à sa suite une longue barre, à laquelle s'applique la force de deux chevaux, attelés derrière les roues, et qui la manœuvrent en la projetant d'arrière en avant, absolument comme jadis la force humaine projetait le bélier destiné à renverser une muraille. Mann n'a pas adopté cela. Il attèle le cheval (ou les chevaux, selon la force de la machine) par devant les roues, à la manière ordinaire; le mouvement imprimé aux roues se transmet au coupeur, qui cette fois est placé, non pas en avant, mais sur le côté et repose sur un rouleau. Un très-léger moulinet horizontal, qui tourne audessus du coupeur, frappe et rassemble la masse de tiges à attaquer, et l'incline vers les lames. Ce coupeur n'est point un disque, mais un polygone à douze côtés, chaque côté formé par une lame qui peut être enlevée et changée à volonté.

Parmi les essais tentés en France, le professeur du Conservatoire, M. Moll, citait en 1838 deux machines : Tune d'un agriculteur de l'Allier, M. Pereul, dont le système consiste dans deux faux portées par un cadre roulant, auquel un homme imprime le mouvement; l'autre d'un mécanicien de Monlbéliard, M. Grienne. Cette dernière coupe les tiges au moyen de deux couteaux assujettis à un axe vertical, auquel une roue, en tournant sur le sol, imprime, au moyen d'un engrenage, un mouvement très-rapide. M. Lefour a parlé aussi à cette époque, d'une autre machine française essayée à Bercy, près Paris, qui coupait par un jeu de cisailles et recevait les tiges sur un cadre de toile. C'était évidemment une imitation de la machine Bell.

Dans l'Amérique du Nord cependant, où la main d'oeuvre est hors de prix et fait souvent défaut complet, on a été incité à suivre la question avec ardeur. La disposition de la moissonneuse de Mann, qui porte le coupeur sur le côté, a été adoptée comme base. Les avis se sont partagés sur l'adoption du coupeur polygonal ou du coupeur à cisailles.

Au grand concours général d'instruments d'agriculture etd'animaux qui a eu lieu à Paris, en 4 854, trois moissonneuses sorties des ateliers français ont été exposées au Champ-de-Mars. L'une par M. Laurent, est la machine anglaise de Bell perfectionnée, du prix de 4,100 francs. Une autre, inventée par M. Mazier, à l'Aigle (Orne), coûte 800 francs. M. Simon, à Paris, a inventé et exécuté la troisième.

Faux. — a Anciennement, dit Pline, les prés coûtaient plus à faucher qu'aujourd'hui, parce qu'on ne connaissait pas d'aulres pierres à aiguiser que celles qui

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venaient de Crète et d'outre-mer et qu'on n'aiguisait les faux qu'avec de l'huile. Aussi les faucheurs portaient sur eux une corne pleine d'huile attachée à leur cuisse. Depuis on a trouvé en Italie des pierres à aiguiser qui , avec l'eau seule, rongent le fer comme ferait une lime. Mais toute pierre qui aiguise ainsi à l'eau simple ne tarde pas à verdir. Quant aux faux , il y en a de deux façons : celles dTtalie, qui sont courtes et aisées à manier, même parmi les broussailles, et celles de la Gaule, avec lesquelles on a bientôt fait l'ouvrage dans les grandes prairies de ce pays-là; car on n'y fauche qu'à mi-herbe; on laisse celle qui est courte. Les faucheurs d'Italie ne travaillent que de la main droite. Un seul homme peut faucher dans un jour un arpent de pré; un seul homme peut lier pareillement dans un jour douze cents bottes de foin dont chacune pèse quatre livres. » On en doit conclure que la botte ne recevait qu'un seul lien.

Engrais. — Nous voyons dans Homère le vieillard Laè'rte, de sang royal , apporter lui-même du fumier sur son champ.

Varron donne la préférence, comme engrais, à la fiente de pigeon , qu'il vante beaucoup pour les pâturages des bètes à cornes. Columelle approuve Varron , mais condamne la fiente des oiseaux aquatiques. Théophraste raconte que l'urine de l'homme, mélangée avec les poils de peaux tannées, est un engrais propre à transformer certaines plantes sauvages en plantes domestiques. Après la fiente de pigeon , dit Pline, vient, dans l'ordre de supériorité, le fumier de chèvre, puis le fumier de moulon , enfin le fumier de bœuf et celui de cheval. Dans les pays, ajoute-t-il, où il n'y a pas de

fumier d'animaux, on peut employer à cet effet la fougère. ( La science moderne classe ainsi les fumiers, en supposant les animaux de chaque espèce nourris convenablement : fiente de pigeon , fumier de porcs, de bôtes à cornes, de chevaux, de moulons.) Pour un juger um, dit Pline, il faut dix-huit charretées de fumier. (Columelle dit que la charretée de fumier contient quatrevingt boisseaux.) Un mouton doit rendre dans un mois sa charretée de fumier, et un bœuf doit en rendre dix. Si cela n'arrive pas, c'est une marque que le métayer n'a pas mis assez de litière au bétail. (Pour donner une idée de ce que représenterait un jugerum en ares, nous citerons un autre passage de Pline où il dit: Quatre vignerons peuvent tailler et lier en un jour un jugerum de vigne. ) On laissait sécher les excréments humains, on les réduisait en poudre que Ton tamisait à Vinstar (Tune farine, dit Pline. (C'est l'invention de notre poiidrette.) Dans certaines contrées, par exemple dans les plaines qu'arrose le Pô , on se servait de la cendre de végétaux au lieu de fumier animal, encore l'emploi de la cendre, dit Pline, dépendait-il de la nature du terrain et des plantes que l'on voulait cultiver. (N'est-ce pas tout à fait le système dans lequel entre l'agriculture anglaise, à la recherche de Y engrais normal, sous la direction du chimiste Liebig?) Ce que les Grecs appelaient leuc-argillos (argile blanche) et les Romains marga , n'était autre chose que du plâtre ", avec lequel les Gaulois et les Bretons

4. On a pensé aussi, et peut-être avec raison, qne c'était la marne. L'annotateur moderne d'Olivier de Serre, dit même positivement que les anciens n'ont pas connu les vertus du plâtre employé comme engrais, 1. 1, p. m, noie 29.

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fumaient particulièrement leurs terres Cet engrais, dont on distinguait plusieurs sortes, était surtout préféré pour les pâturages et les champs de blé. « Avant de remployer, dit Pline, il faut d'abord labourer la terre, afin que l'absorption se fasse mieux {ut médicament um mpiatur), que l'amendement soit absorbé. Il est convenable de mélanger le plâtre, s'il est trop rude, avec un peu de fumier, autrement il nuira au terrain et ne le fortifiera que l'année suivante. Il faut aussi, avant d'employer cet engrais, s'enquérir de la nature du terroir. Le marga sec convient mieux à un terrain humide, tandis que le marga gras est préférable dans un terrain sec et aride. »

En résumé , conclut avec sagacité M. Hoëfer, à qui nous empruntons ces recherches , les Grecs et les Romains connaissaient parfaitement et savaient employ er toutes les espèces d'engrais, môme celles que nous croyons d'invention moderne, et que nous mettons nousmêmes aujourd'hui en usage a .

Blé. — a II y a, dit Pline, plusieurs sortes de froments que l'on distingue par les noms des pays ; mais je ne pense pas qu'il y en ait de comparable à celui d'Italie en blancheur et en pesanteur, qui sont les deux qualités essentielles. Il n'y a jamais eu que le froment des contrées montagneuses d'Italie qui ait souffert quelque parallèle avec les froments étrangers , dont le plus estimé était celui de Béotie, puis celui de Sicile, puis celui

4. Licinios Slolo, cité par Varron, liv. i, ch. 7, dit qu'il a vu dans la Gaule des pays où l'on fumait la terre avec une matière qu'il appelle [ossifia crelo, c'est évidemment la marne.

2. Toutefois ils n'employaient ni la suie ni la cendre de tourbe ; la découverte de lears bons effets est moderne.

2i CURIOSITÉS DES INVENTIONS, ETC.

d'Afrique. Le froment de Thrace, de Syrie et d'Égypte ne tenait que le troisième rang en pesanteur ; et ces rangs avaient été ainsi réglés par les athlètes, ces hommes d'une ampleur colossale et qui mangeaient autant que des bêtes de somme ; car on leur donnait plus ou moins de froment pour leur nourriture , selon qu'il était plus ou moins pesant. Les Grecs estimaient beaucoup le froment de la province de Pont; toutefois on ne le connaît point en Italie. Ces mêmes Grecs estimaient par-dessus tout le froment dracontien , le strangien et le selenusien. Ils disaient que ces espèces ayant le chaume fort gros, il fallait les semer en terroir gras ; et que celles qui ont le chaume très-mince et très-menu doivent être mises en lieux humides, parce qu'elles ont besoin de beaucoup de nourriture. Voilà ce que pensaient sur cette matière les Grecs du temps d'Alexandre le Grand , c'est-à-dire à leur période la plus brillante, et lorsqu'ils étaient la première nation de l'univers. Toutefois, près de cent quarante-cinq ans avant la mort de ce prince, le poète Sophocle, dans une de ses pièces intitulée Triptolême } a fait un magnifique éloge du froment d'Italie :

Chantons le blanc froment de l'heureuse Italie.

Et même de nos jours cette blancheur précieuse distingue particulièrement le blé de cette contrée. J'ai donc lieu de m'étonner que les Grecs modernes n'aient fait aucune mention du blé italique.

« Pour ce qui est des diverses espèces de froment que l'on apporte à Rome, le plus léger de tous vient de la Gaule et de la presqu'île de Thrace ; car le boisseau de ce froment ne pèse pas plus de vingt livres. Le boisseau

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de celui de Sardaigne pèse une demi -livre de plus : le boisseau de celui d'Alexandrie et de Sicile dix onces de plus ; le boisseau de celui de Béotie une livre de plus , et le boisseau de celui d'Afrique une livre et trois quarterons de plus. Dans l'Italie, au delà du Pô, le boisseau du froment, qu'on appelle/ar, pèse vingt-cinq livres; et à Clusium, en Toscane, il en pèse vingt-six. Toute espèce de froment après qu'on en a fait du pain de munition (panis militaris), doit peser un tiers davantage que lorsqu'il était en grain : et le meilleur froment est celui qui, lorsqu'on en fait du pain, reçoit une congé (environ quatre pintes) d'eau par boisseau. Il y a des froments qui ont d'eux-mêmes ce tiers de poids d'augmentation ; par exemple le froment des îles Baléares, dont un boisseau rend trente-cinq livres de pain. Il y en a d'autres qui ont ce poids lorsqu'on en mêle de deux sortes ensemble , comme celuî de Chypre et celui d'Alexandrie, lesquels, avant qu'on en ait fait du pain , ne pèsent presque pas au delà de vingt livres le boisseau. Comme le froment de Chypre est brun et qu'il rend le pain noir, on le mêle avec celui d'Alexandrie qui est blanc, et un boisseau de ce mélange produit vingt-cinq livres de pain» Le froment de Tbèbes, en Égypte, rend une livre de plus.

« On juge aussi de la qualité du froment par sa paille. Celui qui a la paille la plus grosse est le meilleur. Le froment de Thrace est couvert de plusieurs enveloppes, comme pour mieux résister aux grandes froidures de cette contrée. C'est aussi ce qui a nécessité les habitants à trouver une sorte de froment qui ne demeure que trois mois en terre; car le reste de l'année le pays est couvert déneige. Ce blé, dis-je, non-seulement dans la Thrace. mais encore dans plusieurs autres contrées, se moissonne

vers le troisième mois depuis qu'il a été 9emé. C'est un froment connu dans toutes les Alpes ; et il n'y en a point qui réussisse mieux dans les pays froids. Il ne jette jamais qu'une lige, et on ne le sème qu'en des terres légères. Il y a aussi près du mont GEnus, de Thrace, un froment de deux mois , qui mûrit quarante jours après avoir été semé, et ce qu'il y a de surprenant, c'est qu'il n'y a aucun froment plus pesant que celui-là : ajoutez qu'il ne rend pas de son. Le3 montagnards de Sicile, d'Achaïe et des environs de Caryste, dans l'île Eubée, en font usage : il est connu depuis bien des siècles. Les Grecs le nomment setanion. On raconte que dans la Bactriane, il y a des froments dont un seul grain est aussi gros qu'un épi des nôtres. »

Exemples de fécondité prodigieuse. — « Aucun blé, dit encore Pline , n'est d'un plus grand rapport que le triticum ou vrai froment; et la nature lui a donné cette propriété, comme à la principale nourriture de l'homme. Un boisseau de ce blé, mis dans un bon terroir, tel que celui de Byzacium, en Afrique, en produit jusqu'à cent cinquante *. Le procurateur de l'empereur Auguste lui envoya de cette dernière contrée un pied de froment d'où sortaient près de quatre cents tiges, chose presque incroyable, provenues toutes d'un seul grain , et nous avons encore les lettres qui attestent le fait. Le procu-

\ . C'était bien mieux encore en Babylonie s'il faat en croire Hérodote : « La portion, dit-il, comprise entre l'Euphrate et le Tigre, est arrosée par les eaux du fleuve, et le produit y est, dans toutes les parties qui reçoivent les canaux d'irrigaUon, de 200 et souvent de 300 pour 4. » Varron et Columelle sont d'accord avec Pline pour l'êvaluaUon du rendement des semences. Aujourd'hui nos meilleures terres ne rendent pas plus de 15 pour 1.

rateur de Néron lui envoya de même un grain d'où étaient provenues trois cent soixante tiges. Les terres des Léontins en Sicile, et quelques autres du même pays, toutes celles de la Bétique et principalement celles de l'Égypte, rendent cent pour un. Les froments d'un plus grand rapport sont celui qui est branchu, et celui qu'on appelle froment à cent grains. On a vu aussi jusqu'à cent fèves sur une seule tige. »

A côlé de cet exemple de la fécondité du blé , citons celui-ci de la fécondité du seigle , fourni par un agronome du xvm e siècle, vers l'an 1750, le célèbre marquis de Turbilly, que Voltaire a chanté dans ses vers.

a Un grain de seigle avait échappé au semeur dans le temps des semailles; il était tombé, dans de la lande, sur une vieille fourmilière morte, à dix pieds de distance de mes défrichements. Cette ancienne fourmilière ne formait plus qu'un morceau de fumier consommé ou d'excellent terreau. Ce grain leva et poussa plusieurs drageons. Je l'aperçus pendant l'hiver en allant visiter mes blés. Il excita ma curiosité. Je fis faire tout autour, à quelques pieds de distance, une clôture avec des pieux et des épines, pour le garantir du dommage des bestiaux. Il continua de venir à souhait ; se trouvant en plein air et n'ayant rien dans son voisinage qui le gênât, ni sa tête, ni ses racines, il forma une espèce de petite gerbe. Au mois de juillet, quand il fut mûr, je voulus en faire la récolte moi-même. Je proposai cette partie à plusieurs personnes de considération de mon voisinage qui se trouvaient alors chez moi. Nous nous rendîmes sur le terrain, nous coupâmes dans la terre avec un couteau la petite gerbe en question avec le grain qui l'avait produite, auquel toutes les racines tenaient encore, ainsi que nous

le vîmes après avoir secoué la terre qui était autour de sa coque. Nous égrenâmes sur un drap cette petite gerbe, nous en comptâmes le produit , il se monta à quatorze cent quarante grains de seigle, aussi beaux, aussi gros et aussi bons que les meilleurs de cette année-là. »

Transmutation des céréales. — a Le froment, dit Pline, s'abâtardit quelquefois et se convertit en avoine ; c'est aussi ce qui arrive à l'orge. D'autre part, l'avoine elle-même devient quelquefois un équivalent du froment, ainsi qu'on peut voir chez les Germains qui la cultivent et qui n'usent pas d'autre bouillie que de celle d'avoine. Cet abâtardissement du blé vient principalement de l'humidité du terroir, et de celle de l'air. Il vient aussi de la faiblesse de la semence, lorsque celle-ci demeure trop longtemps en terre avant que d'en pouvoir sortir, ou lorsque le grain que l'on sème est vermoulu. On reconnaît ce changement dès que le blé commence à sortir de terre, ce qui montre que la cause du mal est dans la racine. Le froment dégénère aussi en avoine sauvage, et c'est lorsque son grain, étant déjà gros et bien formé, mais n'étant pas encore mûr, et n'ayant pas encore la force qu'il doit avoir, se trouve frappé d'un vent nuisible qui le fait, pour ainsi dire, avorter dans son épi, et l'exténue à tel point qu'il n'y reste presque plus rien. »

Buffon a écrit : « Le blé est une plante que l'homme a changée au point qu'elle n'existe nulle part dans l'état de nature On voit bien qu'il a quelque rapport avec l'ivraie, avec les gramens, les chiendents et quelques autres herbes des prairies ; mais on ignore à laquelle de

I. Il paraîtrait pourtant que le blé croit spontanément au nord de la Perse et de l'Inde, contrées d'où sont originaires la plupart des espèces de blés connues en Europe.

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ces herbes on doit le rapporter, et comme il se renouvelle tous les ans, et que servant de nourriture à l'homme il est de toutes les plantes celle qu'il a le plus travaillée, il est aussi de toutes celle dont la nature est le plus altérée... Elle l'est au point qu'on ne peut reconnaître sa forme primitive; il ne ressemble plus à la plante dont il a tiré son origine... La nature cependant ne manque jamais de reprendre ses droits dès qu'on la laisse agir en liberté : le froment jeté sur une terre inculte dégénère à la première année. Si l'on recueillait ce grain dégénéré pour le jeter de môme, le produit de celte seconde génération serait encore plus altéré; et au bout d'un certain nombre d'années et de reproductions l'homme verrait reparaître la plante originaire du froment et saurait combien il faut de temps à la nature pour détruire le produit d'un art qui l'a contraint, et pour se réhabiliter. Cette expérience serait assez facile à faire sur le blé et sur les autres plantes qui, tous les ans, se reproduisent, pour ainsi dire, d'elles-mêmes, dans le même lieu. »

Pline et Buffon avaient jusqu'ici trouvé plus de railleurs que de croyants; mais l'agriculture moderne cite de nos jours plusieurs faits bien remarquables de la transmutation des céréales.

Dans une publication de 4837, le docteur Weissenborn raconte deux expériences faites avec un soin tout particulier. « Au milieu d'un jardin potager on traça un carré de quatre mètres, on brûla et on pulvérisa la terre, puis on l'ensemença avec des grains d'avoine vers la fin de juin 1836 (c'était en Livonie). On coupa les tiges deux fois avant l'hiver, et cette année 4837 le carré se trouve couvert de touffes épaisses de seigle, seulement un peu moins nombreuses que ne l'étaient les touffes d'avoine.

Pour la seconde expérience je voulus avoir à ma disposition un champ qui n'eût jamais rapporté une seule récolte de seigle, et qui n'eût point depuis très-longtemps été engraissé avec du fumier de ferme. Enûn l'occasion se présenta pour moi de labourer un morceau resté en friche depuis quinze ou vingt ans. Deux années de suite j'y plantai des pommes de terre, au troisième printemps j'y fis semer de l'avoine et de la luzerne, qui furent livrées en pâture aux moutons, en sorte qu'aucun pied d'avoine ne pût monter. Les froids de la troisième année détruisirent la plus grande partie des talles d'avoine ; mais ensuite, au moment où la luzerne était assez haute pour y envoyer de nouveau les moutons, on reconnut qu'elle était entremêlée de touffes de seigle nombreuses et dont l'épi était formé* »

Voici ce que le docteur Lindley, l'un des premiers botanistes de l'Angleterre, vient de dire à ce sujet tout récemment. « Nous ignorons complètement l'origine du blé, du seigle, de l'orge et de l'avoine. Qui nous assure que ce ne sont pas quatre variétés d'une même espèce que nous ne savons pas reconnaître? Un gentleman, revenant d'Allemagne, assura à lord Bristol qu'en semant de l'avoine de bonne heure, et en l'empêchant d'épiecla première année, elle produirait des grains des autres céréales l'année suivante. Toute paradoxale que parut cette proposition, le marquis de Bristol voulut la vérifier. D'après le désir de sa seigneurie, lord Arthur Hervey sema, en 4843, une poignée d'avoine dont on retrancha, pendant l'année, toutes les tiges florales. En 4844 on la laissa fructifier, et Ton récolta, pour la plus grande partie, des épis d'un orge très-allongée, ayant l'apparence du seigle, un peu de froment et très-peu d'avoine. Lord

Bristol a bien voulu mettre ces échantillons sous nos yeux. A la rigueur on peut dire que l'expérience n'a pas été entourée de toutes les précautions désirables; peutêtre que dans l'avoine que l'on a semée se trouvait-il du blé et de l'orge; nous n'en croyons rien, car Forge que l'on a récoltée n'est, à vrai dire, ni de l'orge, ni du seigle.* Il y a quelques années, M. Élysée-Lefèvre publiait, dans un traité sur les grandes cultures (au livre des CetU traités) : « Au moment où nous terminons la question de la transmutation des céréales, nous recevons de M. Monseignat, député de TAveyron, l'attestation suivante : « Je puis affirmer qu'il m'est arrivé dix fois de « semer de l'orge dans un champ et de n'y récolter que « de l'avoine. Ce fait se renouvelle souvent dans nos « terres à seigle. »

Farine. — Farine signifie donc nourriture par excellence. On lit dans Pline : a Le mot farine dérive de/ar, qui signifie ordinairement manger. »

La farine aluca de première qualité, la plus fine de toutes, était reçue dans un bluteau à pores si étroits, qu'ils laissaient à peine passer un fil d'araignée, dit Pline (tantum arsachnea transmittente).Vouv obtenir un pain parfaitement blanc, on ajoutait à la farine une espèce de craie blanche et très-douce au toucher, qu'on recueillait sur la colline Leucogée 9 située entre Pouzzole etNaples.» Cette espèce de craie, remarque M. Hoëfer, n'est probablement autre chose que du carbonate de magnésie, qu'emploient encore aujourd'hui nos boulangers dans la fabrication des pains très-blancs : caria farine, quelque fine et blanche qn'elle soit, ne donne jamais un pain parfaitement blanc.

Fabrication du pain avec levain. — Pline nous apprend o que le ferment se préparait autrefois dans la saison des vendanges, en pétrissant de la farine de millet avec le moût de raisin blanc {musto albo) y et que l'on formait de cette pâte des petits bâtons que Ton faisait sécher au soleil. Celui qui veut s'en servir, ajoute-t-il, les délaye dans de l'eau avec de la fleur de farine, et les ajoute à la farine à pétrir. Les Grecs estiment que huit onces de levain suffisent pour un boisseau de farine, et Ton prétend que le pain ainsi préparé est excellent. »

Il nous apprend encore que depuis longtemps on se servait aussi de la levûre de bière dans les Gaules et en Espagne, enfin dans tous les pays où Ton fabriquait de la bière. Il la qualifie une écume concrète [spiima concreta) ) employée à la place de la pâte aigrie. C'est à son emploi que les Romains attribuaient la grande légèreté du pain des Gaulois.

Il ajoute : On prépare maintenant le levain [fermentum) avec la farine ordinaire. On en fait une pâte non salée (le pain ordinairement se salait un peu, comme c'est encore l'usage en Italie et dans notre France méridionale), que l'on fait cuire comme une bouillie, après quoi on l'abandonne jusqu'à ce qu'elle s'aigrisse. Ordinairement on se dispense de la faire cuire et on se sert seulement de la matière qui a été gardée de la veille. On voit par là que la fermentation repose sur un principe aigre (naturam acore fermentari). Le pain fermenté est plus sain que le pain non fermenté \

1. Ce point fat une grande question au xvne siècle, comme on peut le ?oir dans les Lettres de Gui-Patin et dans le Traité de la police de

Plineciteune friandise de son tempsqui probablement serait du goût de nos gourmets modernes.

Une friandise romaine. — Le pain de fromentée, dont l'invention est due aux habitants de la marche d'Ancône, conserve toujours sa réputation. On fait tremper la fromentée pendant neuf jours ; le dixième on la pétrit avec du jus de raisins secs et on rétend en long. Ensuite on met cuire cette pâle au four dans des pots de terre aisés à rompre. Ce pain ne se mange point qu'on ne Tait fait tremper auparavant, détrempe a laquelle on emploie principalement du lait miellé.

La véritable et meilleure fromentée se fait du zea ou épeautre. Pour éviter de briser le grûin comme il arriverait si Von se servait d'un mortier de pierre, on emploie pour l'émonder un mortier de bois. Il y a, comme on sait, un pilon d'une espèce plus distinguée que celui qu'on donne à remuer aux forçats ou esclaves enchaînés. Ce pilon noble se dislingue à la capsule de fer qu'il comporte (concavité en forme d'étoile et dentelée), et c'est celui qu'on emploie pour délivrer ce grain de sa tunique, ce qui étant fait on concasse l'amande du grain à nu avec ce même pilon armé. De cette manière on fait trois sortes de fromentée : la mignonette, la moyenne et la grosse *.

Comment se nourrissaient les anciens Gaulois. — César, à son arrivée dans les Gaules, étonné de la grande

Latuare. La querelle médicale qui en résulta a inspiré à La Gondamiue l'idée de son petit poème du Pain mollet.

I. Sur les diverses espèces de pains en usage à Home, voy. l'art, art culinaire, par£d. Fournicr, dans ['Encyclopédie du xixo siècle.

stature, de la force et du courage des Gaulois, s'attacha à bien connaître leur régime diététique. Il rapporte qu'ils consommaient peu de blé, mais beaucoup de laitage, de viande d'animaux domestiques et de gibier.

Il paraît que la première conquête des Gaulois a été celle de la vache; le lait, du moins, est le premier aliment qu'ils aient cherché à fixer dans leur état de domesticité.

Le porc était devenu promptement aussi un mets habituel. Ils en avaient d'immenses troupeaux dans les forêts. Son empreinte formait le sceau du sénat des Éduéens. Strabon dit qu'après la conquête de Jules César les Gaulois envoyaient beaucoup de porcs à Rome et en Italie, ïl assure que les plus grands, les plus forts et les plus vites étaient ceux des Éduéens et des Séquaniens l .

Les Gaulois mangeaient la chair du cheval. Ils trayaient les cavales, et ils tiraient habituellement du sang des veines de leurs chevaux pour le mêler avec du lait: C'était pour eux un mets délicieux.

La première culture gauloise du froment en grand a eu lieu chez les Allobroges, quoique certains auteurs en fassent honneur aux Belges. Hérodote pensait que les Gaulois n'avaient connu le blé-froment que par leurs grandes émigrations, et qu'ils ne le préparaient pour en vivre que par la torréfaction. Triticum non serunt ad panem conficiendum , sed ad torrendum. Il paraN

\ . Les paysans de l'Italie faisaient aussi de la viande de porc leur nourriture ordinaire. Ils la gardaient fumée, appendue au plancher, comme on le voit dans le charmant récit d'Ovide s*r Phiièmon et Rancis. Quelques épigrammes de Martial nous apprennent encore que l'art de la charcuterie, l'une des ressources et des richesses de l'Italie du Nord, était loin d'être inconnu des anciens.

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trait, quant aux grains cultivés par les Gaulois, qu'ils sont les premiers qui aient mis le seigle en culture réglée. Tout porte à croire même, dit le baron do La Bergerie dans son livre sur l'agriculture des Gaulois, qu'il était originaire du sol des Gaules. Les Grecs ne l'ont pas connu , et les Romains en avaient une très-mauvaise opinion. Secale deterrimum, dit Pline.

On croit que c'est dans le terroir de Valence qu'on a trouvé et cultivé le seigle. Les Romains, Pttlémée entre autres, désignaient ainsi cette ville : Civitas segalanaurum. Ils cultivaient aussi le panis, puisqu'au siège de Marseille par Jules César les habitants, nonobstant les ressources de la navigation et du commerce, vivaient de pain fait avec du panis vieux. « Panico enim vetere atque hordeo corrupto alebantur. »

Pétrin mécanique et four aérotherme. — De nos jours MM. Mouchot frères, boulangers à Montrouge, ont mérité d'être cités au Dictionnaire des arts et manufactures, pour avoir introduit deux perfectionnements notables, sous le rapport économique, dans la fabrication du pain : un pétrin mécanique de l'invention de M. Fontaine, et un four aérotherme (chauffé par un courant d'air chaud) de l'invention de MM. Lemare et Jametel.

Le pétrin est un baril à douves de quatre centimètres d'épaisseur réunies par des cercles en fer. A l'intérieur sont attachés des bras, et il se meut autour d'un axe qui lui-même est armé de bras s'entre-croisant avec ceux du baril. Le baril se meut avec une vitesse de quatre tours par minute; quinze à dix-sept minutes suffisent à ce pétrissage, qui est excellent et propre. Le four, chauffé au coke, donne une cuisson extrêmement régulière.

Uigitiz

Vigne. — Bien que l'art moderne soit parvenu à donner aux produits de certains crus des qualités telles que le vin se vende quelquefois jusqu'à 25 francs le flacon, exemple le vin de Johannisberg et celui de Constance, il faut reconnaître cependant qu'il n'a pas làdessus dépassé l'art ancien. On lit dans Pline : « Dans la culture de la vigne, personne ne l'a emporté sur Acilius Sthenelus, homme du peuple et fils d'un affranchi. Il n'avait que soixante arpents de vigne dans le territoire de Nomente, et il les cultiva si bien qu'ils furent vendus quatre cents fois 100,000 sesterces. Mais l'homme qui dans ce genre a fait le plus de bruit, et qui en fut redevable à ce même Sthenelus, c'est Rhemnius Palémon, grammairien célèbre qui acheta, il y a vingt ans, un domaine situé dans le territoire de Nomente, à dix milles de Rome et à une distance assez considérable du grand chemin. On sait que les domaines, dans tous les environs de Rome, ne sont pas chers; mais celui dont nous parlons l'était le moins de tous, d'autant qu'il avait été négligé par la paresse de son maître précédent et qu'il est situé dans un des plus mauvais terrains. Rhemnius Palémon entreprit de le cultiver, non par la noble émulation d'un travail utile, mais pour contenter sa vanité, qui, comme l'on sait, était extraordinaire. Pour cela il fit nouer de nouveau et en entier ces vignes par les soins et sous la direction de Sthenelus. Par ce moyen, tout en contrefaisant le cultivateur, il perfectionna réellement la nature de son terrain , et le mit tellement en valeur qu'au bouUde huit ans, ce qui est presque incroyable, il vendit quatre cents fois 100,000 sesterces la récolte d'une seule année Chacun courait avec em-

i. Ce qui ferail 4 millions. Nos crus de grand Bordeaux : Cliâteaa-

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pressement pour voir les monceaux énormes de raisins qui surchargeaient ses vignes. Mais ses voisins, pour couvrir leur paresse, attribuaient celte prodigieuse abondance à la science profonde du grammairien. Dix ans après la nouvelle culture donnée à ces vignes par Palémon, il arriva qu'Annaeus Sénèque, le plus savant personnage et le citoyen le plus puissant de son temps, mais dont la puissance excessive causa sa perle (en le rendant suspect à Néron : en quatre ans de faveur il avait amassé une fortune de 30 millions), homme au surplus qu'on ne soupçonnera pas d'avoir admiré des bagatelles, conçut une si violente passion d'acquérir ce vignoble qu'il Tacheta quatre fois ce qu'il avait coûté C'est ainsi que le suffrage de Sénèque même donna la palme de la cultivation à ce Palémon , encore que ce ne fût qu'un fanfaron, et même un homme odieux, dont il n'ignorait pas que la jactance allait triompher el perdre toute mesure, après un tel marché. Quoi qu 'il en soit, c'est assurément un grand dommage que les vignes de Cécube et de Setia ne soient pas ainsi cultivées. Tous ces exemples font bien voir que les voyages périlleux que l'on entreprend par mer et les richesses que l'on va chercher sur les côtes de la mer Rouge et aux Indes, ne sont pas d'un plus grand produit à ceux qui les trafiquent que ne l'est un fonds de terre à celui qui le cultive bien, » Honnête Pline, vous parlez d'or et tout juste le lan-

Margaox, Chàteau-Laffltte, Château-Laiour cl Haut-Brion fournissent par année de 400 à 450 tonneaux, dont la valeur est en moyenne de 2,400 à 3,000 fr. le tonneau.

1. Le philosophe aimait le bon vin. 11 est assez curieux de voir le ministre d'un des premiers Césars et M. Melternich, le ministre moderne du dernier empereur des Romains, l'archiduc d'Autriche, mettre leur gloire à posséder le plus précieux vignoble de leur époque.

gage que tiendrait un professeur de l'Institut agricole de nos jours. Ce qui doit nous encourager, c'est que les vignerons italiens, pour perfectionner leurs vignes, ont en beaucoup à faire et sont partis du plus bas degré. Au III e siècle de la fondation de Rome, le vin du Latium était peu estimable; il ne l'est devenu qu'après que les Romains eurent fait la conquête de la Grèce. On sait le mot de Pyrrhus, qui trouvant très-acide le vin d'honneur qu'on lui offrit à Rome, dit : « Le raisin qui donne un tel vin mérite bien d'être pendu au faîte des arbres. 3îerito matrem ejus pendere in tam alla cruce. »

Vin; sa fabrication. — Les Grecs et les Romains aimaient beaucoup le vin doux, aïgleucos, toujours doux. Pour l'empêcher de fermenter complètement, on soumettait le vin qu'on voulait conserver à cet état à une température basse, en plongeant le tonneau dans l'eau froide. Vaïgleucos se fabriquait non-seulement en Grèce, mais encore dans la province narbonnaise, dont les habitants, les Languedociens et les Gascons d'aujourd'hui, étaient, au rapport de Pline, très-habiles dans l'art de falsifier les vins *. Quand on voulait une bonne fabrication, on avait soin de tordre les pédoncules des grappes avant leur entière maturité, et de les laisser dans cet état longtemps encore sur la vigne. Ce goût pour le vin doux a traversé tous les siècles, car il n'y a pa$ plus d'environ soixante ans que la basse Bourgogne envoyait à Paris, au fur et à mesure des premières vendanges, quatre à cinq mille pièces de vin blanc doux, dit vin Jou, parce qu'il était difficile de le tenir dans le tonneau. Sous

4. Fr. Michel et Édouard Fournier, Histoire des hôtelleries et des cabarets, t. n f p, 4*6.

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Louis XV, on nommait ce vin le ci» des dames; à peine est-il accueilli maintenant par quelques dames de la halle.

Dans le temps anciens, pour faire le vin appelé diachyton, célèbre par son excellent bouquet , on mettait les raisins sécher au soleil pendant sept jours, daus un endroit fermé et sur des claies un peu élevées. Pendant la nuit, on les garantissait de la rosée, le huitième jour on pressurait.

Le vin nommé bios, vie, et le leitco-coum (vin blanc de Cos), se préparait ainsi : on cueillait les raisins un peu avant leur maturité; on les faisait sécher aux rayons d'un soleil ardent, ayant soin de les tourner trois fois par jour. Ensuite, le quatrième jour, on en exprimait le jus pour le laisser fermenter dans des barils. Enfin on y ajoutait une bonne quantité d'eau de mer, ce qui avait valu à ce vin le surnom de mariné.

Le fameux vin de Falerne devait être extrêmement riche en alcool, puisqu'on cite comme une de se? propriétés celle de s'enflammer au contact du feu. Pour lui donner la douceur qu'on recherchait dans tous les vins, on le mêlait de miel d'Athènes, ce qui le fait comparer par Martial au nectar des Dieux.

Les Carthaginois, les Grecs et les Romains adoucissaient les vins devenus aigres, avec de la chaux brûlée, ou avec le sel des cendres de sarments ou de chêne, et même avec de la lie de vin desséchée et brûlée (c'està-dire de la potasse). Pline ajoute qu'on n'employait pas la litharge, par la raison qu'elle décolore le vin, indépendamment du préjudice qu'elle porte à la santé du consommateur.

Les gourmets de Rome aimaient à leurs vins un bou-

quel d'essence de térébenthine : M. Hoè'fer suppose comme l'une des principales raisons, la propriété qu'a l'essence de térébenthine , prise à l'intérieur, de communiquer aux urines une odeur de violette fort agréable. Au moment où la fermentation du moût était à peu près achevée, on y jetait de la résine de pin , qui avait pour effet de communiquer au vin un goût d'essence de térébenthine, et de plus, de s'opposer à la fermentation ultérieure, et de devenir ainsi un excellent moyen de conservation. L'huile essentielle de la résine jouait ici le rôle que joue, dans la fabrication de la bière, l'huile essentielle du houblon.

On lit dans Pline : a Les vins de dépense 1 ou vins secondaires, comme les Grecs les qualifient, ne méritent pas le nom de vin. Aussi Caton et les Latins les appellent tora (c'est-à-dire piquette). On ne laisse pas cependant de les mettre au nombre des vins , du moins de ceux que l'on donne aux ouvriers. Il y en a de trois sortes. La première se fait ainsi : on met sur le marc une quantité d'eau égale à la dixième partie du vin déjà exprimé ; et après avoir laissé tremper ce marc dans de l'eau, pendant un jour et une nuit, on le pressure de nouveau. La seconde sorte se fait en mettant sur le marc une

quantité d'eau égale au tiers du vin qui en est sorti et en faisant cuire, jusqu'à diminution du tiers, ce qui aura été pressuré : c'est la manière dont les Grecs font ce petit vin. La troisième sorte se fait en pressurant la lie du vin. Aussi Caton l'appelle-t-il vin de lie. Tous ces petits vins ne durent pas plus d'un an. »

Les soldats buvaient une espèce de vin de munition,

Au moyen âge, ce mot de dépense servit à désigner une sorte de Piquette.

trempé d'eau, que son goût acide faisait appeler acetum. C'est dans un vase plein de cette piquette et non pas de vinaigre, comme on le croit, que fut plongée l'éponge présentée au Christ au bout d'une lance.

Bière. — La boisson composée des Gaulois a été la bière ; on n'ose pas dire qu'ils en ont été les inventeurs, car toute l'antiquité en attribue l'honneur aux Égyptiens. Cependant on sait que partout les peuples sauvages ont manifesté et manifestent encore un vif attrait pour les liqueurs ferrnentées ; il suffit presque de supposer un amas de grains ou de fruits sur lequel on aura jeté de l'eau, et qui aura éprouvé une fermentation ; car les les hasards, n'en déplaise aux savants, ont fait la plus grando partie des découvertes.

Selon Diodore , la bière gauloise se faisait avec de l'orge 1 ; Florus a dit que c'était avec du blé *.

La bière fut la boisson des peuples les plus célèbres de l'Orient, et môme du Nord. La plus renommée fut celle de Péluse, à l'embouchure du Nil. Les Égyptiens la nommaient zythum. Dans le Nord et le centre des Gaules, la bière se nommait cœlia. Les Espagnols disaient ccria; les Celtes cervisia. Sous Julien, les habitants de Lutèce employaient ce dernier nom. Dans chaque famille, on conservait avec un soin pieux la coupe réservée pour boire la bière. Dioscoride attribue la lèpre et les maladies cutanées à l'usage de la vieille bière.

J. Chez les Saxons, c'était la base de cette boisson, ils lui en avaient même donné le nom de bere (orge); de ce mot les Allemands firent bier, les Anglais beer y et nous Hère.

2. Le blé fermenté entrait en effet dans la composition de la bière appelée ccrcvisia par les Latins, cl chez nous cervoise. Son nom venait d'un mol commun aux langues indo-germaniques et signifiant grain de blé.

On lit dans Pline : « Les peuples d'Occident ont aussi des boissons particulières pour enivrer. On les compose en Gaule et en Espagne avec des grains trempés de di* verses manières. L'art est parvenu aussi à rendre ces boissons susceptibles de se garder longtemps. (Les bières anciennes auraient donc eu alors une grande supériorité sur les nôtres, qui ne se gardent aucunement, excepté le porter.) Ce qui fait voir qu'il n'y a aucun pays au monde où Ton ne s'enivre; car on boit la bière toute pure, c'est à-dire sans y mettre d'eau, comme on fait dans le vin. Qui n'aurait cru que la fertilité de ces pays se bornait à des grains, et que l'emploi de ces grains se bornait à la nourriture de l'homme? Mais, par Hercule! combien le vice est industrieux ! on a trouvé le moyen de forcer l'eau même à nous enivrer. Les arbres fournissent principalement deux liqueurs très-agréables et très-convenables au corps, le vin intérieurement et l'huile extérieurement. L'huile est la plus nécessaire; aussi les hommes se sont-ils donné beaucoup de peine pour se la procurer. Mais ils se sont infiniment plus appliqués encore à ce qui regarde le vin, puisqu'ils en ont inventé jusqu'à cent quatre-vingt-quinze différentes sortes, et que, si l'on veut compter les différentes espèces, on en trouvera presque une fois davantage, au lieu qu'ils n'ont pas inventé à beaucoup près tant de sortes d'huiles. »

Bien que buveurs de bière, les Gaulois bien certainement ont connu le vin avant leur première guerre avec les Romains. César et Diodore de Sicile attestent déjà cette préexistence dans les Gaules. Les Belges ne se seraient pas prononcés si fortement contro le vin, s'il n'y eût pas été connu, et môme commun {Belgx nihil pati

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vini... quod relanguescere animos^ remittique t>trtutem existimarent).

La Lusitanie, scion Strabon, serait la première contrée de l'Europe où l'on aurait cultivé la vigne. La position du climat et les grandes fréquentations avec les Grecs , semblent justifier cette opinion. Les Liguriens furent en Italie les premiers. Marseille de toute ancienneté a connu et fait du vin. Locupletes vinum bibtmt ex regione Massiliensium.

Autres boissons des temps ancien. — L hydromel, très en usage dans l'antiquité, comme il l'est encore aujourd'hui dans quelques pays du Nord, se préparait avec de l'oau de pluie bouillie, à laquelle on ajoutait un tiers de miel. Après avoir laissé fermenter ce mélange au soleil, on le mettait, le dixième jour, dans des vaisseaux bien fermés. L'hydromel de Phrygie était alors aussi goûté, remarque M. Hoè'fer, que l'est aujourd'hui le meilleur cidre de Normandie

Uoxymel, breuvage usité en médecine, s'obtenait en faisant bouillir, jusqu'à réduction d'un dixième, un mélange composé de cinq parties d'eau, de dix parties de miel et d'une partie de sel marin.

Conservation des vins. — «11 y a, dit Pline, de grandes différences dans les manières de serrer le vin qu'on a récolté. Vers les Alpes, on le met dans des tonneaux de bois, bien liés de cercles* ; et dans le fort de l'hiver, on

1. Tous nos vins factices sont des imitations de l'hydromel antique, perfectionné an moyen âge. Voy. ce mot, Encyclopédie du xix© siècle.

2. Le dolium ou tonneau de bois, d'où \ient le nom de la doloire, l'un des outiis qui sert à sa confection, était d'origine gauloise. Voy. Fr. Michel et Ed. Fournier, Histoire des hôtelleries et des cabaret*, 1. 1, p. 146.

emploie le feu pour empêcher qu'il ne gèle. Néanmoins on l'a vu quelquefois, avec étonnement, former une masse solide de glace, après avoir brisé les tonneaux , ce qui est d'autant plus merveilleux, que le vin naturellement ne gèle point, et que le froid l'engourdit seulement 1 . Dans les pays tempérés, on le met dans des vaisseaux de terre, que l'on enfonce en terre entièrement ou en partie, suivant la diverse température du pays. En quelques endroits, on les laisse exposés à l'air, et dans d'autres on les enferme dans des caves. Or, voici les règles que l'on donne pour une bonne cave. Elle doit avoir un côté , ou du moins ses fenêtres tournées au nord, ou bien au levant équinoxial. Il ne doit y avoir près de la cave, ni fumier, ni racines d'arbres, ni aucune chose fétide, parce que le vin prend très-facilement les odeurs : il ne. doit point non plus y avoir de figuiers, soit domestiques, soit sauvages. Il faut que les tonneaux ne se touchent pas entre eux, pour éviter la contagion , un vin gâté en corrompant très-promplement un autre. La figure des tonneaux mérite aussi attention. Ceux qui sont larges et ventrus ne sont pas si bons. Il faut poisser les tonneaux dès le commencement des jours caniculaires, ensuite les arroser d'eau marine ou d'eau salée, puis les saupoudrer d'argile ou de cendre de sarment, et après les avoir essuyés, les parfumer avec de la myrrhe et parfumer même souvent aussi les caves. On conserve les vins faibles en enfonçant les vaisseaux dans la terre, et les

4. Montaigne est d'un avis contraire, et il cite les preuves : «Le capitaine Martin du Bellay, dit-il, récite au voyage de Luxembourg, avoir vu les gelées si aspres que le vin de la munition se coupoit à coups de hache et de congnée, se débitoit aux soldats par poids, et qu'ils l'emportoieni dans des paniers. » Essais, liv. i, ch. 35.

vins puissants en exposant les vaisseaux à l'air. Il ne faut pas remplir entièrement les tonneaux, mais enduire ce qui reste de vide avec du vin de raisins secs ou avec du vin cuit, dans lequel on aura mêlé du safran et de la vieille poix. Il faudra enduire de même les couvercles des vaisseaux, y ajoutant du mastic et de la poix. On ne les ouvrira point vers le solstice d'hiver, si ce n'est dans des jours sereins, ni aussi lorsque le vent du midi souiïle ou dans la plaine lune. Si la fleur que jette le vin est blanche, c'est un bon signe ; si elle est rouge , c'est un mauvais signe, à moins que le vin ne soit pareillement rouge. C'est aussi un mauvais signe lorsque les vaisseaux s'échauffent, ou que leurs couvercles suent. Un vin qui commence de bonne heure à jeter de la fleur et à prendre une odeur étrangère, ne se conserve pas longtemps. Quant aux vins cuits, soit au tiers, soit à moitié, on recommande de les faire lorsque la lune est en conjonction, et non pas un autre jour; et de se servir pour cela de vaisseaux de plomb et non de vaisseaux de cuivre ; et d'y mettre des noix , parce qu'elles se chargent de la fumée qui pourrait infecter les vins dont nous parlons. Dans la Campanie, on expose aux vicissitudes de l'air les meilleurs vins, après les avoir enfermés dans des tonneaux; et on croit qu'il est très-bon de les laisser ainsi exposés au soleil , à la lune , à la pluie et aux vents 1 .»

La pratique de soufrer les tonneaux pour conserver les vins était déjà connue du temps de Caton.

i. Tons les procédés employés rour la eonsemlion des vins et des fruils sout longuement détaillés dans le livre de Dezobry, Rome sous Auguste.

Fruits. — a II y a, dit Pline, aux environs de Rome r plusieurs arbres dont le fruit annuel se vend jusqu a 2,000 sesterces (200 francs), en sorte que chaque arbre rend plus à son propriétaire que ne faisait anciennement un domaine entier. Voilà ce qui a fait inventer l'art d'enter les arbres et d'insérer une espèce dans une autre par une union contre nature; afin au surplus que les fruits qui proviendront de cette union ne fussent que pour les riches. » Et ailleurs : « La culture des fruits a été portée au plus haut point de recherches, les hommes ayant fait sur cette matière toutes sortes d'expériences. En effet, Virgile n'observe-t-il pas qu'on entait, de son temps, le noyer sur l'arbousier, le pommier sur le platane, et le cerisier sur l'orme? Que peut-on se flatter d'imaginer au delà? Au reste, ajoute-t-il, la religion ne permet pas d'enter indifféremment toutes sortes d'arbres les uns sur les autres ; comme aussi elle ne permet pas d'enter aucun arbre sur l'épine, parce qu'il ne serait pas facile d'en détourner la foudre , et que dans un seul coup il y aurait alors, selon les devins, autant de sortes de foudres que d'arbres ainsi entés. »

Un document curieux sur l'horticulture des anciens, est la description qu'Homère a donnée du jardin du roi Alcinoiis*. Elle est trop connue pour que nous la reproduisions ici. Voici quelques détails qui le sont moins sur le jardin des rois de la Judée. Nous les empruntons encore à Pline.

Jardin royal de Judée. — « De tous les aromates,

t« Vdy. sur ce Jardin, et en général sur le Jardinage chez les atmkiid, u& ttès-corieux tnuraU de Bœitiger. traduit dans le Magas. Enc^cbp. (4804), par J.-J. Batt.

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celui qui est le plus recherché, est le baume opobalsamura, que la Judée a seule le bonheur de produire. Il y venait dans deux jardins qui appartenaient au roi. Vespasien et son fils portèrent cet arbustb en triomphe dans Rome. Le baumier est aujourd'hui esclave, ainsi que la nation qui le cultive; et l'un et Pautre nous paient des tributs. Les Juifs, en s'immolant eux-mêmes sur les ruines de leur pays, n'ont pas épargné le baumier; mais les Romains l'ont soustrait à leur rage, après avoir combattu pour un arbuste. Le fisc de Rome le multiplie journellement; aussi n'a-t-il jamais été plus abondant, ni en meilleur état. Il s'élève jusqu'à deux coudées. Il se vend en argent le double de son poids. » M. Mongez 1 fait remarquer, dans le récit de Pline, que ces deux jardins royaux qui produisaient le baume avaient, du temps de cet écrivain , la même étendue que du temps de Théophraste, c'est-à-dire trois siècles avant, mais que leur produit avait beaucoup diminué. Ce produit, du temps de Théophraste, était évalué à dix-neuf litres ; tandis qu'à l'époque de Pline, il était réduit à onze litres quatre dixièmes. Cette diminution de quantité, jointe à la prodigalité excessive des Romains, explique celte haute valeur vénale. En 1598, si nous en croyons de Lobel, ce baume se vendait en or, le double de son poids. 11 y a quelques années, un petit flacon a été vendu à raison de 96 francs l'once. Si l'on calculait uniquement d'après l'augmentation extraordinaire du prix, et si l'on mettait en vente tout le produit des baumiers , il faudrait en conclure que la récolte annuelle serait bornée aujourd'hui à trois litres deux dixièmes ; mais on sait

Mémoires de l'Institut Littérature et beaux-arts t. ni, p. 330.

que le Grand Seigneur le prend tout entier, qu'il en fait usage pour lui et ses femmes, et qu'il en donne quelquefois en présent aux têtes couronnées. On peut donc porter, par aperçu, le produit annuel à onze ou douze litres.

Potager royal de Versailles. — L'horticulture est une science toute nouvelle en France. Nous la trouvons à ses débuts à l'époque de Louis XIII ; on peut dire que son berceau fut le potager que ce monarque fit cultiver à côté de son rendez vous de chasse de Versailles, sur remplacement qu'occupe aujourd'hui le bâtiment de la bibliothèque de la ville. Le bibliothécaire actuel, M. Leroy a publié à ce sujet des recherches fort intéressantes. Il nous apprend que ce potager fut remis en des mains si habiles, que bientôt les fruits de Versailles acquirent une grande réputation. Louis XIII les affectionnait particulièrement; c'était avec ces fruits qu'il faisait faire ses meilleures conserves f , et peu de jours avant sa mort, le 25 avril 4643, quelque amélioration s'étant manifestée dans la grave maladie qui l'entraînait rapidement au tombeau, « il fît faire dans sa chambre (rapporte la Gazette de France), une collation de ses confitures de Versailles à la reine, à. la princesse de Condé, aux duchesses de Lorraine , de Longueville , de Vendôme et autres dames. »

M. Leroy présume que c'est entre l'année 1664, où Louis XIV donna sa première grande fête, et l'année \ 668 où il donna la seconde, que le célèbre La Quintinie fut chargé de la direction du potager royal. Dans cette seconde fête , les produits horticoles jouent un rôle im-

I. 11 faisait souvent lui-même les conserves et les confitures. Voy. Talleaiand, Uùttorietles, |re éUil., t. m, p. 67.

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portant. Félibien raconte « qu'il y avait tout autour d'un bosquet des couches de melons, dont la qualité, la grosseur et la bonté étaient surprenantes pour la saison (c'était le 18 juillet). » Plus loin, il ajoute :« Il y avait cinq allées bordées de vases remplis d'arbres chargés de fruits. Dans la première, des orangers de Portugal; dans la deuxième, des bigarrotiers et des cerisiers ; dans la troisième, des abricotiers et des pêchers ; dans la quatrième, des groseilliers de Hollande; et dans la cinquième, des poiriers de différentes espèces. »

Bientôt on eut besoin du terrain occupé par le potager de Louis XIII, pour y construire le bâtiment des archives des affaires étrangères (aujourd'hui bibliothèque de la ville). L'on dut créer un nouveau potager. Là encore, comme dans tout ce qui est relatif à Versailles, Louis XIV semble prendre plaisir à contrarier la nature et à la domptera force de travaux et d'argent.

Écoutons à ce sujet La Quintinie, dans son Instruction pour les jardins fruitiers et potagers :

a Voici un petit détail sur ce que j'ai été obligé de faire au potager de Versailles, dont les terres sont à peu près de la nature de celles qu'on voudrait ne trouver nulle part, et que nous n'aurions pas, s'il avait été facile d'y en porter de meilleures. La nécessité de faire un potager dans une situation commode pour les promenades et la satisfaction du roi , a déterminé l'endroit où est ce potager, et la difficulté de trouver d'excellentes terres dans le voisinage, a été cause qu'on s'est contenté d'y en avoir de passablement bonnes.

« Ce potager est dans un endroit où était un grand étang fort profond. Il a fallu remplir la place de cet étang pour lui donner même une superficie plus haute

que celle du terrain d'alentour ; autrement étant un marais et l'égout des montagnes voisines, il n'aurait jamais réussi pour l'usage auquel il était destiné. On a eu la facilité à remplir cet étang par le moyen des sables qu'on ava it à sortir pour faire la pièce d'eau voisine (la pièce d'eau des Suisses). Aussi y en a-t-on fait porter jusqu'à dix et douze pieds de profondeur partout. Mais, pour avoir des terres qui fussent propres à mettre par dessus ces sables et les avoir promptement (la dépense et le temps, pour le transport éloigné de la grande quantité qui était nécessaire dans près de vingt-cinq arpents de superficie, étaient capables de dégoûter de l'entreprise), on a donc été obligé de prendre de celles qui étaient les plus proches, c'est-à-dire sur la montagne de Satory. En les examinant sur le lieu, je trouvai qu'elles étaient une manière de terre franche, qui devenait en bouillie ou en mortier, quand après de grandes pluies l'eau y séjournait beaucoup, et pour ainsi dire se pétrifiait quand il faisait sec. Je voyais qu'elle n'imbibait pas aisément les eaux ordinaires, et cela me faisait beaucoup de peine , mais j'en attribuais le défaut au tuf, qui se trouvait sur cette montagne au second fer de bêche, et je me consolais dans l'espérance d'y trouver un remède par le moyen des sables sur lesquels ces terres se trouveraient posées. Sur ce fondement je disposai les terres du potager pour être d'une superficie plane, et sans aucune pente, <»mme sont ordinairement les jardins de tout le monde; mais je fus bien surpris quand je vis le contraire de ce que j'avais espéré. Cette terre ne changea point de nature pour avoir changé de lieu, elle demeura impénétrable aux eaux. Ce que j'eus de plus favorable en ceci, fut que j'eus dès la première année à essuyer le plus grand mal

qui pouvait m'arriver, car il survint de si grandes et si fréquentes averses d'eau, que tout le jardin paraissait être devenu un étang, ou au moins une mare bourbeuse, inaccessible et surtout mortelle, et pour les arbres qui en étaient déracinés et pour toutes les plantes potagères qui en étaient submergées. Il fallut chercher un remède convenable à un si grand inconvénient , ou autrement ce grand ouvrage du potager, dont la dépense avait fait tant de bruit et dont la figure donnait tant de plaisir, aurait été inutile. Heureusement en faisant faire ce polager, j'avais fait faire un aqueduc qui le traversait et qui devait recevoir toutes les eaux des montagnes, qui avaient accoutumé de venir dans ce môme endroit faire l'ancien étang, et étaient nécessaires pour aller faire la grande pièce d'eau voisine. Je pensai donc à faire en sorte que les eaux, qui m'étaient si pernicieuses, allassent se perdre dans ce grand aqueduc, et pour cet effet, je crus qu'il en fallait venir à élever chaque carré en dos de bahut.

« Le remède était bon, mais si pour eette élévation il avait fallu faire porter des terres nouvelles, il était violent, et, pour en employer un plus doux, je m'avisai de me servir de grand fumier, dont j'avais beaucoup, tant à mettre par dessus qu'à mêler avec les terres destinées pour les légumes, et je m'en suis très-bien trouvé; le succès en a été fort bon et la dépense très-petite. (Le bon La Quintinie ne compte pas la valeur du fumier qu'il avait à discrétion.)

« En faisant cet ouvrage, je donnai en même temps une pente imperceptible à chaque carré, pour mener dans un des coins toutes les eaux qui s'écouleraient de tous les côtés ainsi élevés. J<3 fis faire à chacun de ces coins

une petite pierrée, qui prenait ces eaux et les portait dans l'aqueduc. Je ne fus pas longtemps à m'apercevoir que cette invention était bonne; mes carrés avec leurs plantes, et mes plates-bandes avec leurs arbres, se conservèrent dans le bon état où je les souhaitais, et contribuèrent notablement à la conservation et au bon goût de tout ce que j'y pouvais élever. »

Ce fut en Tannée 4 679 que l'on établit le potager et que Ton creusa par conséquent la pièce d'eau des Suisses. M. Leroi en a trouvé la preuve dans une note du volume de 171 4 des Registres des bâtiments du rof, appartenant aux archives de la couronne. La voici : Payé au sieur Lafontaine et aux héritiers de Pierre Dumasson, pour les ouvrages de maçonnerie qu'ils ont faits aux murs du potager de Versailles, maison, serres et bassin, depuis le 29 janvier 1679 jusqu'au 28 novembre 4 683, la somme de 467,364 livres 4 sols 3 deniers.

Ceci est la seule dépense de la maçonnerie.

Avant cette époque les primeurs 1 étaient une chose inconnue. Les melons ne se mangeaient à Paris que vers la fin d'août et de septembre, encore les tirait-on de Langets. Les figues étaient fort rares; en 4 730, la reine commença à en manger du potager du roi, dès le 23 avril.

C'est La Quintinie qui inventa le moyen de faire pousser, sur couche chauffée, des asperges en toute saison, a Je puis dire sans vanité, écrit-il, que j'ai été lepremier qui, par de certains raisonnements plausibles, me suis avisé de cet expédient pour donner au plus grand roi du monde un plaisir qui lui était inconnu... Le roi ne man-

1. Voy. Legrand d'Aussy, VU privée des Français, ch. 1er, ©esect.

que pas d'avoir tout l'hiver ce mets nouveau qu'il voit d'un si bon œil... On peut dire qu'il n'appartient guères qu'au roi de goûter ce plaisir, et que peut-être ce n'est pas un des moindres que son Versailles lui ait produits par le soin que j'ai l'honneur d'en prendre. Aussi est-il certain que c'est le seul endroit où l'on ait jamais vu forcer un terrain naturellement froid, tardif et infertile, à faire, pendant le fort de l'hiver, ce que le meilleur fonds ne produit que dans les saisons tempérées. »

De son côté Louis XIV appréciait à leur juste valeur les talents de La Quintinie ; il allait fréquemment visiter le potager, et, comme nous l'apprend l'abbé Pluche, il s'entretenait longuement avec son jardinier et se plaisait souvent à façonner un arbre de sa main. C'est peut-être par une imitation flatteuse de cette familiarité du grand roi que Boileau adressa une épitre à son jardinier d'Auteuil.

M. Leroy ajoute : a Le roi Louis-Philippe avait les mômes goûts pour l'horticulture et la plantation d'arbres. Il avait aussi son légume de prédilection, c'était le chou marin, crambe maritima 1 que le jardinier, M. Massey, cultivait avec un soin tout particulier, afin, pour me servir de l'expression de La Quintinie, que le roi ne manquât pas d'avoir'tout l'hiver ce mets nouveau qu'il voyait d'un si bon œil. »

A La Quintinie succéda Lenormand, qui, en 1733, obtint les premiers ananas au potager. Ils furent le produit de deux œilletons qui venaient d'arriver en France et qui lui avaient été remis par Louis XV. Il cultiva aussi avec quelque succès le café. Une douzaine de caféiers en caisses, d'environ quatre mètres de haut, produisaient chaque année de cinq à six livres de café parfaitement

mûr. Louis XV s'amusait à le laisser vieillir; et les gourmets de la cour prétendaient avoir beaucoup de peine à en distinguer l'infusion d'avec celle des meilleurs cafés des colonies.

Après 4793 le potager devint jardin botanique à l'usage de l'école centrale du département.

Conservation des jruits. — Pour conserver les coings, dit Pline, il faut les tenir enfermés et ne leur point donner d'air, ou bien les faire cuire dans du miel, ou les plonger dans du miel bouillant. Quant aux grenades, oa les durcit d'abord en les faisant bouillir dans de l'eau marine, ensuite on les fait sécher au soleil pendant trois jours, sans leur laisser sentir la rosée ; puis on les suspend au plancher; et lorsqu'on veut s'en servir on les trempe en eau douce. Marcus Varron indique une autre méthode, qui consiste à les garder dans des pots d'argile enfoncés dans le sable, et si elles ne sont pas encore en maturité, il veut qu'on les comble de terre dans des vases défoncés; mais dans ce dernier cas il recommande d'enduire prélimiuairement de poix les petites branches auxquelles tiennent les grenades, et d'avoir grand soin qu'elles ne prennent point d'air. Il ajoute qu'avec ces précautions elles deviendront plus grosses qu'elles n'auraient fait sur le grenadier. A l'égard des autres fruits (mala), il faut les envelopper un à un dans des feuilles de figuier prises sur l'arbre ; ensuite les mettre dans des paniers d'osier ou les enduire de terre à potier.

Pour conserver les poires on les mettra dans des vaisseaux d'argile enduits de poix : on les comblera de terre, on renversera les vases et l'on enterrera le tout.

Quelques auteurs modernes, entre autres Columelle,

ALIMENTATION

disent que pour conserver en bon état les fruits et les raisins il faut les cueillir dans le déclin de la lune, lorsqu'il fait un beau temps et un vent sec, et après la quatrième ou troisième heure du jour. De plus qu'il faut les cueillir dans des lieux secs, avant qu'ils soient entièrement mûrs, dans le temps où la lune est encore sous terre ; qu'il faut suspendre les raisins avec leurs branches dans un vaisseau de terre qui n'ait point encore servi, après avoir eu soin d'ôter avec des ciseaux les grains gâtés; qu'ensuite on fermera exactement le vaisseau avec son couvercle bien enduit de plâtre, afin d'empêcher absolument que l'air n'y pénètre; qu'on se comportera de la même façon à l'égard des cormes et des poires; qu'on ne manquera pas d'enduire de poix les queues et les petites branches auxquelles tiennent tous ces fruits, et que les vaisseaux seront tenus éloignés de l'eau. Quelques-uns enferment dans du plâtre les raisins avec leurs branches, après avoir enfoncé les deux bouts de chaque branche dans une racine de squille. D'autres mettent leurs raisins dans des vaisseaux où il y a encore du vin, mais de telle manière que les raisins ne touchent pas le vin. Il y en a qui mettent les fruits dans des plats d'argile, qu'ils laissent nager sur le vin, et ils prétendent que cela donne au vin une odeur agréable. Quelques autres préfèrent la méthode de conserver tous ces fruits dans du millet. La plupart les mettent dans une fosse de deux pieds de profondeur et garnie de sable; ensuite ils mettent par-dessus un couvercle d'argile et jettent sur le tout beaucoup de terre. Quelques-uns enduisent les raisins avec de la terre à potier, et lorsqu'ils veulent s'en servir ils les lavent avec de l'eau. Us enduisent aussi les autres fruits avec de la même terre mais

pétrie dans du vin ; et pour conserver les plus excellents, ils les enduisent de plâtre et de cire. Mais il faut qu'ils soient parvenus à leur maturité, autrement ils croissent et rompent l'enduit qui les couvre. Du reste on place toujours le fruit sur sa queue. D'autres cueillent avec une partie de la branche, fichent celle-ci dans de la moelle de sureau, puis enterrent le tout comme nous avons dit plus haut. D'autres mettent chaque pomme et chaque poire dans un vaisseau séparé, qu'ils ferment exactement avec son couvercle enduit de poix, enfermant ensuite ce vaisseau dans un tonneau. Quelques-uns enveloppent dans des flocons de laine et mettent dans des paniers qu'ils enduisent de torchis. D'autres, au lieu de paniers, emploient des pots de terre. Quejques autres mettent sur du sable dans des fosses et couvrent simplement de terre sèche. 11 y en a qui, après avoir enduit les coings avec de la cire de la province de Pont, les mettent tremper dans le miel. Columelle conseille de les descendre dans des puits ou des citernes après les avoir enfermés dans des vaisseaux d'argile soigneusement bouchés avec de la poix. Dans la Ligurie maritime, au voisinage des Alpes, on fait sécher les raisins au soleil, et les ayant enveloppés de jonc, on les enferme dans des vaisseaux que l'on enfouit dans du plâtre. Les Grecs les enveloppent de feuilles de platane ou de figuier, ou même de vigne, qu'ils font sécher à l'ombre pendant un jour; ensuite ils les enferment dans des barriques, mettant alternativement, entre chaque lit de raisins, un lit de marc de raisins. C'est uniquemeat de cette manière que l'on conserve les raisins de l'île de

«. Voy. liv. 31, ch. M

ALIMENTATION. 57

Cos, et ceux de Béryte, en Syrie, et néanmoins il n'y en a pas de meilleurs. Quelques-uns les trempent dans de la lessive de cendres, aussitôt cueillis; ensuite les font sécher au soleil, et, après les avoir enveloppés de feuilles, comme nous avons dit, ils les entassent avec du marc de raisin. D'autres aiment mieux garder les raisins dans la sciure du peuplier ou du frêne. Quelques-uns, aussitôt après la cueille, suspendent les raisins dans les greniers, loin du voisinage des pommes, et ils prétendent que la poussière qui s'élève du blé est la meilleure couverture qu'on puisse leur donner.

Eau-de-vie et distillation» — Si la distillation, dit M. Hoëfer (dans son Histoire de la chimie), n'est pas décrite par Aristote en termes aussi explicites qu'on pourrait le désirer, au moins Pest-elle par son commentateur Alexandre d'Aphrodise, qui vécut environ six cents ans après lui.

Voici le passage d'Aristote : « L'eau de mer e3t rendue potable par Tévaporation ; le vin et tous les liquides peuvent être soumis au même procédé : après avoir été réduits en vapeurs humides, ils redeviennent eau. »

Comment, se demande M. Hoè'fer, un esprit aussi sagace n'a-t-il pas été conduit à la découverte de l'esprit de vin?

Voici le commentaire : (Il a été signalé pour la première fois par M. de Humboldt). On rend l'eau de la mer potable en la vaporisant dans des vases placés sur le feu, et en recevant la vapeur condensée sur des couvercles (ils servent de récipients). Le commentateur ajoute qu'on peut traiter de la même manière les vins et les liquides. Vinum et alla guœ humorem aut succum

habent (tique évaporant, ex transmutatione rursus vaporis in humidum, aqua fiunt.

Le vin et les autres substances qui ont une humeur ou un suc, et qui l'évaporent, deviennent de l'eau par la transmutation nouvelle de la vapeur en humide.

L'huile de térébenthine, qui se prépare avec la résine de cèdre ou de pin, a été Tune des premières substances obtenues à l'aide d'un procédé distillatoire. Voici ce procédé tel que Pline le décrit : a On allume du feu sous le pot qui contient la résine; la vapeur {halitw) s'élève et se condense dans de la laine qu'on a étendue sur l'ouverture du pot où l'on fait cuire la résine. L'opération terminée, on exprime l'huile dont la laine s'est imprégnée. C'est ceite huile qu'on appelle pissnion on pisse leon. »

Ainsi, remarque M. Hoëfer, un pot servait de cornue et un bouchon de laine de récipient. Combien de tentatives n'a-t-il pas fallu avant de songer à faire communiquer la cornue avec le récipient à l'aide d'un tuyau ou d'un tube, une chose qui nous paraît la plus simple du monde aujourd'hui qu'elle est inventée !

Alexandre d'Aphrodise vivait au m c siècle, c'est-à-dire environ cent cinquante ans après Pline le naturaliste.

M. Hoëfer cite un passage fort curieux retrouvé par lui dans des manuscrits attribués à Gozime le Panopolitai», initié dans les mystères de l'Égypte, qui vivait vers la On du ni* siècle ou au commencement du iv*. C'est la description d'un appareil distillatoire ( manuscrit 2249 de la Bibliothèque impériale, Livre de Zozime sur les fourneaux et les instruments de chimie. Du tribucus ou de V appareil à trois ballons-récipients).

Fais trois tubes d'airain, dont les parois soient assez

épaisses et de seize coudées de longueur. Les ouvertures ou langues pratiquées a la partie inférieure du ballon doivent exactement s'adapter à ces tubes, qui eux-mêmes viennent aboutir à d'autres ballons plus petits. Un gros tube fait communiquer le matras (sous lequel on met le feu) avec le grand ballon en verre; et l'appareil porte contre toute attente l'esprit en haut. Après avoir ainsi adapté les tubes, on en lute exactement toutes les jointures. Il faut avoir soin que le grand ballon en verre, placé au-dessus du matras (avec lequel il communique par un tube), soit assez épais pour que la chaleur qui jail porter Veau en haut ne le brise pas.

Ce manuscrit et un autre, sous le numéro 2275, portent des figures de plusieurs vases distillatoires. M. Hoefer, dans son livre, a reproduit celle du tribucus, et une autre plus simple. C'est une cornue surmontée d'un chapiteau en verre, où s'adapte un récipient à col allongé.

Un savant du xiv* siècle, Ortholain, dans sa Pratique alchimique, publiée en 1358, décrit les eaux-de-vie de différents degrés de concentration, et indique la préparation de l'esprit de vin absolu.

« Mettez du vin blanc ou rouge de première qualité dans une cucurbite surmontée d'un alambic, que vous chaufferez sur un bain de cendres. Le produit de la distillation doit être divisé en cinq parties : le liquide qui passe le premier est plus fort et plus noble que les autres, parce qu'il renferme beaucoup de quintescence ; celui qui vient après est beaucoup moins fort, le troisième l'est moins encore, le quatrième ne vaut rien du tout; quant à la cinquième partie, elle reste comme résidu dans la lie au fond du matras. Le récipient est

changé à des intervalles égaux. Chacune de ces eaux est séparée et conservée dans un vase particulier. Les trois premières sont des eaux ardentes, parce qu'un drap trempé dans ces eaux brûle sans se consumer. Si le drap n'est pas réduit en cendres, c'est le phlegme (eau) de l'eau ardente qui l'en préserve. Comment séparer ce phlegme? On soumet chacune de ces eaux (la première, la deuxième et la 'troisième ) à une nouvelle distillation à un feu très-modéré, et, après que les deux tiers ont passé dans le récipient, on arrête l'opération ; ce qui reste dans le matras est rejeté. On renouvelle la même distillation trois fois, jusqu'à ce qu'on obtienne de l'eaude-vie rectifiée ( aqua vitx revtificata) . On reconnaît que celle-ci est parfaite lorsque le drap qui en est mouillé brûle tout à fait, de manière à se réduire lui-même en cendres. »

Au xv e siècle, l'eau-de-vie n'était encore qu'un médicament. On peut lire dans un manuscrit de cette époque, sous le numéro 7478 de la Bibliothèque impériale, un chapitre ainsi intitulé : Cy après s'en suyt les vertus et propriétez de l'eau-de-vie.

« Eau-de-vie vault à toutes manières de douleurs qui peuvent venir par froidure et par trop grande abondance de fluide.

« Et ladite eau vault aux yeulx qui larmoyent et pleurent souvent, et font grant douleur pour raison des larmes. Elle vault aussi à toutes personnes qui ont haleyne puante et corrompue. Elle vault contre hydropisie qui procède et vient de froide chose ; contre maladies qui sont incurables ; contre playes qui sont pourries et infectes; contre apostème qui peut survenir à la main des dames ; contre morsure des bcstes venimeuses, etc. »

Gl

Vers la fin du xvi* siècle, de médicament l'eau-de-vie était devenue boisson d'un usage général.

Dans les contrées où la vigne ne prospère point, comme dans le nord de l'Allemagne, la Suède, le Danemark, la Russie 1 , l'eau-de-vie était d'un prix fort élevé. Aussi la préparation de l'eau-de-vie de grains y naquit et s'y développa rapidement. Angélus Sala, qui, bien que né en Italie, exerça la profession de médecin dans le courant du xvu e siècle en Prusse, en Bavière et en Autriche, a consacré dans un de ses ouvrages un chapitre à la préparation des eaux-de-vie de grains. Tous les habitants des contrées du Nord savent, y est-il dit, faire de l'eau-de-vie avec les céréales. A cet effet, ils se servent du blé tel qu'il convient à la fabrication de la bière ; après l'avoir grossièrement moulu, iU le jettent dans une cuve, y versent de l'eau tiède et remuent cette pâte demi-liquide avec des spatules ; ils y ajoutent de la levure de bière et abandonnent le tout à la fermentation. 11 faut, ajoute l'auteur, avoir quelque habitude de la chose pour savoir quand la fermentation est parfaitement accomplie, et quand il est opportun de soumettre la matière à la distillation pour en retirer Veau ardente. »

M. Hoèfer remarque que la fabrication de l'eau-de-vie de grains était déjà, avant la guerre de trente ans (avant Tannée 1618), une branche d'industrie importante dans le district de Magdebourg, et surtout dans la ville de Wernigerode (Harz), appartenant alors au domaine des comtes de Stolberg. Cette industrie produisit une véritable révolution dans le commerce, et qui pourrait être comparée à celle qu'occasionna de nos jours l'extraction

I. Au xme siècle, Rubruquis trouva en usage, cliez les Mongols, Veau- <le-tie de ris, qu'il appelle termine.

du sucre de betterave. La fabrication de l'eau-de-vie de grains, loin d'être alors encouragée par les gouverne raents, fut l'objet d'une proscription par de certains scrupules religieux, comme étant un emploi profane de la matière qui constitue le pain quotidien.

Eau gazeuse. — Voici comment l'Anglais Priestley raconte lui-môme l'histoire de cette découverte, qu'il s'attribue un peu trop précipitamment : « Vers la fin du mois de juin 1767, je quittai ma demeure de Warrington pour venir m'établir à Leeds ; et m'étant logé la première année dans une maison contiguë à une brasserie, une occasion si favorable me donna l'envie de faire quelques expériences sur l'air qui était constamment produit dans cette brasserie. Sans cette circonstance, je ne me serais jamais probablement occupé des différentes espèces d'air. Une des premières opérations que je fis, ce fut de placer des vaisseaux évasés remplis d'eau dans La région de l'air fixe, à la surface des cuves en fermentation. Et lorsque je les y avais laissés toute la nuit, je trouvais pour l'ordinaire, le lendemain matin, que l'eau avait acquis une imprégnation sensible et agréable. Ce fut avec une satisfaction singulière que je bus pour la première fois de cette eau, qui était, je crois, la première de cette espèce que les hommes eussent jamais goûtée. Quelques-uns de mes amis qui vinrent me voir se souviennent que je les ai régalés d'un verre de cette eau de Pyrmont artificielle, faite en leur présence. Je prendrai la liberté de faire mention du chevalier John Lee, qui fut singulièrement frappé de cette invention et de son effet. Ceci se passait dans l'été de l'année 1768. Pendant tout ce temps, jusqu'en 1 772, je n'ai jamais entendu

ALIMENTATION. G3

parler d'aucune autre méthode d'imprégner l'eau d'air Gxe, que celle dont je viens de faire meution. Ce qui me fit penser à mettre en pratique quelque méthode pour faire la même chose avec l'air dégagé de la craie et des autres substances calcaires, ce fut un pur hasard. J'étais àdiner avec le duc de Northumbei land au printemps de l'année 4772; ce lord nous montra une bouteille d'eau que le docteur Irving avait distillée pour l'usage de la marine. Cette eau était parfaitement douce, mais elle manquait de la saveur et de l'esprit de l'eau vive de source. Il me vint sur-le-champ en idée que je pourrais aisément corriger cette eau pour l'usage des vaisseaux, et leur fournir un moyen facile de prévenir ou de guérir le scorbut de mer, etc. »

Malheureusement pour la gloire de Prieslley, qui au surplus ne manque pas d'autres titres, l'infatigable dépisteur, AI. Hoëfer, publie ces quelques lignes, extraites d'un mémoire que Bergmann, un autre buveur d'eaux gazeuses, adressait à l'académie de Stockholm, en 4774, sur Y acide aérien (aujourd'hui gaz acide carbonique) :

« L'acide aérien n'a de saveur qu'autant qu'il est dissous dans l'eau. Devenu plus concentré et moins volatil dans cette combinaison, il affecte la langue d une légère saveur aigrelette, assez agréable : c'est là le véritable esprit des eaux minérales froides acidulés. C'est par son moyen, et en ajoutant quelques sels dans une juste proportion, qu'on imite parfaitement les eaux de Seltz, de Spa et de Pyrmont. Je fais usage de ces eaux artificielles depuis huit ans i et j'en éprouve les plus heureux effets. »

Ceci ferait remonter déjà la découverte de l'eau gazeuse employée comme eau médicinale, au moins à l'année 1766 ; mais voici mieux encore :

« François Vend, raconte M. Hoëfer, professeur de chimie à Montpellier, présenta, en 4750, à l'Académie des sciences, deux mémoires ayant pour objet de prouver que les eaux de Seltz et la plupart de celles connues sous lè nom d'acidulés, doivent leur goût piquant et les bulles qui s'en élèvent en imitant l'effet du vin de Champagne à une quantité considérable d'air dans un état de dissolution. Il fabriqua, le premier, une espèce d'eau gazeuse avec deux parties égales de sel de soude (carbonate) et d'acide muriatique. *

Sucre. — L'Arabie, dit Pline, produit du sucre, sacchuron, mais celui de l'Inde 1 est plus renommé. C'est une sorte de miel recueilli sur des roseaux {in arundinibus collectum), blanc comme de la gomme et qui croque sous la dent. Les plus gros morceaux ne sont que de la grosseur d'une aveline. On ne l'emploie qu'en médecine.

Les médecins arabes, dit Sprengel dans VHistoire de la Médecine, parlent souvent du tabaschir, ou du suc épaissi de la canne de bambou, qui était, à n'en pas douter, du véritable sucre de canne, et le même que les Grecs ont appelé miel de roseau et aussi sel indien.

La Bibliothèque impériale , explorée si heureusement par M. Hoëfer, possède plusieurs manuscrits d'une traduction française du livre des Propriétés des choses, faite en 4372 par ordre de Charles V, roi de France. Cette traduction porte en tète :

« Ce livre fut translaté l'an de grâce mil ccclxxh, par

4 . Par un étrange abus de mots , Dioscoride appelle le sacre un sel ndun.

ALIMENTATION. 65

le commandement de très-puissant et noble prince Charles , le quint de son nom, régnant en ce temps en France puissamment. Et le translata son petit et humble chapelain, frère Jehan Corbechon, de Tordre de S.-Augustin, maistre en théologie de la grâce et promotion du dit seigneur très-excellent. Amen. »

L'original, écrit en latin, était de Bartholomé V Anglais, sur la vie duquel les renseignements font défaut.

On lit dans les traductions françaises :

« Sucre est en latin sucara, et est fait de roseaux qui croissent es viviers qui sont près du Nil, et le suc de ces roseaux est doux comme du miel, et en fait-on le sucre pour le cuire au feu, ainsi comme Ton fait le sel d'eau, (sel de cuisine préparé par l'évaporation des eaux des fontaines salées) car on pile ces roseaux, et puis les met-on en la chaudière sur un feu qui n'est pas fort, où il devient dessus comme écume, et puis le meilleur et le plus épais s'en va au fond ; et ce qui est vil et plein d'écume demeure par dessus et n'est pas si doux comme l'autre, et ne croque point entre les dents quand on le mâche, mais se fond tout en eau. On met le bon sucre en bons vaisseaux ronds sécher au soleil, et là s'endurcit et devient blanc et l'autre demeure jaune. »

La concentration du suc de roseaux à un feu modéré, la cristallisation du sucre dans des vaisseaux convenables, et la séparation du sucre non cristallisé des matières étrangères, etc., enBn tous les éléments de l'affinage du sucre, remarque M. Hoëfer, se trouvent indiqués dans ce passage, écrit il y a plus de quatre cent cinquante ans.

Vers le milieu du xvn c siècle, Angélus Sala donnait

un traité de saccharologie*, où la clarification et l'affinage du sucre au moyen du blanc d'œuf et de la chaux sont exposés d'une manière claire et simple. L'auteur, remarque M. Hoè'fer, s'attache à combattre et à détruire le préjugé, si généralement répandu , que la chaux vive communique au sucre des qualités malfaisantes. I! avait connaissance du produit acide de la distillation du sucre, et lui attribuait la propriété de dissoudre les pierres calcaires. Il avait fort bien observé qu'une dissolution aqueuse de sucre, avec addition rTun peu de levûre de bière, donne au bout d'un certain temps une quantité notable d'esprit de vin. Il ne fait pas mention cependant du corps aériforme (gaz acide carbonique) irrespirable qui se dégage au moment de cette métamorphose.

Vers le milieu du xvnr* siècle, l'extraction du sel d'oseille et d'autres sels acides par l'évaporation du suc des végétaux, suggéra au chimiste prussien Margraff, l'idée de traiter par des procédés semblables les plantes sucrées.

Voici quelques extraits du mémoire adressé par lui à l'académie de Berlin, en Tannée 4745 :

« Les plantes que j'ai soumises à un examen chimique pour tirer le sucre de leurs racines, et dans lesquelles j'en ai trouvé effectivement de véritable, ne sont point des productions étrangères; ce sont des plantes qui naissent dans nos contrées aus§i bien que dans d'autres en assez grande quantité, des plantes communes qui viennent même dans un terroir médiocre, et qui n'ont pas besoin

h . Il faut consulter aussi notamment, sur raffinage du fameux sucre royal d'Orléans, dont la célébrité commençait alors V Histoire des drogues, par Pomet, liv . i, chap. 39-42.

ALIMENTATION

d'une grande culture. Telles sont la bette blanche on poirée, le chervis, la carotte et la bette rouge. Les racines de ces trois plantes m'ont fourni jusqu'à présent un sucre très-copieux et trèsnpur. Les premières marques caractéristiques qui indiquent la présence du sucre renfermé dans les racines de ces plantes, sont que ces racines, étant coupées en morceaux et desséchées, non-seulement ont un goût fort doux; mais encore quelles montrent pour l'ordinaire, surtout au microscope, des particules blanches et cristallines qui tiennent de la forme du sucre. »

Voici, remarque M. Hoëîer, la première fois que nous voyons intervenir dans l'histoire de la chimie l'emploi du microscope , de nos jours son auxiliaire si puis- • sant.

« Comme le sucre, continue MargrafT, se dissout dans de l'esprit de vin chauffé , j'ai jugé que ce dissolvant pourrait peut-être servir à séparer le sucre des matières étrangères ; mais , pour m'assurer auparavant combien de sucre pouvait être dissous par f esprit de viu le plus rectifié, j'ai mis dans un verre deux drachmes du sucre le plus blanc et le plus Gn, bien pilé, que j'ai mêlé avec quatre onces d'esprit de vin le plus rectifié. J'ai soumis le tout à une forte digestion continuée jusqu'à lebullition, après quoi le sucre s'est trouvé entièrement dissous. Tandis que cette solution était encore chaude , je l'ai filtrée et mise dans un verre bien fermé avec un bouchon de liège, où l'ayant gardée environ huit jours, j'ai vu le sucre se déposer sous forme de très-beaux cristaux. Mais il faut bien remarquer que la réussite de l'opération demande qu'on emploie l'esprit de vin le plus exactement rectifié, et que le verre aussi bien que le sucre

soient très-secs ; sans ces précautions la cristallisation se fait très-difficilement.

« Cela étant fait, j'ai pris des racines de bette blanche coupées en tranches et les ai fait dessécher, mais avec précaution, afin qu'elles ne prissent point une odeur empyreumatique. Je les ai ensuite réduites en une poudre grossière ; j'ai pris huit onces de cette poudre desséchée et les ai mises dans un verre qu'on pouvait boucher; j'y ai versé seize onces d'esprit de vin le plus rectifié et qui allume la poudre à canon. J'ai soumis le tout à la digestion au feu, j'ai poussé jusqu'à l'ébullilion de l'esprit de vin, en remuant de temps en temps la poudre qui se ramassait au fond. Aussitôt que l'esprit de vin a commencé à bouillir, j'ai retiré le verre du feu, et j'ai versé promptement tout le mélange dans un petit sac de toile, d'où j'ai fortement exprimé le liquide qui y était contenu; j'ai filtré la liqueur exprimée encore chaude, j'ai versé le liquide filtré dans un verre à fond plat, fermé avec un bouchon de liège et l'ai gardé dans un endroit tempéré. D'abord l'esprit de vin y est devenu trouble, et au bout de quelques semaines, il s'est formé un produit cristallin, ayant tous les caractères du sucre médiocrement pur et composé de cristaux compactes. J'ai dissous de nouveau ces cristaux dans de l'esprit de vin. et on les obtient ainsi plus purs. »

Dans la suite de son mémoire, MargrafT constate que la betterave blanche renferme 6 pour 100 de sucre; et il ajoute : «Quoique ces racines, betterave, carotte, fournissent toujours une quantité quelconque de sucre, il pourrait cependant arriver que dans telle année elles en donnassent une plus grande quantité que dans telle autre, suivant que le temps est plus humide ou plus sec.

ALIMENTATION. 69

On doit aussi faire attention à la parfaite maturité. Il y a lieu de croire que ces racines, après qu'elles ont poussé des tiges, dos feuilles, mais surtout des graines , sont moins propres à l'extraction du sucre. »

Tel est le point de départ de travaux qui , repris soixante ans après par les chimistes français ont abouti à la fabrication du sucre indigène, alors que Napoléon résolut de faire concurrence au sucre tropical dont les Anglais, maîtres des mers, s'étaient arrogé le monopole au détriment des autres nations européennes.

A cette même époque où la France éprouva le besoin du sucre, on chercha dans les sirops de quelques fruits, surtout du raisin, le moyen d'y suppléer. Bientôt on trouva le moyen d'extraire un suc farineux et solide du raisin, et ce produit présenta plus d'analogie avec le sucre de canne que le sirop; il est comme lui sans odeur et pouvait le remplacer dans tous ses usages en l'employant à un poids double ou triple pour obtenir le même effet : ce sucre n'est point susceptible de cristallisation. A peu près vers le même temps, la chimie fournissait le moyen de décolorer le miel et de lui enlever son odeur, de telle sorte qu'on pouvait l'employer dans des infusions de thé et de café, comme le meilleur sirop de sucre.

4. C'est Àchnrd, né à Berlin, d'une famille originaire de France, qui contribua le plus au succès du sucre de betterave, par un mémoire couronné par l'Institut et ayant pour titre : « Instruction sur la préparation du sucre brut, du sirop et de l'eau-de-vie de betterave ; 1800, iu-8°. L'eaude-vie de betterave avait été devinée par Olivier de Serre ; Théâtre d'agricult., édition in-W, t. i, p. 494. n, 451.

VÊTEMENT

Passons à quelques documents sur les inventions principales relatives au vêtement.

Laine.— L'homme à l'état sauvage se sert pour vêtement de la peau des animaux tués à la chasse. Quand il en arrive à élever le mouton , au lieu de tuer et de n'obtenir qu'une toison, il recueille d'année en année la précieuse laine. Nous voyons les premiers Romains, probabablement assez pauvres pour manquer de ciseaux, arracher la laine à l'époque où l'animal entre en mue, au lieu de tondre ; aussi appelaient-ils la toison vellus, du mot vellere, arracher.

De bonne heure on préfère les animaux à laine blanche, parce qu'elle reçoit plus facilement les couleurs. Nous voyons, dans la Bible, Laban donner à garder à Jacob, qui n'est que son serviteur, les animaux à toison bigarrée, tandis qu'il confie à ses enfants le soin du bétail â toison toute noire, qui pouvait s'employer sans teinture, et du bétail à toison parfaitement blanche.

Du moment où l'on sut filer, la finesse du brin devint une qualité très-importante. Chez les Grecs, où la laine des troupeaux indigènes était rude et grossière, nous voyons le peuple athénien s'occuper de l'améliorer et faire venir des animaux de l'Ionie, et surtout du territoire de Milet (aujourd'hui Palatcha), dont la laiue conserva, chez les Romains, la renommée qu'elle avait eue chez les Grecs. On le voit par un passage du 3 e livre des Géorgiques.

VÊTEMENT. 71

Six cents ans aprè3 la fondation de Rome, les censeurs, magistrats du rang le plus élevé, surveillaient avec soin l'amélioration des troupeaux de laine blanche. Ils punissaient par de fortes amendes les propriétaires négligents, et accordaient des récompenses à ceux qui récoltaient la plus belle laine.

Les Romains tirèrent de bonnes races d'abord de Tarente, à l'extrémité de l'Italie. Tarente les avait reçues de la Sicile, et cette ile les tenait de l'Afrique, d'où, selon Varron, le mouton était originaire, et qui, du temps de Columelle, fournissait à l'Espagne les types de ses meilleures races, les mêmes peut-être que celles des montons mérinos. Us en reçurent ensuite d'Athènes, de l'ionie et d'autres contrées d'Asie. Pline vante les toisons de notre France, alors la Gaule. On peut dire que chez les Grecs, les Romains et tous les peuples de l'ancienne Europe, hommes et femmes n'employaient que la laine pour toutes les parties de leur habillement, et que c'est même la seule matière qu'ils aient su tisser.

Laine de l'Australie. — De nos jours la laine la plus renommée est celle du mouton mérinos, race espagnole qui semble due aux soins intelligents que les Maures donnèrent à l'éducation du bétail à l'époque de leur domination dans la Péninsule. L'introduction des mérinos en France (1757) au parc de Chambord, en Saxe (1765 et 1779) en Autriche (1775) est un fait suffisamment acquis. Nous connaissons moins celui de l'introduction de ces animaux dans l'Océanic, qui ne possédait de mou-

i. Ce pays, où les 22 i moutons parqués tout d'abord à Stolpen, prcs de Dresde, propagèrent la race, est celui où l'on tira le meilleur parti de l'introduction des mérinos.

tons d'aucune espèce; et cependant il donne des résultats qui influent déjà sur l'économie des nations européennes, et menacent d'y influer bien davantage encore avant peu de temps.

Lorsqifen 1788, raconte David Low, une partie des criminels anglais fut transportée à Botany-Bay, pour subvenir aux premiers besoins des colons en laine et en viande et établir un troupeau permanent, on importa du Bengale des moutons de la petite race, à poils roides, qui se trouve dans cette partie de l'Inde. On s'aperçut bientôt que ces chétifs animaux s'amélioraient notablement par le changement de climat et de nourriture; ils devenaient prolifiques, la quantité de leur jarre diminuait et se trouvait remplacée par une toison de laine douce, quoique non encore d'une grande finesse. Cette simple expérience fournissait plusieurs preuves de la toute-puissance des circonstances extérieures sur la conformation et les caractères des animaux; elle fit renoncer à l'importation des moutons du Bengale en faveur de races supérieures tirées de l'Angleterre. Des individus des races Leicester et Soulhdown furent successivement importés comme étant les plus nécessaires à la colonie naissante, qui avait plutôt besoin d'aliments que de laine. L'expérience réussit complètement, et le croisement avec ces nouveaux moutons augmenta la taille et la valeur de ceux de la colonie. La laine même de ces croisements, nonobstant le plus mauvais traitement de la part des producteurs, fut trouvée égale ou même supérieure à la plus fine que l'on produisît dans la-contrée mère, et douze ans après le premier débarquement des expérimentateurs, les moutons de la colonie avaient été portés au nombre de six mille. Le désir vint d'essayer

VÊTEMENT. 7

les moutons à laine fine d'Espagne, qui avaient été récemment introduits en Angleterre. On se procura un certain nombre de ces animaux, et le résultat prouva encore mieux l'admirable appropriation du pays à l'éducation des moutons, et particulièrement à la production des animaux à laine fine et douce. Après un petit nombre de croisements avec la race existante, la laine obtenue se trouve presque égale Scelle des purs mérinos d'Espagne. Les mérinos sont maintenant importés directement de Saxe, et aussi de notre bergerie de Rambouillet, et cette expérience a eu le même succès. Lorsque la race est conservée pure, la laine conserve ses propriétés essentielles avec un accroissement de douceur et de flexibilité qui est le caractère dislinctif des laines de l'Australie. Quelques lots de laines provenant de ces moutons saxons, lorsqu'ils ont été convenablement lavés et préparés, ont obtenu sur les marchés anglais des prix supérieurs à tous les autres, d'où s'est répandue la croyance que ces colonies prospères approvisionneront un jour, et ce jour n'est pas loin, les manufactures anglaises d'une laine supérieure à celle de tous les autres pays.

La terre de Van-Diémen , située au sud de la Nouvelle-Hollande et réunissant une température plus chaude à un climat moins sujet aux excessives sécheresses, fut abordée par deux vaisseaux partis d'Angleterre avec un chargement de condamnés. La première destination était pour Port-Philippe, qu'ils atteignirent dans l'automne de 1805 ; mais comme on craignait des obstacles à l'établissement d'une colonie permanente dans ce port, on fit voile pour la rivière Derwont, où bientôt après fut fondée Hobart-Town, capitale de la nouvelle colonie. Les moutons de la mauvaise race indienne furent d'abord

introduits; mais, avant Tannée 1820, la production dos moutons à laine fine était tout à fait établie. Un troupeau de 300 agneaux mérinos fut importé de Sydney; mais une tempête entrava la traversée, et 484 seulement parvinrent à leur destination en 4820. Ils furent distribués aux colons voisins de Hobart-Town, et quelques années plus tard de purs mérinos furent importés de Saxe.

Il y a trois ou quatre ans, les Anglais se sont mis en tète de coloniser également la Nouvelle-Zélande; et au mois de décembre 1849 on a pu lire, dans une lettre de Tévéque de rétablissement de Canterbury, publiée par le Times, a que le mouton y est déjà florissant d'une graisse homérique. » Mieux qu'aucune autre la nation anglaise comprend l'importance du mouton dans un État civilisé; de là cette expression proverbiale chez eux : « Le mouton est le thermomètre de la prospérité d'un peuple. »

Coton, soie , lin et chanvre dans les temps anciens. — C'est dans Hérodote, vers Tan 445 avant J.-C, qu'on trouve la première mention faite du coton. » On voit dans l'Inde des arbres sauvages qui, pour fruit, portent une espèce de laine plus belle et meilleure que celle des brebis. Les Indiens s'habillent avec la laine qu'ils recueillent sur ces arbres. »

Arrien, dans l'Histoire d'Alexandre le Grand, dit : o Les Indiens portaient des vêtements d'une substance qui croissait sur des arbres ; c'était quelque chose de plus blanc que le lin. » Il ajoute que le nom indien du • cotonnier était taba, et il décrit parfaitement la gousse qui renferme le duvet.

Virgile mentionne chez les peuples indiens de race

VÊTEMENT

noire des arbres qui se couvrent d'une laine fine et blanche.

Strabon parle des belles toiles de coton de l'Inde couvertes de fleurs peintes. De son temps, d'après son témoignage, le coton croissait et l'on en faisait des vêtements dans la contrée située à l'entrée du golfe Persique.

Au fond de ce golfe sont les îles Bahrein, dont Tune porta dans les temps anciens le nom de Tylos. Pline dit : « II y a dans l'île de Tylos des arbres qui portent de la laine. La feuille rappelle celle de la vigne, mais plus petite. Us donnent un fruit comme une calebasse et de la grosseur d'un coing. Parvenu à maturité, il s'ouvre et laisse voir les brins d'une laine dont on fait des vêlements d'un lissu précieux. » Il ajoute qu'il emprunte ce document à Théophrasle, qui vécut vers l'an 320 avant Jésus-Christ.

Pline dit ailleurs : « Dans la haute Égypte, vers l'Arabie, croit un arbuste que les uns appellent gossypion et les autres xilon. Il est petit, et porte un fruit semblable à une aveline dans lequel est un duvet que Ton file. On en fait de magnifiques vêtements pour les prêtres d'Égypte, et rien n'est comparable à ces belles étoffes pour la blancheur et le moelleux. »

De tout ceci Tan peut conclure que la culture du coton aura voyagé de l'Inde au golfe Persique, et de là dans la haute Égypte, où le cotonnier n'aura été connu qu'après l'époque d'Hérodote.

Pour peu qu'on se rappelle que cet illustre historien a visité l'Égypte avec un soin particulier, qu'il en a décrit les curiosités, et qu'il a mis quatre mois à remonter le Nil jusqu'au point où la navigation est arrêtée par des rochers, on conclura que si l'arbre qui, pour fruit, pro-

duit de la laino se fût montré à lui dans les champs, il n'eût pas manqué de le mentionner, comme il Ta fait quand il parle du cotonnier de l'Inde, qu'il ne connaissait que par ouï-dire.

11 dit, en termes précis, au sujet des peuples de l'Assyrie : « Ils portent d'abord une tunique de lin qui leur descend jusqu'aux pieds, et par-dessus une autre tunique de laine; ils s'enveloppent ensuite d'un petit manteau blanc (évidemment de laine aussi). »

Et plus loin, en parlant des habitants de TÉgypte : « Leurs habits sont de lin, et par-dessus ils s'enveloppent d'une espèce de manteau de laine blanche. »

Ce silence d'Hérodote au sujet du cotonnier, lorsqu'il traite longuement de PÉgypte et des Assyriens, et la mention que Théophraste fait, cent ans après lui, dans l'île de Tylos, d'un arbre porte-laine comme d'un fait extraordinaire, <ont très-significatifs. Les Égyptiens n'auront reçu le cotonnier que plus tard, soit par le golfe Persique et l'Arabie, soit du centre de l'Afrique. En effet, dans tout l'intérieur de l'Afrique et même dans les îles du cap Vert, le coton croît à l'état sauvage.

Que si l'on nous demande comment alors le coton n'aurait pas existé de tout temps en Égypte, nous répondrons par ce passage d'Hérodote : a La plus grande partie de l'Égypte est un présent que le fleuve du Nil a fait aux hommes. Il m'a paru, en effet, que toute cette étendue de pays était autrefois un bassin occupé par la mer, un golfe. » Le fond de ce bassin se sera exhaussé à mesure que le Nil, qui vient de fort loin et est chargé de beaucoup de limon, y aura déposé ce limon. A mesure que s'est exhaussé le fond du bassin, la mer s'est retirée; et l'homme en venant habiter cette terre sortie des

VÊTEMENT. 11

flots, dut y apporter lentement et une à une les plantes à son usage. Nous sommes porté à croire qu'il n'y avait point encore cultivé le coton à l'époque où vécut Hérodote, et même dans le siècle suivant, où vécut Théophraste.

Arrien, qui vivait vers la fin du premier siècle de l'ère chrétienne, nous apprend que, de son temps, les Arabes apportaient les étoffes de l'Inde à Àduli (aujourd'hui Ardiko), sur le littoral oriental de la mer Rouge. Il cite la ville de Barigalza (aujourd'hui Barotch), un peu au nord de Bombay, comme le lieu d'où l'on expédiait, sur des vaisseaux , des étoffes unies et à fleurs qui se fabriquaient dans toute l'Inde et surtout à Masalia (aujourd'hui Mazulipatam)

De l'Égypte, ces étoffes pouvaient parvenir à Rome et à Athènes. Cependant elles ne semblent pas avoir été l'objet d'un commerce très-considérable, ni très-régulier pour ces deux villes, car les écrivains grecs et latins n'en font point une mention spéciale, bien qu'ils parlent longuement des autres produits apportés de l'Inde par cette voie, tels que l'or, les épices, les pierres précieuses et même la soie.

En Chine, l'usage de la soie remonte à la plus baule antiquité. La chenille du mûrier est facile à élever et donne la plus belle soie; c'est celle qui, chez les Chinois, est devenue le ver domestique. Mais ils ont en outre le ver sauvage : ce sont des chenilles donnant aussi de la soie et

i. Plusieurs de nos tissas, bien qu'aujourd'hui fabriqués dans nos conuées, rappellent par leur nom leur origine indienne : la mousseline doit le sien à la ville de Mossoul, elle a même gardé la lisière d'or qui ornait, au moyen âge, le drap de soie; mosulin, dont a parlé Marco-Polo, voy. ch. xxiv ; le nom de la perkale est un mot de la laugue tamoule qui signifie toile superflue. Ed. Fournier, Encyclop. du xixe siècle.

qui vivent sur le frêne, le chêne et une sorte de poivrier.

Les habitants de la petite île grecque de Ceos (aujourd'hui Zéa) , située en face d'Athènes, furent jadis assez industrieux pour tirer parti de la soie des chenilles qui vivent sur le cyprès, le térébinthe (une espèce de pin), le frêne et le chêne. Une femme, du nom de Pamphylie, réussit la première à en former une gaze d'une légèreté extrême , mais non de belles et solides étoffes. La production de la soie par ces chenilles sauvages ne pouvait être chaque année que très-irrégulière : File est petite ; nous pouvons en conclure que l'usage de cette gaze de soie n'a jamais dû être fort répandu.

Les Romains n'ont reçu que tard les étoffes de soie apportées de la Chine.

Virgile parle dé la soie comme « de fines toisons qu'on enlevait des feuilles d'un arbre avec un peigne. »

Pline dit « que c'est un duvet qui croît sur des feuilles et que l'on en détache avec de l'eau. »

Vers l'an 480 de l'ère chrétienne, on croyait à Rome que la soie provenait d'une sorte d'araignée qui vivait cinq ans, se nourrissant la cinquième année de jeunes pousses de roseau ; après sa mort, on tirait de son corps une quantité de menus fils.

Cette ignorance des Romains, alors en communication commerciale réglée avec la Perse par la côte de Syrie, et avec l'Inde par l'Égypte et la mer Rouge, semble montrer que l'éducation du ver était encore une industrie inconnue aux Persans et aux Indiens, et que les étoffes de soie vendues par ces peuples n'étaient tirées que de la Chine même *.

\. Elle venait surtout d* pays des Coréens, atee le nom même qu'elle

VÊTEMENT

Pline rapporte que , de son temps, les marchandises achetées dans l'Inde se revendaient à Rome cent fois plus cher. Aussi jusqu'au 111 e siècle de notre ère, la soie ne fut portée que par des femmes, et par un très -petit nombre. Pour l'ordinaire on effilait avec soin la précieuse étoffe apportée de Chine, et Ton mélangeait ces fils avec des fils de lin, afin de recomposer un nouveau tissu qui se donnait à un prix un peu moindre. Un vêtement de pure soie fut, pendant plusieurs siècles encore, un luxe que se permettaient seulement les femmes très -riches, et parmi les hommes les grands personnages.

Quant au lin , Moïse nous apprend qu'on le cultivait en Égypte de temps immémorial. Dans l'Écriture sainte il est souvent fait mention du lin et aussi de fin lin ou byssus.

Plusieurs savants ont prétendu que le byssus n'est autre chose que le coton.

Hérodote a mentionné le byssus dans un passage où il décrit la manière dont les Égyptiens embaumaient leurs morts: « Le corps était enveloppé entièrement de bandelettes de byssus. »

La question semblerait facile à résoudre , puisqu'on retrouve aujourd'hui dans les anciens tombeaux dÉgypte des corps embaumés, des momies. Un simple coup d'oeil semble devoir suffire pour s'assurer si elles sont de lin ou de coton. Eh bien ! non. Ces bandelettes, altérées par le temps et par une gomme dont on les enduisait abondamment, ont été le sujet de discussions sans nombre. On voit, on touche, et l'on reste dans le doute.

Il y a une quinzaine d'années , cependant , un savant

porte chez ce people. 11 rappelle «r, selon M. Àbel Remusat ; or c'est tout à fait le mot des Grecs.

chimiste anglais, M. Ure, qui toute sa vie s'est occupé d'applications de sa science au travail du lin et du ooton, entreprit d'examiner avec soin un grand nombre de ces bandelettes. M. Ure a fait une étude toute particulière de la différence qui existe entre la menue fibrille du lin et le brin de colon : à l'aide d'un excellent microscope, il a reconnu que le dernier présente l'apparence d'un ruban plat et fripé , tandis que la fibrille du lin est ronde et a des nœuds comme ceux d'un roseau. Après l'examen le plus minutieux , il a constaté , dans toutes ces bandelettes, l'absence du moindre fil de coton, soit dans la chaîne, soit dans la trame.

Voici ce qu'Hérodote dit du chanvre : a II croît en Scylhie du chanvre Cette plante vient d'elle-même et de graine. Les Thraces s'en font des vêtements qui ressemblent tellement à ceux du lin , qu'il faut être connaisseur pour les distinguer; et quelqu'un qui n'aurait jamais vu de chanvre les prendrait pour des étoffes de lin. »

D'autres écrivains anciens nous apprennent que le chanvre croissait de même naturellement en Perse et qu'il passa de là en Égypte. Le philosophe Pythagore l'aurait apporté de cette dernière contrée dans la Grèce.

Au témoignage de Pline, le territoire de notre ville de Bourges donnait les puis beaux chanvres de la Gaule, et on en faisait de bonne toile.

Il nous apprend qu'en Germanie, les toiles de lin se

I. Hérodote ne s'éloigne pas de la vérilé aujourd'hui admise. Par Scythie, on entendait les pays de l'est jusqu'à la Chine, et c'est en effet 4e ces contrées, tels que la Russie Asiatique, où il abonde encore, que Ton croit qu'il est originaire.

VÊTEMENT. 81

travaillent dans des caves souterraines. De même aussi en Italie, aux environs de la rivière d'Allia.

Le lin de l'Espagne citérieure, dit-il encore, a un éclat tout particulier et est d'une finesse merveilleuse; aussi est-ce de cette contrée qu'est venue la première invention de ces toiles si fines appelées carbases. Il n'y a pas longtemps qu'on a commencé d'apporter d'Espagne en Italie du lin de Zoè'la, ville de la province de Galice et voisine de l'Océan. Ce lin est très-bon pour faire des filets ou toiles pour prendre les bètes sauvages. Celui du territoire de Cumes en Campanie, a aussi son mérite, employé en filets, tant pour prendre les poissons que pour chasser aux oiseaux : on en fait même des toiles pour prendre les bêtes sauvages. Car nous employons autant le lin pour dresser des pièges à toutes sortes d'animaux , que pour nous en dresser à nous-mêmes. Sed Cumanœ plagse concludunt apros, et hi casses vel ferri aciem vincunt. Les toiles de chasse qui sont faites avec le lin de Cumes sont particulièrement bonn< s pour retenir et enfermer les sangliers , et en cela elles sont contre eux d'un service plus sûr que les armes de fer les mieux affilées. J'en ai vu de si fines qu'un pan entier, avec ses cordes, passait par une bague, et qu'un homme seul en portait une quantité énorme , de quoi environner tout un bois. Peu de temps auparavant, Julien Luput, qui mourut gouverneur d'Êgypte, en avait déjà eu de semblables. Mais ce qu'il y a do plus merveilleux f c'est que chaque fil était composé de cent cinquante brins. Cela pourrait étonner ceux qui ne savent pas que les Rhodiens, dans leur temple de Minerve, montrent

4. Vi !i musqué jam tantae tenuitalis, ut annulum hominis cum ep dronils trausireul, uno portante mulliladinem qaa saltus cingerentur.

encore aujourd'hui quelques restes de la cuirasse de lin d'Amasis, ancien roi d'Êgypte, de laquelle chaque Gl est composé de trois cents soixante et cinq brins. Mucianus, qui a été trois fois consul, a dit dans Rome, il n'y a pas longtemps, qu'il s'était assuré par lui-même de la vérité du fait; et que la curiosité de ceux qui, voulant s'en assurer de même, ont endommagé cette cuirasse, est la cause pour laquelle il n'en reste plus qu'un si petit échantillon 1 . »

Le lin du Quercy est le plus estimé pour faire des matelas, dont l'inveution est Gauloise. Les Italiens couchaient autrefois sur la paille, comme l'atteste le vieux mot stramentum, jonché de paille, pour dire un lit 2 .

Éducation du ver à soie en Chine. — On lit dans un manuscrit rédigé en 4 839 par un chrétien chinois, à la demande d'un de MM. les missionnaires lazaristes français : ( L'original est aux archives du ministère de l'agriculture.)

<c Je suis né et j'ai grandi dans l'arrondissement de Mien-Yang, province de Hou-Pé. Je n'ai jamais voyagé dans les pays lointains. Ma famille étant pauvre, je n'ai jamais lu de traité imprimé sur l'éducation des vers à soie. Nous élevons des vers depuis plusieurs générations, et chacun de nous suit les instructions verbales et la direction de son père ou de ses frères aînés. Je con-

4. Cornélius Nepos, dans sa notice sur Chabrias, parle aussi de ces cuirasses de lin, dont on a renouvelé l'invention au dernier siècle et de nos jours.

2. On couchait aussi, surtout dans les auberges, sur des espèces de matelas, dont parle Pline, qui étaient renabourrés avec les houppes de certains roseaux.

VÊTEMENT

nais un peu la nature des vers à soie de mon pays, mais je ne connais que par ouï-dire ceux des autres districts. En général, quoique l'on élève des vers à soie dans les provinces du Chan-Tong, du Chan-Si, du Chen-Si, du Yun-Nan et du KoueUTcheou , la soie qu'ils produisent n'est pas fort estimée. La soie de première qualité vient des provinces du Hou-Kouang, du Kiang-Si, du Tché- Kiang, etc. J'ai entendu dire que, dans la province du Sce-Tchotten, on n'élève point les vers à soie à la maison, et que ces insectes ne se nourrissent pas de feuilles de mûrier. On les place, dans des champs incultes, sur des arbres appelés tchou, que l'on couvre de filets de peur que les animaux, ne les dévorent.

« L'arbre tchou peut bien nourrir des vers à soie, mais dès qu'Us ont une fois mangé de ses feuilles, iU ne peuvent plus manger des feuilles de mûrier. D'un autre côté, ceux qui ont mangé des feuilles de mûrier ne peuvent plus manger des feuilles de l'arbre tchou. Depuis le commencement jusqu'à la fin de leur vie, les vers à soie ne mangent qu'une espèce de feuilles : ils ne pourraient sans danger manger en môme temp^des feuilles de deux sortes.

« Notre pays de Mien-Yang est rempli de lacs et offre un terrain bas. Les arbres tchou y sont fort rares, parce qu'ils se plaisent dans les pays do montagnes et dans les lieux élevés. C'est pourquoi nous ne faisons usage que des feuilles de mûrier. En général, les plantes et les arbres verdissent et se dessèchent une fois par an. La classe des insectes, et parmi eux les vers à soie, offre quelque chose de semblable.

« Pour qu'ils naissent, peu importe que le climat soit ou ne soit pas extrêmement chaud. On enveloppe la graine

dans du coton pour la tenir chaudement, et bientôt les œufs éclosent d'eux-mêmes et donnent de petits vers à soie qui sortent de leur coque. Les graines d'une année peuvent donner des vers pour Tannée suivante, mais ils ne peuvent plus servir llannée qui vient après, c'est-àdire la troisième année. Quelques personnes prétendent que, si l'on renferme les papiers couverts de graine au milieu de la farine de pois, ces graines n 'éclosent pas, même dans un climat très-chaud. C'est un fait que je n'ai ni essayé, ni vérifié de mes propres yeux. En général, lorsqu'on a une fois obtenu de la graine, il faut calculer exactement l'époque où elle doit éclore l'année suivante , et alors on pourra la transporter en tout lieu avec une parfaite sécurité. D'autres personnes disent que dans quelques pays les vers à soie éclosent tous à la fois et sont tous doués d'une force égale. Dans notre contrée on compte jusqu'à trois éclosions. Les vers de la première sortent un peu plus tôt et sont un peu meilleurs. Les vers de la seconde sortent un peu plus tard et sont un peu inférieurs aux premiers. Mais depuis le commencement jusqu'à la fin, il ne faut faire tremper la graine, ni dans Veau froide, ni dans Veau chaude. Depuis la naissance des vers à soie jusqu'à l'époque où ils atteignent l'âge adulte, et ensuite la maturité qui leur permet de former les cocons, l'éducateur doit les soigner, en suivant une série de pratiques sagement graduées.

« Lorsque l'air est très-froid et qu'il fait beaucoup de vent, il faut fermer les portes et les fenêtres.

« Dans notre contrée, nous avons une crainte extrême du vent d'ouest. Dès que les vers à soie ont éprouvé ses atteintes, ils deviennent malades et meurent presque immédiatement. Ils ont aussi à redouter la grande chaleur,

VÊTEMENT

qui cause de terribles ravages clans les chambrées.

« D'après les anciennes méthodes, on doit non-seulement tenir les fenêtres et les portes constamment fermées , mais encore il faut boucher avec du papier les plus petites fentes par où le vent pourrait pénétrer. C'est pour celte raison qu'une maison bien close et parfaitement à l'abri du vent s'appelle en Chinois tsan-wo, littéralement une maison de vers à soie.

« En général, depuis le commencement de l'éducation jusqu'à la fin, il faut dépenser 40 kilogr. de feuilles pour obtenir 1 kilogr. de cocons.

« On dit qu'il y a des cocons gros comme des œufs de poule, qui sont fermes des deux bouts et minces au milieu. C'est une chose que je n'ai jamais vue ni entendu confirmer par des personnes dignes de foi. »

Métier à tisser des anciens. — Le métier à tisser des anciens différait du nôtre par sa disposition : les fils de la chaîne, au lieu d'être horizontaux, étaient verticaux. Ils se désenroulaient d'un rouleau, ou ensouple, placé en haut, et le tissu, à mesure qu'il se confectionnait, s'enroulait sur une ensouple placée en bas. C'est encore aujourd'hui le métier qui s'emploie en Perse pour fabriquer les tapis.

Cette disposition était déjà en usage du temps d'Hérodote chez les Égyptiens, et, circonstance remarquable, elle n'appartenait alors, au dire de cet écrivain, qu'à eux seuls. Chez tous les autres peuples, le tissu se faisait de bas en haut : les fils se désenroulaient d'en bas, et le tissu s'enroulait en haut, ce qui devait être fort incommode.

Contrairement aussi aux mœurs des autres peuples, le

travail de la toile chez les Égyptiens était réservé aux hommes.

Velours persan du moyen âge, — Parmi les curiosités diverses qiTon montrait à Venise dans le petit arsenal, La Condamine cite une pièce de velours ciselé à fond d'or, aussi singulière par son travail que par son ancienneté. C'est un présent d'Ussum-Carsan, roi de Perse, à la république de Venise, à laquelle il envoya des ambassadeurs en 4 572. Le fond d'or de l'étoffe est aplati comme s'il eût été passé sous le cylindre ; cependant le poil du velours est relevé. Il représente non des ramages ou des fleurs de couleurs tranchantes comme les nôtres, mais des figures humaines passablement bien dessinées, et dont les draperies et les carnations ont assez de nuances pour imiter le naturel. Cet effort de l'art, qu'on aurait peut-être peine à pousser plus loin aujourd'hui, peut faire juger combien celui d'ouvrer la soie est anciennement perfectionné en Orient ; et ce qui prouve bien la supériorité des Orientaux en ce genre de travail, ou du moins leur grande avance sur les Européens, c'est que ce présent d'un puissant monarque à la république de Venise suppose évidemment que cette espèce de fabrique de velours était inconnue en cette ville, dans un temps où ses manufactures de soie, qui avaient fait tomber celles de Grèce, étaient à leur plus haut degré de célébrité.

Premières toiles de lin en France. — Bien que le lin ait été connu dans la Gaule dès les anciens temps, on n'a aucune preuve que l'usage du lin y soit de date fort ancienne. Au tome C des Mélanges tirés d f une grande

VÊTEMENT

bibliothèque, par le marquis de Paulme et Constant d'Orvilie, il est dit : « Les tables furent longtemps nues ; on avait seulement soin de les bien polir; ensuite on les a couvertes de tapis de cuir, et enfin de nappes faites de toiles de lin et de coton, b Au chapitre des habillements des bourgeois , on lit : « Pendant plus de deux cents ans, il a consisté, 4° en une chemise ou chemisette de toile de lin, aussitôt que cette toile a été assez commune pour n'être pas réservée aux seuls grands seigneurs. » Il est vrai qu'il oublie de dire de quel siècle il est question.

Les écrivains diTviir siècle parlent comme d'une chose remarquable de ce que sainte Soligène avait une chemise et d'autres parties de son vêtement de toile : a Linteum indusium , tunica interior linea. » Il est admis généralement que c'est Isabeau de Bavière qui la première, ne se contentant point des chemises 1 de serge * en usage de son temps, se donna le luxe de posséder deux chemises de toile, co dont on lui fit un grand crime. A cette même époque, ou plus tard encore, on offrait aux empereurs et aux rois des serviettes fabriquées à Reims à titre d'objets rares et très-précieux.

Fabrication automatique des tissus. — C'est dans la filature et dans la fabrication des tissus qu'a commencé la révolution de l'industrie moderne, et que fut réalisée d'abord l'application parfaite du système que M. Ure appelle système du travail automatique, lequel

\. C'est de la chemise, telle que nous l'employons, qu'il est parlé ici et non du vêlement qui alors portait ce nom et pour lequel les plus belles étoffes éiaient d'usage. Au liettd'ôtre sous les autres habits, il élait porté dessus. Fr. Michel, Recherches sur les étoffes de soie, t. xxn. p. 254-256.

consiste à faire exécuter par une machine, ou automate^ toutes les opérations de la fabrication, depuis les plus r jdes jusqu'aux plus délicates, et même celles qui exigeraient le plus d'adresse manuelle, de manière que l'homme n'a plus à exercer que des fonctions de surveillance.

En 1738, un Anglais, du nom de John Kay, imagina de remplacer l'antique navette, qui se lançait à la main, par la navette volante, que chasse le choc d'une sorte de ressort en bois.

Une autre homme ingénieux substitua aux deux planchettes à cardes qui se maniaient à la main une première machine plus commode; un autre, le charpentier Margraves, qui travaillait à Stanhill, dans le Lancashire, implanta les cardes sur deux rouleaux cylindriques : c'est l'origine de la cardeuse actuelle.

Le coton, au sortir de la cardeuse, se trouvait disposé en ruban. On le tordait et raffinait sur un très long fuseau qu'une roue faisait tourner : une main maniait le fil, l'autre main faisait tourner la roue. On avait emprunté ce procédé aux Indiens, qui l'ont conservé jusqu'à ce jour.

En 4767, Hargraves imagina une machine où huit fils se déroulaient de huit quenouilles et aboutissaient à huit fuseaux. D'une main, l'ouvrier agissait sur une pince formée de deux tringles de bois qui saisissaient les huit fils, se soulevait en les soulevaut avec elle, et forçait à s'allonger la partie comprise entre elle et les fuseaux. Il tirait de la sorte une aiguillée de tous les fils à la fois, tandis que son autre main tournait une roue qui faisait tourner les huit fuseaux et tordait les huit aiguillées. Après quoi, la pince s'ouvrait en s'abaissant; et tandis

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que sur les huit fuseaux s'enroulait le 61 tordu, une nouvelle quantité de fil à raffiner se déroulait des huit quenouilles.

Il perfectionna sa machine au point qu'elle porta jusqu'à cent vingt fuseaux, et qu'elle raffinait à la fois cent vingt fils.

Il la nomma spinning-Jenny, Jenny la fileuse.

Quelques écrivains attribuent cette invention à un autre artisan du nom de Highs.

A la même époque, Richard Arkwright eut une idée plus heureuse encore : il imagina le laminoir, cette paire de cylindres qui étirent et pressent le fil aussi bien que le feraient des doigts de chair et d'os. Il plaça le laminoir devant le rouet européen, notre rouet vulgaire, qui avait été inventé deux ans auparavant par l'Allemand Jurgen. Accolant plusieurs laminoirs et plusieurs rouets, il en composa le métier continu, qui reçut le mouvement d'une roue qu'un courant d'eau fit tourner.

En 1775, un fabricant, Samuel Crompton, imagina de combiner les doigts Gleurs, inventés par Arkwright, avec des fuseaux portés sur un chariot mobile, qui tireraient l'aiguillée en s'éloignant. Il construisit le mull- Jenny, Jenny le moulin, le métier qui donne le plus facilement le fil très-fin et très-régulier.

La fileuse d'Hargraves disparut des ateliers. Le mulljenny (qui file aux fuseaux) fut adopté pour donner les fils de belle apparence propres à la trame; le métier continu (qui file aux rouets) donna les fils très-solides employés pour la chaîne.

Vers Tan 4 784, un ecclésiastique du nom de Cartwright inventa un mélier qui lissait de lui-même, le métier tin- ^ur. Ce métier ne tarda pas à céder la place à un autre

meilleur, et que Ton dut à un ouvrier mécanicien, Thomas Johnson.

Tel fut le point de départ du système du travail automatique, lequel prend à l'homme les anciens outils qui lui servaient à dompter la matière la plus rebelle ou à façonner la matière la plus fragile, et les confie à des automates puissants et adroits au delà tout ce que l'homme des temps anciens aurait pu rêver, système dans lequel on se pose pour but d'épargner le plus possible les trois capitaux : de temps, de fatigue et d'adresse.

Caoutchouc. — Nous extrayons quelques passage* d'un mémoire de La Condamine à l'Académie des sciences

en l'an 4751 .

« J'envoyai en 1736 à l'Académie, par la voie de feu M. Dufay, peu de temps après mon arrivée à Quito, quelques rouleaux d'une masse noirâtre et résineuse, connue en cette ville sous le nom de caoutchouc. C'est le nom que donnent à cette matière les Indiens de la province de Maïnas, chez qui elle est fort commune, et qui en font divers ouvrages. Je l'avais apportée à Quito de la province d'Esmeraldas, que je venais de traverser, et dans laquelle elle porte un autre nom.

« Voici ce que j'en disais alors : Il croît dans les forêts de la province d'Esmeraldas un arbre appelé par les naturels hhévé. 11 en découle par la seule incision une résine blanche comme du lait. On la reçoit au pied de l'arbre sur des feuilles que l'on étend exprès. On l'expose ensuite au soleil, où elle se durcit et se brunit d'abord extérieurement, et ensuite en dedans. On en fait des flambeaux d'un pouce et demi ou deux pouces det

VÊTEMENT

diamètre sur environ deux pieds de long. On les enveloppe d'une double feuille de bananier ou de bihhao pour la contenir quand elle est liquide et enflammée. Les flambeaux ainsi préparés s'allument sans mèche, et ne coulent point quand ils sont en place ; ils ont un peu d'odeur, mais qui n'est nullement désagréable; leur lumière est très-vive, et une moitié de flambeau dure environ douze heures. J ai appris, depuis mon arrivée à Quito, que l'arbre d'où distille cette matière croit aussi sur le bord de la rivière des Amazones, et que les ladiens Maïnas le nomment caoutchouc. »

« C'était tout ce que je savais au sujet do la résine de caoutchouc en 1736. J'en avais fait usage habituellement pour m' éclairer les nuits pendant ma route, en remontant la rivière des Émeraudes, et surtout pendant mon séjour dans les bois de Sylanche, lieu de mon débarquement, où je fus retenu onze jours, faute de guides et de montures pour me rendre à Quito.

« Pendant le long temps que nous avons resté dans la province dont cette ville est la capitale, j'ai su qu'on employait le caoutchouc à beaucoup d'autres usages. On s'en sert pour vernir des capotes de toile qui sont impénétrables à la pluie ■, mais un peu lourdes. J'en fis enduire un gros canevas taillé pour servir de surtout à un quart do cercle de trois pieds de rayon, ce qui me donnait la facilité de laisser l'instrument monté sur son

i. Dès 1713, bien qu'il ne connût pas encore le caoutchouc, Réaurour avait conçu l'idée d'éloncs ainsi enduites de matières gomraeuses qui les rendraient imperméables; il avait indiqué les procédés à employer et qui sont en effet ceux qu'on a mis depuis en usage. Voy. Mèm. de VAcad des sciences, 1713, p. 218, Ed. Fournicr; le Vieux-yenf, Estgfelle, 26 juillet 185Î.

pied, à l'abri de la pluie et de la neige. J'appris aussi que dans les missions de Maïnas, à l'orient de la Cordillère des Andes, on faisait avec le caoutchouc des bottes qui ne prenaient point l'eau, et qui ressemblaient tout à fait à du cuir quand elles étaient passées à la fumée.

Je ne répéterai point ici ce que j'ai dit de la grande élasticité de cette résine dans ma relation de Y Amazone, ni des usages auxquels l'emploient les Omaguas dans le centre du continent de l'Amérique méridionale, usages qui ont été fort étendus par les Indiens du Para, où les Portugais ont donné à l'arbre qui produit le caoutchouc le nom de seringue, parce qu'ils font de cette résine des seringues, à l'imitation des Omaguas : ce sont de petits ballons creux, de la figure d'une poire, auxquels on ajuste une canule. On moule encore au Para cette matière en différentes formes. On en fait des figures d'animaux, des boules creuses ou solides, ornées de compartiments en creux et en relief qu'on y imprime quand la matière est encpre molle, etc. Un créole de Para, fils d'une mère française de Cayenne, où il me suivit en 1744, y avait apporté un grand nombre de ces petits ouvrages, ce qui réveilla l'attention des habitanls sur la recherche de l'arbre qui produit cette résine. Cet arbre, jusqu'alors, était inconnu dans la colonie, où il vient d'être découvert.

« C'est sans donle de la même matière, ou du moins de quelque autre fort analogue, que sont faits ces anneaux dont quelques voyageurs ont raconté qu'on fait des bagues qui deviennent, quand on veut, des bracelets, des colliers et même des ceintures. Il y a de l'exagération dans ce dernier fait, et beaucoup plus que de l'exagération dans ce que rapportent quelques auteurs graves,

VÊTEMENT

qui ont prétendu qu'il se trouvait dans l'ile de Saint- Domingue une matière si élastique, que les balles qu'on en formait rebondissaient plus haut que le point d'où on les avait laissé tomber. S'ils n'ont pas aperçu ce qu'une pareille supposition a de contraire aux lois de la physique, il leur suffirait, pour en sentir l'absurdité, de faire réflexion aux conséquences. Il est évident qu'une semblable balle, qu'on laisserait tomber librement sur un plan horizontal, remontant et retombant alternalivement en s'élevant toujours plus haut après chaque chute, suivant leur supposition, acquerrait un mouvement qui n'aurait de bornes que l'immensité quant à l'espace, et que l'éternité quant à la durée.

«• Le caoutchouc ne se dissout ni dans l'eau ni dans les liqueurs spiritueuses ; du moins j'en ai gardé plusieurs mois sans que l'eau pure ni l'esprit de vin aient causé d'altération sensible au corps plongé, si ce n'est que sa couleur devenait un peu plus claire. »

A la suite de ces détails donnés par La Condamine, M. Fresneau exposa, dans la même séance académique, comment, après avoir étudié plusieurs arbres à suc laiteux des forêts de la Guyane française, il eut enfin la satisfaction de rencontrer parmi eux, sur les bords de la rivière Mataritni, l'arbre que les Portugais nomment seringue, que les habitants de la province d'Iismeraldas nomment hhévé, et qui est appelé caoutchouc chez les Maïnas.

Cet arbre, dit-il, est fort haut, très-droit, ayant une petite tète, et sans autres branches dans toute sa longueur. Il est très-propre à faire des petits mats d une seule pièce et des mèches aux grands mats. Les plus gros dans la Guyane n'ont guère que deux pieds de d amôtrc,

et toutes leurs racines sont en terre, à la différence de plusieurs autres arbres à suc laiteux des mêmes contrées. Le tronc est plus gros vers la base, et écailleux à peu près comme une pomme de pin. La feuille ressemble assez à celle du manioc, c'est-à-dire qu'elle est composée de plusieurs feuilles de grandeur inégale, portées sur la même queue, tantôt au nombre de cinq, tantôt de quatre, et le plus ordinairement do trois. Les plus grandes feuilles, qui occupent le centre, ont environ trois pouces de longueur et trois quarts de pouce de largeur; elles sont d'un vert clair en dessus et plus pâles en dessous.

Le fruit est une coque triangulaire, semblable par sa figure au fruit du ricin ou palma christi ; mais il est beaucoup plus gros. La substance do la coque est épaisso et ligneuse ; cette coque a trois loges qui renferment chacune une seule semence ovale et de couleur brune, où se trouve une amande.

Voici comment on tire le suc de l'arbre caoutchouc.

On commence par laver le pied de l'arbre ; ensuite on fait avec une serpe des incisions en long, mais un peu de biais, qui doivent pénétrer toute l'épaisseur de l'écorce r ayant attention de les faire les unes sur les autres, en sorte que ce qui sort de l'incision d'en haut tombe dans celle qui est au-dessous, et ainsi de suite jusqu'à la dernière, au bas de laquelle on met une feuille de balisier, ou autre semblable, que l'on fait tenir avec de la terre glaise pour conduire le suc dans un vase placé au pied de l'arbre.

Pour employer ce suc laiteux, on fait un moule de terre glaise selon ce qu'on a dessein de former, et pour le tenir plus commodément on enfonce un morceau de bois dans l'endroit qui ne doit point être enduit de suc :

VÊTEMENT

c'est ainsi qu'on conserve dans ces ouvrages une ouverture par laquelle on fait ensuite sortir la terre glaise en introduisant de l'eau qui la délaie. Un moule quelconque étant formé, poli et adouci avec de l'eau et préparé comme il a été dit, on l'enduit entièrement du suc laiteux avec les doigts, après quoi on expose cet enduit sur une fumée épaisse, où l'ardeur du feu se fasse peu sentir, en tournant sans cesse, pour que le suc se répande également sur le moule, et prenant bien garde que la flamme ne l'atteigne, ce qui le ferait bouillir, et il s'y formerait de petits trous. Dès qu'on voit une couleur jaune, et que le doigt ne s'attache pas à ce premier enduit, on met une seconde couche que l'on traite de même, et ainsi des autres, jusqu'à ce qu'on juge qu'il y ait assez d'épaisseur, et alors on tient la matière plus longtemps sur le feu, afin d'en faire évaporer toute l'humidité, et qu'il ne reste plus que la résine élastique, qui n'est, comme je le pense, qu'une espèce d'huile résineuse, condensée et dépouillée de sa partie séreuse, qui s'est évaporée peu à peu à la chaleur de Ja fumée épaisse sur laquelle cette huile a été exposée pendant l'opération; enfin les ouvrages seront d'autant plus solides qu'on y aura employé plus de couches.

Tannerie. — C'est du suc de l'écorce et des baies de grenade que se servaient les anciens pour tanner le cuir. Aussi la grenade s'appeile-t-elle malicorium, pomme -aux tanneurs. La noix de galle était également employée à cet usage.

v 96 CURIOSITÉS DES INVENTIONS, ETC

' MÉTALLURGIE

Exploitation des mines d'or clans l'antiquité. — On creuse sous des montagnes, dit Pline, des espaces immenses éclairés par la lueur des lampes. Les jours et les nuits se confondent; car on n'aperçoit le soleil qu'au bout de plusieurs mois. Ces mines portent le nom d'arrugies, ou ruelles. Qu'arrive-t-il ? Ces ruelles, pratiquées sous terre, s'abîment tout à coup sur ceux qui les construisent. Et les voilà de nouveau occupés à reconstruire des voûtes pour soulenir des montagnes près de s'écrouler. Dans tout ce travail, on rencontre des carrières de silex. On les fait éclater par le feu et le vinaigre. Mais comme les mineurs seraient suffoqués par la vapeur et la fumée, on brise plutôt la roche à coup de marteau en fragments d'environ cent cinquante livres pesant, que les ouvriers chargent jour et nuit sur leurs épaules, se les passant de proche en proche à travers les fenêtres ; car ceux qui occupent l'entrée de la mine voient seuls le jour. Si la roche de silex a trop d'épaisseur, on creuse tout autour un corridor en pente. Toutefois, le silex passe pour être plus facile à percer qu'une certaine terre composée d'une espèce d'argile et de gravier, qu'il est presque impossible d'entamer. (M. Hoëfer fait l'observation que les termes de l'auteur latin : silex, argilla, calx, ont une signification très-vague. Ainsi il est évident qu'ici le silex que l'on attaquait avec du vinaigre n'était pas de la silice, qui est complètement inattaquable par cet acide, mais probablement une roche calcaire, de la chaux carbonatée ; et que la terre qu'il qualifie inexpug-

MÉTALLURGIE. 97

nablé était une roche siliceuse ou granitique.) — On l'attaque, continue Pline, avec des coins de fer et des maillets. Rien n'est plus dur, si ce n'est la soif de Tor, qui est plus dure encore. Le travail étant achevé, on coupe les soutiens des voûtes : la chute prochaine s'annonce par un signe qu'aperçoit seul celui qui fait sentinelle au sommet de la montagne. Il crie et frappe aussitôt pour faire retirer tous les travailleurs; lui-même fuit en toute hâte. La montagne brisée tombe et se disperse en mille éclats, avec un fracas qu'aucune expression ne peut rendre. Les mineurs victorieux contemplent avec satisfaction la nature qui s'écroule. Cependant ce n'est pas encore là de l'or, et ils ont fait tous ces travaux sans certitude d'en rencontrer. Sur quoi l'écrivain résume toutes les opérations du métallurgiste. Le minerai qui jonche le sol ( quod effusum est ) est concassé, ou,

comme on dit, bocardé (tunditur), lavé, moulu, chauffé,

forgé.

Diodore de Sicile s'exprime ainsi en parlant de mines d'or exploitées en Égypte.

« Les contrées de l'Égypte, voisines de TÉthiopie et do l'Arabie, sont riches en mines d'or, dont l'exploitation coûte beaucoup de travail et de dépense. C'est un minerai noir marqué de veines blanches et de taches resplendissantes. Les chefs de l'entreprise emploient un très-grand nombre d'ouvriers qui sont tous ou des criminels condamnés, ou des prisonniers do guerre; on y appelle même tous les parent^des condamnés, lorsque le nombre est insuffisant. Ils travaillent jour et nuit, sans relâche, et sous la surveillance de soldats barbares qu'on choisit, parlant des langues différentes de celles des ouvriers, aûn qu'ils ne puissent être gagnés ni par des pro-

mes3es ni par des prières. Celui qui distingue les veines d'or se place à la tète des ouvriers et leur désigne l'endroit à fouiller. Les rochers sont brisés, non par des moyens de Part, mais par des coins de fer. Les mineurs suivent dans leurs travaux la direction des filons métalliques, et sont éclairés par des lumières dans les souterrains obscurs. Les roches sont amenées dehors pilées et réduites en petits morceaux. Jamais les ouvriers ne chôment. On les excite sans cesse au travail par de mauvais traitements et par des coups de fouet. Les enfants même ne sont pas ménagés : les uns sont chargés d'apporter les blocs de pierre, les autres de les briser en morceaux. Ces morceaux sont repris par des ouvriers plus âgés, ayant plus de trente ans, pour qu'ils les pilent dans des mortiers de fer. Les fragments, ainsi pilés r sont ensuite moulus dans des moulins à bras qu'on fait tourner par des femmes et des vieillards. Il y en a deux ou trois pour chaque moulin. Il est impossible de décrire les souffrances de ces malheureux : exposés tout nus au froid et à la pluie, on ne leur laisse aucun repos; il n'y a aucun sentiment de commisération, ni pour la femme débile, ni pour le vieillard sur le bord du tombeau; il n'y a aucun égard pour le malade en proie au frisson de la fièvre; on les frappe tous indistinctement à coups redoublés, jusqu'à ce qu'ils expirent à la peine sur le lieu même de leur travail.

Après avoir ainsi réduit la mine en poudre, on l'étend sur des planches larges *et un peu inclinées; on y fait ensuite arriver un courant d'eau qui entraîne les matières terreuses, et laisse à découvert l'or que son poids arrête. Les ouvriers employés à ce travail répèlent plusieurs fois cette opération ; ensuite ils frottent pendant

MÉTALLURGIE

quelque temps la matière entre leurs mains, puis ils ressuient avec de petitee éponges pour achever d'enlever les impuretés que l'eau seule n'a pu entraîner. Alors la poudre d'or devient entièrement nette et brillante. (C'est le procédé du lavage, le même que Ton emploie encore aujourd'hui).

Le même écrivain nous indique encore le procédé pour l'affinage de l'or.

a Les fondeurs, dit Agatharchide, après avoir reçu, au poids et à la mesure, une certaine quantité de minerai d'or, le déposent dans un vase de terre. Us y ajoutent du plomb proportionnellement à la quantité d'or, avec du sel, un peu d'étain et du son d'orge. Ensuite ils recouvrent le creuset d'un couvercle qu'ils lutent exactement. Enûn ils exposent le creuset à un feu de fourneau pendant cinq jours et cinq nuits sans discontinuer. Après ce laps de temps, ils laissent refroidir la matière ; alors on voit apparaître l'or très-pur, et sans la moindre trace des substances étrangères qu'on y avait ajoutées. Le métal a perdu un peu de son poids. »

Cette opération, remarque M. Hoëfer, est une véritable coupellation, sauf rétain et les grains d'orge, dont nous ne voyons pas trop aujourd'hui la nécessité. L'orge était probablement employée ici comme l'emblème de la purification et de la résurrection.

L'or ainsi purifié s'appelait or obryze (aurum obryzum) y c'est-à-dire de l'or passé plusieurs fois au creuset. L'opération de Yobrusse parait être assez ancienne ; car Hérodote parle déjà d'or calciné, par opposition à l'or blanc, qui était un alliage d or et d'argent appelé electrum.

Citons, en outre, un autre procédé mentionné par

Pline : « On met avec l'or, dans un vase de terre, deux parties de sel commun, trois parties de mysi (c'est le vitriol, sulfate de fer ou de cuivre), et do nouveau deux parties d'un autre sel et une partie d'une pierre appelée schiste ( terre argileuse ). On expose ce vase à Faction du feu; alors le mélange s'empare de tout ce qui çst étranger à l'or, qui demeure pur. »

Ici M. Hoefer ajoute : <c Nous prenons acte de ces paroles de Pline, qui sont de la plus haute importance pour l'histoire de la chimie; car un mélange de sel commun (chlorure de sodium), de vitriol {sulfate dejer ou de cuivre) etd'argile [alumine) donne, sous l'influence de la chaleur, lieu à une réaction, de laquelle résulte un des acides minéraux les plus énergiques, l'esprit de sel, appelé en langage chimique acide chlorhydrique.

Et s'il faut entendre par deux parties d'un autre sel le nitrate de potasse, on aura Veau régale.

Or, la vraie chimie ne date que de l'emploi bien établi des acides minéraux, qui sont les véritables dissolvants des métaux.

Le veau d'or. — - Voici un commentaire intéressant de M. Hoefer sur un passage de l'Exode : a Les anciens chimistes ont fait de vaines conjectures sur le veau d'or que Moïse brûla et qu'il donna à boire aux Israélites. On est allé jusqu'à supposer à ce législateur des connaissances profondes en chimie. Sthal, l'auteur de la fameuse théorie du phiogistique, prétend que Moïse avait le secret de l'or potable, et qu'en faisant boire l'or coupable en dissolution, il approuvait la punition infligée aux Israélites récalcitrants. Le mot hébreu brûler , remarque Wieglcb, signfie aussi fondre, et comme le veau d'or

MÉTALLURGIE. loi

était probablement en bois recouvert de lames d'or, Moïse ne brûla réellement que le bois, pendant que l'or allait se fondre en un culot; et les cendres, mises dans de l'eau, donnèrent, non pas de l'or potable, mais une eau lixivielle (chargée de sels alcalins), qui ne devait produire chez les buveurs qu'une légère purgation. Il serait au moins oiseux, ajoute Hoëfer, d'agiter la question de savoir si Moïse s'était servi de quelque moyen chimique pour dissoudre le veau d'or; car en lisant attentivement le texte hébreu, on peut se convaincre qu'il n'y est parlé que d'une opération purement mécanique. Voici comme je traduis textuellement : « Et il prit le veau qu'ils avaient fait et le détruisit dans le feu, et il le moulut en petites parcelles qu'il jeta dans Veau et fit boire aux fils d'Israël.» Ainsi c'était de l'or divisé par un moyen mécanique et tenu en suspension dans l'eau que Moïse fit boire aux Israélites. Toutes ces discussions niaises sur la prétendue dissolution du veau d'or et sur les connaissances chimiques de Moïse tombent donc d'elles-mêmes devant l'évidence du texte original. »

Argent. — Dans le voisinage des ruines de Troie, dit la Condamine vers 1750, il y a encore une mine d'argent que les Turcs font travailler depuis quelques années.

Le minerai d'argent, dit Pline, ne s'annonce pas comme celui de l'or, par la couleur et l'aspect qui caractérisent ce métal. Cette terre (terra) est tantôt rousse, tantôt couleur de cendre. On ne la peut griller qu'avec du plomb, ou une mine de plomb appelée galène qui accompagne souvent les mines d'argent. Dans cette opé-

ration, le plomb va au fo»d et l'argent surnage, comme l'huile sur l'eau.

On trouve des minerais d'argent dans presque toutes les provinces de l'empire romain. L'Espagne en est surtout riche. On les rencontre dans un sol stérile et dans les montagnes. Une veine d'argent met sur la voie d'une autre, qui d'ordinaire n'en est pas éloignée. Dti reste, cette loi s'observe également pour les autres métaux ; et c'est probablement pour cela que les Grecs les ont appelés mefalla.ce qui signifie les uns après les autres. Autrefois, la fouille d'une mine d'argent était arrêtée dès qu'on avait rencontré une couche d'argile. Aujourd'hui on cesse de fouiller, si, sous la couche d'argile, on trouve une veine de cuivre. 11 en est de l'argent comme de l'or : plus ces métaux sont mous, plus ils sont

beaux et purs.

Strabon donne le procédé d'extraction employé dans les mines delà Nouvelle-Carthage (Espagne). On broyait d'abord le minerai; puis on le lavait à grandes eaux, dans lesquelles on avait placé des cribles ou des tamis. Cette opération était répétée cinq fois. Enfin, le résidu étant fondu avec du plomb, donnait, après le départ de celui-ci, de l'argent pur. Les fourneaux dont on se servait dans ce cas, avaient des cheminées très -hautes, dans lesquelles venait s'attacher une espèce de suie provenant des minerais.

Cuivre , airain, fer. — Chez tous les peuples primitifs, on voit employer le cuivre ou des alliages de cuivre et d élain ou de zinc, pour les mêmes usages auxquels nous faisons aujourd'hui servir le fer. a Les Massagèles, dit Hérodote, emploient l'airain dans la fabrication des

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lances, des pointes de flèche, des sagaies 1 . L'or leur sert dans les ornements. Ils garnissent le poitrail de leurs chevaux de cuirasses d'airain . et enrichissent d'or les brides, les mors et le^housses ; mais ils ne connaissent pas le fer. »

Les Mexicains et les Péruviens possédaient, longtemps avant l'arrivée des Européens, l'art de travailler l'or, l'argent et le cuivre, mais ils n'avaient aucune notion des instruments de fer, quoique ce dernier métal abonde au Mexique et dans le Pérou.

M. Hoëfer a traité avec sa science de chimiste et sa sagacité ordinaire , la question si souvent débattue , par les simples érudits il est vrai, de la fabrication de l'airain chez les anciens.

« On employait, dit -il, la cadmie, non- seulement à des usages médicinaux, mais encore à la fabrication de l'airain. Voici les preuves authentiques sur lesquelles on peut s'appuyer :

« Pline dit : la pierre dont on fait Pairain et qui est utile aux fondeurs, se nomme cadmie. » C'est la cadmie naturelle ou la calamine (minerai de zinc) 2 , et Pline la distingue d'une cadmie artificielle (dépôt d'oxyde de zinc impur) que Ton recueillait souvent aux parois des fourneaux lorsqu'on calcinait certains minerais de cuivre ; cette dernière cadmie s'employait plus particulièrement en médecine.

4. De même chez les Péruviens. Ils donnent au cuivre, qu'ils appellent an/a, la trempe de l'acier et s'en servent pour tous leurs instruments, armes et outils.

2. Le docteur Walson , Chemycal essays, etc., est moins explicite. Selon lui, a bien examiner le passage de Pline (liv. xxxiv. ch. 10), il y a lieu de supposer que la nature de l'ancienne cadmii est fort incertaine et variable.

D'un autre côlé , Dioscoride nous donne en quelque sorte l'analyse de l'airain, en disant que la cadmie se produit pendant la calcination de l'airain, qu'elle s'attache sur les parois de la cheminée, etc.

« Il est donc établi que les anciens fabriquaient de l'airain avec du cuivre et du zinc; cet airain était donc une espèce de laiton. On se demande ici naturellement comment on appelait alors le cuivre? Eh bien î on rappelait également airain (ae$). « L'airain, dit Pline, se retire aussi d'une autre pierre appelé kalkltis (c'est la pyrite de cuivre), qu'on rencontre dans l'île de Chypre 1 . Mais Yaurichalque, ajoute-t-il, obtint bientôt tous les suffrages, et remplaça généralement l'airain de Chypre. » Cet airain de Chypre , que Pline appelle alors cyprium, mot dont on a fait cuprum, et notre mot français cuivre, était employé pour colorer le verre, et aussi pour imiter sur les statues la couleur rouge des robes prétextes.

« Maintenant, qu'est-ce que l'aurichalque, dont parle déjà Platon, et que les anciens estimaient préférable, par sa beauté, à l'airain {œs) de Chypre (cuivre rouge)? Festus nous donne la répons?, a Pour faire, dit-il, de l'aurichalque, on projette de la cadmie sur de l'airain - (cuivre rouge). » Ainsi l'aurichalque était également une espèce de laiton ou de cuivre jaune.

« Passons à une signification du mot xs. «L'airain, dit Pline, qui sert à faire des statues ou des tables, se fait en ajoutant douze livres et demie de plomb argentaire (plumbum argentarium) à cent livres de cuivre en fusion. » Or, le plomb argentaire n'est pas, comme l'ont compris quelques savants, du plomb contenant de l'ar-

4. Cette lie, à caase du cuivre qu'on y trouvait en abondance, avait reçu le surnom ù'Arosa. On en tirait aussi beaucoup de zinc.

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gent, mais un alliage de plomb et d'étain. Car Pline lui-même remarque un peu plus loin que l'on sophistique rétain (plumbum album) en faisant fondre ensemble parties égales d'étain et de plomb, et que l'on appelle cet alliage plomb argentaire. Le plomb argentaire est donc un alliage assez semblable à l'alliage connu aujourd'hui sous le nom de soudure des plombiers. Il est probable que dans beaucoup de cas, le plomb argentaire était réellement de Télain; car on ne connaissait alors aucun moyen exact d'analyse pour distinguer le vrai du faux.

« Il existe , continue Pline, une autre espèce d'airain (aes") appelé airain de forme (formalis temperatura aeris), qui prend facilement la couleur qu'on appelle grécanique; cette espèce d'airain est un alliage de 400 parties de cuivre, de 40 parties de plomb et de 5 parties de plomb argentaire. » C'était là notre bronze ordinaire.

« Enfin vient Vairain de Corinthe, qui jouissait d'une si grande renommée dans toute l'antiquité , et que l'on estimait au poids de l'or : c'était un alliage de cuivre, d'or et d'argent, alliage indiqué par Pline ».

o En résumé, les Grecs et les Romains connaissaient les différents alliages de cuivre, de zinc, de plomb et d'étain. Les mots œs et y,cùxo; signifient tantôt laiton *, tantôt bronze, et même cuivre. L'aurichalque, ce qui veut dire or-cuivre, parait avoir été réellement le même alliage que celui connu aujourd'hui sous le nom de chrysocale {or-cuivre) 5 .

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