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CHAPITRE Vil

Drames romanesqies et comédies de Shakespeare.

Péricîês, roi de Tyr, qu'on attribue a Shakespeare, vl sa première pièce par ordre chronologique, n'offre qu'un drame fort incohérent, dont les événements sont empruntés a Gower, qui les avait empruntés luimême au recueil intitulé Gesta Romanorum.

Quelle différence avec le Songe d'une nuit de la miété! C'est une oeuvre demi-fantastique et demi-satirique, pleine, il est vrai, des plus étranges anachronismes, qui va jusqu'à placer l'invention des mousquets du temps de Thésée, duc d'Athènes, comme chez Chaucer; jusqu'à parler des nonnes de Diane et de la Saint-Valentin. Mais là, Shakespeare a rencontré la plus gracieuse et la plus charmante pièce. Elle est composée de deux parties: l'une, tout aérienne, qui consiste dans les démêlés d'Obéron et de Titania au" sujet d'un nain que la reine des fées ne veut pas céder à son époux, et dans les tours qu'Obéron joue à la reine, en même temps qu'à quelques grands seigneurs de la cour de Thésée , dont il change à son gré les

amours. Titania, soumise h un sortilège, s'éprend follemenl d'un homme affublé d'une lêle d'âne. Le sortilège esl une petite Qeur qu'on appelle pensée, petite Heur Manche autrefois, et devenue de pourpre el de velours par la blessure d'une Qèche que l'Amour avait destinée a une vierge couronnée de l'Occident (Elisabeth), flèche égarée en chemin. Le suc de cette fleur, répandu sur des yeux endormis, rend amoureux de la première personne qu'on voit. Tels sont les jeux auxquels se plaît Obéron, en compagnie de son messager Puck, le malicieux farfadet. Dans la seconde partie, on assiste à la répétition de Pyrame et Thyshé, drame que de braves ouvriers d'Athènes se proposent de jouer devant Thésée pour le divertir, après la cérémonie du mariage de leur duc avec Hippolyte, reine des Amazones. Celte seconde partie est une moquerie amère de l'état dans lequel Shakespeare a trouvé le théâtre : les lois de l'illusion et de la perspective étaient peu respectées alors, et les braves gens de Shakespeare, dont l'un fait le lion, l'autre la muraille, l'autre le clair de lune, présentent une image grotesque, mais réelle, de la naïveté primitive du théâtre. Cette partie est aussi spirituelle que l'autre est merveilleuse, et le Songe d'une nuit de la mi-été (car c'est la le véritable titre) offre une lecture agréable encore de nos jours. Colman (quelques autres disent Carrick ) ajouta, en 1761, trente chansons a cette comédie, et en fit une espèce d'opéra. Reynold en fit une autre mauvaise altération en 1816, et, de nos jours, Mcndelssohn Ta mise en musique avec un grand succès.

La comédie des Méprises nous présente une contrefaçon des Ménechmes et de l'Amphitryon. Shakespeare a mêlé ces deux ouvrages ensemble, et l'intrigue en

est assez amusante, toute vraisemblance mise a part. Pour redoubler le comique, Shakespeare a imaginé de donner aux deux frères qui se ressemblent deux valets qui se ressemblent également. Antipbolus d'Ephèse et Antipholus de Syracuse ont chacun un Nomio d'Ephèse et un Nomio de Syracuse pour valets. Celte comédie ne peut se jouer qu'avec des masques, comme la comédie antique, si l'on veut obtenir quelque crédit auprès des spectateurs. Un des Antipholus est marié, l'autre ne l'est pas : ce qui donne lieu a des scènes dans le genre <X Amphitryon , à la différence que le frère se montre plus circonspect que le dieu ; Antipholus d'Ephèse frappe du reste en vain à la porte, tandis que son frère soupe avec sa femme, et Nomio d'Ephèse est battu non moins que Sosie. Le père de ces nouveaux Ménechmes, marchand condamné a mort parcequ'il n'a pas une rançon à donner au duc d'Ephèse, en guerre avec celui de Syracuse, retrouve a temps son fils pour lui sauver la vie; il revoit en même temps sa femme, qu'il croyait avoir perdue dans un naufrage: elle est abbesse d'une église d'Ephèse. Toute cette série d'événements impossibles ne fait pas beaucoup d'honneur à la raison de Shakespeare (on doute, du reste, que la pièce soit entièrement de lui); mais elle est semée de plaisants détails.

Le prologue de la Méchante femme mise à la raison, ou plutôt de la Mégère apprivoisée , est très bien fait: c'est l'histoire, tirée des Mille et une nuits, du pauvre diable endormi qu'on transporte dans un palais, et auquel on fait croire qu'il est un grand seigneur. Par malheur, Shakespeare n'a pas suivi cette idée; il eût tracé de son Christophe Sly un excellent caractère , en donnant a ce personnage une part

dans l'action de la comédie jouée <l<vant lui. Le prologue de la Mégère apprivoisée ne lient eo aucune far ,i ii la pièce. Quant à celle grondeuse, c'esl le tyjpe de toutes les jeunes filles colèrdl domptées par un mari « | • 1 i si; l'ait plus grondeur, ('lus colère qu'elles, ei qui jure, tempête et brise loul dans la maison. Pelrucchio apprivoise ainsi Catherine, et la rend souple connue un gant. On trouve de jolies scènes de comédie dans cette pièce, que les Anglais estiment beaucoup.

Les Peines d'amour perdues ont pour point de déliait une jolie idée. Un roi Navarre et deux de ses gentilshommes se retirent dans un asile champêtre, afin de se livrer à l'étude pendant trois ans, sans qu'il soil permis à aucune femme d'approcher d'eux; mais la fille du roi de Traîne e| m s demoiselles d'honneur franchissent le seuil défendu et se font pardonner. L'esprit de cette comédie est suhtil. Le rôle de la princesse île France s'y trouve gracieusement tracé.

L'intrigue des Deux gentilshommes de Vérone se passe dans le monde des fictions. Rien n'est plus romanesque, et l'on a douté que cette pièce fût de Shakespeare. Cependant la versification en est poétique et souvent digne de lui. Valentin est allé de Mantoue il Milan pour se former le goût par les voyages et devenir un gentilhomme accompli. Il a laissé derrière lui son ami intime, Prêtée, épris des charmes de Julia; mais le père de Protée ordonne bientôt a son fils d'.ill<r rejoindre Valentin. Lu arrivant a Milan, Valentin est devenu amoureux de Sylvia, la fille du due, et lui a t'ait partager ses sentiments. Il conte si bonne fortune ii Protée, qui, après avoir vu Sylvia, oublie sa maîtresse et cherche a supplanter son ami.

Protée apprend au duc que Valentin veul enlever Sylvia; et fait manquer l'enlèvement. Valentin est banni. 11 se fait chef tle brigands dans la forêt voisine. On voit alors courir dans la forêt, sous des habits de page, et Sylvia et Julia, sans être reconnues, selon la coutume théâtrale. Valentin les rencontre ; Protée est convaincu de ses mauvais procédés, mais Valentin lui pardonne, et le duc, brochant sur le tout, donne la main de sa fille a Valentin et amnistie jusqu'aux brigands. Celte comédie, par les situations, est vraiment au dessous de Shakespeare; mais on y remarque une charmante scène : Julia refuse une lettre d'amour que sa suivante Lucette lui apporte; elle ordonne à Lucelte de la déchirer; puis, Lucette partie, elle ramasse les morceaux du billet doux.

Quel chef-d'œuvre que Roméo et Juliette! « Cette tragédie, s'écrie Hazlitt, est la seule que Shakespeare ait écrite sur une histoire d'amour. On suppose qu'elle a été un de ses premiers ouvrages. Le bouillant esprit de la jeunesse l'échauffé en effet de toute son ardeur ; les vifs enchantements de l'espérance s'y joignent aux profondes amertumes du désespoir. On a dit de Roméo et Juliette que ce qu'il y a de plus enivrant dans les parfums d'un printemps du sud, de plus langoureux dans le chant du rossignol , de plus voluptueux dans le parfum d'une rose, se rencontrait dans ce poème. La description est vraie, et l'on pourrait ajouter : Si ce poème a l'odeur de la rose, il en a aussi la fraîcheur; s'il a la langueur du chant du rossignol, il en a aussi les transports; s'il a la douceur d'un printemps du sud, il en a aussi la chaleur et l'éclat. Le sentiment n'affecte pas des formes vaporeuses et tristes. Roméo et Juliette sont amoureux, mais non malades

— MO — d'amour. Tout indique l'énergie de la jeunesse, de la saison du plaisir. Le sang circule, le cœur bat , la

>l l'humanité dans ce qu'elle a de plus ardent, <ie plus réel. Shakespeare a créé deux amants en pleine possession de leurs sons et de leurs affections ; leur cœur est dans toute sa nouveauté: il a des ravissements dont il ne prévoit pas la lin, des illusions sans bornes. Aussi, lorsque le malheur arrive, il les trouve au dépourvu et les abat. La perte «le l'objet aimé ne peut aller sans la perte de la vie. Shakespeare a donc suivi la nature, qu'il suivait toujours. » Hazlill à raison , le drame de Roméo et Juliette est un trésor de grâce, d'esprit et de passion. Les scènes du balcon, de la nourrice, du breuvage, des tombeaux, produisent un éternel effet de charme et de terreur. On sait que Shakespeare a emprunté la scène des deux amants de Vérone a une nouvelle de Luidgi da Porto, nouvelle assez médiocre , d'ailleurs , qui ne raconte que les faits. Il n'est pas probable que Shakespeare ait eu connaissance du poème en quatre chants et en octaves de Clizia, noble Véronaise , sur les amours malheureux de deux fidèles amants, Juliette et Roméo, poème délicieux auquel Luidgi da Porto et Bandello ont plus tard emprunté leurs récits. Ce poème de Clizia, attribué à tort a Gérard Bolderi, vaut le drame de Shakespeare. Le mariage de Juliette i de Roméo est tout a fait ravissant; la description du bal pendant lequel Roméo est forcé de se démasquer, comme toute la compagnie, sur l'invitation d'Antonio, maître de la maison, afin qu'il s'assure que ses ennemis ne se sont pas glissés chea lui a la Faveur du masque, offre une scène dramatique dont Luidgi da Porto et Shakespeare n'ont pas tiré assez parti. Quels

jolis détails sur la danse du flambeau, danse célèbre au quatorzième siècle, et sur la jalousie soudaine de Juliette , lorsque la jeune fille , si vivement frappée de la grâce de Roméo, le voit engagé par une autre dame à entrer dans le jeu ! Ce poème de la noble Clizia, dame véronaise , adressée à son cher Ardéo, est un petit chef-d'œuvre de l'esprit italien du quinzième siècle.

Faisons un léger reproche à Shakespeare : pourquoi Juliette n'est-elle pas le premier amour de Roméo? Que signifie cette Rosaline qui le fait errer dans le bois de sycomores avant le lever du jour, et conter sa peine aux oiseaux? A la vérité, il l'oublie aussitôt qu'il a vu Juliette; mais n'aurait-il pas mieux convenu à l'idéal de cette histoire que l'amour eût fait battre en même temps ces deux cœurs pour la première fois? Shakespeare, dépeignant ces ombres fugitives qui passent sur l'âme des jeunes gens, en attendant la passion véritable , comme les nuages rapides qui s'évanouissent aux rayons de l'astre nocturne , s'est tenu peut-être trop près de la réalité : Roméo a pu aimer une autre femme que Juliette, mais nous ne voulons pas le savoir.

La comédie de Tout est bien qui finit bien vaut mieux dans sa partie comique que dans sa partie sentimentale, quoique l'histoire de la tendre Hélène ne soit pas sans intérêt. Hélène est une de ces jeunes filles que Shakespeare et le théâtre anglais ont souvent mises en scène, jeunes filles entièrement dévouées à celui qu'elles ont choisi dans leur cœur, malgré les mauvais traitements qu'elles subissent de lui, et qui triomphent du dédain ou de l'indifférence à force de persévérance et d'amour. La modestie n'est

pas ce qui les préoccupe le plus. I i capitaine Paroles, lâ< li.' coquin qui se donne des airs de fanfaron , égaie le drame. C'esl un type comme Falstaff.

La comédie de Comme il vous plaira .' olïre une ioti igue assez décousue et promenée on toute liberté dans la forêt des Ardennes. Heureux qui peut lire celle comédie par un beau soir d'été, couché sous un vieux chêne du parc de Richmond , en voyant passer a côté de soi des troupeaux de daims légers ! In tel lecteur se familiarisera aisément avec la cour du vieux duc exilé qui s'essaie à refaire l'âge d'or, ou tout au moins PArcadie, dans une retraite champêtre.

Les amours à première \ lie , une femme déguisée en homme, les demoiselles errantes, les rêveurs mélancoliques aux bords des ruisseaux, les amoureux plaintifs écrivant des vers à l'objet aimé dans la profondeur de l'écorce des arbres, tout ce inonde de l'imagination est charmant, mais peu fait pour être analysé. Le caractère de Jacques, le philosophe moqueur, n'en est pas moins tracé avec une grande vérité. Hosalinde est vive et gaie; Orlando, épris de Rosalinde, a une physionomie poétique.... C'est comme un brillant songe qui passe devant les yeux, et qu'on a de la peine à ressaisir au réveil.

Cette pièce est une de celles qui ont fourni le plus de morceaux classiques a la littérature anglaise; beaucoup de passages sont dans toutes les mémoires ; il n'est pas d'écolier qui ne sache, en Angleterre, la fameuse tirade dans laquelle Jacques, le bizarre penseur, s'amuse h décrire les différents rôles de l'homme pendant la vie.

L'amusante comédie des Jou-u.ses femmes de Windsor fut compo*ée, dit-on, pour plaire à la reine

Elisabeth, qui voulait voir amoureux le chevalier sir John Falstaff. Ce gros chevalier libertin et si content de lui, que la folle jeunesse du roi Henri a protégé, poltron, menteur, gourmand, réceptacle de tous les vices, a été plusieurs fois reproduit par Shakespeare comme le type des mauvaises qualités dans le goût anglais. Sir John Falstaff s'imagine naïvement que mistress Page et mistress Ford , deux honnêtes et belles femmes, répondent a ses galantes avances, pareequ'il les voit aimables et gaies; mais mistress Page et mistress Ford s'entendent pour lui jouer les tours les plus comiques. Tantôt elles le forcent à se cacher dans un baquet, et le font porter à la Tamise avec du linge qu'on doit blanchir ; tantôt elles le font se déguiser en vieille femme et battre par M. Ford, qui le prend pour une ancienne tante chassée par lui de sa maison. 11 n'est sorte de mésaventures qui ne tombent sur la tête de sir John Falstaff, sans qu'il soit pour cela moins suffisant et moins certain de plaire. Quelle peine se donnent les deux commères pour lui apprendre que les femmes peuvent être honnêtes et gaies !

We'll leave a proof , by what which will do Wives may be merry, and yet honest too.

Et M. Ford! l'excellent type de mari jaloux, digne de Molière, et qu'on retrouve, du reste, dans Arnolphe! M. Ford, sous le nomade Brook, n'ouvre-t-il pas sa bourse a Falstaff pour que celui-ci puisse faire plus largement la cour à sa femme; il veut par la savoir si elle le trompe, se réservant, d'après les confidences du chevalier vantard , d'arrêter les choses à temps !

On croirait tombé de la plume do Calderon le drame de Mesure pour mesure : il a vraiment toute la fierté, toute l'allure d'une pièce de cet auteur. Un duc de Sienne , qui ressemble aux ducs justiciers du théâtre espagnol , dépose son autorité dans les mains d'un de ses ministres, sous prétexte d'un long voyage, et, se déguisant en moine, reste dans la ville pour observer ce qui s'y passe. Il veut être témoin de son fondé de pouvoir, dont il soupçonne a bon droit l'austérité. Ce drame, emprunté par Sbakespeare à une nouvelle de Cintbio, est traité par Jobnson avec un peu d'indifférence, et cependant c'est un des meilleurs de Sbakespeare parmi ses moins populaires. Le rôle du duc est constamment digne, élevé , d'un excellent sentiment, et les scènes delà prison ont autant de vigueur que d'originalité. Le duc, sous son déguisement, apprend à connaître les hommes, et, remarquant comme il est jugé lui-même avec légèreté, malgré tout ce qu'il a fait pour suivre le sentier de l'honnêteté, s'écrie éloquemment, avec cette haine que Shakespeare a souvent manifestée contre la calomnie : « 0 puissance! ô grandeur! des millions d'yeux égarés se portent sur vous; des volumes de rapports mensongers et contradictoires commentent chacun de vos actes; mille esprits rêveurs vous revêtent de la forme de leurs vains songes et vous travestissent au gré de leur imagination. »

Je ne sache pas de pièce plus étrangère aux lois classiques que le Conte d'hiver : elle ne respecte aucune unité. Perd i ta, enfant au troisième acte et femme au quatrième, aurait singulièrement cboqné Boileau. Celte pièce est même brouillée avec la géographie et la chronologie, car on y trouve le fameux port de mer

placé en Bohême et tant reproché à Shakespeare ; il y est question du temple d'Apollon a Delphes et d'une statue de Jules Romain. Shakespeare a emprunté cette pièce de Dorastus et Pawnia de Greene, et en a copié négligemment les erreurs. Les commentateurs prétendent que c'est en Bythinie, et non en Bohême, que la scène du port de mer doit se passer, et qu'il y a eu inadvertance de l'auteur primitif. Nous ne donnerons pas l'analyse assez compliquée de cette pièce, mais nous dirons que les amours de Florizel et de Perdita ont une couleur idyllique extrêmement gracieuse, et que la dernière scène, l'apparition d'Hermione, est d'un effet inattendu et saisissant.

11 est impossible de peindre l'admiration pour tous les mouvements d'une personne aimée en des vers plus charmants que, ceux que Florizel adresse à Perdita. « Ce que vous faites, dit-il, surpasse toujours ce qui est fait. Lorsque vous parlez, ma douce amie , je voudrais vous entendre parler toujours; lorsque vous chantez, je voudrais vous voir acheter, vendre, donner l'aumône, prier, régler toutes vos autres affaire» en chantant; lorsque vous dansez, que n'êtes-vous une vague de la mer balancée toujours de si heureuses ondulations! Chacune de vos actions est si particulière en grâces, que vos actions sont des reines vérilables : elles portent une couronne. »

11 faut ranger le Marchand de Venise parmi les plus charmantes fantaisies de Shakespeare. L'alliance des terribles conceptions du drame et de la grâce poétique, tant cherchée de nos jours, ne s'est jamais accomplie si heureusement. La haine que Shylock porte aux chrétiens, et qui lui fait exiger d'Antonio un billet par lequel celui-ci s'engage alui abandonner une livre

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(le sa chair s'il ne rend à lemps les ducals prêles par le juif, et dont il s'est fait caution ; relie haine féroce se trouve relevée des plus aimables détails. L'histoire des trois coffres d'or, d'argent, de plomb, dont le dernier renferme le portrait de la belle Portia; la tendresse et la loyauté de Bassanio, si bien inspiré dans le choix qu'il fait du coffre de plomb, choix auquel est attachée la possession de sa maîtresse; l'amitié a toute épreuve de ce gentilhomme et d'Antonio; le double rôle que joue Portia, qui revêt avec tant d'aisance la robe de juge, comme notre Toinette revêt celle de médecin; les séduisantes amours de la fille deShylock, la jeune Jessica, et de Lorenzo : toutes ces perles encadrent d'une façon éblouissante le sombre fond du tableau.

Ce qui frappe dans Othello, c'est la vigueur des passions , et surtout la force des caractères, offrant , sans cesser d'être individuels, des types généraux. Othello est à la fois un Africain et le symbole ardent de la jalousie, lago, Vénitien subtil, est l'incarnation de la méchanceté et de l'envie. Desdemona apparaît comme le modèle de la constance la plus pure et du plus entier dévoûment. Shakespeare a emprunté ces personnages a la nouvelle de Giraldi Cinthio de Ferrare ; mais, en les animant, il leur a donné cette puissante existence qui les fait contemporains de tous les temps. Le poète a suivi, du reste, les principaux évéments racontés par l'auteur des Uccatomiti ; il s'est emparé du fameux mouchoir, tout en laissant avec raison à Giraldi le bas rempli de sable avec lequel lago et Othello assomment la pauvre Desdemona : il a remplacé le bas de sable par le terrible oreiller. Dans la nouvelle de Giraldi Cinthio, Othello a soin , de

plus, que la maison s'écroule, afin que Desdemonasoil ensevelie sous les décombres et qu'on ne puisse l'accuser de meurtre. Ainsi agit le héros d'une pièce de Calderon.

On sait qu'Othello ne nie pas son crime : il s'appelle lui-même un honorable assassin (orc honorable murderer). Il fait justice de sa crédulité et de la perfidie de Iago.

Iago est le pivot de cette tragédie : il entraîne tout dans sa sphère fatale. On ne saurait imaginer rien de plus pervers, de plus scélérat que ce sombre Iago : c'est le génie du mal. Il en veut a Othello d'avoir nommé Cassio lieutenant et de l'avoir laissé, lui, enseigne; il prétend, mais c'est un faux prétexte dont il colore sa haine, qu'Othello a fait la cour a sa femme Émilia, et que le monde en a jasé ; il ment : sa femme est une honnête femme, elle n'a que le tort très grand d'être trop faible avec lui, de le craindre et de ne pas parler, avant la catastrophe, du mouchoir qu'elle lui a remis, lorsqu'elle voit qu'il s'en est servi pour exciter la jalousie d'Othello. Iago, dès la première scène de l'ouvrage, commence a nouer son odieuse trame a l'aide d'un sot qu'il s'est adjoint, Roderigo, amoureux de Desdemona. 11 réveille le sénateur Brabantio pour lui dire en termes grossiers que le Maure lui a ravi sa fille, et, lorsque Othello a expliqué, devant le doge et le sénat rassemblé, d'une manière si touchante, que le cœur de Desdemona s'est donné a lui pareequ'il a raconté ses malheurs :

She loved me for the dangers i had passed , And i loved lier, that, she dit pity them;

lorsque Brabantio maudit sa fille et dit a Othello de prendre garde a lui, qu'elle peut le tromper, ayant

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trompé son père, Iago ne laisse pas tomber ces paroles : il bâtit lii dessus l'édifice de sa trabison. A Chypre, il fait boire le lieutenant Cassio ; il l'engage dans une querelle et l'expose à la colère de son cbef. Il a tout prévu. Cassio est suspendu de ses fonctions. Desdemona supplie innocemment son mari de l'y réintégrer. Alors Iago s'écrie : a Je n'aime pas cela!» ( i Uhc notthat!^), et de cette phrase découle la plus infernale imposture. L'artifice de Iago est sans égal ; le serpent qui enlace Laocoon n'a pas plus de replis et de venin que ce monstre hypocrite. Quels aveux ! quelles réticences! quelles cruelles morsures! A partir de ces mots, Othello ne s'appartient plus : il est tout entier entré les mains de ce démon. Iago conduit la foudre et la fait tomber sur la tète de la pauvre Desdemona; c'est lui qui jette la blanche colombe dans lesserres du noir vautour.

Qu'elle est douce cette romance du Saule dont la mélancolie adoucit la fin du quatrième acte, en faisant diversion, par cette loi des contrastes que personne n'a mieux connue que Shakespeare, aux scènes pénibles d'Othello etd'Iago! Shakespeare l'a placée là comme un temps de repos et d'arrêt, avant de passer à l'épouvante de son dénoûincnt. La romance du Saule était une romance populaire, que le poète a arrangée a son gré. C'était un amant qui se plaignait de sa maîtresse: il en a fait une amante désolée, toujours par droit de conquête. La romance primitive est imprimée dans la collection des ballades du docteur Percy. On y trouve cette idée charmante : « Elle était née pour être belle, et moi pour mourir de mon amour. »

She was born to be fair; i, to die forher love.

Shakespeare n'est pas allé jusqu'à ce vers; il s'est contenté des premières strophes, et cette ballade a passé de siècle en siècle jusqu'à Rossini, qui lui a donné une autre immortalité.

La Douzième nuit rentre dans la catégorie des pièces à aventures : tout y est invraisemblable. C'est un duc d'Illyrie amoureux d'une comtesse qui repousse son amour, et qui est aimé d'une jeune fille déguisée en homme; il en fait le messager de ses amours auprès delà comtesse, qui s'éprend de ce charmant page. Par bonheur, la jeune fille a un frère qui lui ressemble, et qui arrive à temps pour épouser la comtesse à sa place. Quant à elle , le duc , touché de son amour, l'élève jusqu'à lui. Cette comtesse si dédaigneuse pour le duc, et dont l'amour se jette àlatête du jeune page féminin ; ce déguisement, si commun dans les comédies anglaises, et qui était plus admissible pour le spectateur à une époque où les rôles de femmes étaient joués par de jeunes garçons, choquent nos mœurs autant que l'action blesse notre esprit. Cependant c'est une situation très ingénieuse que celle où le frère est substitué à la sœur. On rencontre aussi d'heureux détails, entre autres le soliloque de Malvolio, intendant de la comtesse, qui se croit adoré d'elle ; soliloque que Johnson a remarqué. Johnson , comme tous les Anglais, trouve les scènes de cette pièce exquisitely humorom.

La Tempête est un rêve. Ce qu'on ne saurait trop signaler, c'est la beauté de la poésie, c'est la richesse d'imagination déployée par le plus grand écrivain de l'Angleterre, qui rencontrait, pour peindre les mystères du monde invisible , la même puissance d'expression que pour ranimer les personnages historiques

de son pays. Comment donner une idée des créations de Caliban, cet être informe qui ne lient h l'humanité que par ses \ ices', el d'Ariel, la plus aérienne figure de la mythologie romantique , charmant génie qui n'a d'égal que le l'uck du Songt '.' Comment redire les ravissantes et innocentes amours de Fernando et de Miranda? M il ton lui-même, en écrivant les amours d'Adam et d'Eve dans le paradis terrestre, n'a pas mis plus de charme ni plus Je grâce dans celte union de deux cœurs qui s'éveillent au milieu d'une nature embaumée et riante.

Dès les premiers mots de la Tempête, on reconnaît le philosophe. Les vagues soulevées grondent, le> vents sifflent, l'éclair luit, un vaisseau est près de sombrer. Le contre-maître va, vient, gronde comme les vagues, siffle comme les vents, jette aussi, lui, ses éclairs. Un vieux conseiller du roi de Naples se figure être en droit de donnersesavis toutcommeàlacour; il adresse au contre-maître des observations. Voici de quelle façon elles sont reçues : «Vous êtes un conseiller ; si vous pouvez imposer silence a ces éléments et tout pacifier, nous ne loucherons plus à un câble. Usez de votre autorité.» Le contre-maître congédie ainsi l'importun. Le conseiller, pour se consoler, assure qu'il n'y a plus de danger, parecque cet homme . destiné à être pendu, ne saurait mourir noyé : la corde préparée pour son cou est le véritable câble dans lequel il semble avoir foi. Shakespeare, directeur de théâtre, savait quelle est la puissance des jeux de mots sur une certaine partie du public, et il employait souvent ce moyen de succès. Nous préférons les réflexions du bouffon sur l'amour des Anglais pour les curiosités. Ce bouffon voudrait pouvoir transporter Caliban ( n

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Angleterre, afin de le montrer pour de l'argent : «Là, toute bête étrange y fait vivre son homme. Ce qu'on ne donne pas à un mendiant estropié , on le donne pour un Indien mort.»

11 est un passage que Shakespeare a touché avec cette vérité humaine dont l'éclat se produit au milieu de ses imaginations les plus étranges. Ferdinand, obligé déporter une bûche pour obéir aux ordres de Prospero, n'ose pas se plaindre de sa destinée , parceque Miranda sera sans doute le prix de sa résignation. « Il y a des abaissements, dit-il, qu'on peut supporter avec noblesse ; il est de pauvres choses qui ont une fin superbe. Celte tâche misérable me serait aussi dure qu'elle m'est odieuse; mais la maîtresse que je sers ranime ce qui est mort, et change mes labeurs en plaisirs.» Je ne sais pourquoi, toutes les fois que j'ai lu ce passage, je me suis imaginé, que Shakespeare avait fait un retour sur sa vie passée, sur celte époque où il arriva, a vingt-deux ans , inconnu, dans la grande ville de Londres, et fut contraint pour vivre d'employer d'abord ses bras au lieu de son intelligence. La maîtresse qu'il servait, c'était la poésie: elle allégeait tout fardeau pour lui; il pressentait sa fortune future en accomplissant son humble tâche. Oui, c'était cette poésie, qui emporte tant de jeunes esprits vers les hautes régions delà pensée, et les rend indifférents à des travaux obscurs , en attendant que la gloire leur ait souri !

On n'attribue pas généralement a Shakespeare la pièce de Titus Andronicus , quoiqu'elle ait été imprimée dans la première édition de ses œuvres; mais on croit qu'il en écrivit une partie , on suppose que ce fut une des pièces remaniées par lui. Gifford fait ob-

server que les comédiens, ordinairement propriétaires des ouvrages, avaient le droit d'intercaler de nouvelles scènes dans les pièces autrefois en vogue et qui paraissaient susceptibles encore d'être jouées avec succès, et il pense que quelques pièces imprimées sous le nom de Shakespeare n'ont pas d'autre origine, sans que les éditeurs aient voulu tromperie public. La remarque de Gifford peut s'appliquer a Titus Andronicus, ouvrage assez peu estimé. Ravcnscroft reprit en sousœuvre Titus Andronicus ; il le remit au théâtre heureusement, s'il faut s'en rapporter à lui. Ravenscroft ne croit pas non plus que cette pièce ait été composée par Shakespeare ; il s'en exprime ainsi dans son avantpropos : « D'anciens habitués du théâtre m'ont dit que Titus Andronicus n'appartenait pas d'origine a Shakespeare, mais que celte pièce, apportée par un auteur sans réputation , avait reçu du grand poète , dans les principaux caractères, quelques touches vigoureuses.» Des autres drames attribués a Shakespeare, nous ne connaissons qu1 Ardcn de Feversham , et, encore, tel que Lillo l'a altéré en 1759. C'est un sujet fort dramatique, fondé sur l'adultère et l'assassinat, et dont l'horreur était bien faite pour inspirer l'auteur de Georges Barnwcll.

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