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CHAPITRE XV

Whigs et tories. — Daniel de Foe. — Burns. — William Cooper. — Crabbe. — Thomas Campbell. — Soutiiey. — Les frères Sheares. — Thomas Mooke. Lord Byron.

L'éternelle division politique des whigs et des tories s'est fait sentir naturellement dans les lettres. On sait que les whigs appartiennent a la nuance démocratique et les tories à la nuance monarchique ; nous nous servons exprès du mot de nuance, car il s'agit uniquement d'une couleur plus ou moins prononcée de l'opinion, sans que l'un ou l'autre parti songe a éhranler la base du gouvernement. On cite parmi les poètes whigs Milton, Rochester, Addison, Congrève, Steele, Thompson; parmi les tories, Cowley, Waller, Butler, Dryden, Swift, Pope, Gay, Parnell. Ceux dont les écrits politiques ont eu le plus de vogue sont , dans les deux partis, Addison, Steele, Swift, ce dernier surtout, l'ami de Bolingbroke. N'oublions pas d'ajouter que, de nos jours, Byron a été whig; lors de sa réception à la pairie d'Angleterre, il ne fit que loucher à peine la main du noble pair qui lui faisait prêter serment, de peur d'engager sa responsabilité politique; il alla se placer ensuite sur les bancs de l'opposition. En revanche, Walter Scott fut tory, et même il le fut trop.

Aux noms des auteursdu dix-huitième siècle doivent

— 61b — venir se joindre les noms de Richardson, de Fielding, de Daniel de Foe, c'est-à-dire des auteurs de Clarisse Harlowe, de Tom Jones, de Hobinson Crusoé. Ce dernier esl celui dont la biographie offre le plus d'intérêt. Daniel de Foe,dontlaviefut toute d'expédients, comme celle de son héros, a été un des pamphlétaires les plus hardis et les plus originaux du dix-huitième siècle, et cet homme, qui est devenu l'honneur de l'Angleterre, se vil attaché à un pilori anglais. Il est vrai que le peuple couronna le pilori de fleurs, et que Daniel de Foe, dans un hymne adressé à ce même pilori, couvrit ses adversaires de confusion ; mais il n'en estpas moins curieux de comparer la justice des temps à la justice du temps. Le temps s'est prononcé pour Daniel de Foe. Robert Burns, fils de paysan, fut paysan lui-même. L'amour et les chansons de son pays, l'Ecosse, le rendirent poète. 11 s'en fallut de bien peu que Robert Burns ne partît pour la Jamaïque après avoir réalisé quelques guinées au moyen de la publication par souscription de ses premières poésies; mais l'espérance d'une seconde édition à Edimbourg le retint et le fil aller dans cette ville, où son talent lui procura des amis et des protecteurs littéraires. Sa fortune ne prit pas une face beaucoup meilleure; il fut seulement employé dans l'accise, employé subalterne : il obtint une place de jaugeur. Robert Burns chaula la liqueur qu'on lire du grain d'orge, la liqueur chérie des Écossais, et il ne se borna pas a la chanter; on lui reprocha de passer de la théorie à la pratique. Burns fréquentait volontiers la taverne; il y oubliait une vie tourmentée par la pauvreté, car la pauvreté, qui avait malheureusement sa marraine, le poursuivit du berceau jusqu'à la tombe.

La muse de Burns est satirique ou élégiaque. Dans la satire, l'amertume est tempérée par la gaîté, par la bonne humeur ; s'il rencontre un riche lord qui ne soit pas orgueilleux et qui choque volontiers son verre contre le sien, il pardonne à l'opulence et à la noblesse, il n'en veut plus au destin de l'avoir rangé dans la classe des paysans; et d'ailleurs le roi peut faire un gentilhomme, mais tout le pouvoir royal ne va pas jusqu'à faire un honnête homme, et Robert Burns se console de sa condition par sa probité. La corde élégiaque est celle qui résonne le mieux sous la main du barde rustique ; il s'est pénétré de bonne heure des charmes et des magnificences de la nature ; il en connaît tous les aspects, aux diverses heures du jour. Il sait ce que les oiseaux se disent entre eux; comme la princesse des contes, il semble avoir été initié à leur langage. Il porte un profond intérêt a tous les êtres de la création. Il maudit les chasseurs, et, lorsque sa charrue, en traçant un pénible sillon, dérange le nid d'une souris, il plaint la pauvre exilée, qui ne saura plus où s'abriter. La brebis mourante adresse dans ses vers de touchants adieux aux orphelins qu'elle laisse sur la terre. Mais il faut entendre surtout le poète exprimer sa désolation lorsque cette même charrue, image du destin, arrache et flétrit pour toujours, en passant, une fraîche marguerite de la montagne. Voici cette gracieuse et mélancolique élégie:

A une Pâquerette de montagne renversée par ma charrue.

«Petite et modeste fleur bordée de rouge, tu m'as

rencontré dans une heure fatale, car il faul que j'écrase sur le boI la svelte tige; l'épargner n'est plus en mon pouvoir, joli diamant.

» Hélas! ce D'est pas ta voisine si douce, l'aimable alouette, compagne digne de toi, qui te courbe dans la rosée, lorsque, la gorge tachetée, elle s'élance dans la nue pour saluer l'orient couleur de pourpre.

:» Le vent du nord, aux froides blessures, souffla sur Ion humble et précoce naissance ; cependant tu te glissas joyeusement a travers la tempête; tu élevas audessus de la terre, qui te donnait l'être, ta délicate forme.

» Les belles fleurs de nos jardins sontprotégées par de grands arbres et par des hauts murs ; mais toi, sous une motte ou sous une pierre que le hasard t'a offerte pour toit, tu ornes, seule et inaperçue, le champ dépouillé que le labourage va cultiver.

» La, enveloppée de ton court manteau, ton scinde neige étalé au soleil, tu lèves la tète inoffensive d'une humble manière. Mais maintenant le soc a déchiré ton lit et tu gis a terre.

» Tel est le sort de la fdle innocente, deuce fleurette des ombrages champêtres, trompée par la simplicité de l'amour et par la confiance naïve, jusqu'à ce que, comme toi, toute souillée, elle soit gisante dans la poussière.

» Tel est le sort du simple barde sur l'océan agité de la vie, où le guide une funeste étoile : inhabile a observer la carte de la prudence , les vagues font rage autour de lui, les vents redoublent la violence de leurs coups, il est englouti.

» Tel estlc sort réservé à l'honnèle homme malheureux, qui, après s'être débattu long-temps contre les

besoins et les malheurs, est poussé par l'orgueil et par la méchanceté des hommes jusqu'au dernier degré de la misère. Dépossédé de tout autre appui que le ciel, ruiné, il succombe.

» Toi même qui gémis sur le sort de la pâquerette , ce sort est le tien... D'ici a peu de temps, le terrible soc de la destruction aura passé sur lafleur de tes jours; tu tomberas sous le poids du guéret : c'est la fatalité. »

Robert Burns n'était que trop prophète dans ces vers : il mourut à l'âge de trente-huit ans.

William Cooper clôt avec éclat la série des poètes du XVIIIe siècle en Angleterre. Une réaction religieuse avait eu lieu, et Cooper en devint l'écho. Ce fut déplus un poète mélancolique et tendre, quoiqu'il n'écrivit ou du moins ne publia ses œuvres que dans un âge déjà avancé. Cinquante ans avaient passé sur sa tète souffrante, et dont la raison s'altéra plus tard, lorsqu'il se fit connaître. Les poésies de Cooper ont du charme, une grâce champêtre et domestique, empreinte de la tranquillité de sa vie retirée. La culture de ses fleurs était sa plus sérieuse occupation. Il espérait que l'influence de ses poèmes moraux « affaiblirait l'enthousiasme si commun pour la vie de Londres. Il recommandait le calme et les lieux champêtres comme favorables à la cause de la pureté et de la vertu. » On lit encore avec sympathie les poèmes de William Cooper; il en a d'humoristiques, comme l'histoire de John Gilpin. Indépendamment de ses poèmes, il a mis en vers anglais les vers latins de Milton , et traduit du français quelques poésies de Mme Guyon, qui ne méritaient pas cet honneur. II a voulu traduire également Homère,

mais les forces lui manquèrent, et le travail est demeuré inachevé.

Walter Scott parut. Walter Scott, de bonne heure, s'était, selon ses expressions, « plongé dans un vaste océan de lecture, sans boussole et sans pilote. » Son imagination, comme un polype aux mille anneaux, s'y développa lentement; Shakespeare, Milton, devinrent ses auteurs favoris. Spenser, Drayton, occupèrent son esprit et le préparèrent aux fictions romanesques. Il étudia l'italien et s'inspira de l'Arioste et du Tasse. Les Noi'dle éveillèrent son goût pour les romans. La langue française lui était aussi familière. Froissart avait fait ses délices. Brantôme , Lanoue, ne lui étaient pas étrangers. Il connaissait le Romancero, et l'Allemagne lui avait appris toutes ses vieilles traditions. Joignez a cela le souvenir de toutes les ballades écossaises, la vue des paysages et des sites de son pays, vous compléterez la jeunesse érudite de Walter Scott.

Il se compare volontiers néanmoins a la plante sauvage, au cbèvrefeuille, à l'églantier. Il répudie les souvenirs classiques ; il n'est que l'enfant de la vieille Ecosse. Il aurait dû naître au temps de Vallace et de Bruce, de Bobert-Hood et de son lieutenant. Tel il se peint, tel il se montre du reste dans ses poèmes, qu'on ne lit pas assez, et qui ont cependant fondé sa réputation. Ce fut la lyre de Byron, lyre plus éclatante , plus sonore que la sienne, qui fit que Walter Scott s'adressât a l'histoire et au roman. Nous ne le regrettons pas, mais nous ne devons pas oublier le Lai du dernier ménestrel , Marmion, la Dame du lac, Rokeby, ces premières œuvres où revit l'Ecosse tout entière, où l'on voit errer le daim voyageur, où l'on

entend le renard glapir dans le taillis, où Ton suit le coq de bruyère qui s'échappe de son nid à rapproche du chasseur, où les fanfares du cor retentissent sans cesse au fond des bois.

Dans le Lai du dernier ménestrel on trouve cette délicieuse définition de l'amour : « Le véritable amour est un présent que Dieu n'a accordé qu'à l'homme seul sous le ciel. Ce n'est pas l'ardent désir, enfant du caprice, dont la flamme s'éteint aussitôt qu'elle est satisfaite; il ne doit pas sa naissance a la volupté et ne meurt pas avec la volupté ; c'est la secrète sympathie, anneau d'argent, nœud de soie, qui unit le cœur au cœur, l'esprit à l'esprit, qui ne fait qu'un être de deux êtres. » Nous pourrions citer beaucoup d'autres passages de ses poèmes; mais il faut les lire dans l'original, où ils possèdent la mélodie d'un vers toujours harmonieux. Walter Scott prit a tâche de ressusciter les légendes, les superstitions du moyen âge. « Suspends, cher Héber, écrivait-il poétiquement à un de ses amis ; suspends tes graves occupations, laisse en paix ces volumes que nous ont légués les Grecs et les Latins. Certainement personne ne les connaît mieux que toi, et sans doute ces anciens, comme disait Ned Bluff, étaient de fort aimables gens dans leur temps; mais tout change avec les siècles, et la veille de Noël il faut des contes de fées ou de chevalerie. » Tous ses poèmes sont des contes de la veille de Noël. Il retrouva la harpe du nord.

La muse de Walter Scott est la muse des descriptions; elle se plait dans la peinture des lacs et des montagnes. Tous les détails des costumes de ses héros, elle les reproduit avec exactitude ; elle donne à leurs traits mâles et forts la vivacité de l'existence; elle s'a-

doueit pour peindre la beauté, et le portrait d'Hélène, dans In Dame du lac, esl (racé avec beaucoup de charme. < Nui) jamais le ciseau grec ne créa une nymphe, une naïade, une grâce, d'une taille plus élégante,, d'un aspect plus ravissant ! L'ardeur du soleil avait légèrement bruni ses joues; l'exercice de l'aviron, qui était un jeu pour elle, les avait teintes d'un brillant incarnat, et découvrait aussi les mouvements plus rapides de son sein d'albâtre. Aucune leçon de l'art des grâces n'avait accoutumé ses pas a une mesure réglée; mais jamais démarche ne fut plus facile, jamais pied plus léger ne foula la rosée sur la bruyère fleurie: on en retrouvait a peine la trace sur le gazon. On reconnaissait dans son langage l'accent des montagnes; mais le son de sa yo'ix était si doux et si séduisant qu'on respirait à peine en l'écoutant parler.» N'est-ce pas un écho, non affaibli par le temps, de la muse de Cbaucer et de Spenser?

La Dame du lac est le meilleur des poèmes de Waller Scott. Le plan en est ingénieux et bien conduit. Le roi Jacques y joue un rôle de vrai chevalier errant. 11 y a beaucoup moins de netteté dans. la fable de Marmion, quoique l'auteur ait semblé en faire l'objet de ses prédilections. Lorsqu'il adresse son adieu a la lyre des ménestrels , il rappelle un épisode de ce poème , celui où la belle Clara, oubliant sa haine a la vue du guerrier blessé , va puiser de l'eau a une fontaine, dans un casque, pour étancher la soif du mourant. Cet épisode, dans le goût du Tasse, a de l'attrait en effet; mais trop de digressions entravent la marche de l'intrigue. Walter Scott, de ce côté, n'a pas déployé la môme fécondité d'invention que dans quelques uns de ses romans. Pourquoi n'a-t-il pas fait un poème

crivanhoé à la place de Marmion ? Il esl un reproche que nous pourrions aussi lui adresser au nom de la France, c'est d'avoir en toute occasion chargé Napoléon d'invectives, de l'avoir sacrifié à Wellington, dont, au rehours de Lord Byron, il s'était constitué le panégyîiste. Ses inspirations politiques l'ont d'ailleurs assez mal servi dans ses poèmes, non moins que dans son histoire de Napoléon. Il a poussé jusqu'au ridicule son admiration pour lord Wellington. Une note curieuse de Quentin Dunvard nous apprend que Péronne conserva le surnom glorieux par lequel nous désignons Jeanne d'Arc , «jusqu'à ce que le duc de Wellington, grand destructeur de ce genre de réputation, prit cette place en 1815. » Le duc de Wellington transformé en Lovelace! Quel singulier éloge que celui-là! Assurément le patriotisme de Walter Scott a manqué de tact dans cette occasion.

Quoique nous ne considérions Walter Scott que comme poêle, nous ne saurions nous abstenir de louer en même temps ses fictions romanesques, qui ont enchanté notre génération et qui sont destinées à en charmer bien d'autres; elles sont, en général, plus descriptives que dramatiques, et lui-même convient quelque part que ses personnages parlent plus qu'ils n'agissent, mais en ajoutant que cela se passe ainsi dans le monde. C'est là son excuse pour la longueur et la multiplicité de ses dialogues. Il s'est toujours plus préoccupé des caractères de ses personnages et des mœurs de l'époque qu'il faisait revivre que de l'arrangement de sa narration, bien que plusieurs de ses romans, L'an hoc , la Prison d'Edimbourg , Kenihvorth , aient toute l'allure et tout le pathétique du drame. Une des grandes causes de la popularité de. ses œu-

vras , c'est qu'elles ne blessent aucunement les bienséances sociales. L'amour, que Walter Scott a si purement décrit dans Marmion, amour qui ne s'adresse jamais aux sens, qui se borne aux émotions du c<eur, ce même amour règne dans ses romans; il n'offense ni la modestie ni la pudeur. Swift, Lewis, Fielding, Sterne, n'ont pas eu cette délicatesse , et se sont trop rapprochés des romanciers français du dix-huitième siècle. Lors même que Walter Scott raconte le désbonneur d'Euphémie Dèans, il est cbaste, et cette chasteté a valu k ses ouvrages les lectures de la famille. Walter Scott ne s'émancipe que lorsqu'il s'agit de constater les bonnes fortunes de lord Wellington.

Crabbe est un poète misanlbropique et microscopique à la fois; il descend dans les infiniment petits. Il regarde la nature par son côté le plus laid. Crabbe s'amuse à compter, pour ainsi dire, les insectes que l'art fait découvrir dans un verre d'eau tiré de la plus claire fontaine ; on aurait ouvert a Crabbe le paradis terrestre qu'il n'y aurait vu que le serpent.

Les Plaisirs de l'espérance, de Tbonias Campbell, bien inférieurs aux Saisons, de Tbompson, sont un peu vagues comme le sujet; cependant ce poème est estimé, plus a cause de la versification que des idées qu'il exprime. On y remarque un épisode sur le partage de la Pologne, et un chaleureux éloge de Kosciusko, qui fit verser, dit-on, des larmes à l'illustre proscrit. Akenside avait chanté les plaisirs de l'imagination ; Rogers a chanté depuis les plaisirs de la mémoire. La littérature anglaise compte avec un certain orgueil ces trois sortes de plaisirs. Le poème d'Akenside, le plus ancien, est le meilleur.

Bristol a donné le jour a Southey, poète érudit et

lauréat, a qui Ton peut reprocher plus d'éloges que d'épigrammes. Southey noya dans le tonneau de vin de Canarie accordé chaque année au poète lauréat cette verve maligne qui fit le malheur de Chatterton, autre enfant de Bristol. Cependant Southey offensa Byron, et Byron faillit revenir en Angleterre pour se battre avec lui.

Soulhey noya également, comme Dryden, dans son tonneau de Canarie, les opinions républicaines de sa jeunesse, et un de ses anciens amis jugea a propos de l'excuser lorsqu'il fut question de lui élever aussi un monument:« Je suis, dit-il, le plus ancien ami de Southey. Nous étions camarades d'enfance, nés tous deux dans la même rue (Vine-Street), où, par parenthèse, sa maison paternelle a été démolie, parceque les ordonnances de l'alignement municipal ne respectent pas les maisons de poète. Quand la révolution française éclata, le jeune Southey, sans doute, en épousa les doctrines; mais, Messieurs, il n'était pas le seul à Bristol, et, s'il parut plus ardent qu'un autre, c'est qu'il avait plus d'imagination que ceux qui l'applaudissaient alors, et qui le censurent aujourd'hui. Tel était l'enthousiasme de notre génération, Messieurs, qu'une troupe de jeunes amateurs représenta sur le théâtre de la ville une pièce de circonstance intitulée la Prise de la Bastille. Je ne crois pas que Southey eût composé la pièce , mais il avait exercé les acteurs. Quelques uns d'entre vous ont peut-être connu Beagley ; c'était lui qui jouait Lafayette. Quand on fut arrivé au dénoûment, le premier coup de fusil tiré par les gardesfrançaises fut un signal pour le parterre, qui, saisi d'une espèce de délire, se précipita sur la scène, se mêla aux comparses et prit part à la destruction de

voire bastille de carton. Beaglèy fut porté en triomphe dans son costume de Lafayelte. 9

Nous avons citées passage non seulement pour faire connaître la jeunesse républicaine de Southey, qui depuis (\c\ int poète de cour, mais encore afin de montrer une fois de plus avec quelle sympathique émotion la révolution française avait été accueillie par tout* s les nations soufflantes. Un mouvement de la France ébranlait déjà le monde entier. Les idées de liberté pénétrèrent plus avant que partout ailleurs dans le cœur des Irlandais, et la conspiration des Irlandais unis, qui coûta la vie a lord Fitz-Gérald et aux deux frères Sheares, ne tarda pas a éclater.

La vie des deux frères Sheares est une des plus dramatiques de cette époque. Jobn Sheares, au rebours de Southey, avait commencé , assure-t-on , par subir la séduction des cours. En France, il s'était épris de Marie-Antoinette, et c'était un des amoureux sans espoir dont le regard suivait la reine de loin , a travers les grilles de Trianon. Mais peu a peu Sheares partagea toutes les espérances de la démocratie française, et il tourna ses amours vers une héroïne populaire un peu plus abordable que lareine : ce fut la fameuse Thél'oigne de Méricourt, chez laquelle il avait été admis; il nep-ul vaincrcpourlantson indifférence, adoucie du reste par la présence de l'objet aimé et par de délicates attentions. Llectrisé au contact des orateurs qu'il rencontrait dans le salon de Théroigne, John Sheares revint en Irlande, entraîna son frère dans la conspiration des Irlandais unis, et tous deux eurent bientôt la tète tranchée/ Leurs corps furent conservés dans là crypte de Saint-Michan, qui a le don de conservation. Thomas Mooré, à cette époque, célébra la mort <le>

rères Sheares, ses amis, dans des vers que la mémoire d'aucun Irlandais ne saurait oublier. Thomas Moore a depuis un peu imité Southey ; cependant il est demeuré plus Irlandais de cœur.

Le nom de Thomas Moore réveille toutes sortes d'idées orientales ; la comparaison du rossignol amoureux de la rose semble avoir été faite pour lui. Ses vers sont tout pleins de soupirs et de parfums. Autant la poésie de Byron est sombre et terrible, autant celle de Moore est gracieuse et riante; aussi ses compatriotes l'ont-ils surnommé Ànacréon. Shéridan, doué d'un rare esprit, disait, en parlant de ce poète ingénieux : « Il n'existe pas d'homme qui ait aussi bien réussi que Thomas Moore à faire passer le langage du cœur dans les élans de l'imagination. Il semble que son âme soit une étincelle du feu céleste qui , détachée du soleil, voltige sans cesse pour remonter vers cette source de lumière et de vie. »

Le poème lé plus célèbre de Thomas Moore est Lalla-Rook ; il mérite sa réputation. Ce poème se compose de plusieurs parties réunies par un même nœud : le Prophète voilé, de Khorassan , la Fée et la Péri, les Adorateurs du feu , la Lumière du harem , sont des histoires différentes racontées par le poète Feramorz à la belle LaI!a-Rôok, pendant que cette princesse, fille de l'empereur de Delhi, fiancée au fils d'Abdallah, roi de la Petite-Tartarie, se rend à la demeure de son royal époux. Elle est accompagnée de son chambellan, l'illustre Fadladeen, fastidieux personnage, suprême critique en toutes choses et très versé dans l'art de l'étiquette. Peu satisfait des histoires de Feramorz, il ne manque jamais d'y trouver quelque chose a redire, au grand mécontente-

ment de la princesse, qui se prend d'amour pour le poète. Lalla-Rook, lorsque le voyage Be termine, est toute désolée; mais quelle est sa joie lorsque, sur le trône de la Petite-Tartarie, elle reconnaît Feramorz! Ce prince aimable et galant avait voulu être aimé pour lui-même. Fadladeen est un peu déconcerté : il se rappelle tout le mal qu'il a dit des vers du noble poète; mais, comme il est bon courtisan, il cbange aussitôt d'opinion, et se montre disposé à faire désormais un éloge sans restriction des vers royaux. La devise de Fadladeen était celle-ci : « Si le prince vient à dire qu'il fait nuit à midi, jurez que vous voyez la lune et les étoiles. » Avec une telle maxime, il ne pouvait manquer de réussir dans une cour quelconque : il resta grand chambellan.

Tbomas Moore a tiré un parti très spirituel de Fadladeen, qui, privé du sens poétique, fait des remarques assez piquantes. Tbomas Moore s'est moqué, au moyen de ce personnage, des esprits qu'on appelle rationnels et bourgeois, qui demandent la preuve et le pourquoi de toutes cboses, et n'accordent rien à l'idéal. Nous en citerons un assez plaisant exemple. La plus ravissante de ces bistoires est, sans contredit, celle de la péri cbassée du paradis, et qui veut y rentrer. Le gardien a dit à cette péri que les portes célestes se rouvriraient si elle apportait une offrande qui fût agréable a Dieu. La péri s'est élancée sur la terre. Quel sera le don qui lui rendra la bienveillance du créateur de toutes choses? File voit d'abord un jeune guerrier qui, seul sur un champ de bataille couvert de morts , combat encore pour la patrie et pour la liberté. Un tyran lui propose la vie s'il veut s'attacher à son char de triomphe. Le guerrier répond

en lançant au cœur du tyran sa dernière flèche. 11 tombe alors écrasé par le nombre de ses adversaires. La péri descend, l'abrite sous ses ailes, recueille une goutte de son sang et remonte au ciel pleine d'espérance; mais, quelque noble et précieux que soit ce gage, quelque estime que Dieu ait pour le sang généreux du brave qui préfère la mort au honteux esclavage, les portes inexorables ne se rouvrent pas encore. La péri, attristée, redescend sur la terre. Elle aperçoit, abandonné de tous les êtres vivants, un malheureux qui se meurl de la peste; son visage est affreux. Les animaux eux-mêmes s'écartent de lui, le chacal en a peur. Tout à coup une jeune et royale beauté sort du palais de son père; elle accourt, elle se jette sur le sein de celui qu'elle aime, elle colle sa fraîche figure sur la brûlante lèpre du pestiféré, elle cherche ses lèvres, et bientôt elle exhale un dernier soupir. Ce soupir de dévoûment et d'amour, la péri le recueille encore, et la voilà de retour, toute radieuse, aux portes de l'Éden; mais le gardien, tout ému qu'il est, n'ose encore permettre a la péri d'entrer, quoique les arbres du paradis aient tressailli de joie. La pauvre péri recommence à voyager. Elle voit dans une plaine fleurie un joyeux enfant qui court après des papillons, aussi léger, aussi brillant qu'eux. Non loin de lui , un coupable au front sinistre , au regard ténébreux, l'observe, et, en face de cette innocence, se rappelle les crimes de sa vie. Les cloches sacrées qui réclament les prières des mortels se mettent à sonner. L'enfant s'agenouille aussitôt et envoie à Dieu son pur encens. Le criminel, touché, verse une larme de repentir. La péri s'en empare; elle

remonte avec ce nouveau trésor. Le paradis lui est ouvert; elle s'élance au pied du trône céleste; Dieu lui pardonne en recevant son présent, le plus doux qu'on puisse lui faire, la larme qui rachète la souillure du péché.

Jamais la poésie n'a eu de plus douces, de plus saintes inspirations. Cependant le chambellan Fadladeen demande comment la péri s'y sera prise pour emporter dans les nues — une goutte de sang, un soupir, une larme. — N'est-ce pas là, de la part de Thomas Moore , une critique fine et charmante de tous ces aristarques' éternels qui veulent juger la poésie lorsqu'il faut la sentir ? Combien de Fadladeens ne trouve-t-on pas?

Un des sentiments que Thomas Moore exprime le mieux, c'est l'amour de la patrie; on sent chez ce iils de l'Irlande opprimée le cœur qui a battu de bonne heure pour la liberté, et dans lequel le bruit éclatant de la révolution française a trouvé un sympathique écho. C'est ainsi (pie, dans les Adorateurs du feu, le poète décrit les nobles efforts que fait un peuple pour recouvrer son indépendance. « Rébellion, dit-il, mot infâme et déshonorant, qui a si souvent entaché d'une injuste flétrissure la plus sainte cause que les langues et les sabres des hommes aient jamais gagnée ou perdue! Combien d'esprits nés pour être bénis, et qu'un jour, une heure de succès, eussent élevés à une éternelle gloire, sont tombés écrasés sous l'opprobre de ce nom ! Ainsi les exhalaisons de la terre attiédie , glacées tout d'abord au sortir de la plaine, s'épaississent et retombent en brouillards; mais, si, une fois triomphantes, elles .déploient leurs ailes sur la cime des

montagnes, elles régnent dans les hautes régions de l'air, et, dorées du soleil , se changent en brillantes auréoles. »

Et plus loin il s'écrie encore, en parlant de son héros Hafed : « Elle a sonné, l'heure du martyre, l'heure de mourir pour la sainte cause d'Iran, et, quoique sa vie ait passé comme un éclair dans un jour d'orage, sa mort laissera une trace lumineuse, une auréole de gloire éternelle, que les braves qui viendront après lui, les braves souffrants, contempleront avec orgueil et douleur, un rayon qui éclairera leurs veilles pendant les nuits de l'esclavage. » Partout le poète fait entendre ses mâles accents ; sa lyre amoureuse a une corde d'airain consacrée aux souffrances de l'humanité. L'image de sa patrie en deuil plane autour de lui. 11 interrompt ses chants les plus harmonieux pour la consoler, môme indirectement, par un regret, ou pour ranimer son courage par une espérance.

Le lecteur nous saura gré, sans doute, d'emprunter encore un charmant passage à la dernière partie de Lalla-Piook. Jamais les nuages qui s'élèvent parfois entre deux amants, presque sans raison , n'ont été condensés en de plus heureux vers. « Hélas! qu'il faut peu de chose pour assombrir la joie de deux cœurs qui s'aiment, des cœurs vainement éprouvés parle monde, qui, plus étroitement liés par le malheur, quand les vagues étaient houleuses, faisaient face a l'orage, et qu'une heure de soleil voit sombrer comme un vaisseau en mer s'abîmant sous un ciel serein ! C'est un rien , moins que rien, — un regard, un motimprudent, mal compris peut-être. — Oh! l'amour que ne purentébranler les tempêtes, devant ce rien, ce souffle, a chancelé!... Bientôt des paroles plus rudes agrandiront la brèche

qu'ouvrit un seul mot... et les voix ont perdu l'accent qui versait partout la tendresse, jusqu'à ce que, rapidement, s'éteignant une à une, meurent toutes les flammes de l'amour, et qu'il en soit de ces cœurs qui n'en faisaient qu'un comme de la nuée qui se fond, comme de la source tombant du sein de la montagne joyeuse, de l'abondance des flots qui se divisent en touchantlaplaine, pour ne jamaisplusse rencontrer. »

Les Amours des anges ont le même charme que la Péri. Trois anges, déchus pareequ'ils ont aimé les tilles des hommes, se racontent leurs malheurs, et regrettent plus encore, pour ainsi dire, la perte de leur amour que celle du ciel. Thomas Moore , comme un ancien ménestrel, a le culte de la femme; ses anges s'écrient : « Pourquoi n'est-il pas aux cieuxdes fleurs à cueillir aussi belles que les femmes? » Et l'on retrouve à chaque ligne une religieuse adoration pour un sexe dont il peint avec une grâce extrême les plus délicieux sentiments. Son style se revêt des plus délicates nuances de l'amour.

Quelle suave poésie il a déployée dans les Mélodies irlandaises. Citons deux des plus jolies romances inspirées par la verte Erin. La première est d'un genre gracieux.

« Riches et rares étaient les brillants qu'elle portait, un anneau d'or surmontait la baguette qu'elle tenait a la main; mais, oh! sa beauté surpassait de beaucoup l'éclat de ses diamants et la blancheur de sa baguette, plus éblouissante que la neige.

« Jeune dame ! ne crains-tu pas de voyager toute

seule ainsi, avec tant de charmes, sur cette morne route? Les fils d'Erin sont-ils donc si bons, les fds d'Erin sont-ils donc si insensibles, qu'ils ne puissent être tentés par ta beauté ou par ton or?

» Sire chevalier, je n'ai aucune crainte; aucun fils d'Erin ne me fera courir de dangers : car, si les fils d'Erin aiment l'or et l'argent, sire chevalier, ils préfèrent l'honneur et la vertu !

» Elle alla, et son chaste sourire garda sa sérénité pendant qu'elle fit le tour de l'île verdoyante ! Qu'elle soit bénie à jamais celle qui compta à ce point sur l'honneur d'Erin et sur la fierté d'Erin. »

La seconde ballade est d'un sentiment très élevé :

« Oh ! plus chère que les trophées de tous ceux qui se sont élevés a la gloire sur les ruines de la liberté est la tombe ou la prison illustrée par le nom d'un martyr de la patrie !

» N'oublions pas le champ de bataille où périrent les plus fidèles et les derniers des braves! Tous sont tombés. La brillante espérance que nous avions chérie disparut avec eux et s'éteignit dans le tombeau!

» Il est un monde où les âmes sont libres, où les tyrans ne corrompent pas les dons de la nature. Si la mort n'est que l'entrée de ce monde brillant, oh ! qui voudrait vivre esclave en celui-ci? »

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Tels sont les accents de L'Irlande opprimée., de l'Irlande qui veut reprendre son rang au milieu des nations.

Le nom de Thomas Moore volera à la postérité Milles airs nationaux qu'il a empruntés aux traditions de la verte Erin. Byron avait raison de s'écrier : « Moore est du petit nombre des auteurs qui survivent a leur siècle; son nom vivra dans ses mélodies, qui dureront aussi long-temps que l'Irlande, la musique et la poésie. »

Le nom de Byron nous rappelle une faiblesse de Thomas Moore. On sait que l'auteur de Chihl-IIarold avait confié a son ami les mémoires dans lesquels il racontait sa vie. Thomas Moore, lié avec la famille de Byron , crut devoir les lui soumettre ; il les laissa mutiler. Il n'est pas d'excuse a cette faute; cette volonté sacrée de la mort méconnue par l'amitié est une tache dont Thomas Moore ne saurait se laver. Il a préféré des susceptibilités de famille, mesquines et fugitives, ii l'intérêt universel qui se rattache aux œuvres du génie. Ce n'est pas a tort que la voix du monde lettré s'est élevée contre lui.

Il est temps de parler de Bjron.

« Si tout ce qu'on a dit de moi est vrai , je suis indigne de revoir l'Angleterre; si tout ce qu'on a dit est calomnie, l'Angleterre est indigne de me revoir. » Telle est la noble plainte que le cœur ulcéré de lord Byron laissa plusieurs fois échapper. Quelle vie, en effet, a été plus maltraitée que la sienne, et que de flèches empoisonnées ont été lancées dans les flancs du poète errant! Furieuses d'avoir été cruellement étreintes dans les serres du jeune aigle, toutes les médiocri-

tés jalouses, s'enveloppanl d'un voile hypocrite, s'attaquèrent a la conduite de l'homme quand elles ne purent plus s'en prendre a ses vers. Qu'a donc fait Byron de si répréhensible? En quoi s'est-il écarté de la vie ordinaire? Pourquoi lui reprocher quelques erreurs amoureuses dont tant d'autres se sont rendus coupables sans attirer un blâme sévère sur eux? Byron, en entrant dans le monde , a rencontré sur son chemin quelques femmes galantes, et il ne s'est pas privé de leurs passagères faveurs? Mais il respectait l'innocence de la jeune fille qui venait lui demander conseil et réclamer ses secours. Byron du vieux crâne d'un moine inconnu a fait une coupe de festin ? Quelle impiété ! Mais il aidait les vivants à supporter les rudes épreuves de l'existence , et il semait tant de bienfaits autour de lui que , dans une émeute des paysans d'Ecosse, ses propriétés furent les seules qu'on ne ravagea pas. Byron a vécu séparé de sa femme ! Mais ne sait-on pas que sa femme prit son génie pour de la folie et crut devoir s'éloigner de lui d'après l'ordonnance d'un médecin ignorant qui ne comprenaitrien, pas plus qu'elle , a cette maladie-la ?

Toutes les liaisons de Byron peignent la bonté de son caractère, la générosité de son âme , et celui dont une paysanne de Venise faisait tout ce qu'elle voulait n'était pas homme à rendre malheureuse la noble miss Milbank, la mère de cette Adda qu'il aimait tant, si sa femme avait été mieux inspirée. Rien ne peint mieux l'excellence de sa nature que ses amours avec Marguarita , qu'il avait appelée la Fornarine. Après lady Caroline Lamb, la femme auteur, qui avait vite lassé Byron , il se reposa dans la simple affection d'une paysanne qui ne savait ni lire ni écrire , et qui ne

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pouvait, par conséquent, te fatiguer de ses phrases de roman. Marguarila aimait Byron en véritable Vénilienne, avec jalousie; elle enlevait au bal le masque de ses rivales, elle s'installait de force dans la chambre du poète ; elle tranchait de la souveraine. Byron souffrait tout. Un jour Marguarita voulut devenir grande dame ; Byron trouva cette prétention parfaitement ridicule. Elle insista, elle demanda un chapeau à plumes, Byron lui donna un chapeau a plumes; ensuite elle exigea une robe a queue , Byron lui donna une robe a queue. 11 fallut que Marguarila devînt une véritable mégère et se précipitât sur lui un couteau de table h la main, pour qu'il eût le courage de l'affliger en la faisant reconduire chez elle. Lorsque Byron s'éleva de ce vulgaire amour a la poétique passion qu'il conçut pour la jeune et belle comtesse Guiccioli , quel dévoûment, quelle délicatesse, quelle constance ne montra-t-il pas dans cet attachement?

Dans les fautes même de Byron on trouve donc la preuve d'un bon naturel , et toutes lesstupides accusations qui ont prétendu le personnifier dans les criminels héros de ses poèmes tombent comme des feuilles flétries. Sa grande âme , d'ailleurs , s'est révélée dans cet instinct de liberté qui le jeta, lui, le patricien , dans les rangs du peuple , comme le Marino Faliero qu'il a si bien dépeint. Celte cause de l'indépendance des nations , il la soutint à son entrée au parlement d'Angleterre. En Italie, il écrivit une lettre admirable au gouvernement napolitain, en se proposant comme volontaire dans la lutte des libertés italiennes contre la sainte alliance, laquelle joignait, ajoutait-il , l'hypocrisie au despotisme. Enfin il alla

mourir en Grèce au nom de ces mêmes idées. Pour qu'un pareil feu s'allume et se conserve si énergiquement dans les cœurs, ils doivent être purs d'égoïsme et de remords. Lord Byron, indépendamment de son génie , est un des plus beaux caractères des temps modernes.

Les types de doute amer et de misanthropie tracés dans ses ouvrages n'expriment pas autre chose que l'esprit de l'époque. Comme tous les grands poètes, Byron a résumé son siècle. Il a trouvé la société dans cet étal de transformation où , comme du temps de Tibère , on s'écrie de toutes parts : Les dieux s'en vont. Pendant que la foule se pressait encore dans les temples de Jupiter, depuis long-temps le polythéisme était abandonné par les esprits supérieurs ; les Lucullus , les Hortensius, les Marcus Philippus, jetés trop loin , comme il arrive dans toutes les réactions , s'écriaient même au milieu de leurs somptueux banquets :

Primus in orbe Deos fecit timor.

La peur seule a créé les dieux.

Sbelley, l'ami de Byron , poussa jusqu'à un pareil athéisme l'irréligion de nos jours de foi mourante, mais jamais Byron ne répudia ce spiritualisme élevé qui lui assurait l'immortalité de son âme, à lui, jaloux de conquérir ici-bas celle de son nom. A tous ceux qui opposeront a la mélancolie de Child-Harold l'ironie de don Juan nous répondrons par les célestes créations des Haïdée , des Médora , des Zulecka , des Angiolina, de toutes ces femmes oubliées par Shakespeare, êtres animés d'une essence si pure, et dont les visions consolent de la fragilité vulgaire. Il

est impossible d'atteindre cette idéale perfection, aspiration de l'homme vers une nature meilleure, sans rire pénétré «If l'éternelle supériorité de l'intelligence humaine sur te inonde passager de la matière.

Je délie qu'on trouve dans les œuvres de Dyron de basses passions. Qu'on relise la délicieuse scène de Médora et de Conrade, lorsque celui-ci se dispose à partir pour une expédition nocturne. Est-ce donc un méchant homme que ce corsaire si tendre pour Médora, et, s'il n'a trouvé parmi les hommes que des serpents qui l'ont mordu, pourquoi lui reprocherait-on de la haine contre eux? Tel est Byron.

Comme tous les gens blessés au cœur, il avait lé sarcasme sur les lèvres ; mais ce qui étonne dans ses ouvrages, c'est qu'une âme si orageuse ait pu réfléchir avec autant de fidélité les scènes de la nature; les monts, les bois, les fleurs, les splendeurs du jour, les mystères de la nuit, se peignent dans ce torrent impétueux comme dans une onde tranquille. Quel dommage que cette imagination si vive ait été ravie dans toute sa force, et que le volcan qui renfermait tant de lave se soit éteint sitôt!

Les traductions françaises, et principalement celle de M. Àrhédée IMchot, directeur de la Revue Britannique, traduction dont Byron accepta l'hommage et reconnut la fidélité, ont trop popularisé les œuvres du grand poète pour que nous les examinions en détail. Dans tout ce travail sur la littérature anglaise, nous n'avons voulu qu'éclairer un peu les côtés obscurs et peu connus de la majorité des lecteurs.

INous avons eu la curiosité de rechercher dans la col leclion de la Revue d'Edimbourg l'article qui blessa si fort la susceptibilité poétique de lord Byron à son dé-

but, et les articles qui essayèrent, lorsque son génie eut éclaté, de mettre un peu de baume sur sa plaie, mais inutilement. C'est le numéro de janvier 1808 qui contient la critique injurieuse des Heures de loisir. Le premier recueil du poète portait ce titre: Heures de loisir , série de poèmes originaux et traduits par Georges Gordon , lord Byron , mineur. Le rédacteur commence par affirmer que la poésie du jeune lord appartient a cette classe que ni les dieux ni les hommes ne peuvent tolérer. Il se joue ensuite de la minorité de l'auteur, a qui il oppose les prémices de Cowley et de Pope, en le renvoyant a l'école. — Si ces vers n'étaient pas d'un lord, la Revue n'en parlerait pas. Byron manque d'esprit et d'imagination ; mais, puisque ce gentilhomme assure qu'il ne travaille pas en vue d'un misérable gain , il faut le remercier, et, comme Sancho, ne pas trop regarder a la bouche du cheval, quand il est donné. — Tout l'article est dans ce goût. On sait quelle fut la vengeance de Byron.

Les critiques écossais réfléchirent sur leurs impertinentes moqueries, et dans le numéro de février 1812 le ton est déjà changé. Le compte-rendu du Pèlerinage de Child-Harold commence ainsi : « Lord Byron a merveilleusement profité depuis sa dernière comparution à notre tribunal, et ce volume-ci, quoique le titre en soit prétentieux, est réellement un volume de valeur, d'esprit, d'originalité, et qui non seulement plaide pour les méchants vers du poète mineur, mais donne les plus excellentes promesses pour l'avenir. «On voit que la Revue, dans l'intérêt de sa dignité, y met encore des restrictions; elle ne veut pas se déjuger, mais a travers beaucoup d'autres remarques désagréables perce une certaine admiration pour la force de lapen-

sée et le bonheur <lu style; oïl vante les descriptions; on place Byron ii côlé de Scott et de Crabbe; on lui sait gré d'avoir redonné la vogue h la stance de Spenser et d'y avoir mêlé l'ode et la ballade. De nombreuses citations remplissent le reste de l'article, et l'auteur finit non pas par faire amende honorable de son premier jugement, mais par exprimer le désir que la bonne harmonie s'établisse entre le poète et la Revue.

Au mois de juin 1813, le critique écossais vient de lire le Giaour. L'enthousiasme commence a se déclarer : « Ceci est vraiment très beau, ou du moins plein d'esprit, de caractère, d'originalité. » — L'âme du Marmion et du Bertram de Scott s'est fondue avec celle du Child-Harold. Crabbe et Campbell sont dépassés. La fidélité des mœurs orientales est admirablement saisie, — et la Revue se borne a former le vœu que le poète exprime désormais les passions moins terribles, s'il ne veut aller au rebours du succès.

En avril 1 814 c'est le Corsaire, c'est la Fiancée d'Abyclos, qui traversent l'Angleterre comme des météores et tombent sur l'Ecosse étonnée. On ne reproche plus à Byron avec la même ardeur la peinture des passions énergiques. — Depuis Shakespeare, nul poète n'a mieux réussi que le noble auteur dans le sublime. La manifestation de hardis sentiments tranche avec la douceur de la civilisation. Le temps de la galanterie ingénieuse est passé, il faut de plus fortes émotions. Lord Byron a du génie! — Lemotest prononcé enfin. Le rédacteur fait le plus gracieux éloge des caractères de femmes de lord Byron. Medora etZaleika excitent son attendrissement. 11 engage le poète a tirer le théâtre anglais de la léthargie où il est plongé et a produire un dra-

me dans les conditions émouvantes et poétiques dont il offre de si puissantes preuves.

En décembre 1816 , la Revue d'Edimbourg consacra à lord Byron le premier article de son numéro sous le titre de Poésie de lord Byron : c'est une étude générale sur les œuvres de Fauteur, a propos du troisième chant de Child-Harold et du prisonnier de Chilien. Cet article accorde à lord Byron la prééminence sur ses contemporains les plus distingués. « Il n'a pas la variété de Scott , la délicatesse de Campbell , la crudité de Crabbe , l'élégance de Moore ; mais , en force de diction , en énergie de sentiments , il les surpasse tous.» Ce rédacteur revient à l'attaque , oubliée en 1814 , a propos du sombre tableau que l'auteur trace de la nature humaine : « Les peintres gagnent souvent leur réputation en représentant des tigres et d'autres animaux féroces, et des cavernes, et des bandits: pourquoi les poètes n'auraient-ils pas le même droit ?•> Le rédacteur se pose cette objection, mais il répond avec assez de justesse que les peintres, en représentant les tigres et les lions, n'encouragent pas la férocité de ces animaux. — Lord Byron lui paraît un volcan, une tempête, au sein de l'Angleterre. — Lord Byron témoigne trop d'affection a ses coupables héros. — Les poètes ont charge d'âmes. — Toute cette appréciation est faite avec mérite et d'un ton élevé , mais avec moins de sympathie pour l'auteur, dont la misanthropie seule, du reste, est vivement blâmée. La séparation de Byron et de sa femme et ses plaintes publiques semblent avoir influé sur les dispositions bienveillantes de la Revue d'Edimbourg.

Le numéro de juin de 1818 renferme un parallèle entre Jean-Jacques-Bousseau etlord Byron. Le rédac-

leur conseille encore au poète (Je se "dépouiller de sa personnalité ; mais ses raisons ne nous ont pas paru heureusement choisies. — Les confc mporains , dit-il , s'intéressent aux individus plus que ne le fait la postérité: l'expression des souffrances, de l'égoïsme ou de l'orgueil des auteurs, n'a plus de sens pour elle. — C'est une erreur. Le cri qui sort de leur âme est enten du a travers les siècles ; ce qui tombe dans l'oubli , ce sont les causes qui ont produit leur douleur, et qui , trop souvent, altèrent les jugements portés pendant leur vie. L'avenir, par exemple, ne prendra pas le parti de lad y liyron.

Nous ne continuerons pas l'analyse des numéros de \n Revue d'Edimbourg. Nousavons voulu montrer quelle avait été l'impression publique, dont la Revue était le plus éloquent interprète, au fur et a mesure que le génie de Byron grandissait et s'élevait, et comment le poète entraînait après lui , malgré tout, les esprits et les cœurs.

On a vu la Revue d Edimbourg inviter lord Byron à écrire un drame. Le poète, qui la lisait probablement, quoiqu'il aflicbât un profond mépris pour la critique, la prit pour ainsi dire au mol; il préluda par Manfred, qui obtint la plus entière approbation de l'aristarque écossais. Dans ses lettres au libraire Murray , Byron ne veut pas que ce soit un drame ; il appelle Manfred un poème: c'est en effet un poème dialogué, peu fait pour la représentation, beaucoup moins réel que Faust, mais tout rempli de beautés lyriques du premier ordre.

Manfred est en communication avec les esprits , il les évoque à son gré ; mais ce ne sont pas les jouissances humaines qu'il leur demande : ce qu'il exige d'eux, c'est l'oubli, l'oubli d'un crime qu'il a commis,

et qui n'est pas clairement expliqué ; on entrevoit un crime et la perte d'une femme aimée. Les esprits ne peuvent rien pour Manfred. Byron a prétendu sans doute montrer, dans cette scène magnifique, la puissance du remords. Manfred, comme Macbeth, a tué le sommeil; il n'y a plus de repos pour lui. Nous le voyons monter au haut du Jungfrau; il est sur le point de se précipiter au bas de la montagne , lorsqu'un chasseur de chamois l'arrête et l'emmène presque do force dans sa cabane.

Le chasseur et Manfred causent ensemble. Le chasseur, après avoir cherché vainement à pénétrer le secret de cet homme bizarre, le laisse sortir de chez lui, Manfred converse alors dans une vallée avec la sorcière des Alpes, sorcière d'une éblouissante beauté , véritable fée. Elle se flatte d'apporter une consolation aux chagrins de ce désespéré ; mais il faut que Manfred lui obéisse, et lui, le maître des esprits, se refuse à toute obéissance. 11 va consulter dans son palais le génie du mal, Arimam; il lui demande de faire apparaître a ses yeux la femme qu'il a aimée et que son amour a mise au tombeau. Astarté, c'est elle, reprend une forme vivante et parle à son amant; elle lui annonce que ses douleurs se termineront le lendemain.

Manfred reçoit la visite de l'abbé de Saint-Maurice ; mais il repousse son précieux secours, sans offenser ce vieillard, qu'il traite même avec considération ; il le congédie. L'abbé de Saint-Maurice se présente de nouveau , au moment où la destinée de Manfred va finir. Déjà les esprits accourent pour s'emparer de lui ; le magicien les renvoie. Il ne tient pas d'eux la science , il n'a pas fait de pacte avec les démons. Il expire dans les bras du saint abbé, sans confession , il

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est vrai, niais avec une âme qui ne doute ni <le la puissance ni de la clémence de Dieu.

Quelle est cette Astarté , morte pour avoir trop aime Manfred? Byron, avons-nous dit, ne soulève qu'à demi ce voile; mais il a fait néanmoins comprendre un amour illicite. Un souvenir du Urne de Chateaubriand a passe dans Manfred.

Marino Faliero, le vieux doge, Angiolinasa femme, si pure, et insultée lâchement par un jeune débauché, forment un drame très intéressant , très réel, et qui pouvait s'aventurer sans crainte sur le théâtre de Drury-Lane. Cedrame fut joué avec succès le 25 avril 1821. On put apprécier a la scène la beauté des caractères et du dialogue. Nous n'insisterons pas sur cette pièce , dont nous avons donné l'analyse dans notre Histoire du théâtre français , a l'occasion de la tragédie de Casimir Delavigne , qui en a popularisé le sujet, tout en détruisant, par malheur, ce qui en fait la grâce, c'est-à-dire l'innocence d'Angiolina (1).

Le nom de Sardanapale résume toute les splendeurs de l'histoire orientale. Sardanapale, le plus efféminé et le plus égoïste des rois, qui ne veut pas quitter le monde sans emporter avec lui tous les objets de son affection, ce prince vraiment babylonien qui s'assied sur son bûcher comme à la table de ses festins, ayant à ses côtés ses eunuques et ses femmes, et reposant ses pieds sur ses trésors comme sur des coussins, n'offre-t-il pas un tableau bien fait pour séduire à jamais l'imagination des peintres et des poètes? La peinture

(1) Histoire philosophique et littéraire du Théâtre français,

n'a pas encore rencontré un chef-d'œuvre dans ce sujet. La poésie a été plus heureuse : Byron a composé en l'honneur de ce roi des rois une oeuvre ravissante. Il s'est plu a réhabiliter par le charme et par la force de son génie ce descendant de Sômiramis que les historiens ont fort maltraité. Le portrait qu'en a laissé Diodore de Sicile n'est pas des plus flatteurs. « Ce prince, dit-il, surpassait ses prédécesseurs en mollesse, en luxure, en lâcheté; il ne sortait jamais de son palais; il passait sa vie au milieu de ses femmes, vêtu et fardé comme elles, la quenouille a la main. Il plaçait tout son bonheur, toute sa gloire, dans la possession d'immenses trésors, toujours en fêtes, en débauches, et se livrant aux plaisirs les plus honteux. Il lit son épitaphe, épitaphe digne d'un pourceau, selon Àristote : elle signifiait qu'on doit enfermer avec soi dans son tombeau toutes les choses dont on a joui sur la terre et ne pas s'inquiéter du reste. » Byron n'a pas suivi tout a fait ce modèle. Son Sardanapale est un philosophe épicurien , voluptueux par nature, héros au besoin.

Sardanapale, tel que l'a conçu Byron, s'estime beaucoup plus utile à l'humanité que son aïeul Nemrod, le fameux chasseur, et surtout que cette grande Sémiramis qui fit couler le sang de ses sujets avec autant de facilité que celui de son époux. Sardanapale ne fait de tort à personne; il ne grève pas son royaume de nouveaux impôts. Pourvu que le vin ne manque pas a ses coupes, que les belles femmes de Grèce et d'Assyrie ne désertent pas son sérail (car il ne voudrait pas les retenir de force), pourvu que la terre produise des fleurs odorantes pour orner de guirlandes le front de ses convives, il n'en demande pas davantage a la vie ;

il jouit de sa position d" monarque, attendant pour s'effrayer que le Tigre déborde et assiège son palais, selon un oracle assyrien. C'esl le meilleur des rois. Manger, I>»irc , aimer, voilà sa devise, telle qu'il l'a fait inscrire sur les murs d'Anchiale et de Taise, villes bâties en un jour par son ordre.

Myrrha, l'éloquente Ionienne aimée de Sardanapale, est une des plus suaves créations Féminines de Byron, qui a laissé eo ce genre les plus délicieuses, les plus angéliques ligures. M\ irlia, la belle Grecque, paie de retour Sardanapale, bien qu'elle doi\ e, d'après les usages de son pays, le regarder comme un barbare et qu'elle soit son esclave. Elle s'est reproché sa faiblesse jusqu'au moment où la révolte a grondé autour du palais assyrien. Le lion endormi s'est réveillé; Sardauapale s'est jeté vaillamment au plus fort du combat : ce n'est plus un déshonneur pour elle d'aimer un héros qui a su passer ainsi sans efforts des festins à la bataille. Le voila devenu tout a fait Grec aux yeux de Myrrha; il faut Pindare pour le chanter, Phidias pour tailler son monument funéraire dans le marbre de Paros. Myrrha se précipite elle-même dans la mêlée pour protéger les jours du roi. A côté de Myrrha, Zarina, la femme de Sardanapale, dans une scène pathétique et charmante, est un type parfait de l'amour conjugal vertueux et dédaigné. Byron a composé Sardanapale a Ravenne, en 1821, avec le souvenir de ses chagrins domestiques, et sous l'influence immédiate d'une passion pleine de charmes , celle qu'il ressentait pour la comtesse Guiccioli. Ge sont la les deux sources auxquelles il a puisé.

Outre ces caractères, il en est un encore pour lequel le poète s'est attiré de grands éloges : c'est celui de Sa-

lamenès, ministre fidèle au pays , beau-frère dévoué malgré les torts du prince envers sa sœur , digne en tout des grands hommes de l'antiquité. Tels sont les principaux personnages de cette tragédie historique que Byron a pris la peine de réduire à la rigoureuse loi des unités, quoiqu'il ne la destinât pas au théâtre. Publiée au mois de décembre 1821, avec les Deux Foscari et Caïn, et dédiée a Gœthe , elle obtint un grand succès. La poésie est inspirée et éclatante ; elle possède la douceur et l'énergie que Byron a su unir dans ses vers.

Le sujet des Deux Foscari a été traité par Byron à Ravenne en 1821. Byron avait tiré ce sujet des chroniques de Venise, et Daru et Sismondi, dont les ex traits suivent sa tragédie, prouvent qu'il avait étudié avec soin cette partie de l'histoire vénitienne. François Foscari, en concurrence avec Pierre Loredan pour la dignité de doge, l'avait emporté, et depuis ce moment Pierre Loredan s'était fait son adversaire dans le conseil. Il était échappé plusieurs fois a Foscari de dire que, tant que Pierre Loredan vivrait, il ne pourrait gouverner en paix. Il arriva que Pierre Loredan et un de ses frères , Marc , ennemi aussi de François Foscari, moururent subitement, et on accusa, sans pouvoir le prouver , les Foscari d'avoir causé cette mort par le poison. Ce fut la conviction des Loredan, et, sur le tombeau que Jacques Loredan fit élever à son père et a son oncle, il inscrivit au dessus du nom de chacun d'eux ces mots latins : Veneno sublaïus. De plus, comme il faisait le commerce, ainsi que la plupart des nobles vénitiens, il nota sur ses livres les Foscari comme ses débiteurs de deux existences, et il attendit le moment de se faire payer. Ce moment ne tarda

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pas a venir. Jacques Foscari, lié d'amilé avec Sforce, due de Milan, avait reçu des présents de lui. C'était un crime aux yeux de la république jalouse. Jacques fut condamné a l'exil, malgré l'autorité de Bon père, qui ne put s'opposer à la sévérité du conseil : la loi était formelle. Un membre du conseil mourut, et l'on attribua sa mort à Jacques. Il fut ramené a Venise, plongé dans les cachots, livré a la torture et condamné une seconde fois a un exil plus rigoureux. Il mourut en prison quelque temps après. Quant au doge, l'impitoyable Lorédan , qui poursuivait cette famille, le fit déposer, attendu son grand âge , quoique le doge eût voulu abdiquer deux fois et qu'on n'eût pas cédé à ses instances. François Foscari avait alors quatre-vingts ans. Fn entendant la cloche qui appelait Venise a la solennité du mariage de son successeur avec la mer," jl éprouva un tel saisissement qu'il en mourut.

Ce sujet est assurément dramatique, et Byron en a tiré parti. Marina, femme de Jacques, joue dans sa tragédie un de ces beaux rôles de femme que Byron se plaisait a créer. Byron ne prenait pas pour ses héroïnes la femme coupable vulgaire , mais il tirait de son génie et des plus nobles sentiments de l'humanité une généreuse émotion. Comme la pure et chaste Angiolina de Marino Falicro, Marina est toute dévouée à son époux. Byron a jeté aussi un grand charme lyrique sur le caractère de Jacques Foscari , ce pauvre exilé qui préfère la prison dans Venise il la liberté loin de sa cité chérie; mais le défaut de sa pièce est dans la monotonie de la même situation.

Le drame de Werner, drame a la façon des drames de Lillo, est empreint d'une sombre terreur. Werner est un frère du Corsaire et de Lara; c'est l'homme hou-

leversé par l'ouragan des passions, mais dans l'âme duquel les nobles instincts sont demeurés debout ; c'est l'homme supérieur à la société dont il est entouré, et qui en méprise les calomnies, les hypocrisies, les préjugés, l'homme forcé de vivre seul par la méchanceté de tous, et pourtant poussé lui-même, après une longue lutte, a une action blâmable, comme si la société devait être vengée de celui qui l'a dédaignée. Encore un front marqué du sceau de la réprobation ! A ce caractère général se joint, chez Werner, le châtiment de la désobéissance paternelle. Werner est puni a son tour dans son fils. Une création originale de la pièce de lord Byron est celle de Gabor, ce franc soldat dont le cœur ne regrette qu'une chose, c'est que le temps, qui rend le vin meilleur, n'en fasse pas autant pour les femmes.

Ce sont la les œuvres principales du théâtre de lord Byron ; elles démontrent, comme l'avaitpressenti le critique écossais, que, si l'auteur avait porté a la scène toutes les facultés de son génie, l'Angleterre eût compté un grand poète dramatique de plus, un rival de Shakespeare.

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