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FAUSSAIRES ET AVEUGLÉS

Le sieur de la Martinière 1 , médecin du roi Louis XIV, raconte plusieurs essais infructueux qu’il avait tentés pour obtenir la Pierre philosophale ; on peut dire, il est vrai, qu’il n’avait pas été heureux dans le choix de ses matières :

« Ayant leu dans plusieurs auteurs, que la matière dont se fait la Pierre des philosophes se trouve partout dans les fumiers, et que tous les hommes portent et jettent hors d’eux et la foulent aux pieds est ce qui me fit croire qu’il faloit que ce fut de la

1. Le Chymique inconnu, ou l'ivnposture de la Pierre philosophale, par La Martinière. Paris, chez l’auteur. S. d. (vers 1660), in-1 2, p. 108 et suiv.

matière fécale, ou de l’urine, ou de la morve, ou du crachat, ou de toutes ces quatre choses-là ensemble : ce qui m’obligea de faire ramasser de la matière fécale dans un alembic, pour en tirer l’esprit, que je mis dans un autre vaisseau de verre, que je luttay hermétiquement, et en fis un blanc, que j’essayay en la transmutation des métaux, sans réussir.

» Je fis fort calciner les fèces (dépôts) de la matière fécale de laquelle j’avois en l’esprit; etquoy qu’elles ne changeassent d’autre couleur que de poudre noire, je l’essayay en la transmutation des métaux, qui ne réussit pas.

» Je fais cracher plusieurs personnes dans des pots, à jeun, pendant huit jours; je mets tous ces crachats dans un athanor; je fais faire dessous un feu de proportion, tant que tous ces crachats deviendront en une pierre de vilaine couleur blanchâtre, que je calcinay et en fis l’essay en la transmutation des métaux, qui ne réussit pas.

» Je fis moucher pendant plusieurs jours quantité de personnes à jeun, dans des vaisseaux; en ayant ramassé toute la morve, je la mis dans l’athanor, sous lequel ayant fait un feu de proportion, j’en tiray une pierre d’une couleur jaunâtre, que je mis en poudre, et l’essayay en la transmutation des métaux, à quoy je ne réussis pas.

» Je fis boire de bon vin à jeun à un mélancolique, j’en pris son urine, que je mis circuler dans l’œuf philosophique jusques à la quintessence que je fis séparer ; j'en fis l’essay en la transmutation des mé-

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taux, comme aussy de son sel, en quoy je ne réussis pas..

» Je fis amasser morve, crachats, urine, matière fécale, de chacun une livre, que je fis mélanger ensemble, et mettre dans un alambic, pour en tirer l’essence, laquelle étant toute tirée, j’en fis un sel, que j’essayay en la transmutation des métaux, mais en vain, ne réussissant pas.

» Je retiray les fèces de toutes ces vilenies, qui étoient au fond de l’alambic, je les fis calciner, j’en fis une poudre grisâtre, tirant sur un rouge noir, j’en fis l’essay en la transmutation des métaux : je ne réussis pas. »

Pierre de La Martinière changea ses matériaux, sans avoir plus de succès :

« Ayant fait l’essay des mercures de minéraux en particulier et en général, et des sels pareillement, sans avoir peu réussir en la transmutation des métaux, je fis l’essay des mercures de marcasites ; de toutes pierres, demy minéraux, de toutes herbes, bois, fruits, feuilles et racines, de tous animaux, tant en particulier, comme amalgamez ensemble, sans réussir à la transmutation.

» J’ostay par feu de lampe la teinture d’or à l’or, le fis devenir noir comme charbon. Je donnay la teinture d’or à du plomb, luy ostay la sienne, fis devenir noir de l’estein, je rendis de la mesme couleur l’argent ; je fis changer la couleur noire à l’or, en fis prendre une blanche ; de laquelle couleur je fis aussi venir le fer, luy ayant osté la noirceur, que

je fis prendre au cuivre; auquel luy ayant osté sa rougeur la fis prendre à l’or, que je mis en poudre, que je semay sur les autres métaux que j’avois préparez, prétendant par icelle les autres transmuer en or, mais en vain, ne réussissant pas. »

Il passa ensuite à d’autres divertissements :

« Dans le temps que nous travaillions en la recherche de cette Pierre sans la pouvoir trouver, ajoutet-il, une dame de condition, qui depuis longtemps s’amusoit en cette folie, nous conseilla de mettre l’œuf d’un cocq ou d’une jeune poulette dans un matras de verre, l’enterrer dans un fumier, l’arrouser pendant quarante jours d’eau chaude, et qu’au bout de la quarantaine, il se formeroit un ver dans l’œuf, dans lequel il falloit mettre du mercure commun, qui le nourriroit huit jours; à la fin de laquelle huitaine falloit tirer le matras où étoit l’œuf, le mettre à petit feu, pour en faire une poudre grise impalpable, qui par la continuation du feu deviendroit blanche, laquelle est la poudre de projection... Je fis comme elle m’avoit enseigné, avec l’œuf d’une poulette, faute de celle d’un cocq, le naturel des cocqs d’Allemagne n’étant pas de pondre. De la poudre blanche que je fis, j’en fis l’essay en la transmutation des métaux, qui ne réussit pas. »

Enfin, il arrive à trois espèces de substances plus subtiles et non moins réfractaires, que cette dame essaya:

« La première étoit de la semence humaine, de laquelle, comme étant la plus pure de toutes, luy

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avoit été asseuré que c’étoit de cela que se faisoit la composition de la Pierre philosophale: est ce qui lui avoit fait suborner des femmes par argent, pour faire corrompre leurs maris, afin de ramasser leurs semences: ce qu’elle fit et luy en donnèrent une petite phiole, qu’elle avoit bien bouchée et mise au soleil pendant un an etdemy; mais que l’impatience l’ayant prise, voyant que cette semence ne tournoit ny en pierre, ny en sel, lui fit suborner de rechef ces femmes et ces hommes, qui lui fournirent encore une nouvelle phiole qu’elle mit dans l’œuf philosophique, et en fit une poudre, d’une couleur d’un blanc grisâtre, et palpable, laquelle essaya en la transmutation des métaux, qui ne réussit pas.

» La deuxième, de la cervelle d’homme; elle prit la teste d’un sorcier condamné pour ses maléfices..., en distilla la cervelle; en garda l’esprit dans une phiole bien bouchée: et des fèces d’icelle cervelle, après les avoir bien calcinées plusieurs fois, n’en pouvant faire autre chose qu’une poudre très noire, l’essaya en la transmutation des métaux, à quoy elle ne réussit pas.

» La troisième, les menstrues: qu’il en falloit prendre de celle d’une vierge, et en tirer l’essence, pour la mettre en une phiole au soleil et à la lune, et qu'en un an cette essence se congeleroit en la Pierre philosophale; médit l’avoir fait et que de plus des fèces desdites menstrues, qu’elle en avoit fait une poudre impalpable, de couleur d’un rouge noir, qu’elle avoit essayé en la transmutation des métaux, sans avoir réussi. »

Dans son avant-propos, La Martinière annonce, en style métaphorique, qu’il veut démasquer ce qu’il appelle les fourberies des alchimistes:

« Nonobstant les orages et les tempêtes grondantes, agitées par les bourasques de l’envie, dit-il, je me suis hazardé de cingler à pleines voiles après ces vaisseaux vuides, pour les démonter de leurs canons abusifs, pour faire caller les voiles de leurs méchantes industries, et ôter le gouvernail de leurs mauvais apas, pour empescher leurs corsaireries de plus pouvoir acrocher les vaisseaux qui voguent sur l’Océan de la Simplicité, qu’ils attirent par le signal trompeur, voilé d’une vérité fourbeuse, pour les faire périr par les charmes chymériques qu’ils tirent de la Chymie, nom dérivant du mot grec xo;xoç, qui veut dire suc : qui fait voir que le propre effet du Chymique est d’extraire les sucs et essences des corps physiques, qui sont animaux, végétaux et minéraux ; outre que, par son art, il doit rechercher les secrets de Nature, pour en faire les compositions et remèdes nécessaires pour la santé de l’homme: cause pour laquelle il doit être conservé, au contraire de ces affronteurs, multiplicateurs d’or, qui, comme chenilles et sauterelles pernitieuses, rongent et gâtent les fleurs du repos de la santé du corps et de l’esprit, réduisant les plus riches à la mendicité, lorsque, pretans l’oreille à leurs cajols, ils s’y laissent emporter, et, parla consommant toute leur substance, se ruinent entièrement, et laissent leur famille tellement abaissée que jamais elle ne se relève. »

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Il tourne en ridicule les philosophes hermétiques, « se nommans, dit-il, philosophes par emphase et excellence, mais que, au contraire, on peut avec justice appeller philosophes mal nommez ou fols philosophes , leur recherche n’étant que folie, veu que un jardinier ne plantant que des choux dans une terre, il n’y peut venir des citrouilles, et s’il y sème autant de choux que de citrouilles, il les fera multiplier également en les cultivant bien. Mais, quoyque les choux et les citrouilles soient dans une même terre et cultivez de même, les choux ne se transmueront point en citrouilles et les citrouilles en choux, de même l’on ne peut changer l’or en cuivre et le cuivre en or, la chose étant impossible. Mais me pourront demander nos fols philosophes : « Pouvez-vous nier que de la semence de l’or » ne s’engendre dans la terre aussi bien que celle » des autres métaux, et qu’avec de la semence de » l’or on ne puisse faire de l’or? » Non , leur répondrayje, pour tâcher s’ils peuvent me faire connoître que de tous métaux on en peut faire de l’or par ce raisonnement. »

La Martinière pense qu’Albert le Grand, R. Lulle, saint Thomas d’Aquin, saint Bernard, A. de Villeneuve et autres, quand ils parlent de la Pierre philosophale, n’entendent parler d’autre chose que de Dieu. Puis, il s’étend particulièrement sur A. de Villeneuve, et trouve tout naturel que ce savant médecin ait eu de grandes richesses:

« Vous devez remarquer, continue-t-il, que Rho-

dope, qui fut esclave avec Ésope, par son métier de putin devint si riche, qu’elle en fit bâtir la troisième pyramide d’Égypte, qui est au nombre des sept merveilles du monde ; et Laïs, pareillemeut courtisane, qui gagna tant par son commerce, que nesçachant que faire des biens qu’elle en avoitacquis, s’offrit de faire relever l’enceinte et les murs de la ville deThèbes, qui avoit sept lieues de tour, à condition que l’on mît sur les portes cette inscription : « Philippe a démoli, Laïs a rebâti. » Sans comparaison, Arnaud de Villeneufve, par l’art de la médecine en laquelle il étoit fort sçavant et recherché des plus grands princes de la terre, quoique riche de son patrimoine, a pu avoir gagné des sommes immenses de deniers, aussi bien qu’Erasistrate qui, d’une seule ordonnance pour guérir Antiochus de sa langueur, en receut pour récompense, de Séleucus son père, soixante mille écus... Et le médecin de Louis XI, ayant par mois dix mille écus de gages, pouvoit montrer bien des richesses, sans l’aide de votre philosophale Pierre, qu’il avoit pourtant, en captivant l’esprit du roy, qui, de crainte de mourir, luy faisoit produire de l’or tant qu’il en vouloit. »

Le même auteur explique à sa façon lés grandes richesses de Nicolas Flamel, richesses que la tradition la plus constante attribuait à la possession que ce maître écrivain aurait eue du secret de faire de l’or avec la poudre de projection:

« Flamel ayant été appelé, dit-il, à un inventaire pour écrire ce que l’on vendoit, il s’y trouva un petit

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livre écrit à la main, en partie de caractères hébreux, en partie de certaines marques inconnues, qui fut donné à Flamel pour trois sous. Quelques jours après, Flamel et Pernelle sa femme furent en pèlerinage à Saint-Jacques-de-Galice. Revenant, firent rencontre d’un rabin juifauquel ils s’accostèrent... Flamel montre ce livre au rabin, qui, l’ayant leu, dit à Flamel être les véritables règles pour faire la Pierre philosophale; que s’il luy vouloit vendre, qu’il luy en donnerait ce qu’il en désirerait... » Flamel offrit au rabin de travailler ensemble comme compagnons fidèles. Flamel et sa femme demeurèrent environ huit jours à Orléans pour attendre que le rabin eut fait quelques affaires qu’il avoit. Là, Flamel et Pernelle se mirent au mieux avec les Juifs. « Dans le temps que Flamel, Pernelle et le rabin cherchoient la Pierre philosophale, le roy fit commandement aux Juifs de vider la France sans rien emporter, se confisquant leurs biens... » Ceux-ci laissèrent en dépôt leurs biens à Flamel; et tous ayant péri, les uns assommés à Rouen, les autres noyés au Havre, Flamel se trouva riche de leurs dépouilles. Sa femme et lui, pour n’être point inquiétés, firent courir le bruit qu’ils avoient trouvé la Pierre philosophale.

La Martinière raconte qu’il reçut un jour la visite de deux individus qui prétendaient avoir en leur puissance la poudre de projection; pour le convaincre de la vérité de leur dire, ils lui en apportèrent un paquet, en lui recommandant de la faire fondre dans un creuset avec une pistole.

« Tenant le paquet qu’ils m’avoient donné, ajoutet-il, qui étoit un morceau de papier ployé dans lequel étoit un peu de poudre rouge, la curiosité m’obligea de la faire fondre avec mon or, pour voir ce que cela seroit, sçachant que je ne pourrois perdre que mon charbon et ma peine, l’or ne se diminuant pas par le feu... Pour ce faire, je fis un feu de fonte... et je retire le creuset que je laisse refroidir... Je le renverse, et au fond ayant trouvé un culot d’or qu’ils me dirent de montrer à plusieurs orfèvres, se levant, me dirent adieu jusques à demain... » Le culot de bon or se trouva peser deux pistoles. Mais La Martinière découvrit que la poudre du petit papier était un mélange de vermillon et de poudre d’or; il en fit de semblable et la montra aux deux trompeurs, qui se virent obligés de s’avouer battus et en furent pour leur argent. Comme l’un des deux fripons priait La Martinière de lui rendre au moins l’or qu’ils lui avaient apporté: « Vrayment, monsieur, luy dit l’incrédule, vous avez mauvaise grâce de demander de l'or à celuy à qui vous avez promis de luy en multiplier tant qu’il voudra, par le moyen de ce secret, qu’Alphidius dit être réservé pour les pauvres et raisonnables, que je ne possède pas, mais que bientost je posséderay par vôtre moyen, comme vous me l’avez promis. »

La Martinière nous fait connaître une discussion qu’il eut avec un fervent adepte, au sujet du Grand Œuvre et de la Bénite-Pierre :

« Un extravagant en cette recherche de Pierre,

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contre lequel je soutenois son impossibilité, m’osa dire qu’il y croyoit plus qu’en Jésus-Christ. Luy ayant demandé qu’il eut à m’expliquer quelque chose de sa réalité, me répondit qu’outre sa masse e en elle une certaine quintessence céleste, attirée du ciel par l’Art des philosophes, qui luy donne cette vertu de transmuer tous métaux impurs en un pur. Sur quoy je luy réparty qu’il étoit aveuglé du voile de Satan, de prononcer de telles paroles et de croire à une imposture ridicule, en laquelle il n’y a aucune vérité, veu que des quintessences célestes on ne peut tirer aucune composition, et que de ces quintessences on n’en peut tirer que des contemplations, des merveilles de nôtre Créateur, et que la quintessence que les hommes tirent du ciel est la bénédiction de Dieu par les bonnes œuvres et prières que l’on luy fait. »

Le même auteur rapporte une aventure arrivée en l’an 1652, à un nommé Floriot, barbier du feu duc d’Orléans, lequel tenait sa boutique à Paris au carrefour Saint-Germain- l’Auxerrois, proche le port de l’École. « Ce barbier, qui, dit-il, avoit en horreur la chymie et se railloit des pauvres philosophes soufleurs, se moquant de la Pierre philosophale, faisoit le poil, il y a quatre ou cinq ans, à trois de ces philosophes, dont l’un se nommoit Mercié, l’autre Dumesnil et aussi de Bussy, l’autre de Clermont, qui se faisoit aussi appeler Dédain et Maridor... qui se résolurent de luy faire croire malgré luy, pour luy avoir le poil d’une autre façon qu’il ne l’avoit des autres. Pour cet effet, un jour, Dumesnil,

fesant faire sa barbe, montre en particulier, à Floriot, un pet-t lingot d’or, qu’il dit avoir fait avec du vif-argent.... »'Floriotle fait vérifier par plusieurs orfèvres: c’étoit bien de l’or; et il le vendit dix pistoles. « Dumesnil, faisant le joyeux, luy tient ce discours: » Si vous me voulez croire, vous quitterez vôtre » boutique et viendrez avec nous dans une loge que » nous voulons louer pour vivre comme frères, pour » en peu de temps rouller le carrosse... » 11 y consent et quitte son logis sans le consentement de sa femme. Il met son bien en communauté avec ses amis, et « fut conclud qu’il exerceroit la barberie envers eux, afin que leur secret fust plus caché... » Un beau jour, pendant son absence, ils partirent, emportant tout ce qu’il y avoit de bon dans le logis.

Un autre de ces philosophes en piperie vint voir La Martinière et lui demanda s’il n’avoit point de livre sur le Grand Œuvre. Ce dernier répondit que non. Alors l’autre reprit « qu’il s’en étonnoit, étant l’attache de tous les bons esprits. M’en fait, continue La Martinière, quantités d’éloges, mais énigmatiques, du Cachet de Mercure, de l’Aigle volant, du Noir qui est plus noir que le noir, de la Tête du corbeau, du Cerf fugitif, du Lyon vert, du Crapau enflé, et autres beaux discours. » Finalement, le quidam propose au docteur de lui apprendre ce secret gratis, si toutefois il veut fournir le charbon et les alambics. « Sur cette réponse, reprend La Martinière, je me mis à rire et luy dis : « Je m’étonne

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fort de ce que vous n’avez pas le moyen d’acheter ce qu’il faut, sans avoir recours à moy, et comme par vôtre riche secret, que vous dites posséder, vous n’estes pas mieux monté que sur vos jambes ! » L’autre répliqua que c’était par prudence, pour ôter tout soupçon. La Martinière lui dit alors «. qu’il avoit raison, y ayant à craindre que le roy ne le contraignît de souldoyer son armée, ou le retenir captif, pour, par son secret, changer de ses minières le fer en or. Voyant que je n’étois pas son homme et que je me mocquois de luy, il prit congé de moy et ne l’ay pas veu depuis. »

La Martinière, un autre jour, alla voir un gentilhomme qui le reçut, tenant à la main un livret « caractérisé, en divers endroits de notes de musique, plein chant, figures astronomiques, points, mots barbares, chiffres, lettres hébraïques, grecques, chaldéennes, syriaques, samaritaines, sauvages, marques de mathématiques et médecine, et autres. Je demanday à ce gentilhomme quel livre c’étoit; il me dit que c’étoit un livre qu’il ne pouvoit assez lire et qu’il tenoit plus cher que sa vie, puisque par luy il apprenoit cette tout admirable composition, avec laquelle on transmue tout ce que l’on touche en or et argent, ce qu’il alloit faire. J’eus peur, dans ce moment, que comme la femme de Loth, qui fut transmuée en statue de sel, que ce gentilhomme ne me transmuasten statue d’or ou d’argent, pour me mettre en parade au dessus de la porte de son cabinet, et là y estre exposé à la rigueur de l’air, comme Mé-

lisse, femme de Périander... » Pendant ce temps, un vieil officier réformé souffloit le feu du fourneau : « Je me donne au diable, dit-il , si notre mercure n’est congellé, fixé, et tourné en la plus belle Lune qu’il soit possible de voir ! » Alors le gentilhomme montre un lingot d’or transmué, et « l'officier réformé, quoy qu’il eut plus d’inquiétude pour ranger les charbons autour du creuset, qui étoit au feu, et souffler sous un fourneau, que quatre marmitons de la cuisine du roy d’Yvetot de larder à triples rangs un rossignol qui vient de naître, tire de sa poche plusieurs petits lingots de couleur blanche : « Celuy- » la, dit-il, est du mercure pur, fixé en Lune ; cetau- » tre là est du Vénus transmué en Lune, et celuy-là » du Saturne calciné et purifié de ses excrémens, » rendu ainsi en parfaite couleur de Lune. » La Martinière se moqua de leur sottise et leur refusa tout argent.

Suivant un autre récit de La Martinière, un certain Vénitien, nommé Cornaro, fut jeté en prison comme faux monnoyeur; il en sortit par la protection d’un duc qui espérait apprendre par lui le secret de faire de l’or. Cornaro vit qu’il avait affaire à un homme facile à duper; il risqua quarante pistoles qu’il mit en poudre et la mélangea avec une certaine terre, dont il fit quatre parts qu’il porta chez quatre épiciers différents, leur disant que c’était de la terre de Cunam, très-utile aux chimiques; il en fixa le prix à vingt sous la livre. Le lendemain, il en envoie chercher par un des gens du duc, et, l’ayant

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mise dans un creuset avec dix pistoles, il en retire dix-sept. Ayant ains complètement trompé le duc, il lui demanda vingt mille écus pour faire d’un seul coup une grande multiplication ; quand il les eut entre les mains, il se garda bien de les fondre, et partit, en les emportant, le plus vite qu’il put.

Un certain Dubois, fils d’un barbier de village et filleul d’un médecin de campagne, reçut quelque éducation à Paris et s’y fit capucin. Étant un jour retourné dans son pays, il fut bien surpris de voir que son parrain le médecin faisait de la monnaie avec un amalgame d’or, d’argent et de cuivre et que son père le barbier se chargeait de mettre en circulation cette fausse monnaie. Les deux compagnons prétendaient se servir, pour la fabriquer, de la véritable poudre de projection. Le capucin, qui avait la plus grande envie de jeter le froc aux orties, leur vola cette poudre, avec tout l’argent qu’ils avaient fabriqué et leurs habits, dont il se couvrit pour se rendre à Genève. Là, il changea de religion, et revint à Paris avec son secret, mais le cardinal de Richelieu, après avoir été témoin de quelques essais qui avaient réussi, le fit arrêter et pendre comme faux monnayeur devant l’église de Saint-Paul.

» Un maître chirurgien de Paris me montra, au mois de septembre de l’année 1669, dit encore La Martinière, un livre qu’il composoit, enseignant les règles pour parvenir à la parfaite connaissance de la Pierre philosophale, qu’il nomme Médecine universelle. Ayant leu les discours de ce livre bien écrit,

mais galimatialisé, sans rimes ny raisons, plus digne d’estre jetté à l’eau, pour estre porté par une nymphe aquatique en l’Océan, pour servir de torchecul à Neptune, crainte qu’il ne gâte sa chaire percée, que d’estre leu : ayant demandé l’explication de ce qu’il enseignoit à l’autheur, il me fit réponse qu’il fallolt avoir l’esprit bien relevé pour l’entendre, qu’il ne pouvoit pas me l’expliquer. »

IJn alchimiste fameux, mais méchant grammairien, nommé Zachaire, qui était allé successivement à Bordeaux, à Toulouse, à Cahors, où il s’occupait de philosophie hermétique au lieu d’étudier les lois, raconte 1 qu’il dépensa ainsi beaucoup à souffler; mais son zèle pour la science l’empêchait de s'apercevoir qu’il y perdait son temps et son argent; il ramassa huit cents écus et se dirigea sur Paris.

« Je partis, dit-il, de ma maison, le lendemain de Noël, et arrivis à Paris trois jours après les Rois, où je fus un moys durant presque incogneu de tous. Mais, après que je eu commencé à fréquenter les artisans, comme orfèvres, fondeurs, vitriers, faiseurs de fourneaux et divers autres, je m’acoustay tellement de plusieurs, qu’il ne fust pas un moys passé que je n’eusse la cognoissance à plus de cent opérateurs. Les uns travailloyent aux tainctures des métaux par projection, les autres par cimentations, les autres par dissolutions, les autres par conjonction de l’essence, comme ils disoient, de Lémery, les autres

1. Opuscule très excellent de la vraye philosophie naturelle des métaux, par D. Zachaire. Lyon, Pierre Pugaud, 1612, in-12.

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par longues décoctions; les autres travailloyent à l’extraction des mercures des métaux, les autres à la fixation d’iceux; de sorte qu’il ne passoit jour, mesmement les testes et dimenches, que ne nous assemblissions ou au logis de quelqu’un (et fort souvent au mien), ou à Nostre-Dame la grande, qui est l’église la plus fréquentée de Paris, pour parlementer des besoignes qui s’estoient passées aux jours précédents. Lesunsdisoyent : « Si nous avions le moyen » pour y recommencer, nous ferions quelque chose » de bon; » les autres : « Si nostre vaisseau eust » tenu, nous étions dedans; » les autres : « Si nous » eussions eu nostre vaisseau de cuivre b:en rond et « bien fermé, nous aurions fixé le mercure avec la » Lune, » tellement qu'il n’y en avcit pas un qui feist. rien de bon et qui ne fust accompaigné d’excuse, combien que pour cela je ne me hastasse guères à leur présenter argent, sachant desja et cognoissant très bien les grandes dépenses que j’avoye faict auparavant à crédit et sur l’assurance d’autruy. » Zachairese lia pourtant avec un Grec, qui, mêlant du cinabre à l’argent, produisit un lingot d’argent plus gros, opération qui fit du bruit à Paris et coûta, en définitive, plus de trente écus à Zachaire. Il paya encore pour un gentilhomme étranger, qui finit par le leurrer d’un faux secret. Le roi de Navarre, Henri II, appela Zachaire près de lui et fut mécontent de ses^ opérations. Zachaire revint à Paris, et y étudia les écrits des anciens alchimistes. De retour à Toulouse, il convertit du mercure en or, le jour de Pâques 13i>0.

Passé à l’étranger, il laissa vendre ses biens pour payer ses créanciers, devint amoureux d’une jeune fille de Lausanne, et se fit assassiner.

Un auteur anonyme, qui avait certainement lu les opérations du Grand Œuvre dans un ouvrage sérieux, les décrit comme il suit dans un ouvrage bouffon 1 :

« Mes chers enfants, commencez à bien préparer votre mercure : l’ouvrage sera à moitié fait. Je ne disconviens pas que vous n’ayez beaucoup de difficultés à surmonter pour parvenir à cette opération, qui, sans doute, est le plus difficile de notre ouvrage philosophique... En suivant scrupuleusement les routes de la Nature, vous rencontrerez les mêmes obstacles qu’elle rencontre dans le cours de ses opérations, et vous les surmonterez comme elle les surmonte. Post laborem scientiam... Prenez du mercure crud, faites-le cuire selon l’art, c’est-à-dire fixez ce qu’il a de volatile, et volatilisez ce qu’il a de fixe; rendez liquide ce qui est sec, et sec ce qui est liquide; alors vous aurez en votre pouvoir le vrai mercure philosophique. Mais surtout ne travaillez point précipitamment : hâtez-vous lentement, il faut le temps à toute chose... Soyez souvent spectateur oisif, et ne vous occupez dans ces moments d’inaction, qu’à considérer la complaisance que la Nature a pour l’art, et à admirer son assujettissement à la volonté des enfants de la science.

» Quant au régime du feu, ayez soin de propor-

1. Le Grand Œuvre dévoilé en faveur des personnes qui ont grand besoin d’argent , par Celui qui Va fait. Paris, 1789, in-12.

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tionner la chaleur à la résistance du mercure... Et lorsque le degré du feu vous sera connu, travaillez hardiment. Toutefois, pour plus grande sûreté, qui vous empêche de placer un thermomètre dans votre laboratoire? Quiconque prend toutes les précautions possibles est assuré de ne jamais faillir.

» Des trois règnes laissez l’animal et le végétal au vulgaire ignorant, et ne vous attachez qu’au minéral. Entre tant de minéraux que produit la Nature, il en est un, unique, dans lequel est enfermé le grand secret. N’hésitez pas à lui percer les flancs et à chercher dans le plus profond de ses entrailles cette fontaine cachée qui recèle une eau qui est notre véritable mercure philosophique. Cette eau est le bain des éléments, et c’est en elle qu’ils sont unis et mixtionnés par la Nature, et déterminés au genre minéral.

» Vous connoîtrez cette eau mystérieuse par ses qualités : elle n’est ni chaude, ni froide, ni sèche, ni humide. Oui, mes chers émules, elle renferme en elle ces quatre qualités contraires : elle échauffe sans brûler, refroidit sans glacer, humecte sans mouiller, et sèche sans altérer. Enfin cette eau est l’eau de la mer philosophique sur laquelle les enfants de la lumière voguent sans craindre aucun danger, et où les profanes ne mettent jamais le pied sans faire naufrage : digne châtiment de leur témérité. »

Le même auteur, après avoir raconté symboliquement, dans un songe, tontes les opérations du Grand Œuvre, songe où il voyait le gazon sur lequel il dormait se changer en or, continue ainsi :

« Je recueillis soigneusement cette précieuse poudre (poudre de projection) dont j’emplis mes poches; je moissonnai aussi le gazon transmué en or et le mis dans mon chapeau qui en fut presque plein... et pris le chemin de mon logis... Chemin faisant, je fis rencontre de quatre paysans, qui, me voyant porter mon chapeau avec peine, aussi pesoit-il extrêmement, s’approchèrent de moi pour voir ce qu’il pouvoit y avoir de si lourd... L’ayant vu, ils crièrent : « Au secours! au voleur! voilà un sorcier. » L’un d’eux renversa le chapeau. Ma moisson ainsi renversée me mit dans une furieuse colère... Je donnai un soufflet à celui qui avoit fait tomber mon chapeau. Ma main, encore imprégnée de cette merveilleuse poudre que j’avois recueillie avec soin, eut la vertu de transformer, en un instant, le corps du pauvre manant en un or véritable; aussi, resta- t-il comme un terme... Je restai seul avec mon homme d’or. J’approchai de lui, je l’examinai; je lui rompis même le petit doigt, ce qui acheva de me convaincre de sa métamorphose et de la propriété de ma poudre... » Tout le village accourait contre le sorcier. L’auteur se sert encore de sa poudre, pour se défendre. Ceux qui en furent atteints devinrent hommes d’or, de paysans qu’ils étaient auparavant. L’auteur emploie ainsi toute sa poudre, mais il parvient à mettre les paysans en fuite; il est rencontré ensuite par quatre voleurs qui le dépouillent entièrement de ses vêtements et le maltraitent. Par cette dernière partie du songe, l’auteur fait allusion évidemment à la misère qui attend toujours les philosophes hermétiques.

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Borel, dans ses Antiquités gauloises i, exprime en assez mauvais langage une opinion fort sensée .

» L 'alchcmie, ou art, ou piperie, ou une poursuite de Nature, que l’on doyve nommer, est, à la vérité, une imposture excellente et garentie de toute punition; la vanité de laquelle se manifeste, en ce qu’elle promet choses qui combattent contre la Nature, ou qu’elle ne sçauroit accomplir ny atteindre, jaçoit que art aucune ne puisse surmonter la Nature, ains seulement l’imiter, voire la suivre de bien loin, et que la force et vertu de Nature soit de beaucoup plus grande efficacité que celle de l’art. Mais

Des bons esprits suspecte est l’Alchimie,

Et ses suppôts plaire ne peuvent mie :

Par tant d’abus les hommes entretient,

Qu’elle et ses faits en ruine devient.

En essayant de transmuer les formes et espèces des choses et forger une certaine benoiste Pierre philosophale qu’ils appellent, par l’attouchement de laquelle toutes choses soient soudainement converties en or ou en argent, selon le souhait de Midas, et si s’efforcent de tirer du ciel haut et inaccessible une certaine quinte essence, par laquelle se font forts les alchemistes de donner non-seulement des richesses excédantes celles de Crésus, mais, plus est, de remettre l’homme en sa florissante jeunesse et entière santé, déchassant de luy la vieillesse, et presque le rendre immortel. »

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