‹ Curiosités des inventions et découvertesChapitre 11 sur 17 · LA MUSE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

LA MUSE HISTORIQUE

Il ne faut pas qu'on se promette Que je fasse eu cette gazette De portrait aucunement bou , Du ballet dansé dans Bourbon.

Quoiqu'un brave exempt de la reine De m'y conduire eût pris la peine.

Et criât d'un ton haut et net :

« Ouvrez tost, c'est monsieur Loret. »

Je fus, ou le diable m'emporte, Plus de trois heures à la porte.

J'en étais tout à fait outré.

Mais ce fut pis étaiu entré , Car j eus une maudite place,

m CURIOSITÉS DES INVENTIONS, ETC.

Où j'étais par grande disgrâce,

Si hanl, si loin, si de côté

Que je ne Vis point la beaaté

De cent machines surprenantes ,

Ni des perspectives charmantes.

Monsieur de Yilleqoier pourtant

(El je tiens ceci pour comptant)

Avait une intention bonne

De mieux colloquer ma personne;

Mais il lui survint sur les bras

Tant d'affaires et d'embarras,

Que l'un et l'autre nous perdîmes

Et depuis plus ne nous revîmes.

Ainsi triste, chagrin, confus.

Treize grandes heures je fus

Comme un vrai spectateur de balle,

Le plus mal placé de la salle.

Illec on vit des appareils

Qui n'eurent jamais de pareils.

Le ciel, l'air, la mer et la terre ,

Les jeux, les ris, la paix, la guerre ,

Un joli petit point du jour (Monsieur)

Mille fois plus beau que l'Amour

Un soleil brillant de lumière (le roi)

Et dont la beauté singulière

Se pouvait dire avec raison

L'ornement de tout l'horizon.

De plus on y voyait encore

Les asires, le croissant, l'aurore,

Maint assaut, maint rude combat,

Des sorciers allant au sabbat,

Loups garons, dragons et rhimères,

Plusieurs galants, plusieurs commères,

Des déesses, des forgerons.

Des chrétiens, des Turcs, des larrons,

Singes, chats, carrosse, incendie,

Foire, bal, ballet, comédie;

On y vil des enchantements

El d'admirables changement,

Doni l'incomparable spectacle

Fit crier cinq cents fois miracle.

Bref, mille autres merveilleux cas Que je ne voyais pourtant pas , Et que je n'appris, je vous jure, Qu'après en avoir fait lecture Dans l'imprimé, qu'un mien ami Me prêta quand j'eus bien dormi.

Dieux ! celte nuit illuminée Était une belle journée Pour ceux qui pouvaient voir le roy, Mais elle était bien nuit pour moy.

Si Sa Majesté, si son frère , Charmait les yeux a l'ordinaire Et si l'on dansait mal ou bien Dieu me damne si j'en sais rien.

Pour mieux voir celte grande feste J'allongeais le col et la teste , Mais soit assis, ou soit debout Je ne pouvais rien voir du tout, Dont plein de courroux et d'envie, Je détestai cent fois ma vie.

Quoi, toutefois, que mal assis, J'eus quelque plaisir aux récits.

Leurs airs ravissants à merveille Parvinrent jusqu'à mes oreilles. Les vers cerles l'étaient auFsi, A moins qu'avoir le goût malade , Car ils étaient de Benserade.

Pour le bal qui suivit après,

Hélas 1 c'est un de mes regrets ,

Car de tant de dames parées

Si charmantes et si dorées ,

Mes pauvres yeux ne pouvaient pas

Discerner les divins appas.

On m'a dit que plusieurs d'entr'elles

Avaient des mines d'immortelles,

Qu'avec tant d'aimables clartés.

De charmes, d'attraits, de beautés.

Des jeunes teints, des blanches gorges

Amoar avait bien fait ses orges.

Mais entre tant d'objets brillants Adorés des yeux des galants, Entre tant d'éclat et de lustres, Entre tant de belles illustres Un bruit courut de main en main , Ce jour niÊnie et le lendemain, 0 princesse très-honorée ,

Que vous étiez la mieux parte (Mlle de Longueville). Fait le premier du mois de mars Par moi qui ne suis pas un Mars.

Dans une espèce d'apostille Je suis contraint de mettre ici Que la gazette que voici Ne me semble guère gentille.

Le Parfait chasseur. — M. de Selincourt, dans son livre le Parfait chasseur (4 638), nous donne une idée de ce qu'était encore la chasse au xvn e siècle :

a Le feu roi Louis XIII, dit-il, a été le plus grand chasseur qu'aucun roi du monde. Il a aimé toutes sortes de chasses, et y a été le plus adroit de son royaume, et Ton peut dire de son siècle. Mais sans particulariser celles qu'il pratiquait excellemment, et y réussissait mieux qu'homme du monde, il faut déclarer les plus belles qu'il a faites toute sa vie en roi, et que personne ne peut imiter.

« La première en sa jeunesse est la fauconnerie, qui était telle, que nul oiseau, de quelque nature qu'il pût être, ne pouvait paraître dans une plaine sans être attaqué par des vols et par des oiseaux si hardis et de si grande entreprise, qu'il fallait par force qu'ils vinssent à bas. Pour donner plus facilement le plaisir de voir voler tout ce qui pouvait se rencontrer dans la plaine de Saint- Denis, proche Paris, à la reine et à toutes les da-

mes de la cour, il avait fait construire une butte de terre au milieu de celle plaine, au lieu nommé la Planchette, qui était environné d'eau et de loules les choses nécessaires pour, à son aise, voir tout à l'entour, et tous les chefs de vols envoyaient partout faire voler des ducs, pour faire approcher les oiseaux de ladite butte, et quand ils étaient à portée raisonnable, ils étaient attaqués et s'élevaient dans une hauteur extrême qui donnait ia Ca- •cilité de voir, à toute la cour, toutes leurs défenses et leurs combats; puis, étant amenés en bas, étaient apportés au roi, qui en avait eu tout le plaisir.

« Tous ces vols suivaient le roi partout dans ses voyages; et en tous les lieux où se présentait de quoi donner du plaisir au roi, il en jouissait pleinement. Voilà la première chasse royale que le roi a aimée, laquelle était un singulier plaisir à toute la cour, et pour l'entretien de laquelle tout ce qu'il y avait de bons fauconniers en l'Europe s'était rendu auprès de Sa Majesté, dont ils tiraient des appointements très-considérables, ce qui rendait les équipages si bien servis, qu'il ne s'est rien vu de pareil dans notre siècle.

« La seconde chasse que le roi a faite royalement est celle des chiens courants; car outre tous les équipages pour cerfs, pour chevreuils, pour loups, pour lièvres et pour sangliers, il y avait toujours cent cinquante chiens qui le suivaient partout en ses voyages, qui attaquaient tout ce qui se rencontrait dans tous les buissons qui étaient en son chemin et dans tous les lieux où il séjournait.

« Pour cet effet, il n'y avait pas de jour que du moin» huit veneurs n'allassent tous les matins aux bois qui étaient par où le roi passait, et qui ne fissent leur rap-

port au roi de ce qu'ils avaient rencontré, soit, cerfs, biches, chevreuils, loups, sangliers, renards et le reste, et quelles étaient les situations des buissons, et s'ils étaient en plaines, coteaux ou lieux humides, quelles étaient les refuites des bêtes; de sorte que le roi était informé à son lever de quelle bêle il pouvait avoir du plaisir, et comment elle serait portée par terre par trente lesses de lévriers qui suivaient l'équipage partout.

a Quand le roi voulait chasser, l'ordre se donnait aux gendarmes, chevau - légers et mousquetaires à l'heure qu'il voulait partir; les chasseurs partaient devant et voyaient où était le vent pour disposer les accoures (plaines entre deux bois, où l'on place les dogues et lévriers qui doivent coiffer l'animal au déboucher).

« Les toiles étaient ajustées pour cacher les lévriers, et le roi, arrivant, trouvait tout disposé. Toute sa suite bordait le côté du mauvais vent, et, se rangeant à cinquante pas les uns des autres, le pistolet à la main, se tenaient prêts quand la chasse commencerait. Le roi donnait le signal, les chiens étaient découplés, et dès qu'ils commençaient à chasser, la décharge se faisait du côté du mauvais vent, ce qui donnait une telle terreur aux bêtes, qu'elles fuyaient du côté des accoures, et, à leur sortie du bois, les lévriers cotiers étaient donnés, puis ceux de l'autre côté, tant que les bêtes allaient au fond de l'accoure où étaient de gros lévriers qui les coiffaient, et le roi en avait tout le plaisir.

« Incontinent, chacun à mesure reprenait sa place pour voir sortir d'autres bôtes, lesquelles étaient encore courues ; et tant qu'il y en avait dans le bois, tout était porté par terre. Cela durait tout le haut du jour, et souvent fort tard, principalement quand il y avait des loups

(car ces animaux sont malicieux), qui ne voulaient sortir qu'à force; et même il y en avait qui se sauvaient du côté défendu des cavaliers, et qui aimaient mieux essuyer leurs coups que de sortir du côté de l'accoure qu'ils avaient éventée.

« Ces deux chasses étaient pleinement royales, car le roi pouvait se dire le maître de tout ce qui se présentait dans l'air et de tout ce qui était sur terre, puisqu'il prenait toutes sortes d'oiseaux et de quadrupèdes qui se rencontraient dans les lieux où il lui plaisait de chasser, tellement qu'il était roi de la terre et de l'air, ce que j'ai bien voulu décrire pour la gloire et pour les plaisirs innocents auxquels il s'adonnait, et pour l'honneur que j'ai reçu de l'accompagner trente ans durant dans toutes ces chasses. »

Tableau du comfort en Europe en 1764. — Veut-on avoir une idée de ce qu'était le comfort dans les classes riches des principaux États de l'Europe au milieu du xvm e siècle, il faut lire le passage suivant de l'écrivain de Forges dans son livre intitulé : les Véritables intérêts de la patrie, publié en 1 764.

« Allez dans les palais des seigneurs italiens, vous verrez que leur cuisine est une glacière à l'heure de midi; que leurs cuisiniers, qui ne leur servent qu'un dîner de trente sous, vont travailler pour le public alin de ne pas oublier leur métier. Vous verrez qu'ils ont des maisons immenses où le marbre, ainsi que la peinture et la sculpture, brillent de toutes parts, et qu'ils n'ont ni un fauteuil commode pour s'asseoir, ni un lit garni comme il doit être, ni des armoires, ni des garde-robes. Vous verrez qu'au lieu de se servir de cheminées lorsque le froid

se fait sentir, ce qui arrive assez souvent, ils font usage de réchauds. Vous verrez qu'ils ont une multitude de valets sans poudre, sans manchettes, et qui vont chercher le supplément à leurs gages chez tout étranger qu'ils mettent à contribution : on ne peut faire une visite en Italie, qu'on ne donne de l'argent aux gens du maître qu'on est allé voir. Vous verrez que leurs équipages paraissent moins des carrosses que des maisons roulantes. Vous verrez que leurs vastes escaliers ne sont jamais éclairés pendant la nuit, et qu'enfin ces seigneurs si fastueux en apparence, ont des habits brodés sans avoir une douzaine de chemises.

Les maisons de campagne n'ont rien de plus commode, même pendant les deux mois que les Italiens ont coutume d'y passer, et où ils mangent alors pour le reste de Tannée. Il faut que toutes lus provisions viennent de la ville; car, outre les fontaines qui coulent en abondance, on ne trouve rien, pas même un fruit qu'on puisse savourer. 11 n'y a ni poulets, ni œufs, ni laitage; on dirait que ceux qui vont visiter ces lieux enchantés, à raison des eaux et des embellissements, doivent être aussi sobres que les magnifiques statues qu'on trouve de toutes parts.

a En Allemagne, la haute noblesse vit magnifiquement, mais elle est seule à vivre ainsi, et je parlerai de la nation en général. On a des lits sans rideaux, chose aussi malpropre qu'indécente, des lits où l'on se perd dans le duvet, et où l'on a des pyramides de plumes pour cou* verlure *. Si nous considérons maintenant la manière

I. I! en est ainsi, surtout en Bavière. Voy. Reiflenberg, Nouv. souv. d'Allemagne, et Fr. Michel et Ed. Fournier, Hist. des hôtelleries , n, p. 120.

de manger, quel sujet de censures! Ici, ce sont des fourchettes à deux pointes, plus propres à percer la langue qu'à porter des mets à la bouche; là, c'est un rôti qu'on fait calciner, et qu'on laisse tremper vingt-quatre heures dans l'eau fraîche avant de le présenter au feu.

« Il n'y a pas plus d'ordre ni plus de raison dans tout le reste. On ne connaît dans les cuisines que l'usage des potages, et dans les appartements que celui des poêles, de sorte que je défie toute personne qui aura les pieds mouillés de pouvoir se sécher. Il serait sans doute plus simple d'avoir au moins une cheminée; mais le peuple allemand est tenace dans ses idées, au point qu'on n'a jamais pu lui persuader que c'était une folie d'employer à chaque serrure autant de fer qu'il en faut pour en construire six, et qu'il était très-dilficile et très-incommode de ne tourner une clef qu'avec les plus grands efforts. Quant à leurs domestiques, ils sont si pesants qu'ils paraissent travailler tout le jour en ne faisant presque rien, de sorie qu'on trouve dans chaque maison des légions de servantes dont on pourrait retrancher les deux tiers.

« Les Hollandais ne connaissent guère mieux les commodités de la vie. N'est-ce pas une singularité vraiment ridicule de les voir cracher dans un vase qu'ils posent sur la tuble, plutôt que de gâter leur parquet; de les voir extrêmement malpropres sur eux-mêmes, au point de porter le même linge trois ou quatre semaines, tandis qu'ils ne cessent de frotter et de laver du matin au soir leurs murailles et leurs escaliers?

« Quant aux Anglais, mal logés, excepté dans leurs maisons de campagne, ils n'ont pas de meilleure cuisine -qu'à la taverne. C'est là qu'ils conduisent souvent un

étranger de leurs amis, et qu'ils lui laissent payer leur écot, à moins que par hasard ils ne le mènent chez eux, où il doit donner largement à tous les valets, qui se mettent en haie pour recevoir leur rétribution sitôt qu'on a diné. Est ce là vivre en seigneurs? Et cette maxime n'estelle pas aussi ridicule que l'usage de courir toute la matinée vêtus comme des courtauds de boutique, pour paraître ensuite le soir en milords? Quand on veut vivre à la manière des grands, tout doit être soutenu, proportionné, et il n'y a point d'instant où l'on ne s'annonce avec décence et dignité. Nous avons vu dans Paris un échantillon du contraste anglais, lorsque nos petits-maîtres, ayant épuisé les modes, et ne sachant plus qui copier, imitèrent messieurs de Londres, et se crurent fort honorablement habillés en portant du coutil. Cette espèce de mascarade, qui confondait le maître avec le valet, n'a heureusement duré que quelques mois, et n'a conséquemment servi qu'à faire connaître davantage les ridicules d'un négligé malpropre et rustique.

« Quant aux autres habitants du Nord, comme de la Suède et de la Russie, il y a des nobles qui ne paraissent vivre en grands seigneurs que parce qu'on ne lève pas la toile qui cache le désordre et la malpropreté de leurs maisons. Ils ont des attelages dont tous les harnais sont usés, des tables couvertes de mets dont on ne peut manger, des multitudes de valets dont la crasse et l'air misérable font horreur, des appartements sans autre siège que des bancs, sans autre lit que de la paille, excepté ceux des maîtres; quelques cheminées sans pelles, sans pincettes, sans chenets, sans écrans; des cuisines qui semblent des cavernes, d'où des tourbillons de fumée s'exhalent continuellement, et où quelques malheureux

tournent la broche, à la manière des paysans, sur des charbons qui épuisent la viande de ses sucs.

« Ce détail serait immense, si Ton voulait énumérer tout ce qui manque dans ces pays pour les rendre propres et commodes. On y trouve des maisons qu'on appelle palais, et où il n'y a pas de lieux secrets; des endroits qu'on nomme villes, et qui valent bien moins que le plus petit village en France; des chaumières qui servent de cabanes, et où Ton ne trouve souvent ni pain, ni eau. On dit l'Espagne encore pire, mais que sera-t-elle donc?

« Un simple gentilhomme, vivant en Fiance dans sa terre, et n'ayant pour revenu que 40,000 livres de rente, jouit beaucoup plus des commodités de la vie qu'un seigneur étranger qui en aura 200,000. Il n'a que cinq ou six domestiques, mais bien lestes et bien vélus; il n'a que dix à douze chambres, mais si bien parées, qu'on y trouve sous la main tout ce qui est nécessaire : lits excellents, chaises, commodes, miroirs, etc. Il n'a qu'un cuisinier, et on ne sert sur sa table que sept à huit plats, mais il n'y en a pas un qu'on ne trouve parfaitement bien apprêté.

« Si l'on passe à la laiterie, le beurre, la crème, les fromages, s'y trouvent en abondance. Si l'on visite la fruiterie, on y voit des fruits magnifiques et de toute espèce. Le buffet est toujours garni de tout ce qui peut flatter le goût et contenter l'appétit. En un mot, une belle maison de campagne est un endroit délicieux, où, soit dans les jardins, soit dans les vergers, soit dans les offices, soit dans les caves, la propreté, l'ordre et l'abondance se font apercevoir et sentir. Et que m'importe de n'avoir pas cinquante chevaux dans mes écuries, pourvu

que j'en trouve deux bons quand j'en ai besoin, et qui me conduisent partout où je voudrai! J'aime bien mieux un simple gentilhomme chez qui je trouve une bonne soupe, une bouteille de bon vin, un bon lit, que tous les seigneurs étrangers, magnifiques en apparence, mais chez qui l'on meurt de soif et de faim. Leur faste ne peut s'appeler qu'une riche pauvreté. »

Exposition de Y industrie. — Voici un passage assez curieux de la relation des deux Arabes sur la Chine, au milieu du ix e siècle.

« Les Chinois sont les plus adroits de toutes les nations du monde, en toutes sortes d'arts, et particulièrement dans la peinture, et ils font de leurs mains des ouvrages d'une si grande perfection, que les autres ne peuvent les imiter. Lorsqu'un ouvrier a fait quelque bel ouvrage, il le porte au palais du prince pour demander la récompense qu'il croit mériter parla finesse de son travail. Le prince lui ordonne de laisser son ouvrage à la porte du palais, où il reste un an. Si personne n'y remarque aucun défaut, Touvriep est récompensé, et il est agrégé dans le corps des artisans; mais si on y trouve le moindre défaut, on le rejette, et il ne reçoit aucune récompense. Il arriva une fois qu'un de leurs ouvriers peignit, sur une étoile de soie, un épi et un oiseau dessus, avec tant de délicatesse, que ceux qui regardaient l'ouvrage en étaient surpris, tant il exprimait bien le naturel. Cet ouvrage demeura longtemps exposé, lorsqu'un jour, un bossu passant devant le palais, le blâma, et aussi ôt il fut introduit auprès du prince ou gouverneur de la ville, qui fit en même temps venir l'ouvrier en sa présence. Alors on demanda au bossu quel défaut il trouvait dans

cet oûvrage. Il dit : « Tout le monde sait qu'un oiseau ne s'abat pas sur un épi sans le faire plier. Cependant Ce peintre a représenté lépi droit sans le coucher, et il a peint l'oiseau comme étant perché dessus. C'est en cela que consiste la faute qu'il a faite. » La remarque fut trouvée conforme à la vérité et le prince ne donna aucune, récompense à l'ouvrier. Ils prétendent par ce moyen et par d'autres semblables, rendre les ouvriers plus habiles, parce qu'ils les engagent ainsi à apporter un soin extrême à la perfection de leurs ouvrages, et à appliquer leur esprit avec plus d'attention à tout ce qui sort de leurs mains »

Enseignement gratuit. — Lampide, parlant de l'empereur Antonin le Pieux, remarque qu'il fonda des pensions pour les jeunes enfants de noble extraction, qu'il faisait étudier à ses dépens et donnait des gages à ses précepteurs.

Le moine de Saint- Gall raconte que deux Écossais étant venus en France, l'un nommé Clémens et l'autre Àlbinus, du temps de Charlemagne, lesquels allaient criant partout science à vendre, ce grand empereur les fit amener par devers soi, sur ce que chacun les tenait pour insensés, et les ayant connus être grandement versés en la connaissance des bonnes lettres, les retint quelques jours en sa cour. Depuis, étant contraint d'aller à la guerre, il laissa Clément en France, entre les mains duquel il mit plusieurs jeunes enfants, les uns des plus nobles maisons, les autres de médiocres familles, et

I. Dépareilles expositions avaient lien en Grere, pour les objets d'art. On en a la preuve par beaucoup d'aneedoies. Voy. Curies, de l'archèol09Uy etc.

quelques-uns de fort bas lieu, pour être instruits, leur donnant une demeure commode, et donna ordre qu'on lui fournît tout ce qui serait nécessaire pour vivre. Et quant à Albinus, il le mena en Italie et lui bailla en garde le monastère de Saûnt-Augustin, auprès de Pavie, pour enseigner en ce lieu-là ceux qui seraient curieux de l'aller voir pour apprendre.

Mont de piété. — De Forges, dans son livre que nous avons déjà cité, publié en 4764, s'exprime ainsi :

« Ne pensera-t-on jamais, à l'exemple de l'immortel Sixte-Quint, à établir dans chaque ville un mont de piété, je dis de piété, pour qu'on ne le confonde pas avec tant de monts d'impiété, où l'on ne prête publiquement sur gages que pour écraser davantage le public, et profiter de son indigence, soit en exigeant un trop gros intérêt, soit en ne donnant pas sur un effet le quart de ce qu'il vaut.

a L'intérêt qu'on retire à Rome se réduit presque à rien, et Ton donne raisonnablement selon la valeur de la chose, et les commis sont obligés de recevoir tout ce qu'on apporte, ne fût-il que de trente sols, en linge et en bardes. On dira qu'en établissant un mont de piété dans une ville telle que Paris, on va fournir aux jeunes gens les moyens de voler leurs pères, de se ruiner plus facilement que jamais, et que cela n'empêchera pas les usures de se perpétuer; mais je dirai aussi à mon tour, qu'on volera moins lorsqu'il s'agira de porter des effets dans un greffe public, que lorsqu'on peut les confier à des scélérats obscurs qu'on ne peut déterrer; que les intérêts n'étant presque rien, en comparaison de ceux qu'exigent les usuriers, ils n'absorberont pas les effets;

qu'on ne sera pas assez insensé d'aller donner, comme c'est l'usage, vingt-quatre sols par louis pour chaque mois, lorsqu'on ne donnera peut-être qu'un sol pour toute l'année; qu'enfin on ne sera point exposé à perdre ses effets, ou forcé à les vendre rapidement, ainsi que cela arrive tous les jours chez les usuriers, qui changent souvent de demeure, qui disparaissent, et qui conséquemment font banqueroute.

« Il n'y a donc point de parité entre les inconvénients d'avoir un mont de piété et ceux de n'en point avoir. Sixte-Quint était sûrement bon politique, et il ne fonda un établisement de cette importance qu'après avoir bien examiné combien il est commode, dans mille occasions critiques, telles que celles d'un voyage, d'une maladie, en un mot de tous les besoins quelconques, de trouver un moyen facile de remédier à de pareils embarras, sans être à charge à personne, et sans vendre à bas prix un effet qu'on a intérêt de conserver ! Bien des officiers ne se ruinent que parce qu'ils n'ont pas cette ressource. II ne faut pas d'ailleurs s'imaginer qu'on fera des établissements sans nul inconvénient. Il n'y a que les petits esprits qui sont arrêtés par cette vue, tels que ceux qui, depuis plus de vingt ans, empêchent les monts de piété. Si ces monts deviennent une occasion qui fasse naître l'envie d'emprunter, ils seront une ressource infaillible pour les pauvres; et c'est par cela même qu'on les décore du nom de piété. La ruine de quelques particuliers ne fut jamais une raison de retarder le bien public. »

Papier-monnaie. — Le voyageur arabe, Ibn-Baluta, qui visita la Chine dans la première partie du xiv e siècle, raconte : « que les Chinois faisaient tous leurs échanges

avec du papier. Ils n'achètent ni ne vendent, dit-il, ni avec des dirhems, ni avec des dinars. Reçoivent-ils une pièce de ces monnaies , ils la fondent immédiatement. Quant au papier-monnaie, chaque pièce ou chaque billet m a à peu près la longueur de la paume de la main, et porte l'empreinte du sceau du roi. Lorsque ces billets sont déchirés ou usés, on les porte dans une maison qui est chez eux ce qu'est Y Hôtel de la monnaie chez nous, et là on les échange pour d'autres délivrés par le roi; c'est Je roi qui recueille tous les bénéfices que produit la circulation de ce papier-monnaie. »

SCIENCES

Anatomie. — Chez les anciens le contact ou même le seul aspect d'un cadavre imprimait une souillure que de nombreuses ablutions et une multitude d'autres pratiques expiatoires pouvaient à peine effacer f . Dans le moyen âge, la dissection d'une créature faite à l'image de Dieu passait pour une impiété digne du dernier supplice. On lit dans Fleury {Histoire ecclésiastique) :

« Le 18 février de l'année 1300, le pape Boniface fit une constitution pour abolir l'usage de mettre en pièces les corps morts des princes ou des autres personnages éminents en dignité, pour les faire bouillir, consumer les

4. On suppléa, pour l'étude, aux squelettes véritables, des squelettes artificiels. On en trouva quelques-uns dans les hypogées égyptiennes, du genre de celles que Galion alla étudier à Alexandrie.

SCIENCES

chairs et transporter les os en pays éloignés, comme Top en avait usé à l'égard de saint Louis. Le pape traite celte coutume de barbarie détestable, qu'il défend abso» lument, sous peine d'excommunication contre ceux qui la pratiqueront, et de privation de sépulture ecclésiastique à l'égard des corps ainsi dépecés. »

Mundinus, professeur de médecine à Bologne, offrit, de 1345 à 1318, le spectacle nouveau de trois cadavres humains, publiquement disséqués; mais ce scandale ne se répéta pas. Mundinus lui-môme, effrayé par l'édit encore récent du pape Boniface VII, ne tira point de ces dissections tout l'avantage qu'elles semblaient lui promettre.

Peu à peu cependant les chefs de l'Église, se relâchant de cette sévérité, permirent, allèrent même jusqu'à favoriser l'étude de cette partie de l'anatomie, dont la connaissance est indispensable aux sculpteurs et presque également aux peintres. Protégés par Jules II et Léon X, Michel-Ange, Raphaël, Léonard de Vinci, dessinèrent d'après nature les muscles que la peau seule recouvre; mais cette étude superficielle, suffisante aux beaux-arts, était d'un faible avantage pour la science.

L'usage de la dissection régulièrement établi dans les universités ne date que du commencement du xvi* siècle. Le docteur Vésale peut ôtre regardé comme le créateur de la science de l'anatomie. Dans sa vie, racontée en latin par Buerhaave, on peut voir comment se donnaient avant lui les leçons; nous traduisons ce passage :

« Le professeur Sylvius commença, selon son usage, par une lecture aux étudiants des livres de Galien qui traitent des fonctions des organes. Arrivé à la moitié du premier, où commencent les détails anatomiques, il dit

que c'étaient là des questions plus difficiles, au-dessus de la portée de simples candidats de médecine , et que les traiter serait peine perdue également pour lui et pour les auditeurs. Là-dessus il fit un saut immense jusqu'au dixième livre, et l'entama d'un seul trait jusqu'au dixième chapitre en partie. Les jours suivants il continua, sautant çà et là tel ou lel chapitre intermédiaire, si bien qu'en cinq ou six jours il eut terminé le livre en entier. Il exposa en même temps les livres de Galien qui traitent des muscles, et ne dit rien autre chose sur l anatomie. Il n'avertit pas même son auditoire que Galien ait traité de la différence qui peut exister pour le même organe chez l'homme et chez les animaux ; de sorte que dans cet enseignement le professeur ne mit pas un mot du sien ; l'ouvrage de Galien fit tous les frais. Pas d'autopsie qui vînt révéler aux étudiants la structure des organes; on apportait à l'amphithéâtre certaines parties du corps de quelque chien , pour servir aux démonstrations anatomiques. Encore même ces dissections sur le chien se faisaient-elles par les chirurgiens s ;uls sous la direction d'un démonstrateur ; le professeur dictait ensuite sa dissertation sur les matières démontrées. Ce cours de dissection marchait vile; en trois jours tout était terminé. Il arriva plusieurs fois à Sylvius, après la leçon faite et l'auditoire écoulé presque entier, de retrouver les plus zélés occupés à disséquer les débris qui avaient servi à la séance. Il avait dit dans une leçon qu'il lui avait été impossible de retrouver les membranes d'une certaine veine; le lendemain, lorsqu'il s'approcha des étudiants après la séance, ceux-ci s'empressèrent de leslui faire voir : il est vrai que parmi eux était le sagace et laborieux Vésale, né à Bruxelles en 1515. Le jeune

SCIENCES

Vésale entraînait ses camarades dans les expéditions les plus hasardeuses pour soustraire des os dans le cimetière des Innocents. Un jour qu'en compagnie d'un étu^ diant aussi audacieux que lui, il était venu fouiller dans les débris des cadavres de Montfaucon, il faillit être la victime d'une bande de chiens féroces, qui fréquentaient cet horrible lieu encore plus assidûment que lui.

« Forcé de quitter Paris à cause de la guerre, il se rendait à pied à Louvain ; Gemma Frisius était son compagnon de voyage. Le hasard les conduit à une place qui servait, comme Montfaucon, à l'exposition des corps des criminels. Vésale aperçoit le corps d'un voleur resté suspendu au gibet; les corbeaux avaient dévoré toute la chair, et les ossements blanchis ne tenaient plus les uns aux autres que par les ligaments desséchés. C'était là une proie bien tentante. Vésale entraine son ami, il grimpe au gibet, détache les os principaux et les emporte à son gîte. Force lui avait été d'abandonner pour le moment la tête et le tronc, qui étaient fixés solidement au gibet par une chaîne de fer. Il sort de la ville à la chute du jour et laisse les portes se fermer derrière lui jusqu'au lendemain matin. Il emploie sa nuit à détacher pièce à pièce ce qu'il avait dû, la veille, abandonner du cadavre ; il enterra son précieux trésor en lieu sûr, et la journée suivante se passe à l'introduire frauduleusement dans sa chambre. Il se fit du tout un squelette, le plus complet qu'il eût encore possédé. Arrivé à Louvain, il s'eo servit pour les cours qu'il professa, et il racontait iavoir apporté de Paris, car il craignait le magistrat de la ville. Au surplus sa crainte dura peu, car ce magistrat, imitant ceux de Paris, se mit bientôt à faire au professeur ses funèbres largesses de criminels exécutés.

a Ce fut en 4535 que Vésale, professeur bien qu'il n'eût encore que vingt aus, fit de sa main une autopsie ; il avait assisté à deux ouvertures de cadavre à Paris, mais en simple spectaieur.

« L'Université de Venise le posséda ensuite. Il assiégeait sans cesse les magistrats, leur demandant d'infliger aux condamnés à mort tel ou tel supplice, de manière que le corps du supplicié pût lui fournir tel ou tel sujet d'études. Il les suppliait de retarder les exécutions jusqu'à la saison favorable pour disséquer. 11 excitait les étudiants à guetter les inhumations et à mettre à sa disposition ce qu'ils pourraient soustraire de corps, leur recommandant de prendre bonne note de tout ce que les professeurs de médecine avaient dû dire sur la maladie des différents malades , afin de pouvoir étudier ensuite avec plus de profit sur les sujets mômes la cause de la mort. Et ces corps qu'on lui apportait, soustraits au gibet ou à la tombe, il les cachait dans sa chambre à coucher môme ; il lui arriva souvent d'en conserver pendant trois et môme jusque pendant quatre semaines de suite.

« Il professa aussi à Pavie, à Bologne et à Pise avec une célébrité prodigieuse. La première édition de sa grande anatomie parut à Bâle, en 1543, avec des planches attribuées dans le temps au Titien : le professeur avait alors vingt-huit ans. Lorsque parut le livre de Corporis humanifabricâ, résultat de longues études anatomiques faites sur l'homme môme, Vésale eut à relever pjus d'une fausse indication de Galien, qui n'avait opéré que sur des singes, presque toujours sur le magot. Or il arriva ce fait plaisant, que la plupart des médecins s'irritèrent, prirent bruyamment parti pour l'autorité antique , et

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prétendirent que c'était le professeur moderne qui se trompait. Charles-Quint l'enleva à l'Italie pour le fixer auprès de sa personne en qualité de premier médecin. Vésale, passant alors par Bâle, gratifia l'école de médecine de cette ville d'un squelette, don alors précieux, conservé depuis avec une vénération religieuse.

« Vésale jouissait de sa gloire et favorisait de tout son crédit l'étude de l'anatomie, autant du moins que cela était possible en Espagne et sous un prince tel que Philippe II, lorsqu'une accusation singulière causa sa ruine. On prétendit qu'ouvrant le cadavre d'un gentilhomme dans le but de découvrir les causes de sa mort, le cœur avait palpité sous le tranchant du scalpel, crime que la mort devait expier. « Chose inouïe, remarque Richerand (qui a écrit l'article Vésale dans la grande biographie), la postérité, comme les contemporains, n'a élevé aucun doute sur la réalité du fait qui donna lieu à cette accusation absurde. Quels témoins en déposèrent? Pour mettre le cœur à découvert, il faut ouvrir la poitrine, couper les cartilages, scier les côtes, enlever le sternum, faire en un mot des incisions longues, profondes et bien capables de ranimer la vie avant que le cœur puisse être ajœrçu par la division du péricarde, son enveloppe. Afin de donner quelque vraisemblance à l'accusation, on peut supposer que l'un des spectateurs, penché et s'appuyant sur le cadavre, aura fait refluer le sang veineux dans les oreillettes; un frémissement obscur, un mouvement ondulatoire en résultant, on aura vu dans cet effet mécanique quelque signe de vie et jeté un cri d'effroi répété par les ennemis de Vésale, trop heureux de cette occasion de lo perdre. »

« Bientôt l'ignorance, l'envie et la mauvaise foi déna-

turèrent le fait en l'exagérant; l'inquisition demanda la mort du coupable, et les prières de Philippe II obtinrent difficilement, dit-on, que la peine fut commuée en un pèlerinage à la Terre-Sainte. Vésale s'achemina donc vers Jérusalem, de compagnie avec un Malatesta, général des troupes de /Venise. Ballotté par des fortunes diverses durant ce périlleux voyage, il fut à son tour jeté par la tempête sur les côtes de l'île de Zante, où il mourut de faim le 15 octobre 1564. »

Science médicale au xvi e siècle. —Voulons-nous nous former une idée de la science médicale à cette même époque, écoutons ce que raconte de l'illustre Paracelse un des plus illustres contemporains de Vésale.

« Pour guérir les plaies, il ne s'en tient pas aux remède^ tirés des plantes ou au remèdes ordinaires, il emploie aussi des médicaments chimiques; mais si cela ne suffit pas, il ne fait aucune difficulté, en certains cas, de se servir de caractères, de paroles, etc. Il dit, à l'égard des plaies, qu'on tire de deux manières le fer d'un dard ou d'une flèche qui est demeuré dans une plaie ; que cela se fait ordinairement ou en l'arrachant et en l'attirant par des médicaments, s'il n'est que pointu et long, ou en le poussant plus avant et tâchant de le faire sortir par la partie opposée, s'il est fait en forme de croc; et il remarque qu'il faut faire la même chose si une balle de mousquet se trouve engagée entre des os. Il ajoute que si l'on ne peut pas venir à bout en se servant d'herbes et de racines, qu'il avoue être le plus souvent inutiles, il faut en ce dernier cas, c'est-à-dire lorsqu'il s'agit de fers crochus ou de balles engagées dans des os, avoir recours à certaines paroles constellées

SCIEiNCES

(verba coiistellata) . Il assure hardiment que par la force de ces paroles on peut, sans se servir d'autre chose que de ses doigts, tirer fort aisément toutes sortes de dards d'une plaie. Mais, ajoute-t-il, l'envie des sophistes a cherché à rendre cet art infâme, en faisant faire des défenses de l'exercer, sous peine d'analhème ou d'être brûlé. Je ne laisse pas de le faire, sachant qu'il n'y a rien que de naturel. »

L'Italie était à cette époque dans sa plus grande gloire, chaque cité fournissait sa pléiade d'artistes, de poètes et de penseurs, mais elle avait de singuliers médecins et chirurgiens : nous en allons juger.

L'excellent Ambroise Paré entre en Piémont à la suite d une armée française chargée de ravitailler Turin. Il est attaché, en qualité de chirurgien, à M. de Montéjan, capitaine général des gens de pied.

« J'étois en ce tems-là, dit-il, avec sa grâce charmante, bien doux de sel, parce que je n'avois encore veu traicter les playes par arquebuses : il est vray que j'avois leu en l'Italien Jean de Vigo, que les playes faictes par bastons à feu participent de vénenosilé, à cause de la poudre, et pour leur curaiion commandent de les cautérizor avec de l'huile de sambuc (sureau) en laquelle soit meslé un peu de thériaque. Et pour ne faillir, paravant qu'user de la dite huile fervente, seachant que telle chose pourroit apporter au malade extrême douleur, je voulus sçavoir, premièrement que d'en appliquer, comme les autres chirurgiens faisoient pour le premier appareil, qui étoit d'appliquer la dite huile la plus bouillante qui leur estoit possible dedans les playes, avec tentes et sétons, dont je prins hardiesse faire comme eux. EnGn mon huile me manqua et je fus contraint d'appliquer en son lieu un

digestif fait de jaune d'œuf, huile rosat et térébenthine. La nuict je ne pus dormir à mon aise, pensant que par faute d'avoir cauterizé, je trouvasse les blessez (où j'avois failly à mettre de la dite huile), morts empoisonnez, qui me fit lever de grand matin pour les visiter. Où r outre mon espérance , trouvay ceux auxquels j'avois mis le médicament digestif sentir peu de douleurs à leurs playes, sans inflammation ni tumeur, ayans assez bien reposé la nuict; les autres où l'on avoit appliqué la dite huile, les trouvoit fébricitants avec grande douleur, tumeur et inflammation aux environs de leurs playes : adonc je me déliberay de ne jamais plus brusler ainsi cruellement les pauvres blessez d'arquebuzades.

« Lorsque nous entrâmes à Thurin, il se trouva un chirurgien qui avoit le bruit par dessus tous de bien médicamenter les arquebuzades, en la grâce duquel je trouvay moyen de m'insinuer, et luy fis la cour près de deux ans et demy, auparavant qu'il me voulut déclarer son remède, qu'il appeloit son baume. Cependant M. le maréchal de Montéjean , qui estoit demeuré lieutenantgénéral du roy en Piédmont, mourut; adonc je remonstray au chirurgien que je m'en voulois m'en retourner à Paris, et le suppliay qu'il me tint promesse de me donner la recette de son baume : ce que volontairement il fit, attendu que je lui quittois le pays. Il m'envoya quérir deux petits chiens, une livre de vers de terre, deux livres d'huile de lys, six onces de térébenthine de Venise et une once d'eau-de-vie ; et en ma présence, il fit bouillir les chiens tout vivants en la dite huile, jusqu'à ce que la chair laissast les os; et après mit les vers qu'il avoit auparavant faict mourir en vin blanc, afin qu'ils jettassent la terre qui est toujours contenue en leurs ventres.

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Estant ainsi vuidés, les fit cuire en la dite huile, jusqu'à ce qu'ils devinssent tout arides et secs ; alors fit passer le tout par une serviette, sans grandement en faire expression : cela fait y adjouta la térébenthine, à la fin l'eau-de-vie; et appela Dieu à témoin que c'estoit son baume , duquel il usoit aux playes faictes par arquebuses et autres qu'on prétendoit suppurer, et me pria de ne divilguer son secret. »

Digne Ambroise ! il était modeste, et ne se doutait pas que son esprit d'observation et de sagacité valait mieux que tout le savoir empirique qu'il recueillait, avec une telle persévérance des illustres médecins de la nation la plus éclairée de l'époque. Je ne citerai que les ingénieux instruments qu'il inventa pour extraire les . balles, et sa recommandation si simples et d'un sens si profond : « Pour bien extraire les balles demeurées dans quelques parties du corps, il faut situer le blessé en telle situation qu'il estoit lorsqu'il fut frappé. »

Les résultats de V huile des chiens, oleum castellorum, étaient à peu près tous sinistrement marqués du signe négatif ; aussi plut-il un jour a à sa majesté le roi Charles IX, à celle de la reine sa mère, à M. le prince de la Roche-sur-Yon, à plusieurs autres princes et grands seigneurs, de demander au consciencieux Ambroise comment il advenoit qu'en ces dernières guerres, la pluspart des gentilshommes et soldats blessez de coups d'arquebuses et autres instruments, mourroient sans y pouvoir aucunement remédier, ou à bien grand peine relevoient de leur maladie , ores que les playes par eux reçues fussent de bien petite apparence, et que les chirurgiens appelez pour leur guérison y employassent tout leur devoir et sçayoir. »

Inoculation et Vaccine. — Dans plusieurs mémoires à l'Académie des Sciences, en 4754, LaCondamine donne l'historique de la découverte de l'inoculation :

« La communication artificielle de la petite- vérole, opération plus généralement connue sous le nom d'inoculation, s'est pratiquée de temps immémorial en Circassie, en Géorgie et dans les pays voisins de la mer Caspienne, ignorée dans la plus grande partie de l'Europe, elle était en usage fort près de nous, dans la province de Galles, en Angleterre. Connue autrefois, et depuis négligée, en Grèce et en Turquie, elle fut rapportée à Constantinople, vers la fin du xvn e siècle, par une femme de Thessalie qui la pratiquait avec un grand succès, mais seulement parmi le peuple. Cet usage est trèsancien, et généralement reçu dans l'île de Céphalonie, tant des Grecs, des catholiques que des schismatiques, sujets les uns et les autres de la république de Venise. Il est commun en Morée et dans Pile de Candie. Si nous sortons de l'Europe, nous le trouverons à Bengale, et depuis si longtemps établi sur la côte et dans l'intérieur de l'Afrique, à Alger, à Tunis, à Tripoli, qu'on ignore son origine, qui vraisemblablement remonte au temps des Arabes. »

La Condamine, s'appuyant sur une tradition de Constantinople, établit que la pratique de l'inoculation pourrait bien être originaire de Bockara, près Samarcande, à l'orient de la mer Caspienne, patrie d'Avicenne, au X e siècle.

« Les médecins arabes, qui les premiers ont observé ce mal, venu d'Éthiopie, pourraient bien avoir été les inventeurs du préservatif. L'inoculation aurait voyagé du lieu de son origine, d'un côté dans les Indes, à Surate, à Bengale, à la Chine, par le canal des Tartares et des Chi-

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nois, qui commence à Bockara; de l'autre à la Mecque, par les pèlerinages des mahométans; et de là dans les parties voisines de la mer Méditerranée, en Afrique et en divers endroits de la Grèce.

« Tous ces faits étaient ensevelis dai s l'oubli, lorsque Emmanuel Timone, médecin grec, membre de l'université de Padoue et d'Oxford, ayant entrepris d'étendre et d'accréditer l'inoculation, en donna une description détaillée dan; une lettre au docteur anglais Woodward, écrite de Constantinople au mois de décembre 4713. Pendant sept à huit ans qu'il avait suivi de près cette opération dans cette capitale, il n'avait été témoin que de deux événements fâcheux dont les causes étaient étrangères à l'inoculation.

« Jacques Pilarini y autre médecin grec, témoin des succès de la nouvelle méthode depuis l'année 1701, avait longtemps refusé de l'approuver. Enfin, subjugué par l'évidence, il fit l'apologie de la petite-vérole artificielle dans un petit ouvrage latin imprimé à Venise en 4 74 5, et muni de l'approbation de l'inquisiteur. La Thessalienne assurait avoir inoculé six 'mille person nés dans la seule année 4743. a De ce nombre, remarque La Condaftninc, furent sans doute la plupart des enfants des négociants anglais, hollandais, français, établis à Constantinople, ou plutôt à Péra, que j'ai vus, en 4732, s'applaudir d'avoir été soumis par leurs parents à celte opération, la pratiquer sur leurs enfants, et les préserver par ce moyen des dangers de la petite-vérole, de ses suites funestes et des cicatrices qu'elle a coutume de laisser. De ce nombre fut encore Antoine Leduc, autre Grec, qui, recevant en 4722 le bonnet de docteur en médecine à Leyde, y soutint publiquement l'inoculation suivant la pratique de Turquie. »

En 1717, lady Wortley Montagu, femme de l'ambassadeur anglais à Constantinople, eut le courage de faire inoculer par sou chirurgien son tils unique 1 , âgé de six ans, et plus tard sa fille, à son retour en Angleterre, où cet exemple fut suivi par plusieurs personnes de distinction. Ce fut à la réquisition du collège des médecins de Londres que l'expérience en fut faite sur six criminels. Cette épreuve, en laquelle la peine de mort fut commuée, leur sauva la vie, qu'ils avaient mérité de perdre. La feue reine d'Angleterre, alors princesse de Galles, ayant tremblé pour les jours de la princesse royale, sa fille aînée, fit inoculer, en 1722, les deux cadettes. Cette opération, qui se fit sous les yeux du docteur Sloane, augmenta beaucoup la célébrité du nouveau préservatif; mais cet exemple, qui partout ailleurs eût irrévocablement fondé l'usage d'une pratique utile au genre humain, en retarda peut-être le progrès dans un pays de factions où la raison, armée de l'évidence, quand elle est adoptée par un parti, perd infailliblement ses droits aux yeux du parti contraire. Tandis que les plus fameux médecins de la Grande-Bretagne, les docteurs Sloane, Fuller, Arbuthnot, Jurin, etc., favorisaient la nouvelle méthode, ou qu'ils écrivaient en sa faveur; que le docteur Shadwel et d'autres la faisaient pratiquer sur leurs enfants, deux médecins peu connus et un apothicaire semblaient chercher à se faire un nom en la proscrivant. Tandis que l'évêque de Salisbury et plusieurs casuistes soumettaient leurs enfants à l'inoculation, d'au-

i . En 1748, Tronchin, inspecteur des médecins d'Amsterdam, eut aussi le courage d'inoculer son fils pour mettre en crédit le procédé sauveur. C'est lui qui, huit ans après, inocula les enfants du duc d'Orléans. Voy. plus bas.

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très théologiens prétendaient qu'elle attirait la colère céleste. Quelques-uns poussèrent l'absurdité jusqu'à citer, pour le prouver, le grand nombre de ceux qu'emportait la petite-vérole naturelle, et l'un d'eux eut le front do prêcher, dans un sermon à Londres, que le diable avait donné lui-même la petite-vérole à Job par ce moyen infernal.

Cependant, outre les expériences de Conslantinople, où, dans une seule année, jusqu'à dix mille personnes avaient passé très-heureusement par cette épreuve, on comptait un grand nombre de sujets inoculés en Angleterre sans accident.

Les premiers succès de l'inoculation furent rendus publics en France par une lettre de M. de La Coste adressée à M. Dodart, premier médecin du roi, et publiée à Paris en 1723.

La petite-vérole artificielle est probablement plus ancienne en Chine qu'ailleurs. Le père D'Entrecolles remarque que si celle coutume fût venue de Circassie ou des environs à la Chine, elle se serait vraisemblablement étendue d'abord dans ses provinces occidentales et les pays voisins de la mer Caspienne, au lieu que c'est à l'extrémité de cet empire, du côté de l'orient, et dans la province de Kiang-nan, sur la mer du Japon, que la méthode de Tchang-teou, c'est-à-dire de semer la petitevérole, est plus anciennement connue. Les Chinois insèrent dans le nez des enfants une mèche de coton imprégnée de la matière des pustules desséchées de la petite-vérole, réduites en poudre. On fit cette épreuve en Angleterre, en 4721, sur une fille condamnée à mort; elle fut plus malade que tous les inoculés par la voie ordinaire, et la pratique chinoise, dont le père D'Entre-

colles rapporte trois recettes différentes, fut jugée dangereuse.

En Grèce, ainsi qu'en Turquie, on introduisait la matière liquide encore toute chaude, tirée quelques moments auparavant des boutons d'une petite-vérole naturelle et bien conditionnée, dans sept ou huit piqûres faites en différentes parties du corps avec plusieurs précautions superstitieuses, accompagnées d'offrandes de cierges, par le moyen desquelles Timone soupçonne que la Grecque inoculalrice se conciliait les prêtres grecs qui lui fournissaient une multitude prodigieuse de sujets à inoculer.

Le même Timone décrit la différente manière d'opérer de deux vieilles Grecques, l'une de Philippopolis, un peu plus simple dans son procédé, l'autre de Thessalonique, qui joignait le charlatanisme à la superstition, mais qui, plus habile que ses compagnes, avait remarqué, comme les Chinois, qu'il était indifférent de se servir, pour inoculer, de la matière prise d'une petite-vérole naturelle ou artificielle. La Motrayc rapporte la manière dont il a vu faire l'opération en Circassie par une vieille femme, à peu près comme à Constantinople. Elle ne faisait que de simples piqûres sur différentes parties du corps avec trois épingles liées ensemble. On portait le patient, comme cela se pratique encore en Barbarie, chez un malade de la petite-vérole naturelle. Cet usage est dangereux, en ce que l'inoculé s'expose à recevoir la maladie par contagion avant que l'insertion ait produit son effet. Mais cette conformité de pratique entre les Circasses et les Barbaresques peut faire présumer que, parmi le grand nombre d'esclaves de Circassie qui composent les milices du Caire sous le nom de mameluks, quelques-uns

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auront porté cetle coutume de leur pays en Êgypte, d'où elle a pu se répandre à Tripoli, à Tunis, à Alger, et dans l'intérieur de l'Afrique.

Dans la province de Galles, on procédait avec beaucoup moins d'appareil : les écoliers se donnaient la petite-vérole les uns aux autres en se piquant avec une aiguille, ou seulement en se frottant le bras ou la main jusqu'au sang sur des boutons d'une petite-vérole qui commençait à sécher. L'acquéreur donnait deux ou trois penny s à celui dont il empruntait la matière, et cet usage n'avait pas d'autre nom dans le pays que Cacheter la petite-vérole.

Tronchin fut, dit-on, le premier à employer les vésicatoires, comme moins douloureux et moins effrayants pour les enfants. Il les appliquait aux jambes par préférence aux bras, dans la vue de procurer au malade alité plus de liberté dans ses mouvements.

« L'essence de l'inoculation, observe La Condamine, consistant uniquement dans le mélange de la matière varioleuse avec le sang de l'inoculé, pourvu que ce mélange s'opère, peu importe que la plaie d'où le sang est tiré soit faite sur une ou sur plusieurs parties du corps : avec une lancette, comme en Angleterre ; avec deux ou trois aiguilles, comme en Grèce ou en Circassie; avec une seule, comme en Italie; en faisant passer dans la peau un fil imbu de la matière (un séton) comme en Barbarie; en frottant sa main, grattée jusqu'au sang, contre celle d'un malade, comme dans la principauté de Galles ; ou enfin en rompant le tissu de l'épiderme avec un emplâtre vésicatoire. Toutes ces routes conduisent au môme but. »

A la suite de cet historique, La Condamine se livre à

des calculs fort ingénieux. « De sept malades de la petitevérole naturelle, il en meurt un; donc de dix fois sept malades, ou de soixante-dix, il en mourra dix. Veut-on savoir, sur un pareil nombre d'hommes en santé qui n'ont pas encore eu cette maladie, combien il en mourra probablement? Voici comme je raisonne. Si tous les soixantedix devaient l'avoir, il en mourrait au moins dix ; mais on a supposé qu'un dixième des hommes faits étaient exempts de ce fléau. Retranchons donc un dixième de soixante-dix, c'est-à-dire sept, il ne restera que soixantetrois sujets exposés au péril, un sur sept y succombera. La septième partie de soixante-trois est neuf ; il en mourra donc neuf, au lieu de dix qui seraient morts si tous les soixante-dix avaient subi l'épreuve. La différence des deux risques n'est donc que d'une soixante-dixième partie.

« Si quelqu'un avait peine à suivre un calcul aussi simple, qu'il se contente de savoir quo le risque de mourir un jour de la petite-vérole, qui paraît dans un si grand éloignement quand on se porte bien, est presque aussi grand que si l'on était déjà frappé de la maladie. En un mot, de soixante-dix malades de la petite-vérole, il en meurt dix; de soixante-dix qui l'attendent, il en mourra probablement neuf.

« Le risque de mourir de la petite-vérole va toujours en croissant depuis le moment de la naissance. 11 est d'un quatorzième pour l'enfant qui vient de naître, d'un huitième pour celui d'un an. Je l'ai supposé d'un septième à l'âge où Ton inocule le plus ordinairement. Plus tard, il est d'un sixième, d'un cinquième, d'un quart, et peutêtre n'y a-t-il pas deux à parier contre un pour la vie de celui qui parvient à l'âge de trente ans sans avoir payé le fatal tribut. »

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A l'époque où écrivait La Condamine, on calculait, d'après le résultat de plus de six mille expériences, que le risque de mourir à la suite de l'inoculation était de un sur le chiffre de trois cent soixante- seize.

Le premier enfant inoculé en France fut un fils de Turgot, alors maître des requêtes, et déjà célèbre par son amour pour le bien public. L'enfant avait quatre ans, on avait le consentement de la mère. Le fait est de Tannée 4754.

Le premier adulte qui se soumit à l'épreuve fut le chevalier de Chatelux, le 44 mai de. la même année.

En 4756, le duc d'Orléans fit inoculer ses deux enfants, le duc de Chartres et Mademoiselle.

Cette môme année, trois des plus belles femmes de l'époque se décidèrent à donner l'exemple à leur sexe. Ce furent la comtesse Walle, la marquise de Villeroy et la comtesse de Forcalquier.

Après que Louis XV fut mort de la petite-vérole, la famille royale, persuadée enfin, par l'évidence des laits les plus authentiques et les plus multipliés, qu'il n'existait qu'un moyen de se mettre en sûreté contre le fléau, raconte le médecin Lassone, prit tout à coup, seule et sans impulsion étrangère, le parti de recourir à l'inoculation. Les médecins consultés n'eurent point à prononcer sur les avantages ou les inconvénients de l'inoculation considérée en elle-même; on ne fit pas là-dessus la moindre question. Leur ministère alors n'eut pour objet que d'examiner si l'état actuel de la santé de Louis XVI, des deux princes et de la princesse, permettait d'inoculer sans danger. (Ces deux princes étaient le comte de Provence et le comte d'Artois , qui plus tard ont régné sous les noms de Louis XVIII et de Charles X. ) Le médecin

Richard fut d'abord choisi par le roi et par les princes pour les inoculer, ainsi que madame la comtesse d'Artois, et Lieutaud, premier médecin, assisté de Lassone, appela encore, de l'aveu et avec la permission du roi, Jauberthou, déjà connu avantageusement dans Paris comme inoculateur.

Laissons parler Lassone :

« La préparation fut commencée le 40 juin et continuée jusqu'au iS du môme mois. (Elle consiste simplement en un régime modéré et sain.)

« Pendant ce temps, M. Richard fit chercher plusieurs sujets atteints d'une petite-vérole naturelle de bonne espèce, et je me joignis à lui pour aller les examiner. Nous choisîmes une petite fille âgée de deux ans, malade à Paris, dans la maison paternelle. Elle nous parut réunir tous les avantages que nous désirions. Au terme où sa maladie était alors, les boutons varioleux devaient être en pleine suppuration le jour où l'on avait résolu d'inoculer. Quoique toutes les apparences nous eussent fait juger cet enfant fort sain, nous pensâmes pourtant qu'il était essentiel de faire par nous-mêmes des informations sur la conduite, sur la vie et sur les mœurs du père et de la mère, dont le talent unique, qui les fait subsister, est de blanchir pour le public le linge à la rivière.

« Les témoignages réunis furent tous sans équivoque et sans variation, à l'avantage de ces honnêtes gens. Nous voulûmes pousser plus loin les précautions. Le magistrat éclairé qui préside avec tant de soin et de zèle à la police générale de Paris, et qui mérite si justement la confiance publique, fut prié par nous d'ordonner que l'on fit les mêmes informations. Cela fut exécuté. Les bons té-

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moignages furent confirmés, et M. de Sartines en fit dresser un procès- verbal authentique que Ton nous remit et que nous conservons.

« La première fois que nous visitâmes la petite malade dont nous avions fait choix pour servir à inoculer la famille royale, elle était renfermée soigneusement sous les rideaux d'un lit, dans une chambre échauffée par un feu que l'on y entretenait pour lessiver beaucoup de linge. Livrés aux anciens préjugés, le père et la mère ne permirent d'abord qu'avec peine de la découvrir pour l'examiner, et ils furent effrayés lorsque, après avoir fait ouvrir la porte et une fenêtre pour rafraîchir l'air de la chambre et le renouveler, nous substituâmes au vin sucré, au bouillon fort et aux œufs, un régime beaucoup plus doux et moins échauffant, dont nous fîmes sentir la nécessité. Le nouveau traitement ayant promptement calmé le malaise et l'agitation, et sensiblement amélioré l'état d'angoisse et de souffrance, on l'observa et suivit avec confiance. On n'hésita pas môme à tenir l'enfant levé une partie du jour; car nous avions annoncé qu'il serait nécessaire de la transporter de Paris à Marly dans un carrosse, en assurant que ce voyage ne l'exposerait à aucun danger.

« Le 17 au soir, la famille royale quitta la Muette et alla s'établir à Marly. Le 18, jour fixé pour l'inoculation, la petite malade, dont les boutons se trouvaient alors en pleine suppuration, fut conduite de grand matin à Marly dans un carrosse, sur les bras de sa mère, accompagnée du père et d'un homme de confiance dont nous étions sûrs et qui les surveillait.

« A huit heures du matin, cette enfant, en aussi bon état que sa situation pouvait le permettre, était avec sa

mère dans le grand salon de Marly, où il se trouva un assez grand nombre de personnes de la cour qui la virent et l'examinèrent librement. Tous les médecins réunis constatèrent le caractère de la maladie, et ce fut le moment où Ton procéda à l'inoculation.

a M. Richard fit lui-même cinq piqûres aux bras du roi, trois à l'un, deux à l'autre. Immédiatement après il fit deux piqûres à chaque bras de madame la comtesse d'Artois. Il en fit ensuite une à chaque bras des deux princes ; et la seconde piqûre leur fut faite en môme temps par M. Jauberthou. Le roi eut donc cinq piqûres (Sa Majesté ordonna et exigea la cinquième); les deux princes et la princesse en eurent quatre, deux à chaque bras.

a Le régime déjà prescrit fut continué sans nul changement jusqu'au 22. C'est le jour où tous les inoculés furent purgés avec leurs médecines ordinaires. Ce même jour, vers le soir, le roi ressentit du froid, du malaise, mal aux reins et un peu de douleur aux aisselles. Le pouls indiqua alors un peu de fièvre. Le 23 les mêmes accidents subsistèrent d'une manière un peu plus marquée, et le mal de tête s'y joignit. Le 24 la fièvre était sensiblement augmentée, ainsi que le malaise et rabattement. Le sommeil de la nuit avait été coupé et interrompu, et ce même jour le roi eut plusieurs fois des nausées, des frémissements et un peu plus de douleur aux aisselles

« Nous avions pensé, dès le commencement et

avant de rien entreprendre, qu'il serait bon de constater que la matière dont nous avions fait choix pour inoculer le roi pouvait réellement communiquer une petite vérole artificielle. Le moyen le plus sûr et le plus direct eût

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été sans doute d'inoculer quelqu'un avec le pus des boutons varioleux du roi. Ce moyen ne nous fut pas permis ; mais à son défaut (que nous avions prévu et soupçonné) M. Richard inocula, en même temps que le roi et les princes, plusieurs personnes qui étaient venues s'établir exprès dans le bourg de Marly. Toutes ont eu une petite vérole bien caractérisée, quoique bénigne. La matière variolique puisée ensuite dans ces nouveaux boutons par M. Richard et par M. Jauberthou, pour inoculer dans Marly d'autres personnes, communiqua pareillement et tout aussi bien une vraie petite vérole, et même trois de ces derniers l'eurent fort abondante, quoique discrète.

« De plus nous avons appris, et nous pouvons le prouver, qu'à notre insu on fit imprégner à Paris plusieurs brins de coton avec le même pus dont on s'était servi pour inoculer le roi, apparemment pour examiner par des preuves directes si cette matière était réellement variolique. Ces brins de coton, ainsi préparés, furent envoyés de Paris à Nancy par un inoculateur qui en fit usage dans cette ville. L'expérience eut tout le succès possible. Les boutons qui survinrent furent reconnus et avoués bien légitimes.

« Nous sommes donc autorisés par la réunion de ces faits authentiques, à affirmer que le roi, les deux princes et madame la comtesse d'Artois ont reçu, par l'inoculation qui leur a été faite, l'impression d'un vrai levain variolique, dont l'action d abord locale^ transmise ensuite à la masse du sang, ayant eu lieu de la manière la plus marquée par tous les symptômes qui caractérisent cette impression, et qui ont été détaillés, a dù par conséquent détruire la disposition et l'aptitude préexistante à éprou-

ver désormais le pouvoir et les effets énergiques d'un pareil levain, quelque légères et bénignes qu'aient été les petites véroles artificielles. C'est une induction bien fondée, puisqu'elle est appuyée sur une multitude infinie de faits réunis et rapprochés, qu'il suffit de rappeler pour répondre victorieusement à toutes les objections qu'une vaine théorie ou la prévention opposent, et pour rassurer sur les craintes qui en dérivent. On continua d'inoculer jusqu'à la découverte de la vaccine, procédé qui a cet avantage sur l'inoculation, qu'il n'est pas moins efficace et qu'il est d'une innocuité complète; les chances de danger sont entièrement nulles.

Il parait prouvé (Nouveau Dictionnaire des origines, etc. 1 ) que Rabaut-Pommier , frère du célèbre constituant Rabaut de Saint-Étienne, eut la première notion de la vaccine avant que les Anglais eussent rien écrit sur ce sujet. Vers l'année 1780, il eut occasion d'observer qu'aux environs de Montpellier la petite vérole, le claveau des moutons et les pustules des vaches étaient regardées comme des maladies identiques, connues sous le nom général de picote. Ayant reconnu que celle des vaches est la plus bénigne de ces affections, et que les bergers, lorsqu'ils la gagnaient par hasard, en trayant ces animaux, passaient dans le pays pour être, par cela seul , préservés de la variole , il pensa que l'inoculation de ce virus serait aussi sûr et moins dangereux que celle de la variole elle-même. Rabaut-Pommier racontait qn'en 1781, il eut occasion de communiquer ses observations à un Anglais du nom de Pugh, en présence de sir James Ireland , de Bristol.

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