‹ Curiosités dramatiques et littérairesChapitre 3 sur 29 · VI · texte numérisé non relu

VI

Sous celte même dircclion de l'Odéon nui avait été proposée a M. Hippolyte Lucas, et qu'il n'avait pas jugé a propos d'accepter, il donna successivement plusieurs études espagnoles. L'Hameçon de Phéniee, comédie imitée de Lope de Vega, ouvre la marche. Pour rendre ce sujet possible sur notre scène, M. Hippolyte Lucas a réduit à un seul les trois actes un peu décousus de l'œuvre originale, cl il y a apporté plusieurs modifications avec beaucoup de tact et une grande habileté. On peut dire que l'entrain de ses vers a fait passer le décolleté un peu hasardé de l'intrigue.

Enhardi par ses premiers succès, M. Hippolyte Lucas entreprit une œuvre de longue haleine et de haute portée littéraire.

Il puisa audacieusenient dans cette mine si féconde du théâtre espagnol, et il en exhuma le Médecin de son honneur, ce sombre drame que Calderon composa pour stigmatiser la dépravation des mœurs sous Philippe IV, ci effrayer le désordre par le spectacle d'un horrible châtiment. Qui ne se rappelle l'effet saisissant de celte main sanglante que le docteur imprime sur la porte après le meurtre de la femme ?

M. Hippolyte Lucas a tiré un bien plus grand parti de celte situation que Calderon. En véritable homme de goût littéraire et de savoir dramatique, il a su rendre plus de vigueur à l'action en la condensant et la dégageant des hors-d'œuvre qui ne vont plus à un peuple éclairé. En un mot, moins occupé du cadre que du tableau, il a dépouillé l'intrigue de complications inutiles; et, tout en conservant à la poésie espagnole ses nombreuses images, ses caprices et son abondance, au drame sa farouche énergie, sa sévère moralité, il a obtenu une unité de tons remarquable, une grande vérité dans les caractères et dans les passions. C'est ce qui a fait dire à la critique : « Imiter ainsi, c'est inventer. » L'immense succès de celte pièce a suffisamment prouvé, du reste, que le public sait apprécier le talent des esprits d'élite qui prennent l'art au sérieux, et font tout à la fois du théâtre un enseignement et une école de littérature.

La Champmeslé , comédie en un acte et en vers, est un gracieux délassement d'esprit, auquel nous soupçonnons fort M. Hippolyte Lucas de s'être abandonné pour prouver qu'il peut aborder indifféremment tous les sujets avec un égal succès. Eh ! ne le savionsnous pas déjà ? Ne nous arrêtons donc pas aux scènes vives , originales et spirituelles de ce petit acte, qui nous initie aux gracieuses et discrètes amours de Racine.

Remontons quelques siècles et transportons-nous à Athènes, la

ville d'esprit et la ville de marbre, la ville des grands orateurs et des grands poètes, des grands généraux et des grands philosophes. Du théâtre espagnol, M. Hippolyte Lucas a passé d'un seul bond au théâtre grec, et il a fait pour les Nuées d'Aristophane ce qu'il avait réalisé pour le Médecin de son honneur, de Calderon. Il a même rattaché du Plutus et des Grenouilles aux Nuées, comme M. Alexandre Dumas a transporté le dénoùment de Richard III à YHamlel de Shakespeare. C'est toujours de l'Aristophane et du Shakespeare ! nous direz-vous. D'accord. Nous ne nous plaignons certes pas de celte initiation a des beautés d'un poète qu'on ne traduira peut-être plus une nouvelle fois. Nous constatons des faits, voilà tout; et, s'il faut dire toute notre pensée sur cette introduction dans les Nuées de scènes tirées de comédies d'un ordre différent, nous n'hésitons pas à féliciter bien sincèrement M. Hippolyte Lucas de nous avoir montré ces deux grandes figures de Plutus et de la Pauvreté. Il fallait bien, d'ailleurs, que le traducteur comblât les vides que laissaient les retranchements nécessités par la pruderie moderne. L'œuvre originale est un peu libre dans ses allures, un peu crue et beaucoup décolletée. Aristophane n'y allait pas de main morte dans ses peintures. 11 avait horreur des périphrases, au moins autant que Rabelais. Dans les comédies grecques comme dans Pantagruel , on appelle un chat un chat. C'est donc au goût épuré de M. Hippolyte Lucas que nous devons l'absence de tout trait licencieux, de toute image lascive dans cette pièce. Avec ce tact et cette habileté qui le caractérisent, il nous adonné une vieille comédie du genre le plus neuf. Elle a poursuivi son but à Paris comme jadis à Athènes , attendu que la mauvaise foi et les sophismes philosophiques qu'elle était destinée à combattre nous ont été aussi fidèlement légués que la verve satirique d'Aristophane. Disons plus, cette effrayante scène où le Juste et l'Injuste personnifiés, et où le Juste est obligé de fuir, comme Joseph, en abandonnant son manteau, pourrait encore recevoir plus d'une application aujourd'hui.

Certes, la tâche que M. Hippolyte Lucas avait entreprise était ardue et périlleuse; il ne fallait rien moins qu'un grand fonds d'esprit attique pour triompher de tous les obstacles.

Het'K jsenîcnt, M, Lucas en possède une inépuisable provision, et une fois de plus son audacieuse tentative a été couronnée par un grand et légit me succès. Or. a loué le fond, on a applaudi la forme , et c'était justice: car cette pièce brillante de détails et de pensées élevées, toutes exprimées par de beaux vers, est, sans

contredit, l'œuvre la plus poétique, la plus originale, de M. Hippolyte Lucas.

Si , comme on l'a dit , la fertilité est une des plus grandes marquea de l'esprit, M. Hippoljte Lacas en possède énormément. Buit

jours après lu Kuiet , le Tisserand de Sigotie, dont l'idée première remonte a Alarçon , lui valait un nouveau succès sur la scène du Théâtre-Français. C'est dans cette pièce que M. Ligier nous révéla toutes les qualités brillantes de sa nature d'artiste et de poète, toute la puissance de son beau talent dramatique. A peu de temps de lit , le théâtre de Versailles donnait Maria Padillo, opéra en quatre actes, de Donizetti, et dont le poème avait été traduit de l'italien par M. Hippolyte Lucas. Plus tard, l'Etoile de Séville, ce charmant libretto, imité de l'Estrclla de Sevilla, de Lope de Vega, et si bien adapté à la musique facile et variée de M. Balfe, était l'occasion d'un nouveau triomphe pour l'auteur de tant d'études gracieuses.

Il y a bien encore la Bouquetière , délicieux petit opéra bouffe, dont les paroles, par M. Hippolyte Lucas, ne sont pas moins vives et spirituelles que la musique de M. Ad. Adam ; le Siège de Leyde . grand opéra, représenté à la Haye, musique de M. A. Vogel; Diable ou Femme, comédie en un acte et en vers, imitée de Calderon , charmant imbroglio , qui n'a pas été moins aimé par nos jolies Parisiennes que parles belles dames de Séville; puis, pour la rentrée de M"c Brohan au Vaudeville, Mademoiselle Xavarre, cette passion avortée de Marmontel, et enfin l'Alcette, d'Euripide, arrangée pour la scène par M. Hippolyte Lucas, qui a ainsi réalisé le reve de Racine. Cette tragédie a toute la splendeur de ses deux mille ans, toute la simplicité émouvante du drame antique, et le poète qui nous a rendu toutes les beautés imposantes de ce chef-d'œuvre a justement mérité une part de la palme triomphale d'Euripide.

Quelques critiques farouches, cependant (genus irritante), ayant appris que le poète grec avait failli d'être plusieurs fois lapidé par les Athéniens, ont adressé de durs reproches à M. Lucas, et cherché à provoquer contre lui un genre de supplice analogue. Ils sont nombreux , ces condotlierri de la presse, qui traitent les écrivains comme des coupables, et, malgré le noble exemple que donne chaque jour le critique du Siècle de l'urbanité que devraient garder entre eux les gens de lettres, on ne lui a pas épargné les injures a propos de ses éludes dramatiques. Ne serait-il pas temps que l'on fit justice de ces eunuques littéraires, qui n'ont aucun respect pour

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le travail consciencieux, pour une vie loyale et pure? Est-ce adiré qu'on est un scélérat parceque l'on fait des vers ou de la prose qui ne conviennent pas à tout le monde? Soyez aristarques si vous ne pouvez être autre chose; niais ne rendez pas responsables de votre impuissance ceux qui, par de louables efforts, ont droit au respect, sinon à l'admiration de tous. Pour estimer l'érudition , il faut la posséder. C'est pourquoi tant de gens l'insultent, faute de pouvoir l'apprécier. Ne serait-ce pas le moment de créer un nouveau néologisme pour qualifier ce que Bayle appelait des « entremangeries intestines? » Et ce n'est pas une des moindres plaies de notre littérature que ce pédantisme et cette insolence de quelques thuriféraires. Oh! si l'on était aussi sévère qu'ils sont injustes! Mais la plaisanterie n'aurait d'attrait pour personne.

Au milieu de toutes ces animosités intestines, M. Hippolyte Lucas a su rester calme et digne, et c'est quelque chose à une époque où la littérature ose tout. Esprit sérieux, il s'est renfermé dans sa vocation spéciale , laissant les uns se perdre dans des gouffres d'è— goïsme et de cupidité, abandonnant les autres à leurs passions effrénées, k leurs excès désastreux. Du haut de sa tribune littéraire, il regarde passer cet immense débordement avec un stoïcisme antique, ou plutôt il se replonge dans l'élude avec un redoublement d'activité , soit pour se consoler de ne pouvoir opposer une digue au torrent, soit pour tirer de l'oubli quelques hauts enseignements. Mais, en dehors du théâtre et du roman, M. Hippolyte Lucas ne pourrait-il mettre plus souvent à profit la maturité vigoureuse de son esprit? L'ambition, l'égoïsme, l'orgueil, la cupidité et la débauche en littérature, n'ont-ils pas atteint d'assez extravagantes limites pour qu'on tente d'apporter un remède au mal? Sans prétendre lui tracer un programme ou lui dicter des formules, il nous semble que dans sa critique il pourrait faire entrer parfois quelques salutaires protestations. Un peu moins de réticences et un peu plus de hardiesse ne nuiraient pas. Que la critique y songe ! la littérature s'en va dans un morcellement de misérables intrigues, et il est urgent que les esprits honnêtes poursuivent un but commun de recomposition et de salut. Il ne faut qu'un clin d'œil, qu'un signal, pour que d'ardents défenseurs de la chose publique viennent se ranger sous la bannière de celui qui proposerait de courir sus à l'immoralité littéraire.

Lors de la démission de M. Védel, la candidature de M. Hippolyte Lucas à la direction de la Comédie-Française fut mise en avant et vivement appuyée par la presse. Le comité de la Société des gens

de lettres adressa même une lettre au ministre i ce sujet. De tous les journaux qui ont jugé M. Bippolyte Lucas digue d'uccuper ce poste important, nous ne citerons que l'opinion du National. Voici comment ce journal parla de cette candidature : « Parmi les candidats à la direction de la Comédie-Française, dans le cas où la mésintelligence qui existe entre les sociétaires et le directeur actuel engagerait celui-ci à donner sa démission, on cite H. Bippolyte Lucas. Le ministre honorerait les lettres eu confiant les intérêts de notre premier théâtre à un critique aussi honorable que judicieux. »

A la nouvelle de ce choix, si vivement appuyé par tous les partis, grande fut la rumeur au camp des quinze cents candidats au fauteuil de M. Védel. On s'agita, on cria, et il n'y eut pas de directeur nommé : les comédiens continuèrent à vivre en république.

Puisque nous avons parlé de la Société des gens de lettres, disons que M. Bippolyte Lucas contribua puissamment à sa fondation. 11 lit même partie du premier comité.

L'auteur de Yllisluire du Théâtre— Français a beaucoup d'homonymes. Se promène-t-il , il voit sur les affiches placées le loug des murs : Histoire des Papillons, par M. Bippolyte Lucas. C'est un savant professeur du Muséum d'histoire naturelle qui est l'auteur de ces ouvrages. S'il entre au Salon, il voit exposé un tableau sous ce nom : Bippolyte Lucas. C'est un habile dessinateur desGobelins. Un troisième homonyme, moins agréable que ceux-là , est venu s'y joindre. Les créanciers de ce dernier homonyme ont souvent tourmenté la sonnette de l'auteur. Il paraît même que ce personnage s'est attribué des qualités qu'il n'avait pas, et s'est donné pour ré dacteur des journaux auxquels collaborait l'auteur du Tisserand de Ségovie.

M. Guinot, le spirituel chroniqueur, a raconté une scène assez plaisante en ce genre :

« On n'a pas tout dit sur les inconvénients de la célébrité. Les noms livrés à une grande publicité sont soumis parfois à des épreuves, à des mésaventures singulières. Nous ne parlons pas seulement de la critique qui les déchire et de la malignité qui s'en amuse. Pour ne parler que de la littérature , si l'œuvre de l'écrivain, protégée par une avare loi, ne tombe dans le domaine public que dix ans après la mort de celui qui l'a produite , le nom de l'auteur ne jouit pus toujours d'un si large privilège. Par exemple, l'autre matin, un de nos journalistes les plus distingués entend frapper à sa porte :

— Entrez, dit une voix hospitalière. Un jeune homme, un inconnu se présente, les bras ouverts, en s'écriant :

— Que je suis heureux de vous revoir, mon cher ami ! Souffrez que je vous embrasse.

Ces mots à peine prononcés, l'inconnu s'arrête fort interdit :

— Pardon, Monsieur, dit-il , je croyais... j'avais demandé... je voulais parler à M. Hippolyte Lucas.

— C'est mon nom, Monsieur.

— M. Hippolyte Lucas, le poète, le romancier?

— J'ai composé des vers, des romans

— Mais cependant, Monsieur, j'ai beaucoup connu, à Boulognesur-Mer, un autre vous même, un jeune homme se disant journaliste, poète, romancier et Hippolyte Lucas.

— Je ne suis sans doute pas le seul de mon nom ; mais nul autre que moi ne le porte dans la littérature.

— J'ai donc été pris pour dupe?

— C'est probable, vous avez eu affaire à un mystificateur.

— C'est d'autant plus désagréable que ce jeune homme avait captivé mon amitié et m'a emprunté de l'argent.

— J'en suis aussi fâché pour mon nom que vous pouvez l'être pour votre bourse. Cependant vous auriez pu vous douter de la fraude, puisqu'il la même époque, des articles signés de moi sur les faits dramatiques de la semaine paraissaient régulièrement dans le Siècle, dans ï Artiste et dans d'autres journaux. Ces feuilletons, qui témoignaient assez de ma présence à Paris, auraient dû vous éclairer.

— C'est juste. Je n'ai pas réfléchi. D'ailleurs le mystificateur n'est resté que peu de temps à Boulogne.

— Et où est-il allé?

— A Londres. 11 devait de là se rendre en Portugal.

— Je suis désolé, Monsieur, que mon nom ait servi à vous tromper. Je vous prie de croire que ce désagrément me touche autant que vous.

Quelques compliments furent ensuite échangés, et M. Hippolyte Lucas ne songeait déjà plus à cette visite, lorsque le lendemain il reçut une lettre timbrée de Londres.

C'était une réclamation d'un particulier anglais chez lequel le faux Hippolyte Lucas avait laissé des traces de son passage.

Enfin, peu de temps après, notre collaborateur a reçu des nouvelles de Lisbonne lui annonçant qu'il était dans cette ville , où les

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Français et les Portugais lui avaient fait un excellent accueil et ouvert quelque crédit sur la notoriété de son nom.

M. Hippolyte Lucas ne peut répondre aux gens trompés de tous les pays que ce qu'il a dit a son visiteur de Boulogne-sur-Mer :

« C'est votre faute... Si vous connaissez mon nom, c'est que vous lisez les journaux; si vous lisez les journaux, vous devez sa>oir que depuis cinq ou six ans je n'ai pas quitté Paris, puisque depuis cinq ou six ans j'ai donné, très exactement et sans interruption, des feuilletons sur les pâles nouvelles de chaque semaine. »

Par ordonnance royale du 6 mai 1846, M. Hippolyte Lucas, sur la proposition de M. de Salvandy, fut nommé chevalier de laLégioud'Honneur, et, le 5 mars 1817, chevalier de l'ordre de la Couronncde-Chêne, par le roi des Pays-Bas, après la représentation du Siège de Leyde, grand opéra en quatre actes, qu'il donna à la Haye avec M. Vogel, compositeur de mérite. Le roi actuel , à son avènement, lui a envoyé le Lion néerlandais.

Malgré ses divers travaux, M. Hippolyte Lucas n'a pas abandonné la poésie, si chère à sa jeunesse. Il y a des heures où il écoute encore sa muse. Après l'orage les beaux jours. Il chante aujourd'hui les joies de la famille ; mais sa plume paraît surtout faite pour le théâtre et pour la critique littéraire. C'est là que nous l'attendons.

Chahi.es Robin.

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