VI
cieuse pièce de vers intitulée la Sœur grise, le poète cherche à se fortifier contre lui-uiéme , et il s'écrie :
Ma soeur! ma sœur! il est une âme Qui souffre et ne peut se guérir Que troubla l'amour d'une femme, Qu'un long regret fera mourir !
Il est une raison qui doute,
(lui cherche à comprendre et se perd ;
In voyageur, las de sa route ,
De l'ombre du néant couvert.
Toute cette pièce contristée parle d'un être mystique et voilé , d'une compagne de la jeunesse du poète. C'est l'hymne d'une âme désolée qui chante son bonheur perdu, qui évoque avec une sombre joie le fantôme de ses espérances mortes :
Sous les tilleuls de ces allées , Où les enfants , dans les beaux jours , Courent par joyeuses volées.
Ensemble on nous voyait toujours.
Toujours l'amitié la plus tendre
A nos jeux mêlait sa douceur;
Nos cœurs savaient si bien s'entendre.
Qu'on nous crut long-temps frère et sœur.
Ce fut pour notre auteur une époque de poésie pure, cette saison de la vie des poètes que Pétrarque a si bien décrite au début de ses sonnets :
Voi ch' ascoltate in rime spnrse il suono
Di quei sospiri ond' io nudriva il core
In sul mio primo giovenile errore
Quand' era' in parte altr' nom da quel ch' i" sono *
Après avoir exhalé ses regrets et ses plaintes, au gré de sa fan -
*) « Vous qui dans mes vers semblez entendre le son de mes soupir* , de ces soupirs dont je nourrissais mon cœur, lorsque, dans l'àgc tendre des premières erreurs, j'étais bien différent de ce que je suis aujourd'hui... »
t;iisie, pendant ce temps de giovenile errore, dans l'immense solitude de sa vie de province, M. Hippolyte Lucas abandonna les longues rêveries pour de laborieuses études, et songea à prendre une part active au mouvement littéraire. C'est dans ce but qu'il coopéra efficacement à la fondation de la Revue de Bretagne , une des publications de province qui a le plus puissamment contribué à l'émancipation intellectuelle. Ce fut dans la Revue de Bretagne que M. Hippolyte Lucas commença à révéler son talent et à populariser son nom. Il travailla avec ardeur a la décentralisation départementale danscette Revue, et, à côté d'articles d'un grave intérêt sur les mœurs de la Basse-Bretagne, et de portraits historiques tracés par un élégant pinceau, il publia de gracieuses esquisses de mœurs, de rapides analyses de sentiment, où l'art du style relève une fine et spirituelle observation du monde, où, par un mélange habile, la poésie d'expression s'allie toujours à la précision de la pensée. « Aussi, a dit M. Toussenel , à qui nous empruntons ces lignes , ces esquisses furent-elles reproduites par un assez grand nombre de journaux. » Eu 1834, après la mort de sou père, M. Hippolyte Lucas revint à Paris, Paris le sujet de ses pius ardentes aspirations. Il y débuta immédiatement par la publication d'un petit volume intitulé : le Cœur et le Monde, où l'on retrouve quelques unes des nouvelles publiées par la Revue de Bretagne, des contes charmants, des récits d'un ton ferme et brillant, légèrement assombri par des nuam-.es que le romantisme a versées sur notre littérature, et, outre les deux petits poèmes dont nous avons déjà parlé, plusieurs pièces de poésies remarquables par leur harmonie. « La pensée n'est jamais bien forte, disait un critique du Messager, et il règne par tous ces vers une certaine monotonie de sentiments doux et purs; mais l'oreille est toujours délicieusement satisfaite. On serait tenté d'appliquer à M. Hippolyte Lucas ce vers d'Ovide :
Quidquid tentabam dicere versus erat ,
tant chez lui le nombre est toujours riche et la mesure facile. »
Parmi les nouvelles de ce recueil qui obtinrent un immense succès, nous citerons l'Echelle de soie, cette vive peinture du désenchantement d'un poète qui, après avoir concentré toutes les forces aimantes de son àme dans le culte d'une femme, a qui sa riche et puissante imagination a prêté toutes les perfections de la divinité , se voit tout à coup abandonné pour un homme dont tout le mérite consiste à savoir faire un nœud de cravate. Le Clou, autre nouve.le
originale, fut reproduite par tous les journaux, par tous les almanachs, et traduite en plusieurs langues. Chose assez remarquable, elle est même revenue à l'auteur sous la forme de ces publications que Ton nomme canards. Un jour, M. Hippolyte Lucas entendit crier dans la rue, comme un fait criminel récemment arrivé, le conte fantastique sorti de son imagination. M. Louis Perrot, qui était dernièrement attaché à la direction des Heaux Arts, disait de cette nouvelle, dans le Rénovateur : « C'est un petit drame de vingt pages sur une donnée neuve et presque fantastique, et où l'intérêt du fond est relevé par des détails vrais et pittoresques. »
Dès son arrivée à Paris, le jeune fondateur de la Revue de Bretagne avait vu s'ouvrir ipour lui les colonnes hospitalières de plusieurs journaux avec lesquels il avait eu des relations du fond de sa vieille Armorique, notamment celles du Cabinet de Lecture, du Voleur et de la Revue du Théâtre. Plus tard, il entra au Bon Sens, alors sous la direction de M. Cauehois-Lemaire, homme plein de bienveillance pour les jeunes gens. Hippolyte Lucas ne tarda pas à se lier avec les jeunes rédacteurs de ce journal, et particulièrement avec Louis Blanc, qui, au bout de quelque temps , prit la direction politique du Bon Sens. Quoique bien jeune encore à cette époque, l'auteur de Yllisloire de dix ans s'était déjà révélé par un esprit mûr et viril, par un style ferme et brillant. Cette liaison des deux jeunes écrivains est aujourd'hui de la bonne et solide amitié.
Peu après son entrée au Bon-Sens, une partie de la critique dramatique fut mise à la disposition de M. Hippolyte Lucas, et le feuilleton lui échut bientôt tout entier par suite du départ de sou collaborateur.
Eu 1836, M. Hippolyte Lucas publia, sous le titre de Caractères et portraits de Femmes, un nouvel ouvrage, à propos duquel M. Félix Pyat appela l'auteur « le Labruyère des femmes. »
Voici, entre autres critiques, ce qu'a dit de ce livre M. Edouard Monnais, actuellement membre de la commission de surveillance près de l'Opéra :
« Depuis la Satire des Femmes de Boileau jusqu'au Mérite des Femmes de Lcgouvé, que de livres hostiles ou flatteurs le beau sexe n'a-t-il pas inspirés? Et qui sait si le nombre des pamphlets ne remporte pas encore sur celui des panégyriques? Sans calomnier les femmes, on peut dire qu'elles ont fait beaucoup d'ingrats : leurs boutés de tout genre n'ont été souvent payées que par des coups de plumes affilées en poignard. Dans une certaine dusse d'écrivains, c'est même un style obligé que celui du dénigrement et de l'amer--
tume, en échange d'une prodigalité vraie ou fausse de faveurs. Nous sommes également las des diatribes et des madrigaux, des dandys et des céladons. Par bonheur, l'ouvrage de M. Hippolyte Lucas prouve qu'il n'est ni l'un ni l'autre : son encrier ne déborde ni de fiel ni d'essence de rose. Il se pose en observateur, et publie les éludes qu'il a faites, sans système arrêté d'avance, notant le bien comme le mal , ouvrant un compte en partie double aux imperfections de la nature et aux torts de la société.
» Quand nous disons que M. Hippolyte Lucas n'a pas de système, nous nous trompons peut-être. Eu quelques lignes de préface, il jette les bases d'une opinion générale sur ce que les femmes ont été en France depuis le XVIe siècle jusqu'à nos jours. Coquetterie, galanterie, passions, tels sont, suivant lui, les trois caractères dont elles ont progressivement subi l'empreinte : coquetterie, du temps de Mme de Sévigné, de Ninon et de Célimène; galanterie, du temps de Mmes du Deffand, Duchâtelet, d'Epinay ; passions, du temps de Mmes Cottin, de Staël et de plusieurs autres, qui toutes n'ont pas cessé encore soit d'écrire, soit d'aimer. Le jeune auteur indique ses idées plutôt qu'il ne les développe ; on voit qu'il n'y tient pas plus qu'un esprit juste ne doit tenir à des idées absolues. Il est certain qu'en admettant sa division des trois nuances séculaires (et nous la croyons fort contestable), ces nuances se marièrent et se confondirent toujours, de telle sorte qu'aucune ne demeura étrangère a l'une des trois époques désignées. Que la passion, si l'on veut, soit l'apanage de notre siècle, s'ensuit-il qu'il ne sache que par tradition ce que c'est que coquetterie et galanterie? S'ensuit-il qu'il soit réduit à en demander des nouvelles aux deux siècles précédents, et à s'en rapporter sur ce point historique à l'autorité de leurs doctrines et de leurs souvenirs? »
Quoi qu'il en soit des théories, AL Hippolyte. Lucas a exploré des sentiments jusqu'ici négligés. Il a promené son scalpel sur les fibres les plus cachées du cœur des femmes ; il a esquissé leurs traits et leurs formes; il a peint leurs mœurs et leurs caractères, leurs habitudes et leurs passions, avec cet esprit fin et observateur qu'il possède, avec cette touche spirituelle et légère qui le caractérise. Et ce n'était pas une tâche facile que de pénétrer dans ce labyrinthe inextricable qu'on appelle le cœur d'une femme. Il y a de ces mouvements imperceptibles, de ces mobiles secrets, de ces mystères enfouis dans les replis les plus cachés, qui rendaient l'entreprise difficile. M. Hippolyte Lucas a-t-ii réussi? a-t-il échoué? Nous croyons que l'affirmative serait aussi téméraire que la négative. Ce
qu'il y a de certain, c'est que M. Lucas a montré une supériorité psychologique incontestable sur la plupart des romanciers contempoporains. Il a parfaitement réussi, par exemple, dans la peinture d'un amour de jeune fille. Hcrminie d'Annor représente très bien la passion jeune, irréfléchie, enthousiaste, entraînée par de vagues aspirations et retenue en même temps par une lourde crainte de l'avenir.
Bien que l'amour d'une jeune fille ne soit pas toujours le plus profond et le plus durable, c'est à coup sûr le plus poétique des amours. Plus tard, après les premières illusions évanouies, la femme hésite davantage, elle lutte plus long-temps, elle résisle avec une persévérance plus obstinée; mais aussi, quand les forces lui manquent, elle cède avec plus de foi et d'entraînement, parcequ'elle cède avec connaissance de cause, et qu'elle se croit sûre de son choix. Dans la première heure d'orgueil blessé, la femme qui a déjà subi l'abandon a beau se promettre de demeurer désormais insensible, vain serment! Après quelque temps d'isolement, elle reni outre un cœur qui paraît vraiment épris, et elle commence a trouver injuste d'envelopper tous les hommes dans le mépris que l'un d'eux a mérité. La jeune fille, au contraire, encore inexpérimentée, ne connaissant des mystères du cœur que ce qu'elle a pressenti, heureuse et fière de l'admiration qu'elle inspire, ne soupçonnant pas l'amertume qui se cache au fond de la coupe aux bords emmiellés, abandonne avec joie son cœur au premier qui le lui demande , se livre tout entière au bonheur d'aimer, pareeque, dans sa peusée , aimer, ce doit être quelque chose de la félicité du ciel. Avec quelle confiance adorable ne se jette— t— elle pas dans les premiers bras ouverts pour la recevoir! Pourquoi, disait M. Chaudesaigues , si prématurément enlevé aux lettres dans toute la force de la jeunesse et du talent ; pourquoi se défierait-elle de celui qui lui parle un si doux langage," dont les regards sont si tendres, dont les bras l'enferment avec tant d'ivresse? Comment soupçonnerait-elle, dans son innocence, que ces paroles peuvent être un mensonge, ces regards un piège, ces caresses une perfidie? Où l'auraitelle appris? Non, à ses yeux, celui qu'elle aime est un être à part, créé exprès pour elle, et envoyé par Dieu sur la terre; c'est à la fois le plus beau, le plus tendre et le plus courageux des hommes. Elle trouve en lui, quel qu'il soit, la réalisation de tous ses rêves, car c'est lui qui, le premier, lui a révélé tous les trésors d'une mutuelle sympathie.
Dès ce moment s'ouvre un double avenir, lumineux ou sombre ,
devant les pas de la jeune fille. Si celui qu'elle aime est un homme égoïste et débauché, qui la pousse lâchement dans l'abîme, elle aura le sort de la femme dont nous avons parlé; si, au contraire , celui qu'elle aime est aussi jeune , aussi enthousiaste, aussi chaste qu'elle, un bonheur sans mélange sera son partage, et son premier amour sera le plus beau, le plus plein, et peut-être le dernier. Quoique celte seconde supposition soit par malheur la moins fréquemment réalisée, c'est le thème qu'a choisi M. Hippolyte Lucas, comme étant à la fois plus nouveau et plus poétique.
Madame de Limery , chef-d'œuvre de narration et de dialogue , est bien la femme oublieuse comme il y en a beaucoup dans le monde, et pour qui être loin des yeux c'est être loin du cœur ; Amicie offre le touchant symbole de l'abnégaliou conjugale; Edwige d'Eristal est un drame en vers coupé en heures au lieu de l'être en actes, et toutes les autres esquisses de M. Hippolyte Lucas sont des types vrais , mêlés d'héroïsme et d'amour, de galanterie et de dévotion , de jalousie et de vengeance, d'ingénuité et de candeur, de passion et de dévoûmeut. Toutes ces femmes expriment l'amour avec ses tourments , son trouble, son ivresse, ses combats , sa défaite, ses joies et ses désenchantements. Il était impossible de tracer des portraits avec une touche plus délicate, et de mettre plus de finesse d'aperçus, de tact et d'esprit, dans l'appréciation des caractères de cet être aimable et perfide qu'on appelle la femme. Ce qu'on pourrait reprocher à M. Hippolyte Lucas , c'est de ne pas être entré plus avant dans le cœur humain, de ne pas l'avoir sondé plus profondément ou soumis à une analyse plus rigoureuse. Nous conseillons aussi à l'auteur de revêtir ces excellentes idées d'un vêtement plus riche et plus conforme à leur valeur, afin d'éviter qu'on ne soit choqué par le contraste de certaines tirades à côté de pages fort purement écrites.
A l'époque de l'apparition des Caractères et portraits de femmes, M. Hippolyte Lucas écrivait dans l'Artiste , le Charivari , le Bon Sens et le Siècle. 11 fut également chargé, pendant l'absence de M. Rolle, le spirituel critique , du feuilleton du National. Souvent il rendait compte des mêmes pièces dans ces quatre journaux, avec une heureuse variété d'expressions ; mais le jugement qu'il portait était partout identique.
Lorsque le propriétaire du Bon Sens voulut changer l'opinion de ce journal, M. Hippolyte Lucas le quitta avec toute la rédaction. Dès ce moment, il tenta quelques excursions dans le domaine du roman, et, en 1838, il fit paraître l'Inconstance , œuvre honnête et
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consciencieuse , où il a développé une idée éminemment philosophie que et vraie en Bignalanl bu blâme celte mystérieuse inconstance des vœux humains, qui déplace a chaque instant l'horizon ei les perspectives de la vie. C'est une poétique protestation contre la mobilité de l'esprit et du cœur qui ayite si douloureusement noire époque. Mais bien que ce soit une satire énergique de la société contemporaine, M. Hippolyte Lucas n'a pas outrepassé la mesure du bon goût; et c'est la, disons-le hautement , une des qualités distinctives, éminenles, de son talent, que cette modération dont il ne s'est jamais écarté dans ses écrits. Cette dignité, trop peu observée et rarement appréciée à sa juste valeur en ces jours de débauche littéraire, émane d'une àme loyale et honnête.
Dans le Collier de Perles, on retrouve en très belle compagnie quelques héroïnes des Caractères et portraits. C'est une charmante galerie de types féminins, que l'amour, la poésie, l'histoire, la galanterie ont consacrés.
Il y a également quelques poésies fugitives, réunies récemment dans un petit livre tout coquet, tout mignon, que M. Lucas a publié sous ce litre : Heures d'amour. Quand on a parcouru cette fraîche oasis, on est tenté de croire que la muse du poète breton est un peu celle d'Anacréon, de Tibulle, d'Ovide, d'André Chéuier, la muse que Gentil-Bernard et Parny ont affadie. M. Hippolyte Lucas s'inspire aussi quelquefois des muses modernes étrangères. Tantôt il se ressouvient du Songe d'une nuit d'été , de Shakespeare ; tantôt , dans la forêt, rêvant a Hilton , il voit l'Eden cl une douce Eve apparaître dans le tourbillon d'une valse ; il pense au Dante et croit emporter dans l'espace Françoise de Riuiini. Quelquefois les Heures d'amour prennent des accents plus tristes , car l'ouvrage est divise en trois parties: Désirs, Ivresse, Regrets. Ce sont les trois phases de l'amour, nous pourrions dire de la vie de l'homme. Toutefois, ce n'est pas l'âge qui vieni apporter des regrets a l'auteur, mais les rapides dénoùments des amours légers.
Il y a, du reste, dans la majeure partie des œuvres de M. Lucas, des notes plaintives et des emportements qui font naturellement supposer une vie ardente et agitée.
Tout en répandant à profusion les trésors de son imagination dans les œuvres que nous avons citées, et en dépit du rude labeur auquel le soumettait l'examen des œuvres contemporaines, M. Bippolyte Lucas sut encore mettre a profit quelques précieux moments pour se livrer à des études critiques et historiques sur nos grands poètes tragiques cl comiques, et sur tous les artistes célèbres, a
divers titres, qui ont laissé des traces de leur passage à la Comédie-Frauçaise. Pendant plusieurs années, il se livra à de patientes recherches , à de laborieuses fouilles dans les catacombes du Théâtre-Français et dans les bibliothèques , et il fit paraître V Histoire du 'théâtre-Français.
L'auteur des Caractères et portraits et du Collier de perles nous avait déjà prouve qu'il sait émettre bon nombre d'idées justes, d'observations piquantes, d*aperçus ingénieux, de pensées élevées, avec une élégante netteté ; cette fois il nous a démontré combien un esprit éclairé peut jeter d'abondantes lumières sur des points obscurs.
En résumant dans son ensemble et d'une manière complète les éléments épaz's de l'histoire du Théâtre-Français, M. Hippolyte Lucas a de nouveau fait preuve d'une érudition intelligente, d'une véritable patience de bibliophile, et, comme toujours, d'une remarquable impartialité, soit dans ses analyses, soit dans ses appréciations du système et des hommes. Il a pris l'histoire du Théâtre- Français à son berceau, c'est-à-dire en 1398, et l'a suivie scrupuleusement d'année en année jusqu'à nos jours. Dans le chapitre consacré à Corneille et à ses contemporains, M. Lucas nous fait voir comment se forme le génie, quelles entraves il éprouve, quelle action son temps a sur lui , en quoi il surpasse son époque. Il a compris que, pour connaître à fond la valeur d'un homme, il faut recomposer la société au milieu de laquelle il a vécu, et il a fait ce travail, pour les grands écrivains comme pour les grands artistes, avec une rare sagacité. En géuéral , toute la partie biographique et anecdotique est aussi curieuse qu'attrayante, aussi savamment traitée que finement rendue.
En 1842, c'est-à-dire un an avant la publication de son Histoire philosophique et littéraire du Théâtre-Français , M. Lucas aborda le théâtre par la Double épreuve, comédie en un acte et en vers. Cette pièce, jouée à l'Odéon , dont M. d'Epagny était alors directeur, obtint un légitime succès. C'est une ravissante petite satire, écrite en vers très spirituels , piquants et gracieux , d'un style souvent élégant, et où certains ridicules sont flagellés avec une grâce charmante.
A la Double épreuve, et sous la direction de M. Lireux, succéda Une aventure suédoise , drame en un acte et également en vers. C'est une très jolie page d'histoire , admirable de couleur locale , où il y a autant d'élégance que de sensibilité; mais c'est moins une pièce qu'un poème , c'est moins un drame qu'une tendre et douce élégie cjui commence par l'amour et finit par la mort.