‹ Curiosités dramatiques et littérairesChapitre 1 sur 29 · Curiosités dramatiques et littéraires · texte numérisé non relu

Curiosités dramatiques et littéraires

Un fait digne de remarque , c'est que tous les talents en pleine maturité , tous les hommes d'avenir qui sont aujourd'hui à la tête de la littérature, sortent, pour la plupart, de cette grande anarchie qui a réveillé l'ardeur littéraire en attaquant avec vigueur les vieilles théories et les systèmes surannés. Du sein de cette époque de doute et de convulsions, de témérités et d'extravagances, a surgi cette glorieuse pléiade qui a abandonné les querelles d'école pour les travaux sérieux, et livre chaque jour à notre admiration des études qui attestent la fertilité du champ qu'elle a ouvert. Ce fut un concert d'efforts et une série de succès qui ne laissèrent plus aucun doute sur la valeur littéraire des hommes qui avaient combattu pour rajeunir la vérité à l'aide de théories nouvelles, et donner une plus grande extension aux études de la connaissance humaine.

Parmi le groupe des jeunes talents qui ont profité de la transformation qui s'est opérée, se trouve M. Hippolyte Lucas , esprit fécond d'idées, sagace, laborieux, nourri de bonnes et fortes études, se rattachant d'une manière indirecte et par des sentiers détournés au parti vainqueur qui est parvenu à innover dans toutes les branches de la pensée. De tout temps, et c'est lk un des plus beaux fleurons

(*) Nous avons été engagés à emprunter à la Galerie des gens de lettres ait dix-neuvième siècle cette notice biographique sur M. Hippolyte Lucas par la raison que plusieurs écrivains portent le même nom et le même prénom que l'auteur. (Les éditeurs.)

de sa couronne, H. Bippolyte Lucas esi resté étranger aux coteries, aux rivalités de partis et aux passions ambitieuses. Fidèle a sa muse, en ces temps de transactions mercantiles, il s'est arrêté sur la pente fatale où quelques esprits émiuents se sont laissés entraîner. Mais ce qui constitue à nos yeux un mérite rare, ce qui est incontestablement un des principaux titres de M. Lucas a l'estime de tous, c'est l'impartialité, ou du moins le bon goùldout il a toujours fait preuve dans ses fonctions critiques. Il a compris qu'on pouvait signaler les défectuosités d'une œuvre sans prendre un ton arrogant et des allures dédaigneuses. Poète distingué et littérateur infatigable, l'élude continuelle à laquelle il se livre a développé en lui une disposition au respect pour le travail. On jugera d'ailleurs des mérites de l'homme et de l'écrivain par les faits que nous allons exposer. Quand nous aurons fourni des preuves , nous serons plus hardi à conclure sur les qualités éminentes qu'il possède.

Lucas ( Hij.polytc-Julien-Joseph ) est né le 20 décembre 1807, à Rennes, capitale de l'ancienne Bretagne, cette antique province qui a fourni à la France tant d'écrivains et de poètes distingués, au nombre desquels se trouvent Chateaubriand , Lamennais , Evariste Boulay-Paty, lîrizeux, Edouard Turquety, Emile Souvestrc, Paul Féval, et quelques autres.

Hippolyte Lucas est issu d'une des familles les plus honorables de Bennes. Son père, avoué à la Cour d'appel, jouissait d'une considération qu'il s'était acquise par un zèle bien entendu et par une sévère probité. Pendant sa longue carrière, il sut toujours conserver sa réputation intacte et se rendre digne de l'estime de ses concitoyens. Hippolyte Lucas n'entra pas seul dans la vie ; il avait un frère jumeau, qui est mort quelques jours après sa naissance. C'est à ce frère qu'il adressa, lors de ses débuts poétiques, cette pièce de vers:

0 mon frère, évitant la destinée humaine , Pourquoi , dans mon berceau , m'avex-vous laissé seul? Pourquoi ebangeates-vous , après une semaine , \ otre maillot contre un linceul?

L'enfance d'Hippolyte Lucas fut joyeuse et insouciante, jusqu'au jour où il entra au collège de Ueunes. Là il lit des éludes convenables et obtint plusieurs prix, entre autres de français et de grec. A sa sortie du collège, il commença ses études de droit, et vint à Paris,

en 1826, pour les terminer. Avant ce voyage, les instincts poétiques d'Hipnolyte Lucas s'étaient déjà révélés , et l'étroite amitié qui l'unissait à Emile Souvestre. Edouard Turquety et Evariste Boulay- Paty, jeunes poètes bretons comme lui, n'avait fait que développer d'une manière plus intense ses goûts littéraires. Sou séjour dans la capitale décida de son avenir. 11 fréquenta les théâtres, se lia avec quelques journalistes, et ce qui n'était encore chez lui qu'à l'état de vague aspiration devint une passion véritable. Combien il était loin de se douter, à cette époque, en faisant queue à la porte des théâtres avec une constance héroïque, qu'un jour il obtiendrait de brillants succès sur ces mêmes théâtres, et qu'il y aurait ses libres entrées eu sa double qualité d'auteur et de critique !

Après avoir passé ses examens , Hippolyte Lucas retourna à Rennes. Il se fit recevoir avocat; mais la poésie était née dans son cœur, et, au lieu de s'occuper des dossiers qui lui étaient confiés, il prit sa lyre et exhala les plaintes touchantes que lui arrachait le séjour monotone de la province. Il n'avait qu'un désir , revoir Paris; et, pour atteindre son but, il imagina de se faire recevoir docteur en droit. Sa famille y consentit, et, en 1829, Hippolyte Lucas revint à Paris, où il continua de fréquenter assidûment tous les théâtres. Le futur docteur suivait exactement les mêmes cours que par le passé le futur avocat. C'était une passion irrésistible. Autant il avait d'aversion pour le barreau, autant il se sentait attiré vers le théâtre par une vocation précoce et sûre. Le besoin d'écrire le dominait enfin , et, profitant de sa parenté avec M. Dubois , rédacteur en chef du Globe , qui était alors dans toute sa splendeur, Hippolyte Lucas débuta dans la presse par des traductions de la Revue d'Edimbourg. Ce travail était peu attrayant , et , pour y faire diversion, le jeune poète composa un drame en vers , en collaboration avec son ami Boulay-Paty. Ce drame, tiré du Corsaire de lord Byron, fut présenté à l'Odéon et refusé ; mais Harel, directeur de ce théâtre, reconnut le mérite littéraire de la pièce en accordant aux deux jeunes auteurs leurs entrées à l'Odéon.

Sur ces entrefaites, la révolution de juillet éclata. Le Globe devint l'organe du saint-simonisme, et Hippolyte Lucas retourna à Reunes, où il vécut dans la solitude, évoquant ses souvenirs de jeunesse, le soir, sur les promenades désertes de la ville endormie. Sa pensée flottait incertaine entre un passé jusque alors stérile et un avenir incertain. La poésie, maîtresse souveraine de son âme, s'épanchait à flots dans des plaintes que lui arrachaient les souvenirs d'un amour perdu, de ses belles et naïves illusions envolées. Dans une dôli-

Page 1