‹ Curiosités des traditions, des moeurs et des légendesChapitre 2 sur 68 · AUX TRADITIONS PAÏENNES · texte numérisé non relu

AUX TRADITIONS PAÏENNES

Les premiers chrétiens, bien loin d'avoir pu se dégager complètement des traditions païennes, ainsi qu'on se lé figure généralement, cherchèrent, au contraire, à s y rattacher le plus possible, dans le but d*y puiser, en faveur de leur religion naissante, des arguments propres k faire impression sur la multitude. Nous avons parlé ailleurs ^ des interpolations insérées dans les oracles sibyllins par les fidèles qui, croyant fermement aux paroles de la prophéiesse antique, regardaient comme nécessaire de lut faire prédire Favénement du Christ. Adoptés sans réserve par les Pères de TEglise, et, entre autres, par saint Augustin, qui leur a consacré un chapitre de la Cité de Dieu ', ces oracles, ainsi falsifiés, jouirent, on le sait,

* Curiosités uttëraires, ch. des Supposittons d'auteurs^*^. 191. s Ce chapitre est intitulé : de Sibylla Erythrœa quœ inter alias sibyllas cognoscHur de Christo evidentia tnulta ceeinisse, L. xviii, cli. SS,

(J une immense autorité dans FE^Iise, jusqu'au moment où la critique moderne \int en faire justice.

Ce n'est pas la seule fois que les chrétiens firent proclamer par les dieux du paganisme eux-mêmes la ruine de l'antique religion de Grèce et de Rome. Citons, entre autres, une curieuse légende rapportée par saint Jérôme, qui la donne au lecteur comme un fait dont Texactitude ne saurait être révoquée en doute.

Saint Antoine , traversant le désert , pour aller visiter Termite saint Paul, renccmtra d'abord un hippocenlaure. a Nous ne savons, <3it le Père de l'Eglise, si le diable aura pris cette forme pour effrayer le saint, ou si le désert, fécond en animaux diformes, produit de pareils monstres. » Plus loin, le saint vit venir à lui une espèce d'homme au nez crochu, au front charité de cornes, aux pieds de chèvre, et engagea avec lui la conversation : ((Je suis mon el, dit ie monstre, et ruii de ces babitaiiis du désert que la geutiitté abusée admire sous le nom de faunes, de satyres .et d'incabes. Mes eom{Hignons m'ont chargé d'un message. Nous te supplions de prier pour nous notre commun Seigneur, que nous savons être venu jadis pour le saint du m-nde; car le brait de sa venue s'est répandu par toute la terre. » Le saint alors se mita pleurer, en se réjouissant du trieniphe du Ciirist et de la mort de Satan. « Malheur à toi, Alexandi'icl s'écria-t-il, malheur à toi, qui méprises le vrai Dieu pour honorer de telles créatures! Malheur à loi, car voici les bétcs qui glorifient le Christ. » Saint Jérôme, pensant avec raison que son récit pourrait paraître suspect à quelques incrédules, se hâte d ajouter: ((Si quelqu'un venait à douter de cette histoire, qu'il se rappelle ce qui arriva sous le roi Constantin, et ce dont le monde

entier pourrait rendre témoignage. On amena alors à Alexandrie un homme de cette espèce; et ce fut un grand spectacle pour le peuple. Quand il fut mort, de peur que son cadavre ne fût décomposé par la chaleur, on le couvrit de sel, et on Texpédia à Anlioche, pour le foire voir à l'empereur V »

Ainsi donc, voilà un Père de TEglise, Fun des plus illustres et des plus éclairés , proclamant formellement Texistence en chair et en os des divinités du paganisme. Pour lui, comme pour les autres chrétiens, les dieux étaient des êtres surnaturels, qui avaient existé réellement, et tenaient leur puissance du démon. Les textes suivants suffiront à démontrer ce fait curieux et peu connu.

« Le diable, raconte Sulpice Sévère , apparaissait à saint Marlin> tantôt sous la forme de Jupiter, tantôt sous celle de Vénus et de Minerve, le plus souvent sous celle de Mercure.... » a Mercure, au dire du saint, montrait contre lui le plus d'adiarnement.. Quant à Jupiter, c*était une brute et un être slupidc '. »

Glotilde, travaiRant à la conversion de Ciovis, lui disait, pour démontrer Tinférioritc ((e > dieux qu'il adorait : « Mars et Mercure, qu*ont-iIs ja nais pu faire, eux qui possédaient plutôt un art magique qu'une puissance divine? » A cela Clovis répondait : « Il est évident que votre Dieu ne peut rien. Bien plus, il est prouvé qu'il n est pas même de la race des dieux ^. » On voit que les deux interlocuteurs étaient à peu près de la même force.

i Vif a sancti Paiili eremitœ. Opéra, Vérone, 1733, in-fol., t. ii, col. 67. s Heroinam maxime patiebatur iiife$tau. JoTeiii brutuin atqae hebetem esse dicebat. Opéra, i655, in-8, p. 469 et 547. s Grégoire de Tours, l. xii, cb. 29.

Au douzième siècle , c'élait encore Jupiler qui tourmeotait les moines dans leurs visions. Guibert de Nogent rapporte qu'un prieur de Tabbayede Flavigny ayant été atteint d'uue maladie mortelle, le diable se présenta devant lui, tenant un livre à la main, et lui dit : « Prends ce livre , et lis-le ; Jupiter te renvoie. » Et comme le moine témoignait une horreur ex.trême en entendant prononcer ce nom exécrable, le diable ajouta, etc. ^ »— On trouve encore ce singulier passage dans la Philippide de Guillaume le Breton : Des prisonniers, s*étant échappés après avoir massacré leurs gardes, furent repris le lendemain; puis, (( élevés, la tète en Tair, au haut d'un gibet, dit le poète, ils furent justement offerts en sacriûce à Jupiter '. »

Quant aux miracles rapportés par les païens, on pense bien que des hommes qui croyaient aux faunes et aux satyres, à Jupiter, à Mercure, à Vénus, etc., et qui racontaient eux-mêmes d'étranges merveilles, n'avaient pas le droit de récuser le témoignage des générations qui les avaient précédés. Ils les admettaient donc, en se réservant toutefois la faculté de les attribuer au diable. Le chapitre de la Cité de Dieu, intitulé : Ce qu'il faut croire des mélamor phases qui paraissent arriver aux hommes par Cartifice du démon^ expose d*une manière fort nette et fort précise ce point de la doctrine des chrétiens.

Saint Augustin , après avoir consacré deux chapitres aux métamorphoses de Diomède et de ses compagnons

1 De yua iua^ 1. i, ch. 90. Nous parlerons aillears da rôle qu'an dixième siècle Diane jouait encore dans les assemblées nocturnes des sorciers.

2 Chant V, tollecUon Gnizot, t. m, p. Ifto.

CROYATVCES DES CHRETIENS. 5

en oiseaux, des compagnons d'Ulysse en bêtes, des Arcades en loups, s'exprime ainsi :

a Si noas disons qu'il ne faut point ajouter foi à ces sortes de choses, nous ne manquerons pas même aujourd'hui de gens qui assureront en avoir appris ou éprouvé de semblables. Gomme nous étions en Italie, nous apprîmes que certaines hôtelières, se livrant à ces artifices , se vantaient de donner aux voyageurs, quand elles le pouvaient ou quand elles le voulaient, un certain fromage qui les changeait sur-le-champ en bêtes de somme qu'elles employaient à porter ce dont elles avaient besoin; après quoi elles leur rendaient leur première forme. On disait que néanmoins en cet état les malheureux conservaient toujours la raison, comme Apulée dans son Âne éPor^ prétend à tort ou à raison ravoir éprouvé lui-même, lorsqu'ayant pris du poison, il fut métamorphosé en âne.

a Cependant ces choses sont ou fausses ou tellement Tares, qu'on a raison de ne pas y ajouter foi. Il faut pourtant croire fennement que, comme Dieu est toutpuissant, il peut faire tout ce qu'il veut, soit pour récompenser, soit pour punir ; et que les démons, qui sont des anges, mais devenus mauvais par leurs crimes, ne peuvent rien que ce que leur permet celui dont les jugements sont quelquefois secrets, mais jamais injustes. Il est donc constant que, quand ils font de semblables choses, ils ne créent pas de nouvelles natures, mais changent celles que le vrai Dieu a créées, et les font paraître autres qu'elles ne sont. Ainsi, non-seulement je ne crois pas que l«s démons puissent aucunement changer l'âme d'un homme en celle d'une bête, mais je crois qu'ils ne peuvent pas jncme faire subir un pareil changement à son corps.

Ce qu'ils font donc, à mon avis, c*est d'assoupir les sens d'un homme, d'un assoupissemeni bien plus profond que celui du sommeil ; et cependant, comme son imagination, par le sommeil ou la rêverie^ vagabonde çà et là , et, quoique incorporelle , est susceptible de mille impressions rapides, je crois qu'ils endorment ou étouffent les sens de l'homme, et aux yeux des autres lui foiit revêtir un corps, je ne sais par quelle manière. Ils peuvent même faire que celui dont ils se jouent de la sorte se croie tel qu'il paraît; comme si, par exemple, il lui semUait, en dormant, qu'il e^t uncbe- Yal, et qu1l porte quelque charge sur son dos. Si ces charges sont de vrais corps, ce sont les démons qui les portent, afin de surprendre les hommes par cette illasion, et leur faire croire que la béte qu'ils voient est aussi réelle que la charge qu'elle porte. Un ceriain Prestantius racontait que son père, ayant par hiisard mangé de ce fromage dont nous avons parlé plus haut, demeura endormi sur son lit , sans qu'on le pûl éveiller ; que, quelques jours après, il sortit de son assoupissement comme d'un profond sommeil, et raconta qu'il lui avait semblé être devenu cheval, et avoir porté des vivres à l'armée avec d'autres chevaux ; ce qui se trouva vrai , bien qu'il prit tout cela pour un songe. Un autre rapportait qu'une nuit, avant de s'endormir» îl avait vo venir à lui un phihisophe platonicien de 8a connaissance, qui lui avait expliqué certains sentiments de Platon, qu'il ne lui avait pas voulu découvrir auparavant. Comme on demandait à ce philosophe pourquoi il avait accordé à cet homme, dans sa maison, ce qa'îl lui avait refusé chez soi : Je ne X^i pas fait, dil-il, mai» j'ai songé que je l'avais fait. Et ainsi, l'un vit %u

TeiHam« par le moyen d*une image fanUstiqae, ce qae lanire avait révë.

« Au reste, ce& choses nous ont été transmises par des personnes dignes de foi, et que nous aurions peme à démeeûr. Si donc, ce que Ton rapporte des Arcades el des compagnons d*Ulysse est vrai, je pense que cela s'est fait comme je viens de le dire. Pour les oiseaux de Dioiaède, on dit que la race en subsiste encore ; je pense q«e ses compagnons ne subirent pas cette mé^ tamorphose, mais que les oiseaux furent mis en leur place, eomme la biche au lieu dlphigéoie. Il était facile aux d«*iB4iBS, avec la permission de Dieu, d'opérer de semblaliles prestiges Mais comme Ipbigéaie fut vue vivante après le sacrifice, on en conclut que la biche lui avait été substituée; tandis que les compagnons de Diomède n^aysuH point été retrouvés depuis, parce que les raaavait» anges les exterminèrent par Tordre de Dieu^ on a cru qu'ils épient devenus ces oiseaux, que les démons supposèrent pour enx. On prétend que ces oiseaux arrosent d'eau le temple de Diomède, caress* nt les Grecs etperséciiti'nt h*s étrangers; mais c^cst encore là un stratagème des démons auxquels il importe de Oaiire croire qoe Diomède est devenu Dieu, afin de tromper les stm« pies, et de les en^^agcr à rendre les honneurs divins i des hommes moits qui n^ont pas même vécu en bom« mes^. »

a Les miracles opérés par les dieux des gentils, et que certifie rhistoire, dit a Heurs le même Père; je veux parler de ces miracles dus évidemment à leur force et à leur puissance, tels que celui des pénates d*Éuée se transpor-

i L. xviii, cb. tS, trad. franc., 4818, in-8, t. m, p. 205 et saivj

tant d*un Hea à un autre, de Tarquîn faisant couper un caillou avec un rasoir, de la matrone traînant un vais-

^ seau portant l'image de la bonne déesse, eic ces

miracles, dis-je, ne peuvent être, ni pour la valeur, ni pour la grandeur, comparés avec les miracles faits en fateur du peuple de Dieu. Âplus forte raison ne peut-OD établir aucun rapport entre ces derniers miracles et ceux produits chez les païens par des œuvres que les lois défendent et punissent, c*est-à-dire, les miracles magiques et théurgiques^. »

Si telles étaient les croyances d'hommes comme saint Jérôme et saint Augustin, quelles devaient donc être celles de la foule des chrétiens! Du reste, il faut reconnaître qu'ils étaient fort logiques, et que leur doctrine, loin d'être contraire aux enseignements du christianisme, s'expliquait facilement au moyen des livres saints. En effet, tout bon chrétien devant croire aveuglément aux merveilles que rapporte la Bible, doit croire nécessairement aux miracles opérés par les magiciens de Pharaon '; à révocation de Samuel par la sorcière d'Ëndor, etc. ^, toutes choses que les commentateurs expliquent par rintervention du démon. Saint Augustin le sentait fort bien lorsqu'il s'exprime ainsi à propos d'une lampe merveilleuse placée dans un temple de Vénus.

« Ajoutons à cette lampe, la multitude des miracles de la magie, opérés soit par les hommes, soit par les démons eux-mêmes. Si nous voulons les nier, nous ne saurions

1 De Civitate M, 1. x, ch. 46.

s Moïse ayant, par Tordre de Dien, changé en sang tontes les eaui de l'Égyple, VExode ajoote : Feceruntqne similiter malefici /Ëgyptiornnr incantationibus suis. (Ch. 8, v. 22.)

3 Hoii, I. I, rh. 38.

k faire sans mettre ea doute la vérité des saintes l^criiures auxquelles nous croyons. » ... Il dit encore plus loin:

« SI les œuvres des magiciens que notre Écriture appelle empoisonneurs et enchanteurs, ont pu pousser les (iémoos à tant de choses, quel pouvoir Dieu n*a-t-il pas de faire des choses incroyables aux yeux des infidèles, loais faciles à sa puissance ^. )> .

\yec de pareilles doctrines, on voit que chez les chrélieos rien ue s'opposait à ce que Ton admît comme réelles les fables de la mythologie antique. On y crut donc, nonseulement pendant les premiers siècles de TEglise, mais presque Jusqu'aux temps modernes. Le récit suivant d'un chroniqueur célèbre du quinzième siècle va nous montrer quelles étaient encore de son temps les croyances populaires sur ce sujet.

Un vaillant chevalier, messirc Pierre de fiéarn, fds bâtard du comte Gaston Phébus de Foix, ayant, dans les l)ois de BiscayCi attaqué et tué un ours d*une grandeur prodigieuse, fut quitté le lendemain même par sa femme, ^u> se retira auprès du roi de Castille, dont elle était pa- |'(inte. Celte retraite fut attribuée au désir d'éviter les 'nalheurs que, d'après une tradition, la mort de Tanimal semblait lui présager. — a Et veut-on dire, disait Técuyer (lu chevalier à Froissart lui-même, que le père de la dame avoit chassé une fois cet ours, et que, en chassant, une voix lui dit, et si ne vit rien : « Tu me chasses, et » sineie vueil nul dommage, mais tu mourras de maie ^ mort.)) Donc la dame ot remembrance de ce, quand elle >''ttVours, parce qu'elle avoit ouï dire à son père^ et lui

^^CkUate Dei,\. xxi, ch. 6.

sootînt voireroentt eomment le roi Dam Prêtre- Tavott fait déceler ei s:ins cause ; et pour ce se pâma-t-ellc ; si jamais^ pour celle cause n'aimera son mari. El tient et maiulient q^ne encore fui meschiera (il souffrir») du corps derani qu'ail maire (meure). Or vousai-je conté de mes^ire Pierre de Berne, dit Técuyer, selon ce que vous m'en avez demandé, et c'est chose toute véritable, car ainsi en esi et ainsi en avient, et que vous en semble? » £t je, qui tout pensif étois pour la grande merveille, répondis et dis: a Je le crois bien, ce peut bien être. Nous trouvons en i'Ëseripture qu^ancienncment les dieux et les déesses à leur plaisance muoient les hommes en bétes et en oiseaux, et aussi bien fa isolent les femmes. Aussi peut être que cet ours avoit été un chevalier cliassant es forêts de Biscaye en son temps. Si courrouça ou dieu ou déesse à lui, pour> quoi il fut mué en forme d*ours, et faisoit là sa pénitence, si comme Actéon fut mué en cerf. » — « Actéon ! répondit réeuy^T; doux maître, or m*en contez le conte^ et je vous en prie. » — « YQ^^^niiera, dis-je, etc. ^. »

Page 1