LISTE CHRONOLOGIQUE
DES PRINCIPAUX AUTEURS CITÉS DANS L'ESQUISSE DE LA LITTÉRATURE ANGLAISE.
Chaucer, ne à Londres en 1328; — mort dans la même ville en 1400, âgé de 72 ans.
Philippe Sidney, né en 1554;
— mort en 1586.
Spenser, né à Londres vers
1554 ; — mort dans la même ville en 1598, âgé d'environ 44 ans.
Shakespeare, né à Stratford sur Avon en 1564; — mort à Londres en 1616, âgé de 53 ans.
Ilcn-Jonson , né en 1574; — mort en 1637, âgé de 63 ans.
Donne , né à Londres en 1573 ; — mort dans la même ville en 1631 , âgé de 59 ans.
John Flelchcr, né en 1576;
— mort en 1625.
Beaumont, né en 1585; —
mort en 1615.
Devenant , né à Oxford vers 1 6^5 ; — mort à Londres en 1668, âgé de 63 ans.
Edmond \\ aller, ne à Cols-
hill , comté d'Hertford , en 1605; — mort danslamême ville en 1687, âgé de • 82 ans.
M Mon, né à Londres en 1608;
— mort dans la même ville en 1674, âgé de 66 ans.
Butler, néàStrensham,comté de Worcester, en 161*2 ; — mort à Londres en 1680, âgé de 68 ans.
Coioley, né à Londres en 1618; — mort à Chertsey en 1667, âgé de 49 ans.
Rochesier, né à Ditchley, comté d'Oxford, en 1647;
— mort à Londres en 1680, âgé de 33 ans.
Ohcay, né à Trottin, comté de Sussex en 1651 ; — mort à Londres en 1685, âgé de 34 ans.
Dryden , né à Adlwinkle en 1631; — mort à Londres en 1701, âgé de 70 ans.
Wicherley, né en 1640; — mort en 1715.
Buckingham , né à Londres en 1649; — taort dan.» la i'I
— .'Il,
même ville en 1721, âgé
de 72 ans.
Congrève, né en 1(172 ;— mort en 172!), âgé de 57 ans.
Vanbrugh, né vers le milieu du règne de Charles 11 ; — mort en 172G.
Farquhar, né en 1678; — mort en 1707.
Prior, ii" à Winburne, comté de Dorset, en 1664; — mort à Wimpole en 1721, âgé de 57 ans.
Addison , né à Wilston en Wiltshire en 1672; — mort à Londres en 1719 , âgé de 47 ans.
Swift, né à Dublin en 1667;
— mort dans la. même ville en 1745, âgé de 78 ans.
Pope, né à Londres en 1668 ;
— mort dans la même ville en 1724, âgé de 56 ans.
Latly Montagu, née à Tlioresby, en Nottingham, vers 1690 ; — morte à Londres en 1762, âgée de 73 ans.
Savage, né à Londres vers 1697; — mort dans la même ville en 1743 , âgé de 46 ans.
Thompson, né à Ednam, en Roxburg, en 1700; — mort I ine en 1748 , âgé de 48 ans.
Fielding , né à Sharpham-
Park, comté de Somerset, en 1707 ; — mort à Lis bonne en 175'f , âgé de
48 ans.
\ oung, né à Apliam , près
W incbester, en 1681 ; —
mort à Londres en 1765,
âgé de 84 ans.
Samuel Johnson, né à l.iclit-
field en 1709; — mort à
Londres en 178i.
Gray, né à Londres en 1716;
— mort en 1771, âgé de 55 ans.
Lyllleion, né en 1709; — mort à Londres en 1773, âgé de 64 ans.
Goldsmith, né à Elphin, comté de Roscommon en Irlande, en 172!); — mort à Londres en 1774, âgé de 45 ans.
William Cooper, né en 1734;
— mort en 1800.
Shcridan, né en 1750, à Dublin;— mort en 1816.
Robert Durns, né en 1759
près Ayr ; — mort à Dum-
friesenl7î)6.
Il aller Scott, né en 1770; —
mort en 1832.
Thomas Moore, né à Dublin
en 1780;— mort en 1852.
Byron , né à Londres en
1788 ; — mort à Misso-
longlii en 1824.
THÉÂTRE AMÉRICAIN
THÉÂTRE AMÉRICAIN
Nous n'ignorions pas que l'Amérique, où l'industrie a pris un si grand essor, possédait des romanciers célèbres. Qui ignore les noms de Cooper et de Washington Irwing? Qui n'a lu, parmi ceux dont la littérature est la chère occupation, les romans du premier, perspectives inconnues ouvertes sur le Nouveau Monde, et les charmantes esquisses que le second a tracées de l'ancien monde pendant ses spirituels voyages ?
Le théâtre américain est moins connu ; cependant il existe. Il y a un théâtre américain, un théâtre qui n'est pas seulement le reflet du théâtre anglais, et qui s'étudie de plus en plus à devenir original. Il aurait appartenu a un de nos compatriotes, un des fameux auteurs de la Tour de Nesle, M. Gaillardet, lequel a long-temps rédigé un journal a New-York, de nous donner l'histoire de ce théâtre ; mais un ouvrage plus sérieux sur les mœurs et les institutions de l'Amérique occupe les loisirs de l'auteur, rendu à son pays. Heureusement , un ancien directeur du théâtre américain, William Dunlap , auteur lui-même de beau-
— 36C — coup de pièces, vient <lc réunir des documents précieux, propres à nous éclairer sur le mouvement
dramatique îles Etats-Unis. Nous allons y puiser quelques renseignements, tous remplis d'intérêt, à nos yeux.
C'est d'un petit théâtre anglais, le théâtre de Goodman'fields, dirigé par William Ilallam, et dans lequel Garrick, repoussé par Fleetwood et par Rich, directeurs de Drury-Lane etdeCovent-Garden, avait trouvé un refuge dix ans auparavant ; c'est de ce petit théâtre, où Garrick avait appelé l'attention publique, mais que sa rentrée à Drury-Lane laissa désert, c'est de là qu'en 1750, sous la conduite de M. Lewis Hallam, partit pour le Nouveau-Monde une troupe ruinée, qui consentit à quitter sa patrie, et surtout ses créanciers. Après avoir répété à hord les principales pièces qu'ils comptaient jouer, nos comédiens abordèrent à Yorkstown, en Virginie, dans cette ville qui, quelques années plus tard, devait couronner d'immortelles palmes la tète du plus grand des citoyens modernes, le major Washington. Il est probable même que le major Washington assista aux premiers essais de la muse britannique sur les théâtres de Virginie, si l'on peut appeler théâtres les vieilles masures que Lewis Hallam entreprit de métamorphoser tour à tour en temples dramatiques. La première pièce représentée devant le public américain fut le Marchand de Venise, de Shakespeare. Un prologue avait été écrit à bord par un des acteurs, M. Singleton. Ce prologue est l'éloge du théâtre , école de vertu, de patriotisme et d'honneur, selon l'auteur, de ce théâtre que les puritains, comme on le sait , voulaient proscrire en Angleterre, pareequ'il s'était mêlé quelques vices à ses éminen-
tes qualités. Il est certain, nous l'avons assez fait voir, que la plupart des pièces du temps de Charles Il conviennent beaucoup moins a une réunion de courlisans qu'à une assemblée de courtisanes.
Les quakers essayèrent de s'opposer à la fondation d'un théâtre a Philadelphie, et M. Singleton, qui était le poète de la troupe, écrivit un nouveau prologue en faveur de la moralité de la scène. Il y a des vers très remarquables dans ce prologue ; il rappelle avec bonheur tous les avantages de son sujet.
En 1769, neuf chefs d'une nation cherokee assistèrent à une représentation dramatique. On donna pour eux Richard III et Arlequin. Ils goûtèrent peu Richard III; mais, en revanche, Arlequin leur plut beaucoup. Ils furent si satisfaits, qu'en retour de la cordiale hospitalité qu'ils venaient de recevoir, ils proposèrent d'exécuter à leur tour une danse guerrière. C'était une danse comme celle que nous avons vu exécuter aux Ioways. Pendant la guerre, les comédiens se retirèrent prudemment, et laissèrent la place aux officiers anglais, qui, sous le nom de Thespiens militaires, continuèrent les jeux de la muse dramatique. A leur retour , les comédiens furent assez mal reçus ; les républicains les accueillirent d'une manière extrêmement froide. Tous les préjugés contre le théâtre se réveillèrent avec force. On prétendit que ces spectacles énervaient la nation en la corrompant. On voulut chasser les comédiens : les fastes de la législature pensylvanienne contiennent a cet égard une discussion importante qu'il est bon de résumer. On y trouvera tous les arguments, pour et contre le théâtre, vigoureusement articulés.
Le général Wagne, le héros de Slony-Point, parla
le premier; Il soutint vaillamment (es droits du théâtre; il dit mie le théâtre était universellement
reconnu comme un stimulant <le-~ grandes et nobles actions, par la représentation des beaux faits de l'histoire, et comme ht correction îles nxeurs par le ridicule des défauts et la flétrissure <lu vice.
Le docteur Logan assura que les théâtres étaient faits pour la monarchie. Il dit que le gouvernement de Genève avait proscrit le théâtre comme l'ennemi naturel des libertés du pays; que les rois de France et de Sardaigne ne l'y avaient encouragé que pour renverser la république. Il ajouta néanmoins que, si le théâtre était régularisé et maintenu dans une vue morale, il ne soulèverail pas ces objections.
Robert Morris, l'un de?, plus grands hommes d'état et des plus habiles financiers de l'Amérique, osa se déclarer complètement en faveur du théâtre. Il y trouva Un amusement raisonnable, instructif, intéressant, favorable à l'épurement et à l'élégance des mœurs.
M. Clymer s'écria qu'on aurait beau faire des lois, que le théâtre serait plus fort que les lois, qu'il s'établirait envers et contre tous, que c'était un élément indispensable de civilisation. Devons-nous toujours, ajouta-t-il avec force, être redevablesaux autres nations de l'esprit et du goût?
M. Jmiley, comme M. Logan, manifesta l'opinion que le théâtre était la perte des nations, qu'il ne convenait qu'à leur déclin, et que le cardinal Mazarin laissait chanter le Français pour le faire payer d'autant.
M. Finley envisagea la chose sous un autre point de vue : il pensa que le théâtre, dans les mains du gouvernement, pourrait devenir funeste à la démocratie
et que d'ailleurs le théâtre jetait dans la circulation des caractères exceptionnels propres a pervertir les esprits, a abuser les jeunes imaginations, a les détourner des réalités de la vie.
M. Clymer répondit que, si on veillait a ce que les pièces ne fussent ni immorales ni extravagantes, le théâtre ne serait ni extravagant ni immoral, et n'aurait que de bons effets. M. Robert Morris le soutint de nouveau en rappelant l'exemple de toutes les nations célèbres et en demandant s'il serait profitable au monde que les hommes de génie qui ont illustré le théâtre n'eussent pas existé. 11 espéra qu'un jour viendrait où il y aurait un poète américain. De la part d'un homme de guerre, cela était noble et beau. Il proposa un comité d'examen pour prohiber les mauvaises pièces , comme une mauvaise marchandise.
M. Clymer reprit la parole, et dit que Virgile et Horace étaient hommes avant que la monarchie fût établie à Rome, qu'ils avaient été nourris de l'esprit républicain, et qu'il n'y avait pas eu un auteur éminent en Grèce après la chute de la république.
Les défenseurs du théâtre l'emportèrent, et Hallam rétablit son entreprise à New-Nork. Il lui fallut subir encore quelques désagréments. Enfin il prit racine ; la compagnie se recruta à Londres, et le major Washington alla l'applaudir.
Un acteur de mérite, Hodgkinson, vint chercher la réputation et la fortune en Amérique. On raconte une aventure assez comique arrivée à Hodgkinson dans ses débuts. Pauvre, mais fier à l'excès, et d'une fatuité égale à celle des Baron et des Dufresne, il végétait sur les petits théâtres des environs de Londres. Une honnête dame, qui avait perdu son époux, eut connais-
— :jto — sancc do son destin misérable, et résolut do lui venir en aide en le gratifiant de la défroque du défunt. Elle le fit mander. Les camarades do Hodgkinsnn résolurent de s'amuser do ses prétentions : ils lui mirent en tête qu'une bonne fortune l'attendait. Hodgkinson se pare de son mieux et va au rendez-vous. A la vue de la dame, déjà sur le retour, le comédien est désenchanté; cependant il fait contre fortune bon cœur; mais lorsque la dame, après avoir expliqué son dessein, dit à sa domestique : « Hachel, apportez les culottes », Hodgkinson n'y tint plus. — «Portez-les vousmême », s'écria-t-il, et il se retira furieux.
La famille Kemble arriva bientôt ii New-York, c'està-dire une sœur do miss Siddons, John Kemble, Charles Kemble, Stephen Kemble; enfin parut miss Melmoth, qui jouissait d'une belle réputation. Le 20 novembre 1793, miss Mchnoth débuta sur le théâtre américain; elle joua le rôle de la fille grecque dans la tragédie de ce nom, de Murphy. Elle avait joué à Londres et à Dublin. Elle était d'un embonpoint formidable, et lorsque, dans le rôle d'Euphrasie, elle dit au tyran Denys : « Frappe, il y a assez de sang en moi pour la vengeance », le public ne put s'empêcher de rire en la voyant si grasse. Elle fut obligée de supprimer ces mots. Il y eut une représentation de la Fille grecque donnée en l'honneur dos officiers français. L'orchestre américain joua la Marseillaise, qui eut un écho spontané dans la salle.
Un nom qui a acquis de la célébrité au théâtre de l'Opéra, en France, celui de Cicéri, se trouve mêlé aux commencements du théâtre américain. En 1S11, le théâtre de Charlestown brûla, et ce fut un épouvantable désastre. Un grand acteur, Kooko , fit les
délices du Nouveau-Monde. Mathews, l'excellent comique, y vint aussi. Mathews racontait une singulière scène que, dans sa jeunesse, il avait eue avec Kooke, lequel, comme la plupart des grands acteurs, Kean entre autres, puisait beaucoup trop souvent ses in spirations dans le vin. Kooke fit monter un jour, après le spectacle, le jeune Mathews dans sa chambre, et se grisa complètement, en répétant que la tempérance était la plus grande qualité que pût avoir un acteur.
Mais laissons parler Mathews :
« Je venais de passer devant la chambre du grand homme, et j'allais me retirer dans mon appartement, lorsque je fus arrêté par une voix déjà fortement émue qui me criait : « Venez ici, jeune homme! » Je pouvais à peine en croire mes sens ; j'hésitais. « Venez ici », répéta-t-il. J'avançai. « Fermez la porte et asseyez-vous. » J'obéis. Il prit un air de courtoisie, et, appelant mistress Burns, sa gouvernante, il demanda un verre pour moi , et le remplit en même temps que le sien. « Soyez assez bonne , ma chère mistress Burns, ajouta-t-il , pour apporter un autre bol de punch à l'eau-de-vie, en l'honneur de mon jeune ami. » Le bol de punch fut servi par mistress Burns sans difficulté , et Kooke se mit à parler de pièces et d'acteurs, critiquant et louant tour a tour, tandis que je me sentais on ne peut pas plus fier et joyeux de l'écouter. Après le troisième verre , j'eus assez de force pour oser dire au vétéran ce que je pensais de son jeu. Mon hommage ne lui déplut pas. Les verres de punch se succédèrent rapidement, et Kooke entreprit alors de me tracer la ligne de con-
clnite M1"' ''"'' suivre un acteur qui veut se faire respecter. « Vous êtes jeune , me dit-il; vous avez besoin d'un guide ; vous. avez du talent, mais le talent sans laprudenceest sans valeur, et ne peul qu'être pernicieux. Croyez-moi, il n'\ a, pour placer un homme ii la tête de sa profession, que l'étude et la sobriété. " Mistress Burns?... Evitez l'ivresse comme vous éviteriez la destruction.... Mistress Burns , un autre bol île punch !
— Oh ! monsieur Kooke, s'écria mistress Burns!
— Vous le faites si excellent , mistress Burns; un autre bol !
— Oui, monsieur Kooke.
— Dans notre profession , mon jeune ami. La dissipation est le poison du plus grand nombre; la mauvaise compagnie conduit à l'ivrognerie, et Ton perd un temps précieux qui aurait pu être employé à acquérir des connaissances au moyen desquelles on se fait estimer. Ah! merci, mistress Burns; parfait! ■>
Kooke, dont le cerveau était vivement échauffé, après avoir enseigné a son jeune ami la sobriété, voulut l'instruire des différentes manières de représenter les passions. Il se leva d'un pas chancelant, lit de terrihles contorsions, et se posa devant lui en lui disant: Qu'est-ce que ceci ?
— Ceci? dit Mathews, embarrassé, ceci?... la vengeance, monsieur Kooke.
— La vengeance! fou que vous êtes! La vengeance, allons donc !
Il recommença sa pose en redoublant ses affreuses LTÙnaces.
— Qu'est-ce ceci?
— La colère, monsieur Kooke, la colère !
— Fi! Vous, un acteur! fi! Tète sans cervelle ! c'est la crainte ! c'est la crainte !
Il chercha alors a se donner une expression de tendresse qui le faisait ressembler a un satyre ivre.
— Et ceci?
— Ceci, c'est... c'est très beau!
— Très beau, en effet ; mais qu'est-ce que c'est?... L'amour, jeune homme, l'amour!
Mathews ne put s'empêcher de rire d'un amour si étrange.
— Hé quoi! s'écria Kooke, comme Alceste du Misanthrope , je ne me croyais pas si plaisant.
Par bonheur pour Mathews, mistress Burns apportait un autre bol de punch, qu'il avait sollicité de nouveau et qu'elle avait eu quelque peine a accorder. Kooke, pour la récompenser, se mit a l'embrasser en chantant, et cela fit diversion a sa colère. Mistress Burns assura que ce serait le dernier bol , et Kooke , qui connaissait son inflexibilité après le troisième ou quatrième bol, la cajolait dans ces moments-là... «Aimable mistress Burns!... elle n'a pas sa pareille pour le punch à l'eau-de-vie. » Mistress Burns lui fit donner sa parole de gentleman qu'il n'en demanderait pas d'autre. On va voir comment Kooke tenait ces paroles-là quand il était aussi avancé dans son ivresse quotidienne. Mistress Burns lui annonça qu'elle allait se coucher dans l'appartement au dessous.
Kooke retint son jeune auditeur, qu'il força à boire encore avec lui , et auquel il donna de nouvelles instructions morales et dramatiques avec le plus de sérieux qu'il fût possible ; puis, ayant vidé tout à fait
le l>ol do punch a l'eau-de-vie, il s'écria encore, selon son habitude :
— Mistress Burns, m'en tendez-vous?
— Oui, monsieur Kooke, rèpondil de son lit mistress 15 ii in s.
— lin autre bol !
— Non, monsieur Kookc.
— Non !... M'entendez-vous, mistress Burns? Et, en disant cela, il prit une chaise, qu'il brisa.
— Je vous entends , monsieur Kooke , mais vous n'aurez plus de puneb.
— Plus de punch , coquine !
Et alors M. Kookc défila un ebapelot des plus fortes injures que le dictionnaire des balles anglaises ail à sa disposition.
Mistress Burns ne s'en émut pas.
Kooke versa quelques larmes dans le sein de son jeune ami sur l'ingratitude du monde en général et des gouvernantes en particulier; il jura qu'il ehasserait le lendemain mistress Burns, qui venait de faire un si grand affront a son honneur devant un gentilhomme comme M. Mathews; puis, sa fureur le reprenant, il jeta par la fenêtre le bol de punch, les morceaux brisés de la chaise, et s'y serait précipité luimême si Mathews n'était parvenu a le retenir et a le coucher sur son lit, où il le laissa répétant encore par soubresauts, dans un demi-sommeil :
— Mistress Burns!... mistress Burns... un autre bol de punch à l'eau-de-vie, bonne mistress !...
Mathews, en racontant cette histoire, dans laquelle il avait joué un rôle si instructif, prenait tantôt la voix de M. Kooke et tantôt celle de mistress Burns. ('/était une petite scène délicieuse à entendre. Mathews y
était d'un comique achevé; il imitait, au moyen de la ventriloquie, jusqu'à la voix de mistress Burns, lorsque mistress Burns répondait de son lit.
Kean, en 1821, érigea à ses frais un monument funèbre à Kooke, avec celte inscription :
Trois royaumes réclament sa naissance, Deux hémisphères prononcent son nom.
Nous n'avons pas parlé des pièces américaines. De l'aveu même de William Dunlap, qui en a produit une trentaine, les pièces américaines n'ont pas eu jusqu'à ce jour une grande valeur intrinsèque; elles ont été trop souvent une imitation des pièces anglaises, allemandes ou françaises. Kotzebue, Victor Ducange, M. Scribe, ont défrayé le théâtre américain, aussi bien que Shakespeare. Mais tout annonce une ère nouvelle. Les poètes sont à l'œuvre, et nul doute que le pays qui a vu naître Cooper et Washington Irving n'ait aussi bientôt de grands poètes dramatiques, puisqu'il y a de grands romanciers. On sait avec quel ardeur les Américains se livrent actuellement aux plaisirs du théâtre, et quelles réceptions ils ont faites aux artistes illustres, à Fanny Ellsler d'abord, et dernièrement à Jenny Lind. Nous ne parlons pas de la comédie que M. Barnum , qu'on a surnommé le roi du Puff, a jouée en face de l'Europe avec le général Tom- Pouce , mais elle en vaut bien une autre ; et les mémoires de cet entrepreneur de succès , mémoires récemment publiés, prouvent une grande fertilité de moyens.
Le théâtre américain vivra donc de sa propre vie ; mais il est probable, malgré cela, que, si nous avons quelque chose à envier à l'Amérique, ce ne sera pas son répertoire dramatique.
THÉÂTRE CHINOIS
THÉÂTRE CHINOIS
L'art dramatique, appelé par les Chinois « la joie de la paix et de la prospérité », a commencé de fleurir chez eux sous la dynastie des Thang, vers l'an 720 de notre ère, et, malgré ses naïvetés, il témoigne d'un sentiment poétique plus développé que celui qui traverse, à cette époque, les intimes essais de la littérature européenne, envahie par la barbarie. C'est a l'empereur Hiouen-Tsong que les Chinois en général attribuent la gloire d'avoir élevé le premier monument dramatique digne de ce nom. La naissance du drame fut marquée par une révolution dans le système musical des Chinois, révolution due a l'heureux génie de Hiouen-Tsong, qui fonda une Académie impériale de musique, dont il devint lui-même le directeur.
Voici la traduction d'un passage des annales de la dynastie des Thang où cet événement est raconté :
« Hiouen-Tsong, qui connaissait a fond les principes élémentaires de la musique, aimait passionnément les chants appelés sa-khio. Tl établit une aca-
demie de musique dont les élèves furent au nombre de trois cents. Hiouen-Tsong leur donnait des leçons dans h; jardin des Poiriers. Si quelques élèves chantaient sans goût et sans mélodie, l'empereur, qui s'en apercevait sur-le-champ, rectifiait leurs fautes. Les jeunes tilles du harem, au nombre de plusieurs centaines, furent attachées comme élèves à l'académie. Elles habitaient la partie nord du palais. On établit dans la suite une seconde division, composée d'environ trente élèves. Dans ce temps, l'empereur visita le mont Lichan. L'impératrice Yang-Kouer-Ki , le jour anniversaire de la naissance de l'empereur, ordonna à la petite division d'exécuter des morceaux de musiqye dans le palais de l 'immortalité. Alors les élèves se mirent à jouer des airs nouveaux. Comme ces airs n'avaient pas de noms particuliers, et qu'a cette époque les députés des provinces du midi vinrent offrir du li-tchi a l'empereur, on les appela parfums du li-tchi.
» L'empereur aimait encore les tambours appelés kic-kou, et jouait avec talent de la flûte traversière. II avait, à cause de cela, gagné l'affection des jeunes magistrats et des grands officiers, qui tous prenaient plaisir à disserter avec lui sur la méthode et les principes de la composition. Hiouen-Tsong leur démontra qu'une symphonie dans laquelle on faisait concerter le son lugubre du tambour kic-kou avec le son des huit instruments était supérieure aux plus belles symphonies de l'antiquité, et que celles-ci ne pouvaient pas soutenir le parallèle. C'était, il faut le dire, un véritable progrès que l'adjonction de ces instruments, dont les sons se rapprochaient, pour la qualité, de ceux du kînn. Les peuples de Kouerki , de
Kao-Tchang , de Licou-Li et de l'Inde, en faisaient usage. C'est pourquoi leur musique paraissait si animée et différait entièrement de la musique chinoise.
» La vingt -quatrième année kai-youen (736 de notre ère), on présenta à l'empereur une troupe de musiciens des pays barbares. A la première année thicn-pao (7-42 de notre ère), ces musiciens représentèrent devant la cour des pièces appelées Yo-khio. Tous les airs de ces pièces portaient des noms particuliers de pays. On disait les airs de Leang-theou, de Y-tcheou, de Kan-tcheou, et, après c§6 représentations, l'empereur ordonna aux musiciens chinois de composer des pièces régulières, dans la partition desquelles on introduisit la nouvelle musique des peuples barbares.»
Aussi l'empereur Hiouen-Tsong, qui par bonheur jouait de la flûte traversière, conçut tout a coup l'idée d'une alliance entre la musique et le drame. Ecoutez la tradition , elle dit : « La connaissance des tons a des rapports intimes avec la science des gouvernements, et celui-là seul qui comprend la musique est capable de gouverner. » C'est pourquoi sans doute le monde européen est presque toujours si mal gouverné. Tant qu'on ne mettra pas des musiciens à la tête des affaires, il est probable, d'après la tradition chinoise, que nos gouvernements laisseront beaucoup a désirer. La flûte traversière de ce bon prince Hiouen-Tsong se fait singulièrement regretter de nos jours, et nous verrons aussi plus tard, à propos des ministres, combien il serait à désirer que les nôtres fussent un peu plus chinois qu'ils ne le sont.
Toutes les classes de la société sont représentées dans les drames chinois, et associées pêle-mêle, avec
— 38-2 — toute la liberté de l'art. Les Chinois n'ont pas connu la tragédie, ce qui est encore une grande supériorité; et, en fait d'unité, ils ont eu de tout temps un système des plus larges: on voit fréquemment, comme dans nos vieux mystères, un acte se passer dans le ciel, un autre sur la terre. Le lieu de la scène change a tous moments, et ils ont inventé les tableaux long-temps avant M. Alexandre Dumas.
Leur poétique réclame un but moral, et toute pièce de théâtre sans moralité, dit M. Bazin, n'est à leurs yeux qu'une œuvre ridicule, dans laquelle on n'aperçoit aucun sens. Suivant les auteurs chinois, l'objet qu'on se propose dans un drame sérieux est de présenter les plus nobles enseignements de l'histoire aux ignorants qui ne savent pas lire; et, d'après le code pénal de la Chine, le but des représentations théâtrales est « d'offrir sur la scène des peintures vraies ou supposées des hommes justes et bons, des femmes chastes et des enfants affectueux et obéissants, qui peuvent porter les spectateurs à la pratique de la vertu. » Quel excellent code théâtral ! Les Chinois regardent, et avec raison, l'obscénité comme un crime, et un de leurs écrivains assure que ceux qui se sont permis des pièces de ce genre seront punis dans l'autre monde, et que leur expiation durera aussi longtemps que leurs pièces se joueront sur la terre. Celte injonction suffît pour que le théâtre chinois , malgré le fréquent emploi des courtisanes comme personnages dramatiques, soit d'une grande chasteté.
Une autre curiosité du théâtre chinois, c'est le personnage qui chante, personnage lyrique, qui, toutes les fois que le sentiment s'élève et arrive a la poésie, emprunte le secours de la musique, comme les per-
sonnages de Shakespeare celui du vers; a chaque instant une improvisation s'élance de la bouche du héros ou de l'héroïne de la pièce, et ajoute à l'intérêt du drame le charme de la mélodie.
Il existe dans le nord de la Chine, dit M. Bazin, relativement à la partie matérielle de l'art, des édifices publics consacrés aux exercices de la musique, du chant et de la danse, et qui, durant les jours de spectacle, sont appropriés aux besoins des représentations dramatiques; mais la plupart du temps, il n'y a point de théâtres permanents. On élève un théâtre dans les rues au moyen de souscriptions recueillies parmi les habitants. Les mandarins fournissent eux-mêmes les fonds nécessaires. On construit, prétend même l'éditeur anglais du Vieillard qui obtient un fils, un théâtre public dans une couple d'heures. Quelques bambous pour supporter un toit de nattes, quelques planches posées sur des tréteaux et élevées de six à sept pieds au dessus du sol, quelques pièces de toiles de coton peintes pour former trois des côtés de la place destinée à la scène, en laissant entièrement ouverte la partie qui fait face au spectateur, suffisent pour dresser et construire un théâtre chinois. De ce côté-la, le théâtre chinois n'est pas plus avancé que ne l'était le nôtre à l'époque décrite par le Roman comique de Scarron.
L'exposition des pièces chinoises est tout ce qu'il y a de plus primitif. La fable dont les personnages s'introduisent en scène manque complètement d'art. Ils viennent décliner tout simplement leurs noms et leurs attributions, et ressemblent à ces magots assis à la porte de nos magasins ou peints sur nos porcelaines, et dans la bouche desquels on suspend une longue bande couverte de caractères écrits. Écoutez Pe-Min-
— 38i — Tchong dans les Intrigue» d'une .soubrette, ou plutôt dans les intrigues d'une servante accomplie qui trompe un académicien , car il parait que les académiciens sont difficiles à tromper dans ce pays. Pe-Min-Tchong OUI iv ainsi le prologue :
«Mon nom de famille est Kié; mon double surnom, Min-Tchong; je suis le frère cadet de Pegô-tien . Thsai-Youan est mon pays natal. A l'âge de cin<| ans je savais lire ; a sept ans je composais avec facilité sur des sujets littéraires; a neuf ans j'entendais d'un bouta l'autre les six livres canoniques; j'avais l'ait une étude approfondie de tous les philosophes. Quand je composais une pièce de vers, les lettrés se disputaient pour la copier. Tout le monde me regardait comme un jeune homme d'un mérite accompli. »
Ainsi de suite. Voilà dans quels termes Pe-Min- Tcbong s'annonce, et nous sommes obligés de convenir que l'exposition de Bajazet et celle d'Athalie est supérieure a ce début; mais il ne faut pas en induire que toute la pièce est empreinte de la même ingénuité.
Cette soubrette qui trompe un académicien est une soubrette digne de celles de Marivaux, dans les conditions chinoises, avec une teinte de poésie que n'ont pas nos soubrettes françaises. Veut-elle faire sortir sa maîtresse pour que celle-ci puisse rencontrer son amoureux, elle dit: — Mademoiselle, vous voulez encore étudier? Tout à l'heure, étant allée avec madame dans le jardin qui est derrière la maison pour brûler des parfums, j'ai remarqué qui' les sites avaient un charme inexprimable. Si, avec ce ciel pur, par cette belle nuit, nous n'allions pas jouir des agréments que celte délicieuse saison étale, ne serait-ce pas Û.OU1S montrer insensibles aux charmes du printemps.?
Qu'est-il besoin d'expliquer les livres? Allons nous promener et nous récréer un peu...
Elle entraîne sa maîtresse au jardin; elle sert d'intermédiaire entre les amants; elle force la jeune fille à recevoir un billet du jeune homme malgré la grande colère qu'on témoigne d'abord, mais qu'elle sait bien qu'on n'a pas au fond du cœur; enfin elle agit si bien en soubrette de comédie qu'elle finit par faire conclure un mariage d'inclination entre deux personnes qui n'auraient pas dû se voir. Veut-on savoir si les Chinois connaissent l'amour? Fan-Sou, notre soubrette, vous l'apprendra. Voici comment elle décrit le sentiment qui s'est emparé de Pe-Min-Tchong : « J'ignorais encore jusqu'à quel point l'amour peut jeter le trouble dans le cœur d'un homme. Celui qui est atteint de ce mal funeste n'écoute plus les conseils de son père et de sa mère; il néglige le soin de son avancement, expose ses jours; il serait capable de se précipiter dans l'eau bouillante et dans les flammes. Après avoir vu la figure de Siao-Man, dès le premier jour, ce jeune homme a oublié de manger; le second jour, il n'a pas dormi; le troisième jour, il est tombé malade; le quatrième jour, il a gardé le lit. »
Ne sont-ce pas la les grands symptômes? Demandez au fils d'Antiochus , amoureux de Stralonice ; demandez au jeune malade d'André Chénier, si notre antiquité classique a mieux dépeint les caractères de cette passion?
La Tunique confrontée, autre pièce chinoise, est la peinture des désordres que peut amener dans une famille un étranger admis imprudemment. La chasteté est une vertu , mais les Chinois veulent que cette vertu soit intelligente. C'est dans cette pièce qu'on
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trouve un ministre comme on en voit peu. Deux vieillards mourant de faim viennent demander des
aliments ;i l'économe du ministre d'état. La distribution des aliments est faite ; il ne reste plus que la portion du ministre, et le ministre la fait donner aux pauvres gens. Voila ce <jui se passait autrefois en Chine, ce qui s'y passe peut-ôlre encore si notre politique n'y a pas pénétré.
Le drame de la Chanteuse est dirigé contre les courtisanes, qui mettent un grand trouble dans les ménages et font un tort considérable aux femmes légitimes. L'honnête dame Lieou-chi s'en plaint a son mari dans ces termes éloquents : « Un temps viendra où vous mettrez en gage votre ferme et toutes vos terres; vous sacrifierez vos belles étoffes de soie, votre argent et tous vos effets mobiliers; vous ressemblerez a un rameau mort qui a perdu ses feuilles; vous finirez misérablement comme ce greffier libertin du royaume de Tching; vous tomberez entre les mains d'un juge sévère, et vous laisserez après vous votre femme désolée. » Le mari réplique avec une impudence que les maris européens ont le bon goût de ne pas mettre en cette circonstance : « Hé! Madame, elle a tant d'attraits! sa figure est si ravissante! Comment voulez-vous que je ne sois pas amoureux d'elle? » Lue Femme française arracherait les yeux à son mari; mais, ce qui est un honneur extrême pour les dames chinoises, Lieou-chi conserve tout son sang-froid, toute sa raison. Elle bat l'infidèle avec les armes d'une impitoyable logique; elle répond : « Vous aimez ces regards dans lesquels semble se jouer l'eau agitée d'une fontaine automnale; vous idolâtrez ces sourcils peints en noir et
délicatement arqués ; mais ne savez-vous pas que vous compromettez votre mérite et votre réputation ? Songez donc que ce fruit, qui a l'éclat de la fleur fou-yong, cause la ruine des maisons; que cette bouche, qui a l'incarnat de la cerise et du pêcher, dévore les âmes des hommes. Son haleine odorante exhale le doux parfum du giroflier, mais je crains bien que toutes ces fleurs ne se dispersent et qu'un tourbillon de vent ne les emporte. » Mais elle a moins de résignation vis-a-vis de la courtisane : elle la frappe, et, vivement réprimandée par son mari , elle meurt de chagrin .
La courtisane, après la mort de la femme légitime, qui avait bien prévu les malheurs, met le feu à la maison du perfide mari, pille tout et le jette luimême à l'eau pour se sauver avec un autre amant. La courtisane n'est pas la chanteuse qui donne son nom au drame. La chanteuse est la nourrice de l'enfant légitime; elle gagne sa vie en chantant jusqu'à ce qu'elle ait retrouvé son élève comblé des honneurs du souverain. Une reconnaissance a lieu alors entre le père et le fils, et la courtisane subit une punition exemplaire en compagnie de son amant. Une note de ce drame apprend les devoirs de la femme en Chine : « Jeune fille, suivra son père; mariée, son mari; veuve, ses fils. »
Il est un quatrième devoir pour la femme : c'est d'honorer son beau-père et sa belle -mère, de les soigner, de les nourrir et de ne pas se remarier. L'histoire de Teou-Ngo nous l'enseigne. — Une femme vertueuse ne convole jamais a d'autres noces, ditelle , et c'est parcequ'elle ne veut pas donner un successeur à son premier mari qu'elle éprouve toutes
sortes de disgrâces. Elle est accusée d'avoir empoisonné le père de celui qui la veut pour femme. L'accusateur est le Gis lui-même, auteur du crime, qui avait destiné le poison à la belle-mère de Tcou-Ngo. Elle est condamnée au supplice, et on la voit subir la peine capitale; mais son ombre vengeresse vient demander h une cour suprême la révision du procès, et il y a une fort belle scène , que Shakespeare ne se serait pas fait faute de prendre s'il en avait eu connaissance. Le juge écarte à plusieurs reprises la pièce qui concerne Teou-Ngo et la remet sur son dossier; mais l'ombre renverse chaque fois les papiers et remet la pièce fatale sous les yeux du juge, jusqu'à ce que celui-ci se soit douté de la présence d'une apparition surnaturelle. L'ombre obtient enfin justice, et il se trouve que le juge chargé de la révision du procès est le père même de Teou-Ngo. Les reconnaissances sont une des grandes péripéties du drame chinois. Le Pi-Pa-Ki, ou l'Histoire du Luth, offre encore plus d'intérêt. Cette histoire fut composée, dit M. Bazin, vers la fin du quatorzième siècle de notre ère... Ce drame célèbre, qui fait aujourd'hui couler tant de larmes, ajoute un éditeur chinois, fut regardé comme l'ouvrage le plus utile à nos mœurs. II aurait le prix Montyon en Chine. Il n'obtint pas un très grand succès du vivant de l'auteur, ce qu'il a de commun avec un grand nombre de bons ouvrages de tous les pays. Le Pi-Pa-Ki est précédé d'une préface chinoise très curieuse en ce qu'elle contient pour ainsi dire une histoire du théâtre chinois. C'est un dialogue entre un éditeur et un jeune lettré. Il débute par un argument comme celui de Plaute et de Térence; les personnages ne s'annoncent plus oux-mèmes, ils sont
annoncés. L'art dramatique a fait de grands progrès. Tchao est une jeune femme d'une beauté remarquable, Tsai-Yong est un bachelier accompli. A peine deux mois se sont écoulés depuis leur union. L'empereur convoque les lettrés de toutes les provinces de l'empire et annonce l'ouverture du concours. Le père de Tsai veut envoyer son fils a ce concours malgré la mère, qui fait tous ses efforts pour le garder auprès d'elle et de sa bru. Tsai lui-môme résiste et répond aux instances de son père : « Voici en quoi consistent les devoirs du fils envers ses parents... Le devoir du fils, c'est de prendre des précautions pour qu'en hiver comme en été ses parents jouissent de toutes les commodités de la vie. Il faut que chaque soir il dresse lui-même la couche sur laquelle ils reposent; il faut que tous les matins, au premier chant du coq, il s'informe dans les termes les plus respectueux de l'état de leur santé; puis que, dans le cours de la journée, il leur demande a plusieurs reprises s'ils souffrent du froid ou si la chaleur les incommode. Le devoir du fils, c'est de veiller sur ses parents quand ils marchent; c'est d'aimer ceux qu'ils aiment, d'honorer ceux qu'ils honorent; il doit aimer jusqu'aux chevaux et aux chiens que son père aime. Un fils, tant que sa mère et son père vivent, ne doit pas s'éloigner de la maison qu'ils habitent. » Assurément cela est d'un bon fils, chinois ou français, et beaucoup de pères de famille devraient faire graver chez eux de telles maximes en lettres d'or; mais le vieux Tsai n'entend pas raison. Le fils part donc pour la capitale, obtient la palme académique et se place tout d'un coup au premier rang des docteurs. L'empereur le force a contracter un nouveau mariage.
Élevé par ses succès au faîte des grandeurs, de la gloire, de la fortune, il ne peut plus renoncer à la magistrature. Pendant ce temps, la famine exerce ses ravages dans son pays natal. Son père et sa mère meurent l'un après l'autre, après avoir été d'une grande injustice pour leur bru, qui les a nourris, qui a mendié pour eux, et qui elle-même a voulu de ses propres mains leur bâtir un tombeau, ouvrage que des génies ont été obligés d'acbever pour elle, tant elle était fatiguée : les génies ont été touchés de sa piété filiale. Elle avait coupé sa chevelure et l'avait vendue pour faire des funérailles aux parents de son époux. Elle va enfin rechercher son mari. Elle le trouve à côté de sa nouvelle épouse, qui, par bonheur, est compatissante. Elle en est bien accueillie, et Tsai part avec ses deux femmes pour aller accomplir des cérémonies funèbres en l'honneur de son vieux père et de sa vieille mère.
Ce drame, en vingt-quatre tableaux, est réellement touchant et tout rempli de sentiments puisés à la source la plus profonde du cœur, source sacrée qui réfléchit le ciel en tous pays.
Le drame de l'Orphelin de la Chine, que Voltaire a imité, est intitulé en chinois : le Petit Orphelin de la famille de Tckao qui se venge d'une manière éclatante. Voltaire prit le sujet de sa tragédie dans une traduction donnée par le père Prémarc, qui avait résidé à Pékin. Cette traduction était fort incomplète. Un savant sinologue, M. Stanislas Julien, en a donné une exacte. Quelle que soit la simplicité de certains détails, le drame primitif surpasse la pièce française par l'énergie et par la vérité. On doit encore à M. Stanislas Julien la traduction de V Histoire du Cercle de
craie, qui rappelle l'histoire du jugement de Salomon.
M. Stanislas Julien, l'habile maître, et M. Bazin aîné, son digne élève, ont rendu un grand service à la littérature dramatique en faisant connaître les chefs-d'œuvre du théâtre chinois. Ce serait déjà beaucoup d'empêcher des imitations comme celles de l'Orphelin de la Chine de Voltaire, en mettant sous les yeux ces modèles; mais il y a le sentiment d'une poésie lyrique qui peut s'approprier peut-être avec bonheur à notre scène et fournir des effets nouveaux.
Le Pi-Pa-Ki, réduit à sept ou huit tableaux, présenterait peut-être aux spectateurs français un spectacle extrêmement original.
juin 1849.
THEATRE DE HROTSVITHA.
THÉÂTRE DE HROTSVITHA.
La manière dont nos études classiques sont dirigées nous porte généralement a croire que, depuisTérence jusqu'à Molière, depuis Sénèque jusqu'à Corneille, depuis le doux Virgile jusqu'au tendre Racine, depuis le philosophique Horace jusqu'à Voltaire, il n'y arien eu dans les lettres, et que le monde intellectuel a été plongé dans la barbarie la plus complète. On parle des ténèbres du moyen âge avec une assurance extrême, et l'on fait de la civilisation une espèce de Belle au bois dormant, livrée, quinze siècles durant, au plus profond sommeil. Cette admirable élaboration de la société moderne , la substitution du monde de l'esclavage au monde de la liberté, semble s'être faite, d'après le silence des professeurs, sans que les populations en aient eu conscience; il n'est pas même question de toutes ces grandes découvertes, à moins que ce ne soit, en passant, de celle de l'Amérique, qui ont changé tous les rapports sociaux. En littérature théâtrale surtout, jusqu'au moment où on a réveillé le
cousin Aristote, comme l'appelle Molière, et restauré sa vieille poétique, on croit qu'il ne s'est rien fait de digne d'attention.
Des critiques ont trouvé étonnante cette solution de continuité de quinze siècles, et n'y ont pas cru,parcequ'il leur a paru impossible que l'esprit humain se soit jamais arrêté daus une voie quelconque. Et puis ces gens qui aiment a s'instruire de tout, qui remuent volontiers les choses du passé, qui passent leur vie dans l'étude des langues et des comparaisons littéraires, n'ont pas manqué de documents pour prouver que le moyen âge, accusé d'être si sombre, était plein de rayonnements, et que la lumière de la civilisation, cette lumière que les générations se transmettent comme celle de la vie, a brillé dans les endroits même qu'on a réputés les plus obscurs. M. Magnin, entre autres, un des plus érudits, est remonté jusqu'à l'abbaye de Gaudersheim ou de Gaudesheim, fondée en S5:2, par un des arrière petits-neveux de Witckmd, à Brunshasen, en Saxe, et il y a rencontré une jeune religieuse, nourrie des vers de Plaute et de Térence, laquelle faisait représenter des comédies de sa composition dans la grande salle du chapitre, devant l'évêque et son clergé, les nobles dames de la maison ducale de Saxe et les hauts dignitaires de la Cour impériale, sans compter les manants du voisinage. Cette religieuse s'appelait Hrotsvitha.
Hrotsvitha entra au monastère de Gaudesheim a l'âge de vingt-trois ans, et y perfectionna son éducation par l'étude des livres saints et des chefs-d'œuvre de l'antiquité, dont elle devait mêler ensemble l'esprit. On pense qu'elle a commencé à écrire vers l'âge de vingt-cinq ans, et elle se compare modestement à
lanesse de l'Ancien Testament, qui reçut de Dieu le don de la parole, miracle souvent renouvelé sans qu'il ait causé la même sensation qu'à l'époque de Balaam. Dieu lui accorda naturellement la parole en latin, et même en latin coupé de rimes plus ou moins exactes : c'était la langue littéraire du dixième siècle ; et nous allons examiner ses œuvres dramatiques, faites en l'honneur de la chasteté, mais qui trahissent quelquefois des préoccupations un peu mondaines , sans aller, bien entendu, jusqu'au délire de la religieuse de Diderot.
11 y eut une époque, et cette époque se trouve décrite chez tous les Pères de l'Eglise, où la résistance aux tentations est la maxime universelle, et tout ce qui se recommandait ou s'accomplissait pour arriver a cette résistance parfaite n'était guère qu'un agent provocateur, si nous pouvons nous exprimer ainsi. Regardez saint Antoine avec les séductious que le diable ne cesse de lui présenter. Considérez ces filles pudiques qu'on mène au milieu des enivrements du monde pour que leur vertu en sorte plus éclatante. Contemplez ces héros de l'Eglise qui admettent dans leur intimité, uniquement pour se mortifier, des compagnes dites de travail et d'érudition, mais douées, comme Héloïse, de tous les charmes de la femme. C'est le christianisme et le paganisme qui seprennent corps a corps et qui renouvellent la lutte de l'ange et de Jacob, où l'homme et l'esprit ont tour à tour l'avantage. 11 n'est pas surprenant que la charmante Hrotsvitha (nous aimons à croire qu'elle était charmante) ail subi l'influence de son temps et choisi ses sujets dans cet ordre d'idées , dont son innocence n'a sans doute eu lien a souffrir. Si le fond en effet ci Ion-
jours un pou scabreux, elle porte dans le détail beaucoup de circonspection. Lorsque les écrivains allemands la nomment la Sapbo du dixième siècle, il ne faut voir lii qu'un éloge littéraire, habituel chez les savants. Cela veut dire que la religieuse est tout simplement une dixième Muse.
La belle nonne croit prudent néanmoins d'aller au devant du reproche qu'on peut lui adresser d'avoir allié Térence aux saintes Ecritures, et elle le fait dans la préface de ses comédies avec une bonne grâce qui, pour être un peu subtile, n'en est pas moins touchante. Elle explique ainsi ses intentions : « Il y a beaucoup de catholiques (et nous ne saurions nous laver entièrement nous-mème de ce reproche) qui, séduits par l'élégante politesse du langage, préfèrent la vanité des livres des Gentils a l'utilité des saintes Ecritures. Il y a encore d'autres personnes qui , bien qu'attachées aux lettres sacrées et pleines de mépris pour les autres productions païennes, ne laissent pas de lire assez souvent les fictions de Térence, et, gagnées par les charmes de la diction, salissent leur esprit de la connaissance d'actions criminelles. C'est pour ce motif que moi , la voix forte de Gaudcrsheim , je ne crains pas d'imiter dans mes écrits un poète que tant d'autres se permettent de lire, afin de célébrer, dans la mesure de mon faible génie, la vertu des femmes chrétiennes, en employant la même forme de composition qui a servi aux anciens pour peindre de honteux déportements. Une chose cependant me rend confuse et me fait souvent monter la rougeur aii front, c'est qu'il m'a fallu, par la nature de cet ouvrage, appliquer mon esprit et ma plume a peindre le déplorable délire des âmes et la décevante douceur des
entretiens passionnés, toutes choses auxquelles il ne nous est pas même permis de prêter l'oreille. » Ainsi voilà qui est bien entendu : elle se sert d'un vase qui a contenu du poison pour le purifier et y verser une liqueur céleste.
Le premier drame de la religieuse est la conversion de Gallicanus, prince de la milice sous l'empereur Constantin. Gallicanus, près de partir pour aller faire la guerre aux Scythes, demande a Constantin, comme récompense des services qu'il a rendus et de ceux qu'il va rendre à l'empire, la main de Constance, fille chérie de l'empereur. Constantin, en bon père, demande à consulter sa fille. Constance répond sans hésiter : «J'aimerais mieux mourir. » D'où vient ce refus de la noble fille? De l'orgueil de son rang? Oh non' 11 vient du vœu qu'elle a fait de se consacrer a Dieu. Elle est loin de ressembler a la fille de Jephté. Constantin, déjà touché de la grâce divine, approuve la résolution de sa fille ; mais il a peur de mécontenter Gallicanus, l'appui de l'état. D'après lesconseilsmêmes de Constance , il remet le mariage après l'issue de la guerre, et prie Gallicanus de se laisser accompagner des primiciers Jean et Paul , en même temps que ses filles tiendront compagnie à Constance. Gallicanus y consent. Jean et Paul sont chargés par Constance de convertir Gallicanus à la foi chrétienne , et ils le font. Le jour de la bataille, ils prédisent la victoire au général romain s'il promet d'embrasser la religion du Christ. Gallicanus le promet. Ses troupes, fatiguées et en fuite, sont secourues par la milice céleste. Aussi se plonge-t-il dans la cuve du baptême après le triomphe, et bientôt il périt par le glaive, car Julien succède à Constantin , — Julien que les historiens ont
— *<)() — appelé l'Apostat. Paul et Jean sont amenés devant Julien et lui disenl en face qu'il est un Auguste bien différent île ses prédécesseurs. En quoi ? leur demande Julien. — En religion eten mérite, répondent les chrétiens. — Je souhaite que vous développiez plus amplement votre pensée », reprend Julien. A vrai dire, nous trouvons que la pensée des primiciers était suffisamment développée , mais ce n'était pas l'avis de Julien ; ils s'expliquent avec plus de clarté selon lui, en l'appelant « chapelain du diable » , parecqu'il a été élevé dans l'église et qu'il est retourné au culte des dieux. Julien veut les forcer à sacrifier à Jupiter; ils s'y refusent et subissent le martyre.
Le drame de Dulcitùu nous montre Agape, Chionce et Irène se défendant contre Dioclétien et un de ses officiers. Bien que le dénoûment soit funeste, l'œuvre, n'en déplaise au cousin Aristote, est une comédie des plus accentuées , il la façon de Pourceaugnac. Notre respect pour la religieuse de Gaudersheim n'en est pas moins grand. Dioclétien règne; il prétend marier a son gré les trois nobles filles dont nous venons de parler. Elles repoussent ses propositions , fort sorlables d'ailleurs; il les renvoie a l'examen du gouverneur Dulcitius. Ici commence la plaisanterie: le gouverneur les trouve belles; le démon entre dans son corps; il les fait enfermer dans la salle intérieure de l'office, dont le vestibule contient les ustensiles de cuisine , et s'y glisse aussitôt ; mais le ciel trouble la raison de Dulcitius. Savez-vous ce qui lui advient? Il presse tendrement les marmites sur son sein ; il embrasse les chaudrons et les poêles a frire ; il leur adresse des paroles d'amour. Les jeunes filles , témoins de cet étrange délire, s'en amusent. Dulcitius, a force d'em-
brasser des marmites , ressemble bientôt a un Ethiopien ; tout le palais se moque de lui. Dans sa colère , il ordonne la mort des moqueuses. Les anges heureusement se hâtent de ravir leurs âmes à la terre.
La pièce de Callimaque est plus étrange encore. Callimaque , jeune habitant d'Ephèse, est amoureux de Drusiana, la femme du prince Andronique, qui, depuis peu convertie à la religion chrétienne par l'apôtre Jean , s'est éloignée de son époux. Il la supplie en vain de revenir à lui; elle préfère mourir. Elle demande à Dieu de la retirer de ce monde, et Dieu, qui joue un rôle actif dans l'ouvrage, exauce son désir : elle meurt. Callimaque se fait ouvrir son tombeau et la presse entre ses bras ; mais un serpent le mort aussitôt, et il meurt lui-même. Cependant Andronique obtient de l'apôtre saint Jean que tous les personnages soient ressuscites. Callimaque , reconnaissant , jure de se consacrer a Dieu. Le gardien du tombeau, ayant manifesté de mauvais sentiments, est replongé seul dans l'enfer, qu'il avait déjà entrevu. L'auteur ne dit pas si Andronique sera désormais plus tendre pour son épouse. Cette pièce a dû faire rougir le front de la nonne plus encore qu'une comédie de Térence, surtout à la représentation. C'est en de pareilles occurrences que le buta grand besoin de sanctifier les moyens.
La chute et conversion de Marie , nièce d'Abraham, non pas d'Abraham le sacrificateur d'Isaac, mais d'un ermite de ce nom , offre encore des situations singulières sous la plume d'une religieuse vouée aux austérités du monastère. Abraham et un de ses compagnons, Ephrem, tâchent de persuader a Marie qu'elle doit imiter sa patronne céleste ; mais Marie a du sang
d'Eve dans les veines; elle est curieuse, elle a envie de voir le monde; elle s'enfuit de l'ermitage, où les psaumes d'Abraham ne la récréenl pas , avec un jeune blondin qui lui rendait visite sous un froc de moine. Après sa faute, elle se fait un instrument des vanités du siècle, et le père Abraham est au désespoir. Il change d'habit, il va la trouver sous l'extérieur d'un amant. Il s'assied au festin, il boit a la coupe de la joie en contenant sa douleur, et il suit Marie dans la chambre des étrangers. C'est la , lorsqu'ils sont seuls, qu'il se révèle et s'écrie avec une bonté touchante : « 0 ma fille d'adoption ! ô moitié de mon âme, Marie, reconnaissez -vous le vieillard qui vous a nourrie avec la tendresse d'un père et qui vous a fiancée au fils unique du roi céleste?» Marie demeure frappée de crainte, tombe à ses pieds , se livre au repentir et rentre dans la voie du salut. Cette conception est la plus forte de toutes celles qu'a imaginées la religieuse de Gaudersheim. Marie est attrayante malgré ses fautes, le bon ermite est attendrissant. Son affection toute paternelle s'exprime avec cette éloquence du cœur dont la nature fait les frais. Lorsque Marie veut revenir a l'ermitage en marchant derrière lui comme une pécheresse, ce digne Abraham lui dit : «. Il n'en sera pas ainsi; j'irai à pied et vous monterez sur mon cheval, de peur que l'aspérité du chemin ne blesse la plante de vos pieds délicats. » Ce sont là des traits d'une angélique douceur, qui ne font qu'accroître les regrets de sa nièce. « Loin de me forcer au repentir par la terreur, dit-elle, vous m'y amenez, moi indigne de pitié , par les plus douces, par les plus tendres exhortations. » Quelle est sa joie lorsqu'il a fait
rentrer sa brebis au bercail ! Il cbante avec son ami Ephrem un Hosannah sans fin.
L'Ermite Paphnuce entreprend , comme l'ermite Abraham , de remettre dans les sentiers de la vertu une courtisane, la courtisane Thaïs, qui est venue loger dans son voisinage. Thaïs entraîne a leur perte les jeunes gens éblouis de l'éclat de ses charmes et de celui de ses diamants. Il s'introduit aussi chez elle sous les airs d'un galant un peu suranné , et son sermon opère une conversion instantanée. Elle se dépouille de ses bijoux, elle jette dans un bûcher toutes ses richesses mal acquises, et suit le père Paphnuce , plus âpre, plus difficile à contenter, que le père Abraham. Il la compare seulement à une chèvre , à cause de sa vie sensuelle , et non a une brebis; il court la présenter a une abbesse; il exige qu'on l'emprisonne dans une cellule étroite , construite exprès , sans entrée, ni sortie, ne possédant pour toute ouverture qu'une petite fenêtre par laquelle on fera passer , à des jours et a des heures marqués, quelques aliments à la recluse. Thaïs, bien qu'elle ne se dissimule pas les incommodités d'une séquestration si hermétique, fait pénitence pendant trois ans, sans regretter une seule minute son existence de fêtes, d'encens et de parfums, et, au bout de ses trois ans, Dieu appelle son âme régénérée dans le ciel.
Sapientia et ses trois filles , Foi, Espérance et Charité , forment le tableau de la dernière pièce contenue dans le volume de la religieuse saxonne. Antiochus , préfet de Rome, et l'empereur Hadrien , s'inquiètent de l'arrivée d'une pauvre veuve et de ses trois filles, et il y a une véritable grandeur dans cette exposition. « Pensez-vous , dit Hadrien , que l'arrivée de ces fai-
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blés femmes puisse amener quelques résultats nuisibles ù la république? — Oui, «le très grand». — Lesquels? — Le renversement de la paix publique. — Comment? — Eh ! qu'y a-l-il de plus capable de corrompre la concorde civile que les différences de religion?» Ainsi donc l'empereur, le préfet, leurs soldats, leurs bourreaux , tous tremblent devant une femme et ses enfants ; mais cette femmeporte avec elle l'idée du inonde nouveau. 0 force de l'idée, qu'aucune barrière ne peut arrêter! En vain toutes les résistances se ligueront contre elle, l'idée sortira triompbante du martyre; elle rayonnera au dessus des cachots ainsi qu'une auréole , et ses oppresseurs finiront par s'agenouiller et la reconnaître comme émanant de Dieu. L'établissement du christianisme apporte mille enseignements de ce genre, toujours vains, il est vrai, pareeque les Hadriens et leurs Antiochus, défenseurs des vieilles institutions, se retrouvent a toutes les époques de transformation sociale, mais qui n'en sont pas moins consolantes pour les esprits généreux fermement convaincus et dévoués au succès des principes sur lesquels le monde chancelant doit se raffermir. La Foi, YEspcrancc et la Charité subissent les plus affreuses tortures sans même les ressentir, car elles sont protégées par Dieu ; elles ne cèdent qu'au fer, la dernière raison des bourreaux. Leur mère, qui les a exhortées et soutenues , accueille leurs dépouilles mortelles et les ensevelit a quelques milles de Rome avec de saintes femmes ; elle expire ensuite , et le Seigneur la reçoit dans son sein .
On trouve dans le théâtre de HROTSViTnA plus d'une subtilité scolastique mêlée à un dialogue vrai dans le développement des sentiments naturels ou re-
ligieux. Toutes les fois que la religieuse peut faire preuve de science, elle saisit cette occasion avec bonheur. Elle s'abandonne à des dissertations sur la musique et sur l'arithmétique , qui résument tout ce que le moyen âge a eu de connaissances à ce sujet. Le mot original ne lui manque pas non plus, et Sapientia, par exemple , veut donner ses fdles comme épouses à Jésus-Christ, pour être la belle-mère du roi éternel, soerus œterni régis . M. Magnin, le savant traducteur et annotateur de ce théâtre, prétend que toutes ces pièces, exécutées d'ailleurs dans ce système qui a servi aux autos sacramentales , ont été faites pour être représentées. La représentation ne nous semble pas facile pour toutes; celle de Sapientia, par exemple, nous paraît d'une exécution presque impossible , a moins que l'imagination du spectateur, dans le martyre des trois vierges , n'ait beaucoup suppléé au détail de la mise en scène, ou que des automates pareils à ceux qui représentent encore la Passion de nos jours sous la main d'un machiniste nomade n'aient été chargés de l'emploi des personnages. Nous avons peine a nous figurer une réunion de jeunes filles jouant certaines scènes d'une mondanéité un peu vive.
Outre l'intérêt littéraire qu'on prend à voir comment le goût dramatique s'était conservé au moyen âge , — et la pièce de Callimaque et celle à' Abraham prouvent que les effets les plus pathétiques n'étaient pas ignorés alors , — on remarque , dans les ouvrages que nous venons d'analyser, la doctrine du christianismepoussée jusqu'à la dernière rigueur, jusqu'à son exagération. L'esprit humain se tient rarement dans un milieu raisonnable. Les sensualités du paganisme, et ses dieux, plus gourmands et plus voluptueux que
les hommes, qui leur donnaient le signal de toutes les débauches, la conduite des femmes que Tacite et Juvénal ont peintes , avaient jeté la société nouvelle dans l'ascétisme et dans l'abstinence. La réaction avait été absolue. lien résulte que les satisfactions sont violemment combattues, et que les glorifications ont lieu pour tout ce qui mortifie les sens au lieu de les flatter: le jeûne, la macération , la souillure même des vêlements, c'étaient la des choses agréables a Dieu. La propreté elle-même eut a en souffrir. Ce spiritualisme exagéré dura long- temps, et le dix-septième siècle nous montre encore (vo^ez la sœur de Pascal) des exemples de rigueur personnelle et de sevrage de toute espèce de joie matérielle. Ce fut contre cette folie que l'admirable raison de Molière se gendarma si fort, et l'on trouve a tout instant dans son théâtre l'accord de la nature et de la pudeur. Voyez Henriette et Marianne , et dites si ce n'est pas là le type des jeunes filles sages et pures destinées à devenir d'honnêtes mères de famille comme Elmire?
13 août IS.-iO.