‹ Curiosités dramatiques et littérairesChapitre 21 sur 29 · ANGLAIS · texte numérisé non relu

ANGLAIS

Nous allons reprendre le théâtre à peu près où nous l'avons laissé : on va le voir s'épurer pendant le cours du dix-huilièmesiècle; mais, nous devons le dire avec regret, la morale ne lui profita pas. Il perdit sa vivacité et son esprit, jusqu'au moment où Shéridan le releva avec éclat. La plupart des auteurs dramatiques d'alors puisèrent, comme l'a dit Pope , « leurs règles en France et leur sujet en Espagne », ce qui faisait un habit d'arlequin. Pope, du reste, en voulant suivre l'ancienne route de l'immoralité, dans sa comédie intitulée Trois heures après mariage, n'en fut pas plus heureux. L'originalité se réfugia dans le roman , où Daniel de Foë , Richardson , Fielding, Smollett, Sterne, Goldsmith, créèrent des œuvres excellentes et dont les types ne s'effaceront pas de la mémoire des hommes.

Dèsle commencement du dix-huitième siècle, le charlatanisme de l'affiche avait été poussé très loin , et des lettres capitales, aussi développées que possible, signalaient a l'attention les pièces nouvelles et les noms des acteurs et des actrices en vogue. Il y avait alors,

comme aujourd'hui, des disputes comiques a propos des divers caractères d'imprimerie désignés par le directeur pour marquer les degrés de réputation.

Un drame curieux et intéressant, intitule Oronooko, et emprunté à mistress Behn , dont le père avait été lieutenant gouverneur de Surinam, fut ranimé par Southern en 1699 et obtint du succès. Mistress Behn occupe aussi un rang honorable parmi les auteurs dramatiques anglais. Langbaine, critique qui s'était particulièrement dévoué à la recherche des plagiaires, dit de mistress Behn : « La plupart de ses comédies ont eu la bonne fortune de plaire, et, quoiqu'on. doive reconnaître qu'elle a beaucoup emprunté, elle a, il faut le dire à son éloge, amélioré considérablement ce qu'elle a pris. » Granger prétend, ce qui ne ferait pas l'éloge de son caractère, que Charles II l'envoya a Anvers pour épier les projets des Hollandais et lui en donner avis.

L'Élévation et la chute de Masaniello, de d'Urfey, tragédie en deux parties, parut en 1699 et en 1700. 11 existait déjà sur ce sujet une pièce intitulée la Rébellion de Naples , écrite par un auteur témoin oculaire • les faits produits dans son œuvre. D'Urfey n'a rien emprunté a son devancier; les deux parties de sa pièce furent réduites par Walker en une seule, sans qu'il en résultât une bonne tragédie.

En 1713 on joua le fameux Ca/o/i d'Addison. Celte tragédie vint donner une satisfaction aux whigs contre les torys. Chaque vers dans lequel résonnait le mol liberté était applaudi avec enthousiasme par les whigs. Les torys, qui ne voulaient pas y voir une attaque, et qui s'avouaient également amis de la liberté, ne demeuraient pas en reste d'applaudissements, de sorte

que la pièce recul le plus étourdissant accueil. La critique ne lui fut pas épargnée néanmoins. Les remarques de Dennis ont de la valeur. Le Caton d'Addison exprime presque le regret de s'être tué; il se reproche de s'être trop pressé. Ce sentiment n'est pas d'un stoïque. Addisoneût dû se rappeler ces mots de Cicéron : Sœpe officium est sapientis desciscere a vita\ ainsi pensaient les stoïques. Addison, Young, Thompson, imitèrent la solennité delà tragédie française, et leurs ouvrages dramatiques exhalèrent un profond ennui, quoique ces auteurs déployassent beaucoup d'esprit dans leurs autres productions littéraires. Addison sema le Spectateur à' 'articles ingénieux su r les mœurs de ses con temporai ns. Comme peintre en ce genre, il n'a pas été surpassé. En 1714-, Nicolas Rowe donna au théâtre sa Jane Shore, pièce qui est restée et qui a été traduite- plusieurs fois en français. Jane Shore est le meilleur ouvrage de Rowe. Miss Smithson, actrice de mérite, qui depuis épousa M. Berlioz, un des compositeurs et des écrivains les plus remarquables de notre époque, déployait dans ce rôle des qualités très pathétiques et très touchantes ; elle y eut beaucoup de succès à Paris en 1827. Rowe est de ceux qui voulaient concilier le théâtre français et le théâtre anglais, et qui, dans cette préoccupation, perdirent un peu le mouvement et la vie de Shakespeare, sans arriver complètement à l'éloquence des passions, a la peinture des caractères , en un mot a la représentation d'un type idéal et grandiose comme les héros de notre scène. Le drame de Jane Shore est rempli d'entretiens dont les changements de scène perpétuels ne corrigent pas la monotonie; mais le sujet en est intéressant par luimême. On versera toujours des larmes sur l'infortune

oc^

de Jane Shore, qui du faîle des grandeurs tombe dans un abîme de misères, el se \"ii réduite à mendier sa \ ic L'ingratitude que Jane Shore, mourante de faim, errante dans les rues do Londres, éprouve de la part d'une ancienne amie, offre un tableau douloureux, propre h émouvoir les cœurs.

La Belle pénitente de Rowe n'est autre que la Fatale dot de Massinger et Field; Kowe , en préparant une édition de Massinger, fort peu connu alors, crut pouvoir se saisir de ce sujet. La Welle pénitente a été imitée, sous le nom de Caliste, par Colardeau.

On cite une anecdote assez plaisante a propos de Rowe. Ayant perdu une place de secrétaire d'état, il en demanda une autre au comte d'Oxford. Celui-ci l'engagea a apprendre l'espagnol; Howe se bâta île se mettre à cette étude, et, dés qu'il eut appris a fond la langue de Cervantes, il revint se présenter au comte, dont il n'obtint que cette seule réponse : « Je vous félicite, Monsieur, de pouvoir lire Don Quichotte en original. » Rowe a traduit la l'harsale de Lucain. Il fut poéte-lauréat.

Ce fut en 1717 qu'on joua, sous le nom de Cay, Trois heures après mariage, comédie de Pope et d'Arbuthnot, farce grossière et scandaleuse, tout a fait indigne de l'auteur de V Essai sur l'Homme.

VAndromaque de Racine passa sur la scène anglaise sous lé nom de la Mère infortunée. C'est une méchante imitation faite par Philips, avec un épilogue d'Addison. Vlphigénie du poète français, plus le personnage de Ménélas, emprunté à Euripide, reçut le nom de la Victime : car les Anglais ont l'habitude de changer les titres des ouvrages anciens en titres modernes, au point que le Coriolan de Shakespeare a été représenté sous ce titre : l'Envahisseur de son pays.

En 1722, Steele fit représenter les Amants sûrs l'un de l'autre, comédie infiniment plus morale que celles de ses prédécesseurs, mais d'une rare insignifiance. Ce n'est pas qu'on ne trouve encore dans cette pièce quelques indécentes expressions : le vieux Cimberton, qui examine sa jeune fiancée comme un maquignon examine un barbe qu'il veut acheter, n'offre pas le modèle de la politesse et du bon goût. Deux amants qui se sont connus dans des circonstances romanesques, et deux autres appartenant au monde ordinaire, conservent leurs tendresses réciproques malgré les volontés de leurs parents, opposés a leurs inclinations. Tout cela est accompagné de déguisements ridicules et impossibles, et de bavardages sans gaîté d'un valet et d'une femme de chambre. Steele a composé six comédies. Sa vie et ses articles du Spectateur ont cent fois plus de verve que ses œuvres théâtrales. Aucune d'elles ne vaut ce trait avec lequel Steele aurait pu faire une pièce amusante : L'auteur, criblé de dettes, donnait une fête à sa femme ; des huissiers se présentèrent pour saisir ses meubles. Il eut le crédit de les engager a prendre la livrée de ses valets pendant le festin, afin de ne pas troubler la joie de sa femme et de ses amis; mais un d'eux, se trouvant offensé par quelques propos un peu vifs, jeta la livrée bas et voulut instrumenter. Addison , qui par bonheur était au nombre des convives, sortit de table, paya la dette de Steele et le délivra de ces fâcheux huissiers.

En 1723, le théâtre anglais s'était emparé, comme d'une bonne fortune, de l'histoire du fameux voleur Cartouche, qui venait d'être publiée a Londres ainsi annoncée : « Vie de Cartouche, le célèbre voleur fran-

rais, i]ni a été roué à Paria le 24 novembre dernier; son éducation au collège «les Jésuites, ses escapades de jeunesse; les vols qu'il a commis seul jusqu'à ce qu'il soit devenu chef de troupe : les diverses expéditions qu'il fit a la tète de sa bande; comme il brava sept années là justice de France; la manière dont il fut pris et exécuté ; l'audace et le courage qu'il montra dans la prison et sur l'échafaud ; le tout formant une série d'aventures variées et d'événements curieux du plus grand intérêt. » Il n'est pas étonnant que les Anglais, si bien prévenus, aient été enchantés de voir se dérouler sous leurs yeux les mystères de la vie de Cartouche.

Nous ne saurions passer sous silence l'opéra du Mendiant, qui fut donné en 1728 et mit toute l'Angleterre en émoi. Cette pièce, faite pour ridiculiser l'opéra italien, et qui met en scène des voleurs de grand chemin, cette pastorale de Newgate, comme l'appelle si bien le docteur Swift, est une incroyable débauche d'esprit. Il serait difficile de donner une idée des mœurs représentées dans cette folle parodie, où Gay semble avoir l'intention d'atteindre des voleurs d'une classe plus élevée, en peignant sa Cour des miracles. On assure que le nombre des voleurs augmenta en Angleterre après cette sorte de glorification de leur métier, car le héros de Gay finit par échapper a la justice et par revenir triomphant. On achète quelques traits d'esprit par une foule d'obscénités et de scènes déplorables. Nous ne concevrions pas que l'Angleterre se soit passionnée pour ce spectacle des misères et des turpitudes humaines si nous n'avions pas vu la même folie se renouveler en France par Hubert Maeaire. Le Mendiant donna lieu a un jeu de mots assez

plaisant, et qui peut se comprendre en français. Refusé par Cibber, directeur de Drury-Lane, il fut porté a son rival Ricb, directeur de Lincoln's in Fields, et, après le fructueux succès qu'il obtint, on dit que l'opéra avait rendu Gar rîch and Rich gay.

Drury-Lane donna en 1731 le Marchand, appelé depuis le Marchand de Londres, véritable histoire de Georges Barnwell. Ce drame de Lillo , fondé sur une vieille chanson , fit courir long- temps la ville de Londres. C'est un drame plein d'intérêt. On assure qu'en 1752, le docteur Barrowby fut appelé près d'un jeune homme, commis chez un des premiers marchands de Londres; la fièvre qui agitait le malade provenait d'un malaise d'esprit. Le docteur s'en aperçut et obtint des confidences. Ce jeune homme lui dit qu'après avoir fait une fâcheuse liaison et détourné 200 livres confiées à ses soins, il était allé voir Ross dans George Barnwell, et mistress Pritchard dans Melwood , et que depuis ce spectacle, qui l'avait vivement frappé, il n'avait eu aucun moment de repos; qu'enfin il désirait mourir pour éviter la découverte de sa honteuse action. Le docteur Barrowby révéla tout au père du jeune homme , qui paya la somme dissipée et ensevelit l'affaire dans le secret. Le fils recouvra la santé , devint un honnête homme et un riche marchand. Lillo créa, en Angleterre , le drame bourgeois tel que Diderot le prêcha en France. Ses caractères sont pris dans les rangs moyens de la société. La Fatale curiosité , de Lillo, dépassa encore la réussite du Marchand de Lon dres. Nous avons mentionné son altération d'Arden de Feversham.

Fn 1732, on représenta la Restauration du roi Charles II, ou la Vie et la mort d'Olivier Cromwell , tragi-

— 28fl — comédie mêlée de chants. Los scènes sérieuses étaiont en vers blancs et assez pauvremenl écrites; les scènes comiques ne manquaient pas de verve et d'humour. Britannia, la vieille Angleterre, ouvrait la scène, et dé( laraitson inlentionde protéger son bien-aimé Charles; Cromwell entrait pour se plaindre de son bonheur, et chantait un air où il invoquait les démons. Cromwell s'était vendu au diable. La bataille de Worcester se livre; Cromwell poursuit le roi; ils se battent; Cromwell le désarme et s'apprête a le tuer, lorsque Britannia l'enlève dans un char. Cromwell chante de nouveau. Le vieux chêne où le roi se tient caché n'est pas oublié, et, pendant que les soldats de Cromwell passent sous ses branches, la foudre tombe sur eux, après une invocation de Britannia. Cromwell finit par être emporté par le diable, et le roi est replacé sur son trône. Si le lord chambellan n'avait jamais mis son veto que sur des pièces de ce genre , il n'y aurait pas grand reproche a lui adresser. Quel bizarre idée de faire chanter Cromwell , d'imaginer un duel entre Charles et lui et de le donner au diable !

Un acte du parlement, du 21 juin 1737, limita le nombre des théâtres anglais et régularisa la censure. Ce fut en vain que lord Chesterficld s'y opposa. Le noble lord, bien inspiré cette fois, craignait qu'on n'abusât de ce pouvoir arbitraire; il voulait donc •pi'on y apportât de grandes restrictions. Six théâtres restèrent: l'Opéra, le théâtre français dans le Hay, et les théâtres de Govent-Garden, de Dmry-Lane, de Lincoln-Inn-Field, Goodman' s Fields. La rigueur de la censure vint donner raison a lord Chesterfield ; elle s'exerça peu de temps après contre un drame de Gusave Wasa, de Broolke , puni' empêcher uniquement

qu'on fît résonner sur la scène le mot de liberté, ce mot que la compression fait toujours éclater.

Le charmant auteur du Vicaire de Wakeficld débuta, en 1768, par une comédie intitulée l'Homme d'un bon naturel ( Good naturcd mari). Honeywood possède la meilleure nature d'homme qu'il soit possible de rencontrer. Sa générosité à l'égard des personnes qui ne la méritent pas le met souvent dans une gêne extrême, et son désir de plaire à tout le monde le rend ridicule. Goldsmith semble avoir tracé son portrait dans ce personnage. La vie de Goldsmith fut remplie de toutes sortes d'aventures et de folies; il mourut a quarante-six ans, dans toute la force de son talent. Le caractère de Croaker, dans cette comédie, est regardé comme un des mieux imaginés de la scène anglaise. Goldsmith dit dans sa préface : « Lorsque j'entrepris d'écrire une comédie, je confesse que j'étais singulièment prévenu en faveur des poètes des derniers âges, et que j'essayai de les imiter. Le terme de comédie noble était encore inconnu parmi nous, et le public ne désirait rien de plus que la nature et la gaîté. » La comédie, en Angleterre comme en France, avait tourné au genre sentimental et larmoyant.

La première représentation de She stoops lo conqucr nous fournit une piquante anecdote.

Goldsmith, opposé au genre larmoyant, tâcha d'en arrêter les progrès, et donna sa seconde comédie , She stoops to conquer (elle se rabaisse pour conquérir). La méprise d'une maison particulière pour une auberge est le cadre où se développe une intrigue spirituelle et infiniment plus bienséante que les intrigues ordinaires des comédies anglaises, quoiqu'on y voie encore un enfant gâté agir avec sa mère d'une façon

(|ui ne serait pas supportée sur notre théâtre. Ce qui est très joli, c'est le déguisement d'une jeune Bile du monde, non pins en jeune homme cette fois, mais en servante, afin d'encourager un amant beaucoup moins timide avec les servantes qu'avec les demoiselle». (ioldsiiiiili s'est tiré délicatement de cette donn4 e fort scabreuse, que Wicherley et Farquhar auraient sans aucun doute présentée avecleurhabiluelle indiscrétion. La veille de la représentation de cette comédie, les

amis de Goldsmith se rassemblèrent à la taverne de

Shakespeare, où un repas joyeux les attendait. Il s'agissait de préparer le succès. Le docteur Johnson était à la tète de cette conjuration ; il prit place au haut de la talde avec une gaîté parfaite : c'est à lui que Goldsmith devait la réception de sa comédie, contre laquelle Colman s'était prononcé; on convint des endroits qu'il fallait applaudir et de la manière dont les marques de satisfaction se manifesteraient. Un d'entre les i onjurés, Adam Drummond, avait été doué par la nature du rire le plus sonore et le plus contagieux que des poumons humains puissent lancer au milieu d'une vaste assemblée : il fut préposé au rire, d'autant plus que la comédie de Goldsmith était destinée à tuer les comédies sentimentales. Adam Drummond accepta le poste d'honneur qu'on lui offrait; mais il avoua ingénument qu'il avait besoin d'être averti et guidé, afin de ne pas faire éclater à tort toutes ses batteries, et il désira que Cumberland lut placé à côté de lui et lui frappât sur l'épaule a l'occasion. Cumberland ne déclina pas cette responsabilité. Le docteur Johnson , général en chef, devait se tenir du reste dans une loge en vue de toute l'armée et donner h; signal du rire, des exclamations, des applaudisse-

— 2S9 — menls, selon les conventions. Drummond, sous la surveillance et sous l'action de Cumberland, les yeux fixés d'ailleurs sur le docteur Johnson , fonctionna à merveille. Dans le commencement, son rire franc et bien placé se communiqua rapidement de spectateur en spectateur; mais il devint le point de mire du public, et Cumberland s'aperçut que l'attention se détournait de la pièce : il dit quelques mots a l'oreille de Drummond pour l'engager à modifier un peu ses puissants éclats; mais Drummond était lancé. Insensible au frein comme un coursier emporté, Drummond allait tète baissée; il riait pour son propre compte de tout ce qui lui paraissait risible, et quelquefois d'une manière intempestive et gênante. Il faillit compromettre la réussite. Cumberland avait beau le pincer, c'était un chatouillement pour Drummond; il n'en riait que plus fort. Si la pièce n'avait pas heureusement fini, on allait expulser cet interrupteur. Deux heures après la chute du rideau, Drummond riait encore, tant il était difficile que sa faculté de rire s'arrêtât quand la machine était mise en mouvement. Johnson, Cumberland, Goldsmith et les autres convives, réunis de nouveau après la pièce, ne purent tirer de lui d'autre jugement que ce rire inextinguible, digne des divinités homériques. Goldsmith fut loin de s'en fâcher.

Cumberland a composé beaucoup de pièces d'un comique très tempéré. La Roue de la fortune, l'Amant à la mode , l'Américain, n'ont de droits qu'à l'estime. Cette dernière pièce est de 1771 ; elle offre la situation romanesque d'un père qui ne s'est pas déclaré a son fils, dont il surveille les folies sous le masque de l'amitié. Cette donnée était féconde; l'auteur ne l'a pas exploitée aussi avantageusement qu'il aurait pu le

faire. Une aous-intri^uc ( ' under-plot) se mêle à 1 *" ï < 1 •"• • • principale, et, quoiqu'elle soit habilement menée, l'intérêt est divisé. Cumbcrland, qui rédigeait l'Observateur, avait, comme Addison, des prétentions à être moraliste : aussi fait-il triompher l'honneur et la vertu. Mais les caractères de deux intrigants de bas étage, les Fulmer, et la manière inconvenante dont Belcour se comporte vis-à-vis de Louisa, jeune fille traitée par lui comme Angelica Test par sir Harry Widlair, toutes ces incongruités prouvent que la scène anglaise n'avait pas encore a se féliciter de grands progrès en décence... Le personnage du major O'FÎaherly, brave Irlandais, est fort piquant. Cumbcrland a mis dans la bouche de miss Charlotte, une de ses héroïnes, la réflexion la plus féminine. Miss Charlotte, en faisant sa toilette, ne veut pas se regarder dans le miroir de sa vieille tante : elle a peur d'y trouver des rides. Cela est joli.

Nous rencontrons enfin un véritable auteur comique, Richard Brinsley Shéridan. Le grand-père de Shéridan avait été très lié avec le docteur Swift, Irlandais comme lui, et qui fut le parrain de son fils Thomas ; celui-ci se laissa séduire par les charmes de la profession d'acteur, alla à Londres, et, après avoir pain avec succès a Covent-Garden et a Drury-Lane-, revint it Dublin prendre la direction du théâtre de cette ville, où il ne s'enrichit pas. Entre autres ouvrages, il composa un dictionnaire de la langue anglaise, et sa femme Mrs. Fiances Shéridan, écrivit des romans et des pièces de théâtre. Richard Shéridan naquit donc (en 1751) dans les meilleures conditions pour devenir un auteur dramatique, et de plus un orateur. Son père, ayant étudié l'art de la parole dans

sa jeunesse, lui donna de bonne heure des leçons d'élocution. A dix-neuf ans Richard épousa miss Elisabeth Linley, qui faisait les délices de Bath. Il la conquit sur ses rivaux a la pointe de l'épée, et sur ses parents, peu disposés a la lui donner, en déclarant qu'il suivrait la carrière du barreau. Malgré cette déclaration , il fit jouer dès 1775 a Covent-Garden la comédie des Rivaux. Malgré la verve et la gaîté dont elle est animée , elle n'eut pas d'abord un plein succès; mais l'auteur y fit quelques changements, et elle ne tarda pas à être très vivementapplaudie; on reconnut tout de suite un peintre de caractères. Lydie Languish, dont le rêve est d'être enlevée , Lydie Languish, qui se brouille avec son amant sitôt que sa tante consent a le lui donner pour époux et qu'elle se voit obligée de quitter la route détournée du mystère pour prendre le grand chemin ordinaire du mariage, cette fille romanesque et capricieuse est loin de manquer d'attraits. Lorsqu'elle apprend que le capitaine lui a caché son grade, sa naissance, sa fortune, pour se conformer a son idéal, sa joyeuse colère excite une franche hilarité : « La! n'est-ce pas désolant ? Quand je m'imaginais que nous étions destinés a supporter ensemble une aimable petite pauvreté, je trouve tout à coup un riche parti, moi qui avais projeté la fuite la plus sentimentale... le déguisement le plus gentil... la plus jolie échelle de cordes,., la lune seule pour témoin... quatre chevaux... un pasteur écossais... ma tante dans la stupeur... et de grands articles dans les journaux!... J'en mourrai de vexation. » C'est une critique ingénieuse de l'influence des romans sur l'imagination des jeunes filles. Le caractère n'était pas et n'est peut-être pas encore sans exemple dans les trois

royaumes. Lady Malaprop, vieille veuve ridicule, qui connaît si mal la signification des mots; sir Anthony Absolu te, le plus emporté des pères; Lucius OTrigger, baronnet irlandais, et si chatouilleux sur le point d'honneur, qui veut forcer à se battre un homme peu disposé a jouer sa vie au pistolet, offrent de bonnes, de vraies physionomies comiques. On peut reprocher à l'intrigue de n'avoir pas assez de ressort ni d'imprévu, mais on ne saurait s'empêcher de s'amuser avec les personnages et de convenir que Richard Sheridan, au premier pas qu'il lit, entra dans la bonne voie. Son style abonde en traits plaisants et naturels.

Dans la Saint Patrice, seconde comédie de Sheridan, encore une jeune tille possédée du désir d'être enlevée ! C'était, a ce qu'il semble, passé dans les mœurs. Lauretta est une ingénue comme miss Prue , comme miss Peggy. Ces demoiselles-la ne baissent pas les yeux, ne rougissent pas à tout propos; il est impossible de les accuser d'hypocrisie ; la nature parle avec elles le langage le plus expressif. — Lauretta veut être mariée à n'importe quel prix. Sa mère attribue ces dispositions au malheureux nom de Laun tta qu'on a eu l'imprudence de lui donner : pourquoi ne Pa-t-on pas appelée Uébecca ou Déborah! Le lieutenant (VConnor, amant de Lauretta, revêt plusieurs déguisements pour pénétrer auprès de sa mai tresse, et obtient enfin sa main. C'est une farce d'après celles de Molière, à qui l'auteur a emprunté des idées et des effets.

Dans /« Duègne, opéra-comique en trois actes, dont Ferdinand se plaint que sa maîtresse Clara est esclave du décorum ; mais ce sont les paroles d'un amant que tout obstacle fâche: ne lecroyez pas. Il lui a pris déjà

quinze baisers, et Clara ne tarde pas à s'enfuir de chez son père, pour le retrouver. Louisa, son amie, s'enfuit aussi de chez le sien, et les deux belles errantes vont chercher de compagnie un de ces prêtres complaisants qui, dans la comédie anglaise, sont toujours prêts à marier les jeunes fugitives avec leurs ravisseurs. Une duègne qui se fait passer pour Louisa, et qui épouse a sa place un rival odieux, donne lieu à des scènes fort drôles. Cette pièce obtint dans sa nouveauté soixante-quinze représentations, dix de plus que le fameux opéra des Gueux.

Shéridan prit alors la direction du théâtre de Drury- Lane, que Garrick venait d'abandonner, et donna un Tour à Scarborough , comédie en cinq actes , imitée de la Rechute de Vanbrugh. Une cabale tourmenta les premières représentations de cette pièce, qui n'est pas la meilleure de son répertoire. Il avait raison de demander au dénoCimenl, comme les auteurs espagnols, l'indulgence des spectateurs. Une sous-intrigue nuit a l'intérêt. Le droit d'aînesse est attaqué avec assez de verve dans cette comédie. Shéridan y met en relief ces injustices de famille qui ne sont pas propres à faire naître l'affection entre les frères, dont l'un possède titres et fortune , tandis que l'autre est dépourvu de tout. Aussi Tom Fashion parvient-il a supplanter son frère dans un mariage que celui-ci va conclure; il se présente sous son nom, est accueilli, et, grâce à la nourrice et au chapelain , épouse une petite personne si pressée d'avoir un mari qu'elle ne veut pas même attendre une semaine , délai fixé par .son père. C'est toujours la demoiselle décidée à ne pas l'être long-temps. Les mères anglaises, assurément, doivent y regarder a deux fois avant de con-

duire leurs tilles a l'école de la comédie. Miss lloyden, Juliette Bans poésie, se jette a la tête d'un l»oméo de hasard avec un étrange abandon; si l'on permet ces excentricités a la passion portée jusqu'à l'idéal , elles choquent danslavie commune, lorsque aucun enthousiasme ne corrige celle facilité de mœurs. Shéridan a voulu peindre deux caractères d'honnêtes femmes (ians les caractères d'A manda et de Berinthia; mais la main de l'auteur n'était pas très ferme dans ce genre de portraits, et il y a ça et la quelques nuances disparates ; elles sont néanmoins supérieures à la plupart des héroïnes vertueuses qui les ont précédées. Le père de Miss Hoyden, sir Tunhelly Clumsy, est le père habituel , qui gronde beaucoup , tient sa fille renfermée autant qu'il peut, et finit par lui pardonner toutes ses escapades, en se souvenant qu'il a été jeune et qu'il a enlevé aussi, lui, une miss dont il a fait sa femme. L'enlèvement suivi de mariage , voila le fond de presque toutes les comédies anglaises.

Nous avons à parler maintenant de la pièce la plus célèbre de Shéridan, l'Ecole de la Médisance.

C'est en 1776, le 8mai, qu'eut Heu lapr emière représentation de cette comédie. L'auteur préludait à ses succès parlementaires dans l'opposition anglaise par celte spirituelle comédie, où la médisance, et même la calomnie, sont vivement dépeintes. Shéridan avait été témoin de ces mille et mille bavardages de la société qui dénaturent les faits, les grossissent ii vue d'oeil, et de légères peccadilles font quelquefois des crimes énormes. Lorsqu'on va au fond de ces histoires, on ne trouve presque rien, souvent rien du tout. C'est contre cette manie des gens désœuvrés et portes à la méchanceté par le sourire du monde, toujours

prêt à seconder de malicieuses inventions , que Shéridan s'est élevé en véritable poète comique. 11 y a beaucoup de verve et d'esprit dans cette œuvre. En homme qui devait être l'émule des Fox et des Burke et contrarier la fortune et l'habileté de Pitt, il s'est étudié, dans les personnages de deux frères, dont l'un est un hypocrite et l'autre un étourdi, à montrer combien on doit faire peu de cas des jugements ordinaires de la société. Joseph Surface, tartuffe de mœurs, passe pour un parangon de toutes les vertus, tandis que sir Charles , vrai dissipateur et incapable de dissimuler ses défauts, est l'objet des plus fabuleuses appréciations. Sir Olivier, oncle des deux frères, qui a fait sa fortune dans l'Inde, revient incognito en Angleterre et se présente a ses deux neveux sous un nom supposé. Il s'offre a Charles en qualité de brocanteur, et lui achète la collection de ses portraits de famille, dernière, ressource du jeune prodigue. Mais parmi ces porLraits il en est un que Charles ne veut pas vendre, c'est celui de son oncle Olivier, qui a eu des bontés pour lui. L'oncle est singulièrement touché de ce souvenir. Cette scène est charmante et pleine de traits excellents. « Je lui pardonne tout », s'écrie le brave homme d'oncle ; et, bien qu'on lui dise du mal de son neveu , il reprend toujours : « Mais il n'a pas voulu vendre mon portrait! »

La visite à Joseph , sous le nom de Stanley, un parent du côté maternel, pauvre diable tombé dans la misère et que Charles a obligé de sa bourse plusieurs fois, met a découvert l'âme ingrate et fausse de son second neveu. Joseph le renvoie avec de doucereuses paroles. Sir Olivier sait désormais a qui il laissera ses richesses. Charles épousera Maria, qu'il aime, et

qu'on a prévenue contre lui. A cette intrigue se mêlent les amours de lady Peler-Teazle avec Joseph, tandis qu'on la croit occupée de Charles, et ces amours donnent lieu à plusieurs scènes piquantes. Sir Peter, comme don Gomèsdansle Don Carlos d'Otway, trouve sa femme cachée dans la chambre de Joseph , et lady Sneerwell, méchant»! langue, ainsi que son entourage, en font leurs gorges-chaudes d'une manière très amusante. Un personnage nomme Snake, homme d'intrigue, grand fabricateur de lettres anonymes et d'insertions calomnieuses dans les journaux, comme il s'en trouve dans les bas-fonds de toute société et de toute littérature, aide lady Sneerwell dans ses diffamations.

Shéridan a flétri avec énergie « ces lâches et obscurs dénonciateurs, qui vous assassinent moralement pour tuer le temps, et qui ravissent quelquefois l'honneur à un jeune étourdi avant qu'il ait assez de raison pour en connaître le prix. » 11 a foudroyé ces viles" accusalions qui se traînent derrière les gens et n'osent jamais se produire en face.

Le Critique, qui succéda à l'Ecole de là médisance, est une comédie fort spirituelle ; le rôle de Puff a beaucoup d'originalité. Puff, ce bâtard de la presse, offre une physionomie vraiment comique. Puff explique avec une naïveté réjouissante son industrie, qui consiste dans l'éloge de choses même imaginaires. 11 ne borne pas son commerce aux œuvres littéraires, il ne fait pas seulement un chef-d'œuvre d'un médiocre ouvrage; Puff, pour donner de la valeur aux maisons de campagne en vente, couvre d'ombrages superbes les endroits les plus arides, fait courir des ruisseaux où il n'y a pas une goutte d'eau, et élève des espaliers remplis de fruits savoureux le long de murs obscurs:

tel est Puff. Il assiste à la répétition d'une tragédie à Drury-Lane, avec son ami Sneer, le moqueur, et son ami Dangle , l'affairé. Puff a le sentiment de son importance sociale; elle est fondée sur le nombre des sots, cette majorité éternelle qui se laisse influencer sans réflexion par l'opinion d'aulrui , et que Puff appelle le nombre de ceux qui s'épargnent la fatigue de juger par eux-mêmes. Shéridan a fait preuve d'observation comique dans cette pièce satirique, où il se moque de l'emphase de la tragédie. Le rôle de sir Plagiaire est très plaisant. Une imitation de celte pièce , que nous nous proposons de mettre sous les yeux de nos lecteurs, leur en fera connaître plus amplement l'esprit.

Après s'être moqué de la tragédie, Shéridan en composa une avec succès. La tragédie de Pizarre, inspirée par les Espagnols au Pérou de Kotzebue, est pleine de mouvements passionnés et de situations dramatiques. L'action en est forte et simple, et les caractères sont énergiquement tracés; celui d'Elvire a dû. fournir à Lord Byron le type de sa Gulnare dans le Corsaire. Lord Byron l'a mieux motivé : car Gulnare n'a pas aimé le vieux Seyd, et l'esclavage pèse sur elle ; quoiqu'elle soit favorite du pacha, elle a le droit d armer la main de Conrad contre un chef sanguinaire , bien plus qu'Elvire, maîtresse volontaire de Pizarre , animée seulement par un soupçon de jalousie et par un sentiment d'humanité. Les rôles d'Alonzo et de Rolla, ces deux nobles et généreux amis, et l'intéressante physionomie de la Péruvienne Cora, adoucissent l'horreur du cruel tableau de la conquête du Mexique.

Shéridan était déjà engagé dans la vie politique lorsqu'il fit représenter son Pizarre. Le bourg de

Stafford l'avait envoyé à la chambre des communes. Il s'y lit bientôi remarquer. Il lutta d'éloquence et d'esprit avec l'ilt lui-même. Le ministre un jour, ref usant de le prendre au sérieux, lit allusion à ses comédies, et Shéridan, relevant la plaisanterie , répondit que ses connaissances théâtrales l'avaient Familiarisé avec un certain personnage île l'Alchimiste de Ben-Jonson, le Canon colère, dont le rôle serait joué a merveille par Pitt. Les chambres anglaises aiment à se dérider, et la raillerie de Shéridan ne manqua pas de réussir. On sait la part qu'il eut an procès de Warren Hastings. 11 surpassa Burke, et fut loué par lui avec une chaleur qui fait l'éloge de l'un et de l'autre.

Edmond Burke, Irlandais commeShéridan, se rangea avec lui du côté des opprimés. L'éloquence politi que parle au nom du genre humain. Burke embrassa d'abord la cause des Américains et demanda la destruction du monopole; puis, et c'est là le plus grand acte de sa vie, il demanda aussi, lui, l'accusation de Varren Hastings, qui avait commis dans l'Inde, au nom de la Compagnie anglaise, des exactions terribles. En vain Varren Hastings avait envoyé des tonnes remplies d'or a l'Angleterre; cet or, extrait pour ainsi dire du sang des Indiens par une cruelle alchimie, révoltait les nobles cœurs de Burke et de Shéridan. Ils attaquèrent l'avide proconsul, comme Gicêron attaquait Verres, et pendant neuf années soutinrent cette lutte contre de puissants intérêts. Ce procès est un des plus beaux dont l'humanité ait lieu de s'enorgueillir. On voit deux hommes de génie se lever en face de toute une nation pour flétrir un commerce odieux et rappeler les hommes au sentiment de la fraternité.

— « Qu'il périsse, s'écrie Burke, il a spolié l'Inde ! — A votre profil et en voire nom , répond Hastings, pour vous enrichir. — 11 a trompé les peuples pour vous les soumettre : c'est un tyran. — Et vous un déclamateur. » Décl amateur est le mot d'ordre contre les hommes qui protestent au nom de l'humanité outragée. Burke et Shéridan furent deux suhlimes déclamateurs dans ce procès, qu'ils perdirent, et cela devait être : les tonnes d'or ont toujours raison !

Burke et Shéridan se brouillèrent malheureusement plus tard au sujet de la révolution française , dont Shéridan prit le parti contre Burke et Pitt. Shéridan revint à leur politique, mais non a l'amitié qu'il avait pour Burke. Le charme étaitrompu. Il eut le malheur de perdre sa charmante femme; en 1795 il se remaria. Quoiqu'il plusieurs reprises, et malgré son opposition , il eût obtenu des places lucratives, le peu de souci qu'il prenait de sa fortune le mit souvent dans un état de gêne. 11 ressemblait singulièrement aux héros dissipateurs de ses comédies, menant un train de prince tant que son crédit lui permettait de le faire. Le bourg de Stafford l'abandonna, et ses dernières années se passèrent dans l'isolement. Il chercha quelque temps l'oubli dans les tavernes, fuyant ses créanciers , tomba malade au milieu de cette vie désordonnée , et il eut la douleur de voir son lit de souffrance entouré d'huissiers la veille même de son trépas.Xe n'étaient plus ces joyeux huissiers sur les épaules desquels Bichard Steele jetait la livrée de ses valets; ceuxlà qui vinrent s'abattre au chevet de Bichard Shéridan avaient la figure de croque-morts.

L'influence de la révolution française ne se fit pas beaucoup sentir sur le théâtre anglais; cependant en

1793, on retrouve quelques pièces où les sentiments d'égalité si violemment proclamés en France s»' manifestaient à la face de l'aristocratie avec plus de vigueur que d'habitude. Dans les Fragilités de /'amour, Craig dit, an cinquième acte : « J'ai èlè èli-\è dans la plus inutile et parfois la plus indigne des professions, celle de gentleman. «Cela parut une grave offense, et d'autant plus considérable en effet, que le mot de gentleman ne correspond pas à notre mot fiançais de gentilhomme , qui indiquait la naissance : le gentleman est un homme qui a reçu de l'éducation, et que ses bonnes manières rangent dans une classe distinguée; il est permis a tout le monde de devenir gentleman. On l'est de sa propre création, pourvu que l'assentiment public sanctionne ce titre. Mais, comme tous les titres du monde, le mot de gentleman était souvent pris en mauvaise part et signifiait un homme qui, jouissant d'une certaine fortune, la dépensait à boire, manger et séduire les fdles du peuple; en ce sens, l'apostrophe de Craig avait raison. Les principes de la révolution française se trouvaient combattus du reste dans plusieurs ouvrages de ce temps, et Shéridan lui-même, dans Pizarre, Ht adresser parRolla aux Péruviens une allocution qui allait droit aux Français.

La sensibilité romanesque des Allemands pénétra avec Kotzebue en Angleterre comme en France; elle lit réussir Col m an, dont le John /.'////, par un mélange heureux du rire et des larmes, a le don d'émouvoir tour a tour et d'égayer les spectateurs. Son Barbe-bleue fit courir Londres; on y remarque un effet théâtral assez curieux : un tableau qui représente Abomélique (Barbe-bleue) aux genoux d'une femme est placé au dessus de la chambre bleue interdite à la curiosité de

Fatima; aussitôt qu'elle a mis la clef dans la serrure, le tableau change, et Ton voit Abomélique tranchant la tête à la même femme qu'il adorait auparavant. Je m'étonne que nos féeries n'aient pas encore employé ce moyen de terreur.

Trois femmes, mislress Suzanna Cent-Livre, mistress Henriette Cowley, miss Joanna Baillie , ont fait honneur à la littérature dramatique de l'Angleterre : les deux premières pendant le dix-huitième siècle, la troisième au commencement du dix-neuvième. Mistress SuzannaCent-Livre offrira une physionomie toute souriante au milieu de ces portraits de famille. Un de ses biographes a dit, dans le style mythologique d'autrefois : « L'Amour et les Grâces semblent avoir présidé à la naissance de l'aimable mistress Cent-Livre, et Minerve paraît avoir eu soin de son esprit. » Minerve eut fort à faire si elle veilla également sur la conduite de Suzanna ; la déesse de la sagesse a dû se brouiller plus d'une fois avec sa prolégée. Née en Irlande, où son père, partisan de Cromwell , s'était retiré a la restauration , Suzanna perdit sa mère de bonne heure. Son père se remaria, et revint, lors de l'amnistie, en Angleterre, dansla province de Lincoln. Suzanna, s'accordant mal avec sa belle-mère, prit, dès l'âge de douze ans, en dépit de Minerve sans doute, un parti décisif: elle quitta la maison paternelle pour s'en aller à pied à Londres, sans emporter avec elle autre chose que l'espérance. Il est rare, lorsqu'une jeune fille s'aventure ainsi sur les grandes routes, qu'elle ne rencontre pas un compagnon de voyage. Suzanna trouva Antoine Hamond, jeune et charmant garçon , fils de famille , étudiant dans un collège de l'université de Cambridge. Des confidences s'échangèrent prompte-

mont. Antoine Hamond s'intéressa beaucoup aux malheurs de celle aimable personne; il lui proposa hardiment de prendre un babil d'étudiant et île le suivre a l'université. Ces déguisements n'étaient pas rares dans les comédies anglaises, el Suzanna, qui en avait lu et qui devailen l'aire, accepta la proposition sans difficulté. Antoine la présenta aux régents comme un de ses cousins. Elle passa plusieurs mois au collège de Cambridge, où elle lit de rapides progrès dans la connaissance des hommes. Hamond, en effet, fatigué de ce camarade dont ses amis avaient peut-être deviné le sexe, conseilla a Suzanna de se rendre à Londres, en lui remettant une somme d'argent assez considérable et une lettre de recommandation pour une dame. Elle partit désolée de cette séparation. Il lui avait promis de la rejoindre bientôt. Je ne sais s'ils se revirent, mais ce n'est pas lui qu'elle épousa quatre ans plus tard : ce fut un neveu de sir Stephen Fox. Il mourut un an après. Elle se remaria alors avec le capitaine Carrol. Veuve encore au bout de dix-huit mois (le capitaine Carrol , très querelleur, s'étant fait tuer en duel), elle convola en troisièmes noces. Joseph Cent-Livre, chef des cuisines de la reine Anne, fixa enfin cette errante destinée. On ne saurait taire que Suzanna se rapproche un peu plus de la matrone d'Ephèse que d'Artémise, et je me demande ce que Minerve aura pensé de ces unions multipliées. La perte de ses deux premiers maris n'avait pas, heureusement, altéré son enjouement naturel. Après avoir traité la tragédie, et l'avoir même jouée, elle se tourna vers la comédie, avec les encouragements de Steele, de Howe, de Farquhar, ses amis. Elle composa l'Homme affairé , le Prodige ou la Femme qui garde un secret , et plusieurs autres pièces dont

le théâtre anglais s'enorgueillit encore. Mistress Cent- Livre se montra très affectionnée a la maison d'Hanovre, et se rangea constamment du parti des whigs, ce qui lui valut la haine des tories.

Du Prodige, imbroglio espagnol, d'Helc tira l'Amant jaloux, joli opéra-comique que Grétry jugea digne de sa musique.

L'intrigue de l'Amant jaloux, moins compliquée que celle du Prodige, vaut beaucoup mieux. D'Hele, ou plutôt Thomas Haies, était Anglais. Il avait eu une vie des plus aventureuses. On cite de lui beaucoup de mots plaisants, entre autres ceux-ci, qui, de plus, sont d'un brave homme et d'un homme brave. Il se battaitavec un de ses créanciers; il lui Ht sauter son épée et lui dit : « Si je n'étais votre débiteur, je vous tuerais; si nous avions des témoins, je vous blesserais ; nous sommes seuls, je vous pardonne. » Il lui pardonna, mais ne le paya pas.

Mistress Henriette Cowley, auteur du Stratagème de la belle et de Qui préfère-t-elle ? (traduction libre de Wich is the man?}, a montré beaucoup d'esprit dans ses comédies; la morale en est visible. Les caractères dépeints par mistress Cowley n'ont rien de. déshonnête : elle punit le vice et récompense la vertu.

Miss Joanna Baillie eut la singulière idée de composer une série de pièces sur les passions, sur la crainte, l'espérance, etc. On comprend que ces pièces sont nécessairement frappées d'un peu de monotonie, mais le sentiment le plus moral et l'esprit le plus affectueux s'y révèlent avec grâce, et miss Joanna Baillie s'est attirée, entre autres éloges, ceux de Walter Scott, qui n'a pas ménagé l'encens.

Walter Scott a chanté ainsi sur sa lyre poétique les

succès de miss Joanna Ballie : « Après deut siècles de

silence, nue enchanteresse bardie . brûlant d'un noble enthousias , a osé détacher des branches pâles

du saule la harpe suspendue sur les rives de l'Avon et faire entendre le récit de la haine de Montfbrt et des amours de Ba/.ile; les cygnes de l'Avon, réveillés par ces chants, ont cru que Shakespeare vivait encore. » Coleridge , Mathurin , Shéridan, Knowles, ont soutenu la gloire du théâtre jusqu'à nos jours; mais depuis assez long-temps déjà, à part les poétiques conceptions de lord Byron, que nous analyserons plus loin, le théâtre anglais a renoncé à son originalité; il ne vit guère que de traducions allemandes ou françaises, dont il se garde même d'indiquer la source à ses spectateurs.

AUTISTES DRAMATIQUES ANGLAIS.

Nous ferions un travail incomplet si nous ne mêlions à ces aperçus littéraires quelques détails sur les artistes dramatiques qui ont ajouté la valeur de leur talent à la plupart des créations dont nous avons essayé de saisir le caractère.

En remontant jusqu'à l'époque de Shakespeare, nous trouvons d'abord Shakespeare lui-même, qui donna la vie à ses propres œuvres et à celles de quelques uns de ses contemporains. Il joua, entre autres rôles étrangers aux siens, celui de Kitely, de Ben- Jonson. Shakespeare, comme Molière, n'a pas laisse la réputation d'un comédien supérieur. Ses associés, Burbage, Condel, Hemings, paraissent avoir été des acteurs plus estimés que lui.

Burbage joua le rôle de Richard III. Flecknoe dit de

cet acteur : «Ce fut un délicieux Protée, se transformant a son gré, laissant chez lui en quelque sorte avec ses habits sa personne, pour emprunter celle qu'il devait représenter, etnequittantpasun moment la figure de son rôle; il était excellent orateur, s'animait en parlant et donnait une grande valeur a chaque mot. Ses auditeurs n'étaient jamais si aises que lorsqu'il parlait, ni si chagrins que lorsqu'il se taisait; mais en scène son silence avait beaucoup d'expression ; ses gestes et ses regards occupaient vivement le spectateur. » Hemings jouait dans la tragédie, Condel dans la comédie. Robert Kox fut un acteur de mérite. On raconte qu'après avoir joué avec une grande vérité (il était plein de naturel) le rôle de Simpleton le forgeron, dans une foire de campagne, il vit venir à lui un maître-forgeron du pays qui, ayant cru avoir sous les yeux un véritable ouvrier, lui proposa de le prendre en service à vingt-quatre sous par semaine. Tous les grands artistes, et notre Préville entre autres, ont des anecdotes de ce genre dans leur histoire, et il est permis de penser qu'elles sont un peu arrangées par la complaisance de leurs admirateurs. Pour Préville, c'était, comme on sait, un factionnaire des gardesfrançaises, qui, le voyant près d'entrer sur le théâtre dans le rôle de Larissolle et essayer dans la coulisse les allures d'un homme à qui les vapeurs du vin font flageoler les jambes, crut qu'on avait laissé imprudemment passer un de ses camarades ivres et lui fit en l'arrêtant de sérieuses représentations. On place sous Charles II deux aventures assez bizarres. La première a été rappelée dans les mémoires du comte de Crammont. Ce théâtre possédait une belle actrice surnommée Roxana, a cause du rôle de ce nom qu'elle

remplissait a merveille dans les Reines rivales. Le comte d'Oxford en devint èperdument amoureux, et, ne pouvant réussir a lui faire accepter ses hommages qu'en qualité d'époux, eut recours à un stratagème de comédie et simula un mariage au moyen d'un faux curé. Lorsque l'actrice trompée découvrit la ruse, elle alla se jeter aux pieds du roi en demandant justice, comme les héroïnes des comédies espagnoles. Elle voulait faire légitimer son union; mais elle ne put obtenir qu'une pension de trois cents livres. La seconde aventure offre moins de délicatesse. Il s'agit d'une intrigante qui, après s'être fait passer pour une princesse allemande dans une taverne , épousa le frère de l'hôtesse, pauvre clerc chez un homme de loi, qu'elle crut un riche lord, et faillit être condamnée comme bigame. On lit une comédie intitulée la Princesse allemande, dans laquelle elle joua elle-même le rôle de la princesse, et la curiosité publique se porta quelque temps sur elle. Cependant elle finit mal. Elle eut le tort de chercher dans l'escroquerie des moyens d'existence, et fut pendue pour avoir volé une pièce de vaisselle. Miss Davis eut plus de bonheur. Elle chantait une vieille chanson qui commençait ainsi :

Je couche sur la froide terre.

Et Downcs ajoute qu'elle chantait cette chanson avec tant de perfection que Charles II se chargea de la décoration de sa chambre a coucher. La duchesse de Portsmouth, dont madame de Sévigné a fait une charmante description sous le nom de mademoiselle de Quérouaille, était la rivale de Nelly Cynn, actrice très aimée de Charles II, et dont il a déjà été question. De curieuses scènes se passèrent entre les deux maîtres-

ses. Nelly Gynn, qui avait été marchande d'oranges dans l'intérieur des théâtres avant de monter sur les planches, et dont l'impudence égalait l'esprit, n'était pas femme a céder. Nelly Gynn, franche courtisane, avait déclaré une rude guerre a la duchesse de Porlsmouth. Il faut lire le récit de leurs disputes dans la lettre de madame de Sévigné. On vient de publier en Angleterre les mémoires de Nelly Gynn.

Wilks, Gibber, Booth, furent des acteurs d'élite et des directeurs de théâtre; ils jouèrent souvent des rôles secondaires; ils ont été loués avec beaucoup de sens, par Théophile Gibber, de cette absence de prétention qu'on n'observe que chez les artistes de mérite... Théophile Cibber dit, en parlant d'eux, dans sa vie de Booth : « Ges grands hommes avaient assez de jugement pour savoir qu'un bon acteur peut se montrer maître dans son art en remplissant un rôle méprisé de ceux qui sont bien loin de l'égaler ; ces derniers, par conscience de leur faiblesse (malgré leur ostentation), ne veulent représenter que des personnages éclatants; ils espèrent être soutenus par les beautés des caractères, étant placés dans la situation la plus avantageuse, tandis qu'ils auraient tout a faire pour être remarqués dans un emploi inférieur.» Booth répondait un jour a quelqu'un qui lui demandait pourquoi il ne s'était pas fait applaudir dans un passage emphatique : « Je ne crains rien tant que l'admiration des sots; la majorité du public m'aurait applaudi à outrance, mais quelques gens de goût m'auraient blâmé. »

Booth tâcha toute sa vie de se rapprocher de la perfection par de constantes études. Il mourut en 1728, à l'âge de quarante-six ans. Il étudiait divers rôles impor-

tan ts qu'il comptait remettre à la Bcène; mais, comme l'a dil Horace , « les longs espoirs sont interdits à l'bomme.» Il mourut en disant « que la pi us longue existence est trop courte encore pour faire un acteur complet». Booth, qui avait été très bien traite de la nature, et qui avait acquis tout ce qu'on peut obtenir de l'art, jouait admirablement le personnage du roi Lear; il faisait passer dans son auditoire la terreur et la pitié. Booth ne s'en montrait pas moins brillant lorsqu'il fallait l'être ; il excellait dans le rôle d'Antoine, et la description de Cléopâtre possédait un grand charme dans sa bouche ; mais c'était surtout dans l'ombre d'Hamlet qu'il produisait son plus grand effet ; son pas lent, solennel, sa voix grave et tout son air, inspiraient un mystérieux étonnement. Booth, comme nous venons de le dire, préférait aux bravos ignorants de la foule le jugement d'un homme de goût; il n'avait pas a se dire

Populus me sibilat, at mihi pîaudo :

car il était toujours applaudi ; mais il mettait une différence dans les applaudissements. Un jour qu'il jouait Othello devant un petit nombre de spectateurs, il se négligea pendant les deux premiers actes ; tout à coup, au troisième, comme s'il sortait d'une léthargie, il déploya tant de vigueur, il (il éclater tant de feu, que Cibber, lorsque Booth rentra dans la salle où se tenaient les acteurs, ne put s'empêcher de lui demander la cause de ce changement. «J'ai vu au parterre, répondit-il, un homme d'Oxford au jugement duquel je tiensbeaucoup!...» Cela rappelle l'histoire du petit bossu de Molière.

Un acteur nommé Pinkethman se lit remarquer par ses bizarraries. Il avait l'habitude d'ajouter a son rôle tout ce qui lui passait par l'esprit. Comme à Lablache, la plupart du temps cela lui réussissait; mais, quand ses improvisations n'étaient pas reçues, il se disait a lui-même, assez haut pour être entendu : « Il paraît que tu as fait une sottise, Pinkethman ! » Un jour il poussa cette licence, dans l'Officier de recrutement, jusqu'à répondre au capitaine Plume , lequel s'informe de son nom : « Mon nom ? ne le savez-vous pas, imbécille?chacun le connaît ici. »Wilks, qui jouait le rôle du capitaine de recrutement , pensa que son camarade avait oublié le nom de l'officier de recrutement; il lui soulfla tout bas: Thomas Appletree (le nom en question). — Thomas Appletree! répartit Pinkethman en haussant les épaules , Thomas-le- Diable ! mon nom est Wilks Pinkethman. N'est-il pas vrai, vous autres? ajouta-t-il en s'adressant aux galeries supérieures. — Oui, répondit une voix; nous vous reconnaissons bien , M. Pinkey. » L'assemblée se mit à rire d'abord ; mais une bordée de sifflets rappela bientôt l'acteur à son personnage. Pinkethman put s'avouer ses torts .

Powell, acteur en renom, était aussi un original; il lui arriva une chose assez plaisante. Il eut besoin un soir, en sortant de scène, d'un certain Warren, qui l'habillait et le coiffait dans la Belle pénitente, et il se mit a l'appeler dans les coulisses, où Warren se tenait d'ordinaire à sa disposition ; mais cette fois Warren, ayant voulu employer ses loisirs, s'était proposé pour remplacer Lothario , lorsque le corps inanimé de ce personnage est ramené sur la scène. Notre homme était donc couché dans le cercueil en face du public;

il tressaillit on entendant la voix de l'acteur, le plus impatient des hommes, et surtout lorsque celui-ci, jurant et tempêtant, s'écria arec fureur: «Où es-tu, misérable! Fils (rime chienne, où es-tu?» Le pauvre

Warren n'y tint plus; il ne put s'empêcher de se relever un peu et de répondre- « Ici, Monsieur, ici. — Viendras-tu ! reprit Powell, irrité et ignorant de quel endroit partait la vois, viendras-tu! ou je te briserai les os.» Warren, sachant ce dont Powell était capable, s'élança hors du cercueil , traînant son linceul après lui, heurtant, renversant tout ce qui se trouvait sur son passage, jusqu'à l'actrice, et la tragédie se termina au milieu des éclats de rire. Powell ne voulut ni faire sa rentrée, ni jouer la pièce même, jusqu'à ce que l'aventure de Warren eût été oubliée.

Voici l'affiche qui annonça à la capitale de l'Angleterre les débuts d'un de ses plus illustres comédiens , David Garrick.

19 octobre 17 il.

Au théâtre, dans Goodman s field, ce jour, sera i Jtéculé un Concert de musique vocale et instrumentale, divisé en deux parties.

Billets à trois, à deux et à un schelling.

Les places pour les loges seront prises à la Taverne- Place, à côté du théâtre.

N. B. Entre les deux parties du concert on représentera une pièce historique appelée :

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