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CHAPITRE VI

IJRAMKS HISTORIQUKS DK SlIAKKSPKAUK.

On peut diviser le théâtre de Shakespeare en trois catégories, a savoir: les pièces tirées de l'antiquité, les pièces empruntées à l'histoire d'Angleterre et d'Ecosse, et les pièces dont la donnée repose sur des traditions plus ou moins romanesques. Nous rangeons dans la première classe Troilus et Cressida, Timon d'Athènes, Coriolan, Antoine et Cléopâtre, Jules César; dans la seconde, toute la série des drames historiques, depuis le Roi Jean jusqu'à Henri VIII, plus Macbeth et le Roi Lear; et dans la troisième, le reste des pièces du poète, quoiqu'il s'y mêle ça et la quelques noms historiques.

Cette division ne saurait être d'une exactitude mathématique, car on pourrait mettre au nombre des pièces romanesques l'œuvre bizarre de Troilus et Cressida, bien qu'il s'agisse de la guerre de Troie. Des anachronismes de mœurs et d'idées et quelques uns de faits s'y rencontrent fréquemment. Il y est question, par exemple, d'Aristote comme s'il avait

précédé les temps homériques, et Nestor parle le langage d'un \ ieux chei alier qui a combattu toute sa vie pour Thonneur de sa dame. C'est un incroyable pêle-mêle d'époques etde sentiments ; mais au milieu de tout ce désordre étincellent quelques lira nies de détail.

Ti'Hilc, jeune frère d'Hector, est amoureux dcCressida, lille <le Calchas, prisonnière des Tmyens. lu oncle deCressida, Pandarus, sert les amours de Troïle avec une complaisance telle, que le nom de Pandarus est resté comme synonyme d'entremetteur, et que Shakespeare l'emploie souvent dans ce sens. Cressida engage son amour a Troïle, elle jure par tous les dieux qu'elle lui sera fidèle; mais a peine est-elle remise entre les mains du Grec Diomède qu'elle oublie ses serments. Troïle cherche Diomède pour le tuer, après avoir jeté sa malédiction a Pandarus. Shakespeare, comme Chaucer, Lydgale, et comme tout le moyen âge , a pris le parti des Troyens , dont les anciens Bretons se disaient descendus; il l'a pris même au point de faire d'Achille une espèce de matamore. Achille, trouvant Hector, ordonne a sesmirmidons de le tuer, sans combattre lui-même ce redoutable ad- \ ersaire. Ulysse joue , dans Troihts et Cressida, le rôle qu'Homère lui a donné, et relève ses ruses et ses finesses par une véritable éloquence. .

Le Timon d'Athènes est une œuvre d'amère ironie contre la bassesse et la perversité du genre humain , dégradé par l'amour de l'or. Le poète, après avoir représenté Timon riche et prodigue , le met aux prises avec l'adversité et l'ingratitude. Timon , voyant tant de gens que, dans sa prospérité, il a gorges de présents, lui refuser une misérable somme de cinquante talents: — celui-ci en faisant dire qu'il n'est pas là, — ce-

lui-la on prétextant l'achat d'une petite terre, — un autre en s'offensant qu'on ne se soit pas adressé à lui tout d'abord; — Timon prend en mépris les hommes et s'enfuit dans un forêt, au milieu des bêtes féroces, dans lesquelles il n'a pas, du reste , beaucoup plus do confiance, et avec raison. Celte comédie de Shakespeare abonde en traits satiriques d'une profondeur étonnante , et notre Molière aurait été heureux de trouver l'idée de ce sénateur qui allait dîner chez Timon pour lui reprocher sa magnificence , et qui même retournait souper chez lui dans la même intention. Le petit morceau poétique que Shakespeare appelle, patanachronisme, les Grâces tl 'Apemantus , philosophe satirique, résume tous les souhaits de la misanthropie : « Dieux immortels ! je ne vous demande pas d'argent; je vous prie pour moi-même, et non pour aucun autre. Accordez-moi de n'être jamais assez fou pour me confier a un homme sur son serment ou sur sa signature, à une courtisane sur ses pleurs, à un chien sur l'apparence de son sommeil, a un geôlier pour ma liberté, a mes amis dans le besoin que je puis avoir d'eux. Amen! » Il est difficile de pousser plus loin le désenchantement des choses de la vie.

Le procédé qu'emploie Shakespeare a l'égard de l'antiquité est tout naturel. Il met en scène chaque page de Plutarque, a mesure qu'il rencontre un fait dramatique chez cet écrivain. Aussi ses pièces sontelles admirables de vérité, en dépit de Vkumour britannique qu'il a cru , afin de se conformer au goût de ses compatriotes, devoir mêler de temps a autre au texte fécondé par lui. Voyez Coriolan, ce Coriolan que La Harpe a travesti si ridiculement, l'un des chefsd'œuvre en ce genre. Home tout entière y passera avec

son Forum; l'orgueil patricien, la f 1 o rt «'■ populaire, y lutteront vaillamment Shakespeare a su mettre tous les intérêts en jeu. L'irritable Coriolan se défend avec violence contre les attaques «1rs tribuns, alors même qu'il demande le suffrage du peuple, dont il a besoin pour être consul ; il a encore un sourire amer sur la bouche; il jette le sarcasme a ses électeurs. Lorsque le guerrier banni se retire dans le pays des Volsques, Shakespeare, animant, comme nous l'avons dit, les récils de Plularque, l'ait entrer l'ancien vainqueur de en peuple voisin dans la propre maison de ïullus Aufidius, son plus cruel ennemi. C'est un jour de festin : les esclaves d'Aufidius veulent chasser cet étranger, qui se présente presque comme Ulysse aux portes de son palais ; mais ils sont frappés de sa majesté. — Où habites-tu ? lui demandent-ils. — Sous la voûte des ci 'eux . répond Coriolan. — 7'// habites donc ai-cc les corbeaux , le.s milans , les choucas? reprend un esclave railleur. — Est-ce que Je sers ton maître ? réplique fièrement le banni. Le caractère de cet homme, gouverné par une si haute opinion de lui-même, se trahit dans ses moindres paroles. Shakespeare a mené son drame avec tant d'adresse, que Ton prend tour a tour le parti du peuple romain et celui de Coriolan.

Ce chef est dur et rempli de vanité; mais il a reçu plus de vingt-cinq blessures a la guerre. Coriolan veut dompter le peuple par la faim , mais ce n'est pas pour augmenter le luxe de sa maison. Brave et désintéressé, il n'a jamais rapporté des batailles qu'une couronne de chêne. L'histoire, plus sévère que Shakespeare, en ce qu'elle est l'expression de la moralité humaine , a flétri la mémoire de ce guerrier, dont le ressentiment amena l'ennemi sous les murs de sa patrie,

et porta le ravage sur un territoire qui devait être sacré pour lui. Coriolan a péri de la main d'un Volsque : il a eu la mort des transfuges. Une sorte de providence a toujours semblé soulever les pierres sur le passage des traîtres. Que la vie de Camille fut différente ! Camille rompit un injuste exil pour sauver le Capitole : aussi est-il demeuré dans l'histoire comme un grand citoyen , tandis que les Coriolans de toutes les époques, dont pas un n'a eu la grandeur du Romain, ont été forcés de courber leurs fronts humiliés sous le mépris de leur pays.

La Cléopâtre de Shakespeare , dans Antoine ci Cléopâtre , est bien aussi celle de l'histoire , une Cléopâtre pétrie de voluptés, qui énerva dans ses bras les plus fiers courages de Rome, et fit perdre a Antoine l'empire du monde : lâche et courageuse a la fois, fuyant a la bataille d'Actium et livrant son bras aux piqûres mortelles d'un aspic. C'est la Cléopâtre dont les prodigalités faisaient fondre les perles de sa couronne dans la coupe de ses orgies : nature insatiable, de jouissances, et qui ressemble a la Messaline de Juvénal! Antoine l'appelle son vieux serpent du Nil , et Cléopâtre répète ces mots avec orgueil; elle tire vanité de ses ruses et de sa beauté ; elle sait qu'Antoine , enlacé dans ses nœuds, lui appartient désormais; elle réchauffe a son gré cette poitrine ardente. En vain Antoine retournera-t-il a Rome , et, près des graves matrones, cherchera-t-il a rendre à ses mœurs un peu de sévérité; en vain deviendra-t-il l'époux de la belle et chaste Octavie : aussitôt qu'il reverra Cléopâtre, le souvenir de leurs ivresses passées chassera la froide vertu de son cœur ; Antoine ne songera plus qu'au plaisir, Antoine se précipitera de nouveau dans les pièges de

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l'enchanteresse. <>n se laisse aller- presque à une certaine affection pour cette reine d'Egypte, qui aurait

1 11 sans doute enchaîner Octave à son char, si elle iiYùi préféré suivre Antoine au tombeau.

Aussi voyez comme il s'attache tout d'abord, en quelque suite, ii la voluptueuse galère de Cléopâtre. C'était ;i la débauche a la conduire on effet , «le même que les vierges entraînaient avec leur ceinture la galère sacrée. Cléopâtre est une véritable Canidic, une sorte de magicienne, qui , une fois qu'elle s'est emparée de Pespril d'Antoine, le gouverne a son gré. Oclave l'accusait de troubler la raison do son amant par dos breuvages; mais son philtre le voici : elle avait vu qu'Antoine était un soldat grossier; elle lui tenait des propos qui eussent offensé la pudeur de la pure (Viavie; elle se faisait coin tisane pour lui plaire. Ce n'était plus cette finesse d'esprit a l'aide de laquelle César avait été séduit auparavant. Cléopâtre, afin de rendre son nouveau maître un esclave soumis , affectait tous ses goûts, môme celui du sang; et cette femme essayant sur des prisonniers l'effet de ses poisons mortels était convenable, après tout, pour baiser la main du cruel triumvir qui avait cloué aux Rostres la tête do Cicéron. En un mot, la coquetterie de Cléopâtre, comme un tissu souple et léger, se modelait sur les formes vigoureuses d'Antoine. Sbakospeare a fait admirablement ressortir les subtilités de ce caractère, et, tout en le méprisant, on en subit, disions-nous, l'influence comme son amant.

Ce Jules César de Sbakospeare est une des plus belles œuvres do l'esprit humain. Ce grand poète a reproduit de la manière la plus saisissante et la plus vraie les dissensions de Rome. On se trouve trans-

porté dans ce monde sloïque, où la vie était la chose a laquelle on tenait le moins pour soi comme pour les autres, où tuer et mourir n'était qu'un détail, un accident, où l'idée était tout, où le vaincu se perçait de son épée en lisant une page de Platon sur l'immortalité de l'âme.

Le rôle de Porcia est admirable dans cette pièce. Femme de Brutus, fille de Caton", elle est digne de ces deux hommes. Comme elle est forte et belle ! C'est le modèle de l'épouse parfaite qui veut être avant tout estimée de son mari, et qui pousse la susceptibilité de sa tendresse jusqu'à craindre d'être regardée par lui comme une concubine si elle n'est la confidente de toutes ses pensées. Brutus conspire, et son front, sur lequel pèsent de si grands desseins, estchargé de soucis. Porcia demande compte a Brutus de ses sombres méditations, et, pour montrer qu'elle sait supporter la douleur, elle lui découvre soudain une blessure profonde dont elle ne se plaint pas. Brutus dans celte plaie toute vive encore reconnaît le sang de Calon : il ne doute plus de la constance de Porcia. Mais cette âme intrépide est logée dans un corps délicat qui participe de la faiblesse de la femme. Lorsque Brutus emporte avec lui dans les plaines de Philippes la liberté de Borne, et subit toutes les chances de l'exil et des combats, Porcia ne peut résister à sa douleur, Porcia meurt de tristesse : elle n'a pas besoin de l'aspic de Cléopâtre. Le regret d'être séparée de son époux, avec son venin rongeur, suffit pour la tuer!

Shakespeare a négligé l'anecdote de Plutarque faisant de Servilie, mère de Brutus, la maîtresse de César. C'était bien assez pour lui de mettre Brutus aux prises avec les sentiments d'une haute amitié, sans y

joindre la lerribje maïs très pcf sympathique émotion d'un fils qui sacrifie sou père sur l'autel de l;i pairie. C'est ce que tenta Voltaire, regardant comme nne heureuse découverte ce qu'il prit Bans doute pourun ou Mi de Shakespeare, et ce qui nous paraît une preuve <le la rare inlellfgence de l'Eschyle anglais.

A l)icu ne plaise que nous ne rend ions justice à Voltaire ! Il choisit pour nœud de son ou\ rage cette paternité supposée, cl en tira parti en auteur dramatique éloquent. Il s'est trouvé aussi des vers fermes et hardis qui ont conservé son .Jules César parmi ses meilleures productions théâtrales; mais ce Jules César n'a presque aucun rapport avec celui de Shakespeare, quoiqu'il ait la prétention de s'en être inspiré. La fameuse harangue d'Antoine sur le corps de César est le morceau le plus amplement, je ne dis pas le mieux imité. Il y a une grande distance de la copie a l'original. La série des pièces historiques de Shakespeare relatives à l'histoire d'Angleterre commence par la vie et la mort du roi Jean, ce Jean sans terre et sans cœur, successeur indignede Richard Cœur-de-Lion, et meurtrier de son neveu Arthur, fils de Gcoffroi. Shakespeare a voulu l'absoudre, non pas de l'intention de ce meurtre, mais de l'événement. Dans sa pièce, Arthur périt par accident en s'échappant de prison, alors que le roi s'est déjà repenti d'avoir essayé de le faire assassiner. Cependant, comme ce repentir ne provient pas d'un bon sentiment, mais de la crainte d'une révolte des grands barons, le roi Jean n'en est pas moins odieux. Ge qui constitue la beauté de celle pièce, c'est le caractère de Constance, la mère d'Arthur. La tendresse de celle mère et sa fierté royale s'élèvent à cette haute éloquence des passions dont

personne mieux que Shakespeare n'a possédé le langage. On y admire surtout la scène si pathétique dans laquelle le jeune Arthur attendrit le farouche Hubbert, qui s'approche, un fer rouge a la main, pour lui crever les yeux. On doit signaler également la conversation du roi Jean et d Hubbert, quand le roi, sans oser exprimer nettement sa pensée, fait entendre a son zélé serviteur que, tant que son neveu respirera, il ne se croira pas assuré sur son trône. Le roi Jean se souvenait sans doute des quatre chevaliers qui, d'après une insinuation pareille de son père Henri II, étaient partis pour aller poignarder au pied même de l'autel l'archevêque Thomas Becket. Au nombre des personnages du drame on en remarque un tout a fait original, celui de Falcombridge, bâtard de Richard Cœur-de- I,ion, chargé d'engager l'action par des rodomontades que sa vaillante épée est, du reste, toujours prête à soutenir. Un débat des plus inconvenants entre son père et lui sur l'illégitimité de sa naissance, en présence même de sa mère, sert de début a ce drame, que quelques critiques n'ont pas attribué a Sbakespeare, quoique dans beaucoup de scènes, et particulièrement dans celles que nous venons de mentionner, on retrouve l'empreinte de son génie. Il est certain, néanmoins, que Shakespeare, tout en suivant Hall, Holinshed, Slowe, a eu sous les yeux une ancienne œuvre dramatique écrite sur le même sujet. C'est sous le roi Jean que les barons et les évêques formèrent une ligue et obtinrent l'extension de la grande charte d'Henri Ier, regardée comme le premier monument des libertés anglaises.

Sbakespeare a dépeint a merveille les fureurs grossières de l'Angleterre, les trahisons et les crimes qui

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accompagnèrent les changements, de dynastie et là possession «lu trône depuis Richard II jusqu'à Bichard III. Il a composé ^m celte période huit drames^ dont la réunion forme une véritable épopée. Révolte des nobles, orgueil jaloux des prêtres, guerres civiles, guerres étrangères, tout ce désordre qui dura près de cent ans, se ranime sous le souffle du grand poète, et se meut sous les yeux du spectateur comme dans une sanglante fantasmagorie.

Nous venons de montrer ce prologue dans là vie el la mort du roi Jean. La vie et la mort de Richard II continuent ces sombres tableaux. (Mi y voit le rusé Bolingbroke s'emparer de la couronne de Richard II. jeune prince abandonné aux conseils de ses courtisans, el auquel Shakespeare a prêté une nature plus sympathique qu'au roi Jean. Ce drame, moins intéressant au fond, renferme pourtant des scènes curieuses, et entre autres tous les apprêts d'un jugement de Dieu selon les règles usitées dans ces combats solennels, que le roi présidait avec sa cour quand la cause était d'importance.

Bolingbroke, parvenu au trône, est bientôt forcé de se défendre lui-même contre ses barons mutinés, rudes adversaires, les Percy, les Mortimer et les Glendowe, qui prétendent défaire un roi qu'ils ont fait. Bolingbroke, sous le nom d'Henri IV, craint jusqu'à son fils : celui-ci, pour ne pas donner d'ombrage à son père, se livre à une vie licencieuse et frivole, mais en conservant ça et là, sous le masque de la folie, le sens et la dignité qu'il doit montrer olustard. Shakesoeare commence alors à mettre en scène le. joyeux Fa.staff el ses compagnons de jeunesse, ces types de sensualité et de poltronnerie. Le chevalier Jean Falslaff ressem-

ble a un tonneau de malvoisie qui s'en va roulant de taverne en taverne : c'est la débauche en cheveux blancs. Quel vieillard cynique, voleur et lâche, mais toujours gai et plein de saillies ! Son ventre de Silène réjouit la vue et serl de plastron a mille épigrammes facétieuses. Insolent et hâbleur, il plaît par ses mensonges aussi gros que lui. Le prince a beau le prendre à toute heure en flagrant délit d'imposture, il ne cesse de mentir. Cette société de jeunes libertins s'amuse des propos de Falstaff.

Dans la deuxième partie d'Henri IV on retrouve In prince Henri et ses compagnons; mais on est fâché, il le faut avouer, de le voir continuer, a la suite de ses brillants exploits, son ignominieux train de vie. La main qui a ravi l'existence au noble Hotspur est malséante à faire l'office d'un garçon de cave, et Poins a bien raison de dire a Henri que les balivernes ne sont plus de saison. Le drame n'acquiert d'élévation que lorsque le roi Henri va mourir, et que son fils, le croyant déjà expiré, pose la couronne sur sa tète. Les reproches du père, qui reprend connaissance et redemande le diadème; les excuses du fils et son repentir de sa vie dissipée, font présager le changement de conduite dont s'étonnera l'Angleterre. Le roi meurt : le prince reste maître de cette couronne, après avoir voulu, pour ainsi dire, en sentir le poids. Adieu la vie d'aventures et les propos de taverne ! Henri est comptable au pays de toutes ses pensées, de tous ses instants, et, pour première preuve de sa rupture avec son passé, il maintient dans un poste éminent un juge intègre qui, condamnant ses folies de jeunesse, — l'a envoyé naguère en prison, lui, Wiéritier présomptif du trône. — De plus, Henri renonce a la société

d'autrefois: il congédie sir Jean Falstafîet Poins, tout en assurant leur sort.

Le vieux Falstaff, comme nous l'apprend le drame

d'Henri Y, désolé de l'abandon du roi, se laisse mourir en demandant du vin d'Espagne. Shakespeare né le ressuscitera que pour faire plaisir a la reine Elisabeth ; il l'introduira dans les Joyeuses femmes de Windsor. Le caractère d'Henri V s'est donc élevé ii mesure que celui de son grossier compagnon est descendu jusqu'aux derniers degrés de la bonté, cl nous voyons ce roi passer et repasser d'Angleterre en France a la tète de ses armées, se comporter vaillamment, jusqu'à ce qu'il épouse la princesse Catherine. Shakespeare a employé dans cette pièce le chœur antique pour développer l'argument de chacun de ses actes, et emporter ses spectateurs a travers les distances, sans leur laisser le temps de respirer. Belle et grande est lascène dans laquelle Henri V confond les traîtres qui ont voulu l'assassiner, et se montre clément envers un malheureux pris d'ivresse et coupable de quelques railleries contre Sa Majesté. Henri V, comme les rois des ballades, cause avec ses soldats sans être reconnu d'eux , cherchant par plaisir à s'attirer des réparties piquantes, afin de disserter sur les misères de la grandeur.

La minorité d'Henri VI et son incapacité ramènent bientôt la discorde après la mort d'Henri V. La France, incarnée dans Jeanne d'Arc, cette héroïne que Shakespeare a calomniée, mais encore moins que Voltaire, reprend ses villes occupées par les Anglais. Il y a dans ces peintures une incroyable vigueur. Files choquent diabord la régularité de mitre esprit par la rapidité de leur succession; mais l'imagination,

cotte fée protectrice que Shakespeare invoque, nous entraîne dans son essor. On suit avec passion la grande lutle de deux pays rivaux. Les larmes, a tout instant, sont près du sourire. Qui pourrait, par exemple, rester insensible au trépas de Talbot et de son jeune fils? Shakespeare répand sur tous ces faits une teinte pathétique, et les maintient dans la haute région de l'art. La seconde partie d'Henri VI est surtout remarquable par le mouvement et la vie que la puissante main du poète a su répandre au milieu de ces contestations de nobles furieux , comparés , par un critique ingénieux, a une ménagerie de bêtes fauves. C'est dans cette société sauvage que Shakespeare a déchaîné Jean Cade, le terrible aventurier irlandais. Le poète retrace vigoureusement la mort de Suffolk, l'amant de la reine Marguerite, et consacre la fin de sa trilogie a la déchéance et au meurtre d'Henri VI. On se prend de pitié pour ce roi, malgré la faiblesse qu'il a montrée : il s'ennoblit en présence de ses assassins.

Le drame de Richard III est un tissu d'horreurs, il est tout plein d'assassinats; mais n'est-ce pas une image terrible de ces époques désastreuses, oùl'existence deshommes n'était absolument rien a côté des intérêts de l'ambition? Le portrait de Richard III est buriné de main de maître, et, toutes les fois qu'un grand acteur lui rend la vie, il cause une sinistre et formidable émotion. Nous avons vu jouer plusieurs fois Richard III, et c'est une des pièces les plus populaires en Angleterre. On a reproché aussi a Shakespeare d'avoir, comme Euripide, calomnié les femmes en montrant avec quelle facilité le rusé prince s'empare par la flatterie du cœur de lady Anne, qui a tant de motifs de le haïr Lady Anne passe, en effet, de la

liai no et du mépris, par une transition peu ménagée, ;i une bienveillance coqueiie très condamnable; mais là encore le poète a procédé par les grands traits: il est descendu brusquement dans les profondeurs du cœur humain. Il faut avoir entendu les inflexions poétiques et doucereuses des acteurs anglais, il faut avoir vu leur altitude humble et respectueuse, pour se faire une idée de celte scène et comprendre sinon excuser la conduite de lady Anne.

Une grave question historique peut s'élever à propos de Richard III. Le poêle, mettant en œuvre les traditions populaires, a-t-il fait injure à ce roi? s'est-il rangé du parti des vainqueurs contre Les vaincus? a-t-il sacrifié la maison d'York a la famille des Tudors? a-l-il llélri la rose blanche pour faire briller la rose rouge de plus d'éclat? Certes, Shakespeare, qui savait trouver des comparaisons si mythologiques et si louangeuses pour célébrer les vertus d'Elisabeth , n'était pas homme à se priver de ce moyen de flatterie; il n'était pas homme non plus, et il Ta bien prouvé lorsqu'il a retracé le personnage de notre Jeanne d'Arc, à rectifier les jugements erronés de ses concitoyens. Mais il est difficile de croire néanmoins, malgré Walpole et quelques autres écrivains qui ont essayé de réhabiliter Richard III , que Shakespeare et ses contemporains n'aient été que de vils adulateurs de la maison triomphante. Si des crimes réels n'avaient chargé la mémoire de Richard III , ce roi aurait trouvé aisément grâce devant la postérité; il est même probable qu'un sentiment de réaction généreuse se fût manifesté en faveur de Richard III autrement que par les subtilités de Walpole.

La manière dont on a voulu juslifierRichard III est

curieuse et mérite d'être rapportée. On peut absoudre ce prince de la mort du duc de Clarence, puisque celte mort avait été ordonnée parle faible Edouard IV, quoiqu'il soit assez évident qu'elle eut lieu a l'instigation d<- Richard. Il n'est pas prouvé que ce même Edouard ait été empoisonné, et qu'il l'ait été par Richard, quel que fût le désir de celui-ci de s'aplanir a tout prix les voies du trône. On lui permet de s'être débarrassé d'Hastings et de Duckingham, qui le gênaient après l'avoir servi, pareequ'il vint un moment où il les considéra comme des factieux; mais, en ce qui concerne les enfants d'Edouard, disparus à la Tour sous son règne, l'excuse est bien plus difficile. On sait que Richard III commença d'abord par les faire déclarer bâtards, sous prétexte qu'Edouard s'était marié déjà secrètement avant d'épouser Elisabeth de Woodville, ce qui n'était pas déjà d'un bon oncle ni d'un bon frère; et si, après leur avoir ravi le trône, iLles eût fait considérer à leur tour comme des factieux, et exécuter publiquement à la façon de Hastings et de Ruckingham, en démontrant au lord-maire qu'il fallait bien finir avec ses ennemis, Richard III serait regardé par Walpole et ses admirateurs comme un grand homme d'élat.

C'est le mystère qui entoure la mort des enfants d'Edouard qu'on a de la peine à débrouiller, et sur lequel plane l'ombre d'un crime. On donne cette explication : Richard 111 pouvait-il les craindre après les avoir réduits à l'état de bâtards? Le crime , s'il y a eu crime, doit retomber sur Henri VII, pour qui , représentants de la maison d'York, ils étaient plus dangereux. Mais on va plus loin : on nie le crime. Le plus jeune serait mort de maladie, et l'autre aurait existé sous le nom de Perkins Warbeck? C'était le vrai dur.

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d'York, reconnu par sa grand'mère, Marguerite .d'Anjou, accueilli par le roi de France, marié par le roi d'Ecosse à une deses parentes, et qu'Henri VII a fait passer pour un imposteur, comme Lambert Simnel.

Toi est le roman que les défenseurs de Richard III opposent à Shakespeare ; mais ce roman n'a pas prévalu, et les historiens ne l'ont pas encore adopté. On prétend môme que Richard III n'était ni laid ni bossu , et que c'est une pure malice de l'avoir représenté comme une espèce de Caliban. Il y a eu une conspiration de tous les arts contre ce vertueux monarque, et la peinture ainsi que la poésie ont de grands torts a se reprocher envers lui. Nous avons bien peur, pour Richard III, que la poésie ella peinture ne l'emportent : la poésie et la peinture sont quelquefois, et nous paraissent être dans celle circonstance-ci, la vengeance morale des temps. Shakespeare, on doit le dire, a accumulé sur Richard avec plaisir toutes les difformités humaines; mais il a suivi en cela les lois de son art, et, ce caractère étant donné, il l'a développé avec la vigueur dramatique de son génie.

Henri VIII forme l'épilogue de cette magnifique série historique. Le caractère de ce monarque cruel et débauché, de ce Barbe-Bleue de la royauté, qui joignait tant de violence à tant d'hypocrisie, est admirablement retracé. La mort de Buckingham, la disgrâce; de l'orgueilleux Wolsey, l'infortune de la reine Catherine, qui, sur le déclin de ses appas, se voit sacrifiée a la beauté naissante d'Anne Boulon , sa fille d'honneur; enfin, la naissance et le baptême d'Elisabeth, font de ce drame un des plus curieux delà littérature anglaise. Shakespeare s'y montre bon courtisan à l'égard d'Elisabeth, sans épargner Henri VIII,

et sans prendre le parti d'Anne Boulen aux dépens de Catherine. Cette reine dépossédée est touchante, et sa rivale naïve; Anne semhle mériter son élévation. Toutes les susceptibilités du sujet se trouvent ménagées avec un soin infini. Cette pièce, où se déploie un grand luxe de mise en scène, a toujours obtenu en Angleterre les faveurs marquées du public. Elle contient, du reste, quelques uns des passages les plus philosophiques et les plus poétiques de Shakespeare, et que le docteur Johnson range parmi les plus beaux effets de la tragédie.

. Les drames du Roi Lear, d'Hamlet , de Macbeth, quoiqu'ils soient empruntés a de vieilles chroniques, tiennent beaucoup plus de l'imagination que de l'histoire, et le génie de Shakespeare s'y est déployé dans toute sa grandeur. Le roi Lear, vieillard bizarre, inconséquent, qui partage son bien entre ses filles aînées parcequ'elles le flattent, et qui déshérite la cadette a cause de sa franchise, est un personnage que la dignité de notre scène, au dire de certains critiques, ne saurait admettre. Ce vieillard privé de raison, suivi de son fou, et luttant d'arguties avec Edgar qui contrefait l'insensé , et se livrant a ses terribles imprécations, à ses ironies amères, et descendant presque au rôle de notre Dandin lorsqu'il veut juger ses filles absentes, paraît ridicule à ceux qui ont puisé leurs principes dans la plupart de nos cours littéraires. Le Roi Léar n'en est pas moins admirable. La force d'esprit du poète se révèle a tous moments dans des scènes étranges et hardies. Quand le vieillard rencontre Edgar errant, comme lui, en haillons, dans la forêt, il lui demande s'il a donné, lui aussi, toute sa fortune à ses filles. Sans cesse il revient sur leur lâche ingratitude;

— DO — il apostrophe jusqu'aux vents déchaînés contre sa pauvre tête blanche, en s'écriant : « Vous n'êtes pas du moins mes enfants! o Le Roi Lear est un des chefs-d'œuvre de Shakespeare qu'on ne peut trop tire et méditer.

Hamlet < ^t, de toutes les pièce-; de Shakespeare, celle qui a le plus subi d'interprétations : chacun y a vu ce qu'il lui a plu de voir, et s'est l'ait un tlamlet de fantaisie. Gœthe, qui dans Wilhem Meister s'est occupé de cette pièce , s'écrie : « Il est évident que Shakespeare a voulu peindre une àuie qui n'était point faite pour agir, chargée d'une action terrible.» D'autres ont prétendu que c'était une contrefaçon A'Oreste. Cela S€ peut ; mais remontons d'abord à la chronique dans laquelle, selon son habitude, Shakespeare, sans y entendre tant de finesse, a trouvé le caractère de son personnage et découpé les principales scènes de son drame; ensuite nous philosopherons.

Voici ce qu'on lil dans la cent huitième nouvelle de Belleforest : « Fengon , ayant gagné secrètement des » hommes, se rua un jour en un banquet sur son frère » llawendill, lequel il occit traîtreusement; puis, cau- » leleusement , il se purgea devant ses sujets d'un si » détestable massacre. Avant de mettre sa main san- » guinolenîe et parricide sur son frère , il avait séduit » sa femme. Enhardi par une telle impunité, Fengon » osa encore s'uniren mariage av ec sa complice, et cette » malheureuse, qui avait reçu l'honneur d'être l'épouse » d'un des plus \ aillants et sages princes iluseplen- » trion, souffrit de s'abaisser jusqu'à telle vilenie que » de lui fausser sa foi, et, qui pis est, épouser le meur- >. trier, lyran de son époux légitime. Gerlrude s'étant » ainsi oubliée, le prince Amleth, se voyant en danger

» de vie, pour tromper les ruses du tyran, contrefit le fol » avec telle ruse et subtilité, que, feignant d'avoir tout » perdu le sens, il couvrit ses desseins et défendit son » salut et sa vie. Tous les jours, il était au palais de » la reine, qui avait plus de soin de plaire a Fengon » que de soucis de venger son mari, que de remettre » son fils en son héritage. 11 courait comme un ma- » niaque, ne disait rien qui ne ressentît son trans- » port de sens et pure frénésie , et toutes ses actions et » gestes n'étaient que d'un homme qui est privé de » toute raison et de tout entendement ; de sorte qu'il » ne servait plus que de passe-temps aux pages et » aux courtisans éventés qui étaient à la suite de son « oncle et beau-père, et faisait pourtant des actes w pleins de grande signifiance, et répondait si a pro- » pos, qu'un sage homme eût jugé bientôt de quel es- » prit sortait une invention si gentille!... — Le prince, » ému de la beauté de la demoiselle Ophélie, fut par » elle assuré encore de la trahison : car elle l'aimait dès » son enfance, et eût été bien marrie de son désas » tre. »

Cette citation suffit pour faire voir que Shakespeare a tiré de la chronique le caractère d'Hamlet, sans avoir l'intention d'en faire d'avance un type abstrait.

Quelle variété dans ce caractère!... quel esprit tourmenté ! Hamlet ne demandait qu'à vivre. Jeune, ardent, il aurait eu près de la charmante Ophélia les transports de Roméo près de Juliette; mais la fatalité s'est attachée a lui. Hamlet a vu sa mère, bien peu de temps après la mort de son époux, passer dans les bras d'un homme indigne d'elle ! Un tel successeur donné h son père!... Hamlet est offensé, et sa vie est déjà troublée. 11 contient ce qu'il éprouve par respect pour sa

mère; mais le spectacle de cette cour l'importune: il la fuira. C'est dans ci lie disposition d'esprit qu'il se voit assailli par l'ombre (l'un père aimé et honoré, qui lui demande une vengeance terrible. N'j a-t-il pas lii de quoi rendre f.iuï Aussi Hamlet le devient-il pour ain^-i dire en jouant la folie. Il s'exhale en pro pos amers ei durs, sans ménager même l'innocence* i l'amour d'Ophélia, qu'il veut détacher de lui ; il (forte le désordre et la crainte autour de sa personne; il se laisse aller à des excès de colère dont la justification n'est que dans les chagrins cachés au fond de son cœur. Il a vu de près la corruption des cours ; il sait ce qu'elles recèlent, et son mépris pour les hommes perce de toutes parts; il sait que sa vie elle-même est en jeu, et cependant Hamlet ne voudrait pas mourir: car c'est une si grave question que la mort ! To bc, or not to bc... to die — to sleep ! perchance lo dream '.

L'omhre de son père lui a déjà fait jeter un sombre coup d'œil sur ces régions inconnues où l'âme prend son essor; l'ombre a parlé des tourments quelle endure, car cette ombre, quoiqu'elle fût l'âme d'un digne îoi, s'est arrêtée au seuil du paradis. Cette ombre n'est pas comme celles que nous voyons souvent sur nos théâtres, apparaissant à tous, telles que le fantôme de Ninus, au bruit du tonnerre et des éclairs, poureffrax elles gens avec une grosse voix. Elle prend son temps, elle se fait suivre; par le prince sur la plateforme solitaire du château, et, lorsque le jour paraît, elle laisse échapper de ses pâles lèvres un triste et mourant adieu ii peine articulé. Adieu, adieu, Hamlet! Remember me.. Tout le grand arides préparations est là.

La création de ce spectre est plus saisissante que celle du spectre de Darius dans les Perses d'Eschyle.

Le mélancolique Hamlel, si dégoûté des hommes, offre néanmoins une figure étrange, qui n'a sa pareille dans aucune littérature. Ce barbare Shakespeare, comme on l'appelait autrefois en France, s'est élevé dans cette pièce a la plus haute pbilosophie, si la philosophie consiste dans le détachement des choses d'icibas. Jamais on n'a jeté un regard plus profond sur les misères delà nature humaine, sur la fragilité des biens terrestres. Ce barbare Shakespeare, outre la hauteur de vues, parle de Plante et de Térence en homme qui les a lus au moins dans une traduction. Le respect d'Hamlet pour son père assassiné, l'apparition de l'ombre vengeresse, le rôle d'insensé que joue le prince de Danemark, la scène des comédiens pendant laquelle il étudie deux cœurs coupables, la touchante folie d'Ophélia, les entretiens des fossoyeurs et les discours adressés au crâne du pauvre Yorick , ancien fou du roi, voila des beautés pittoresques et hardies ! 11 faut voir représenter Hamlel pour bien comprendre comment cette poésie méditative se lie a l'action et l'agrandit.

C'est Voltaire qui, dans sa préface de Sémiramis , a dit le premier, en parlant à'Hamlct : k Celte pièce grossière etbarbare ne serait pas supportée par la plus vile populace de la France et de l'Italie. Hamletdevient fou au second acte, et sa maîtresse devient folle au troisième; le prince tue le père de sa maîtresse, feignant de tuer un rat, et l'héroïne se jette dansla rivière. On fait safosse sur le théâtre; des fossoyeurs disent des quolibets dignes d'eux en tenant dans leurs mains des tètes de morjs; le prince Hamlet répond à leurs grossièretés abominables par des folies non moins dégoûtantes. Hamlet, sa mère et son beau-père boivent ensemble

sur le théâtre; on chante à table , on s'y querelle, on so bat, on so tue. On croirait que cet ouvrage est le fruit «l'une imagination d'un sauvage ivre. » Autant d'erreurs de la part de Voltaire! Murphy, auteur de la Vie de Garrick et de quelques comédies que les Anglais appellent modérées , mot assez poli pour expliquer leur insignifiance, a répondu comme critique, avec assez de justesse, à Voltaire : « Hamlet ne devient pas fou, et contrefait seulement la folie. Personne ne s'imagine qu'il pense tuer un rat lorsqu'il lue Polonius ; il croit avoir tué le roi, et le rat est mis la pour sauver les apparences. Quant a Ophélia, elle tombe, en effet, dans la folie; mais son triste état offre peut-être la situation la plus pathétique qu'il y ait sur aucun théâtre. Elle cbantc.alors un chant mélancolique, et ce n'est pas d'usage dans une tragédie; mais cela arrive dans la nature. Je ne me rappelle pas, ajoute poliment Murphy, avoir vu les personnages cbanler et boire sur le tbéàtre. » C'est concluant.

II y a au fond de toutes les grandes conceptions littéraires une idée morale, une de ces idées dans lesquelles palpite la conscience du genre humain. Shakespeare n'a pas manqué, comme on vient de le voir, à cette haute mission du poète; mais jamais, peut-être, la puissance des remords ne s'est manifestée avec plus de grandeur que dans Macbeth. Le devoir de la critique est de dégager des inventions du génie ces vérités éternelles qui en forment la base profonde; et nous trouvons, en creusant le sujet de Macbeth, une des plus hautes et desplus salutaires pensées qu'il soit donné de mettre en lumière. Shakespeare a voulu évidemment prouver qu'il n'est pas de nature si forte, et même de nature si perverse, que le remords ne

puisse atteindre et désorganiser, à son insu parfois, et par d'étranges effets. Un crime est commis : l'ambitieux Macbeth et sa femme ont assassiné le roi Duncan , et l'esprit de Macbeth, ce redoutable guerrier, n'est plus rempli que de visions, et le sommeil de lady Macbeth est troublé par de funestes phénomènes ! Le remords n'avait pas de prise sur le moral • il a bouleversé le physique. Le corps a payé pour l'âme : le remords ne perd janiais ses droits. Ln vain Macbeth et sa femme ont prétendu lutter contre son empire; e remords est resté victorieux. N'est-ce pas une idée sublime, et que Shakespeare a rendue avec une admirable entente de son art? Les poètes dramatiques ne procèdent pas comme les moralistes ; ils ne posent pas des axiomes et n'en déduisent pas les conséquences ; mais, sous le mouvement et la vie de leurs œuvres , on sent s'agiter ces profondes inspirations que l'analyse découvre. Ainsi de celte pièce de Macbeth, qui, avec ses sorcières, ses fantômes, ses magiques évocations, son cortège fantasmagorique, offre un traité de l'ambition et du remords, tel que les Théophraste et les Labruyère n'en ont jamais présenté de plus exact ni de plus logique!

La scène s'ouvre sur un champ de bruyères; Macbeth et Banquo reviennent triomphants d'un combat livré à des Thanes rebelles; ils ont sauvé la couronne du roi Duncan. Tout a coup trois sorcières se dressent devant leurs pas : Salut, Macbeth! lu seras roi; salut, Banquo ! tes fils seront rois. Telles sont les paroles de ces femmes à l'aspect sinistre. Pourquoi Macbeth a-t-il tressailli? Est-ce de peur? Non. Le cœur de Macbeth est au dessus de la crainte... Mais ces mots : Tu seras roi, ont été remuer une fibre intime dans son sein.

Macbeth et sa femme ont quelquefois songé que, si le roi mourait, Macbeth serait régent, car Duncan a un fils, le jeune Malcolm; mais de la régence à la royauté il n'y a qu'un j>as bien facile à franchir. D'autres dignités préparatoires <»nt été annoncées à Macbeth, et ces dignités viennent le chercher soudain, selon la prédiction des sorcières. Ont-elles donc la science de l'avenir? Macbeth scra-t-il roi? Il écrit alady Macbetb cette rencontre avec les êtres fantastiques de la forêt. La pensée qui a ébranlé le cerveau du mari frappe avec plus de force celui de la femme, ('/est une créature d'une trempe solide. Lady Macbetb a même quelque mépris pour le caractère assez irrésolu de son époux, qui a trop sucé le lait de l'humaine tendresse Çfhc milk of human tendress*). Elle conçoit aussitôt le projet de faire monter a Macbetb les degrés du trône en les ensanglantant, et, par celte fatalité qui pousse les rois a leur perte, Duncan vient demander l'hospitalité au château d'Inverness, chez son sauveur, qui devient son assassin. Macbeth tue le roi pendant son sommeil : il cède aux suggestions de sa femme; il tue jusqu'aux chambellans qui couchent dans la chambre du roi, et les charge du crime. Son zèle Ta emporté, dit-il, a venger sur eux la mort du roi; mais Banquo doute de ce zèle, et ce soupçon attire la mort sur Banque Macbetb, entré dans la voie de perdition, ne peut plus s'arrêter : il fait poignarder Banquo; il voudrait aussi faire disparaître le lils de ce chef, anéantir une postérité que les sorcières lui ont permis d'entrevoir; mais le lils de Banquo échappe aux assassins, et l'ombre du père accourt s'asseoir au banquet royal , et prend la place de Macbetb épouvanté. La fuite du fils de Banquo et celle de Malcolm, (ils du vrai roi, in-

quiètent Macbeth. Il consulte les sorcières, esprits des ténèbres, personnifiant les mauvais désirs, qui l'abusent et se raillent de lui. — Tant que la forêt de Birnam ne marchera pas sur Dunsinane, tant que Macbeth ne croisera le fer qu'avec des hommes nés d'une femme, Macbeth n'a rien a craindre. — Il se fie a ces promesses, et porte autour de lui le ravage ; il fait immoler la femme et les enfants de Macduff, parce que Macduff a suivi fidèlement le jeune roi. Les prospérités de Macbeth touchent enfin a leur terme. L'apparition de Banquo a laissé dans son esprit une sorte de fièvre . et le somnambulisme s'empare chaque nuit de lady Macbeth, qui sort de son lit pour laver ses mains teintes de sang. Le mal l'a saisie au point qu'elle en meurt, et Macbeth apprend que la forêt de Birnam marche sur son château, et l'épée de Macduff lui perce bientôt le cœur. La double prédiction des sorcières s'accomplit : les soldats de Malcolm ont coupé les arbres de la forêt de Birnam, qu'ils ont portés devant eux pour s'approcher du château, et Macduff n'est pas né d'une femme, mais d'un cadavre : la mère de Macduff était morte lorsqu'on arracha son fils de ses entrailles. Voila comment se termine cette tragique conception. Shakespeare a prouvé dans Macbeth plus que dans aucune autre de ses pièces qu'il avait droit au titre de penseur. Shakespeare était contemporain de Bacon.

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