CHAPITRE I
Origine de la poésie anglaise.
Vie d'Alfred le Grand. — Vie de Chaucf.r.
La nation anglaise est une nation poétique par excellence ; la poésie est un des éléments de son éducation. Les universités d'Oxford et de Cambridge voient éclore chaque année un grand nombre devers, et il n'est pas de jeune miss bien élevée qui n'ait soumis au rhythme quelques unes de ses virginales inspirations. Les plus grands orateurs du parlement ne cessent d'orner leurs discours les plus sérieux de citations de Shakespeare; le laboureur lui-même, en conduisant sa charrue, murmure des fragments de vieilles chansons. On trouve, en Angleterre, des poètes pour toutes les conditions de la société, a la portée de tous les élats, depuis le poète lauréat, qui vit à la cour et dont le roi ou la reine entretient la cave de vin de Canarie, jusqu'à celui qui s'enivre d'ale et de wisky dans la cabane du paysan. La lecture assidue de la Bible nourrit encore ces dispositions, qui remontent aux temps les plus éloignés; et, ce qui donne un intérêt réel àcfi mouvement de l'esprit, c'est qu'il ros-
soit du caractère national, qu'il est spontané, qu'il n'a rien de factice, que les souvenirs de la littérature classique y sont complètement étrangers. La poésie , en un mot, n'est pas, chez les Anglais, une chose de luxe; elle est un objet <le première nécessité} le pain quotidien de l'intelligence.
La langue anglaise s'est constituée du mélange de plusieurs langues; le celtique, le latin, l'anglo-saxon, le danois, le normand, ont concouru à sa formation et laissé les empreintes de leur passage dans son fond germanique. Lille est énergique et souple, riche en synonimes, et se prête a merveille a la description. Les divers accidents de la conquête, en accumulant les richesses de cette langue, ont maintenu les facultés lyriques de la nation dans un continuel éveil. La rudesse celtique, adoucie par la civilisation romaine, reprit sa vigueur avec les Anglo-Saxons, subit l'influence salutaire du christianisme, et, bien que mitigée par le progrès des temps, se retrouva toujours.
L'imagination poétique se montre tout d'abord chez la population insulaire; l'histoire fabuleuse d'Arthur le prouve. On sait que ce roi s'opposa sans trêve a l'invasion des Saxons, qui, après des dehors d'une fausse amitié, s'élancèrent des rives de l'Elbe sur son pays comme des troupes de vautours affamés ; on sait qu'il fut défait et tué, mais que le peuple breton ne voulut pas croire à sa mort; il se persuada qu'Arthur avait été enlevé du champ de bataille par une fée bienfaisante, et pendant plusieurs siècles même s'attendit à le voir reparaître. N'est-ce pas la une touchante tradition? Elle a fourni plus tard aux romanciers la légende d'Arthur et celle des chevaliers de la Table-Ronde.
Les anciens poèmes galliquesd'Aneurin, de Taliésin, de Llywarch, de Merdhin le Calédonien , racontent les combats que se sont livrés les Bretons et les Saxons. Ces poètes vivaient dans le VIe et dans le VIIe siècle. Le barde Taliésin chante particulièrement Urien , son patron, qui succomba, comme Arthur, le glaive en main. Il parle de ces batailles en témoin oculaire : « Je vis, dit-il, le front d'Urien couvert de rage lorsqu'il attaqua l'ennemi près de la blanche pierre de Calysten. » Les poètes de tout temps n'ont pas passé pour être modestes, et le barde Taliésin ne fait pas exception à la règle générale ; c'est ainsi qu'il s'annonce ordinairement: « Je suis Taliésin, le chef des bardes de l'Ouest » , ou bien : « Je suis Taliésin, dont la parole ressemble a la parole d'un prophète. » Ces poésies, comme celles que Macpherson a mises sous le nom d'Ossian , ne sont remplies que d'images sanglantes et de lamentations sur la mort des guerriers. On a voulu en contester l'ancienneté, mais des historiens érudits, et entre autres Sharon Turner, en ont revendiqué les droits.
Ainsi chantaient les bardes celtiques, compagnons d'Arthur, et quelquefois s'échappait de leur âme un long soupir de mélancolie sur les misères de leur existence; ils ne peuvent supporter le froid de la vieillesse et la solitude qui se fait autour d'elle, comme on le verra dans les plaintes de Llywarch. Le caractère de cette poésie consiste dans la succession des images, fournies en général par le voisinage retentissant de la mer ou par le fracas de la chasse et de la guerre. Les anciens poètes bretons ne font guère que se paraphraser les uns les autres; ils vivent sur un fonds commun de sentiments et se servent de métaphores
pareilles, niais c'est un fonds original et vigoureux. On respire dans leurs vers un esprit de fierté, un amour de la gloire, un dédain de la vie, qui élèvent Tànie, et ces lyriques effusions devaient d'autant plus agir sur les hommes de leur temps, que la plupart de ces bardes joignaient l'action au discours, et, après avoir chanté les héros, mouraient comme eux.
Les bardes, d'abord, avaient le privilège de ne pas combattre; ils guidaient seulement les guerriers, et criaient : En avant ! Mais, peu à peu, ils se mêlaient ardemment aux batailles qu'ils célébraient; ce n'était pas en vain qu'ils disaient dans leur poétique langage : « Mieux vaut tuer que parlementer. » Il leur en coûtait d'être témoins de tant de hauts faits sans les partager. Afin de donner une idée exacte de la nature de leurs chants, nous emprunterons quelques citations au savant ouvrage que M. de la Villemarqué a publié sur les bardes du VIe siècle. Le plus remarquable est Llywarch. Le chant de mort qu'il a consacré a Ghérent est curieux par la répétition de la même comparaison , avec une légère variante seulement; il vante les coursiers de Obèrent et s'écrie : « Ils étaient légers les coursiers, sous les cuisses de Gbérent, hauts sur leurs jambes, nourris de grains d'orge, impétueux comme le feu des broussailles sur la montagne déserte.» Puis les coursiers deviennent des aigles forts, des aigles blancs, des aigles rouges, des aigles gris, des aigles noirs, des aigles tachetés, des aigles de toutes les couleurs. C'est ainsi que le poète, après la mort d'Urien , porte a son côté d'abord, puis sur son cœur, puis dans sa tunique, puis sur son bras, puis au bout d'une pique, la tête du vaillant chef.
Les plaintes de Llywarch sur sa vieillesse ont une
couleur de profonde tristesse que la poésie moderne a rarement surpassée; détachons-en le fragment principal :
«Voici la vieillesse qui se joue de moi, de mes cheveux, à mes dents, à mes yeux, que les femmes aimaient.
» Le vent murmure ; la cime des bois est blanche; le cerf est léger; la montagne sans rosée ; débile le vieillard, il se meut avec peine.
» Cette feuille n'est-elle pas ballottée par le vent ? Malheur à ce qui en a le destin ! elle est vieille, quoiqu'elle soit de l'année.
» Ce que j'aimais étant jeune m'est odieux : la fille de l'étranger et le coursier gris, je ne leur suis plus bon à rien.
» Les quatre choses que j'ai le plus détestées dans ma vie fondent sur moi ensemble : la toux, la vieillesse, la maladie et le chagrin.
» Je suis vieux, je suis seul, je suis difforme et glacé. Plus de lit d'honneur ! Je suis plié en trois.
» Je suis un vieillard plié en trois. Je suis tout chancelant. Je suis déconsidéré. Je suis intraitable. Quiconque m'aima ne m'aime plus.
» Elles ne m'aiment plus, les jeunes filles ! Personne ne me soulève sur ma couche. Je ne puis remuer. Àh ! vieillesse, tu ne m'es pas favorable.
)> Rien ne m'est favorable, ni sommeil, ni bonheur, depuis le meurtre de Laour et de Gwenn ; je suis farouche, décrépit, je suis vieux. »
N'y a-t-il pas la un désenchantement de la vie , un sentiment de l'impuissance humaine , lorsque arrive le sombre hiver de la vieillesse , une amertume d'esprit née d'un climat brumeux, d'un genre tout à fait nou-
veau? C'est un ordre d'idées étrangères à l'antiquité. Quelle différence entre le désolé Llywarch et le vieillard de Téos, au front couronné de roses, et dont le
sein abrite encore une niclnV d'amours ! .Nous s mes
bien loin d'Anacréon et du radieux soleil de la Grèce. « 11 pleut au dehors, ditencore Llywarch; la fougère est mouillée , le sable des mers est blancbi , l'écume des flots est gonflée ; la plus belle lumière , c'est l'intelligence de l'homme ! » C'est cette lumière qui brille dans les poèmes des bardes bretons.
Les Anglo-Saxons avaient aussi leur littérature chantée, mais il ne reste rien de leurs compositions païennes ; cependant Sharon Turner a traduit la Voluspa, ou l'oracle de la sybille Vola, chant Scandinave qui reproduit les traditions saxonnes. On le trouve fréquemment cité dans l'Edda de Snorre. C'est une espèce de Genèse. Il faut arriver jusqu'il l'époque d'Alfred le Grand pour avoir des monuments écrits dans la langue anglo-saxonne , et c'est à la plume même de ce roi qu'ils sont dus en grande partie. On raconte que sa belle-mère, Judith, lui montra, lorsqu'il était enfant, un recueil de chants anglo-saxons orné de lettres coloriées, et le lui promit lorsqu'il serait capable de le lire. Le jeune prince , séduit par la beauté du recueil, ne tarda pas a l'obtenir. Tout petit encore , il avait été emmené a Rome et s'était émerveillé des grandeurs de la capitale du monde, avant le mariage de son père avec la tille de Charlemagne. Son esprit et son cœur étaient déjà tournés vers la poésie quand Judith se chargea de son éducation ; elle trouva un terrain admirablement bien préparé. Les semences qu'elle y jeta fructifièrent en peu de temps. La vie d'Alfred est des plus curieuses.
L'étude et la chasse le préparaient aux devoirs du trône qu'il devait occuper un jour , en fortifiant à la fois son intelligence et son corps. C'était le moment de l'invasion danoise : tandis que les Anglo -Saxons avaientcédé a l'influence civilisatrice du christianisme, de nouveaux pirates , sans frein et sans loi, les regardant comme des apostats, fondaient a leur tour sur l'île bretonne, brûlaient les monastères et les églises , saccageaient tout et ne laissaient derrière eux que des ruines. Les terribles fils de Lognar ramenaient la barbarie avec eux.
Deux frères d'Alfred montèrent sur le trône avant lui, et le second épuisa ses forces et succomba dans la guerre contre les Danois. Lors de l'avènement d'Alfred, la moitié de son royaume était envahie; il entreprit, comme son frère, de l'arracher aux déprédateurs. Il fut vaincu d'abord, puis abandonné, dit-on, de ses sujets, parceque , dans les commencements de son régne, il s'était montré plus violent et moins chaste que son éducation supérieure ne l'avait fait supposer. Alfred s'éloigna en fugitif, et vécut longtemps, au milieu des forêts, de l'hospitalité ou des produits de sa chasse, sans être connu, réfléchissant sur ses propres torts et sur le malheur de son pays.
Une anecdote a été conservée sur ce temps de vicissitudes. On rapporte qu'Alfred, un jour, dans la chaumière d'un vacher chez lequel il avait trouvé un abri, était assis au coin de la cheminée, sans prendre garde , tant il était absorbé dans ses tristes pensées , qu'une broche chargée de l'espérance du souper ne tournait plus. La femme du vacher sortit un instant, rentra, et se mit dans une grande colère contre lui. — « Voyez cet homme, dit-elle, qui sera enchanté
dc manger le rôii, et qui ne sait pas en avoir soin ! »
Le prime, sensible à ces reproches, ne répondit rien, el tourna mélancoliquement la broche. Il pensa <pie la ménagère avait raison , en homme qui devait bientôt traduire les Consolations de Boéee.
Après quelque années passées ainsi, Alfred réunit plusieurs compagnons frémissant comme lui sous le joug danois, et recommença la guerre avec succès. On prétend même que son talent musical et sa connaissance des vieilles ebansons le servirent admirablement. Il se présenta déguisé en joueur de harpe dans le camp ennemi , en examina la position et s'assura la victoire. Ce prince reconquit bientôt son royaume et l'amour de ses sujets.
Une fois rétabli sur son trône, tous ses efforts tendirent à faire pénétrer chez son peuple le goût de la littérature et des arts; il voulut que les savants, qui n'écrivaient qu'en latin, usassent de la langue vulgaire, et il en donna l'exemple en traduisant Boèce, Osorius, lîède, et en donnant l'essor à sa poétique imagination, lîoèce était, on ne l'ignore pas, un ministre d'état du roi des Golbs Théodoric. Un soupçon de son maître le lit jeter en prison ; ce fut pendant sa captivité qu'il écrivit son célèbre traité De eonsolatione philosophiez-. Osorius, moins connu, était un historien et un géographe, qui vivait aussi dans le Ve siècle. Quant au vénérable Bède , il avait composé une histoire des Saxons en latin. On cite encore beaucoup d'autres traductions d'Alfred, quelques fragments de la Bible, les Fables d'Ksope, les Dialogues du pape Grégoire.
C'est dans la traduction, ou plutôt dans la paraphrase des Consolations de Boèce, qu'Alfred a déployé le plus de génie. H a ajouté aux pensées du philosophe
ses propres maximes et tous les enseignements de ses infortunes. Jamais le néant des grandeurs, la brièveté et les tourments de la vie, la nécessité d'un monde plus heureux, n'ont reçu une plus éloquente démonstration.
La belle âme d'Alfred s'exhale en sentiments d'humanité et de clémence qu'on aime à voir tomber de cette bouche royale dans un temps si sauvage encore, où l'existence des hommes était comptée pour si peu de chose, et où la rapine et le pillage ne trouvaient pas d'autre obstacle que la force qui les repoussait par les mêmes moyens. Il était beau d'entendre un puissant souverain se rendre cette justice : « J'ai désiré de vivre honorablement et de laisser après ma vie , dans la mémoire des hommes , mon souvenir en bonnes œuvres. » Tel fut ce roi dont l'épée fut si vaillante et la plume si libérale, de ce roi à partir duquel la langue et les mœurs anglo-saxonnes auraient pris un développement continu, si la conquête des Normands n'était venue apporter de nouvelles transformations.
Les compositions rhythmées d'Alfred paraissent, autant qu'on peut en juger, inférieures a sa prose, mais bien supérieures aux rares monuments de poésie saxonne qui les ont précédées et qui ont été conservés, entre autres , une pièce d'un moine nommé Cœdemon, et quelques chants d'Aldhen, auteur de plusieurs poèmes latins. Sous les successeurs d'Alfred , au Xe siècle , on trouve une ode sur la bataille des Brunnanburgh. Le sujet de cette ode est la victoire remportée par Athelstane, en 934 ou 938, sur une confédération d'Ecossais du nord, de Danois et d'aventuriers irlandais, formée contre lui. Cinq rois et douze ducs y périrent. On y voit, comme dans toutes les
poésies de celle époque , Le corbeaa noir au bec çrot'hii , le crapaud ii la voix rauque, l'aigle .-iffanx'' il«» chair blanche, le milan vorace el le loup de la forêt, se repaître de cadavres. Un poème important date aussi du Y vicie : le poème de Beowulf. C'est un chef vaillant qui vient en secourir un autre. Le poète célèbre ses exploits contre le traître Grendel el sa mère, qui combat semblable à un loup marin. Sharon Turner regarde ce poème comme le plus ancien qui existe dans les langues modernes. Outre le poème de Beowulf, la littérature anglo-saxonne e:i compte deux autres, celui de Judith et Holoferne et celui de la Chute des anges. Ce dernier poème a pour sujet la création du monde , la révolte de Satan , son expulsion du ciel, la description de l'enfer, et il ne serait pas impossible que M il ton en eût eu connaissance.
Nous avons parlé des poèmes galliques , et nous ne devons pas oublier les chants de guerre des Danois. Ce sont les Danois qui s'écriaient, avec une sauvage ironie, pour se moquer du culte de leurs adversaires: « Nous avons dit la messe des lances, elle a commencé au lever du soleil » , cl qui , au début de chaque strophe, répétaient ces terribles mots : « Nous avons frappé avec l'épée ». M. Augustin Thierry, dans sou beau travail sur la conquête de l'Angleterre, a traduit quelques fragments du Chant de Mort attribué au fameux roi de mer Lodbrog-Ragnar, qui trouvait au jeu des batailles un plaisir égal a celui de tenir une belle Bile entre ses bras.
Plus tard, vers le XIe siècle, un de ces hardis aventuriers Scandinaves, llarald , prisonnier à Constanlinople, essayant en vain de toucher le cœur d'Elisabeth, tille du roi de Russie, disait, en adoucissant un
peu le ton de sa harpe guerrière : « Je suis adroit dans huit exercices du corps: je combats valeureusement et je jette deux javelots a la fois; je me tiens ferme à cheval ; je n'ai pas mon pareil a la nage ; je sais courir avec des patins sur la glace ; je sais manier la rame ; je suis le premier au jeu de l'arc ; je monte sur la roche Senshcerhorn, et je plante mon bouclier sur la cime ; et cependant une blonde vierge se joue de mon amour. » Ces huit exercices que décrivait Harald étaient les exercices familiers à toute cette race d'bommes du nord, et de là vint le nouveau caractère d'une poésie empruntée à une nature toute différente de celle des Grecs et des Romains. Nous retrouverons dans les compositions postérieures un goût moins farouche, mais qui se rapprochera des exercices d'Harald, en peignant avec complaisance les plaisirs de la campagne.
Les Ecossais eurent aussi leurs traditions, queWalter Scott a embellies dans ses poèmes trop sacrifiés à ses romans. Mais suivons les Anglo-Saxons depuis l'invasion des Normands. La langue française ne tarda pas à devenir langue officielle, elle se maintint même dans les actes publics jusqu'au XIVe siècle; cependantl'anglo-saxon se conserva dans les régions populaires, en s'enrichissant de beaucoup de mots étrangers. La littérature profita aussi de l'invasion des Normands, qui, moins lyriques et plus habiles dans la confection de leurs poèmes, ébauchaient ces épopées chevaleresques dont l'Arioste a su tirer un si grand parti , et qui inspirèrent également Chaucer, justement considéré comme le père de la poésie anglaise, parcequ'il en a en quelque sorte fixé la langue. Arrêtons-nous devant la vie de Chaucer.
Les critiques anglais disent de lui ce que Boileau a dit «le Malherbe : w Enfin Chaucer vint. » Il vécut dans le XIVe siècle, et obtint l'admiration de ses contemporains. On s'imaginerait que sa biographie ne demeure voilée d'aucune obscurité ; nulle certitude pourtant sur son origine. Leland \ eut qu'il soit de des< endance noble ; Pitt le constitue (ils de chevalier; Spegth assure que son père était cabaretier; Hearpe prétend qu'il naquit dans une boutique de la cité. Toutes ces opinions sont difficiles a concilier. Nous n'élèverons aucune discussion à ce sujet. Peu nous importe sous quel toit s'abrite l'enfance des hommes de génie : chaumière ou palais, leur demeure devient un temple pour la postérité !
L'époque de la naissance de Chaucer est mieux déterminée. Beaucoup d'écrivains s'accordent sur l'année i 328 , la seconde année du règne d'Edouard III. On ne sait trop a quel âge il fut envoyé a l'université de Cambridge; mais il n'avait guère plus de dix -huit ans lorsqu'il se fit distinguer par la composition d'élégies et de sonnets, en même temps que par son poème intitulé la Cour d'amour. Indépendamment de grandes qualités poétiques, Chaucer annonça de bonne heure un esprit juste et profond, capable de s'appliquer aux sciences positives.
Après être sorti des universités, car il fréquenta aussi celle d'Oxford, Chaucer voyagea quelque temps en France et dans les Pays-Cas; il entra à la cour dans les pages d'Edouard III. Cette cour était alors la plus brillante et la plus polie de l'Europe. Edouard, que sa clémence et sa modération avaient rendu célèbre non moins que ses nombreuses victoires, possédait l'affection de son peuple. Les chroniques de ce
temps tracent de son règne le plus magnifique tableau ; elles vantent principalement son amour pour les lettres et pour les savants. On le regarde comme le François Ier de l'Angleterre.
Chaucer s'attacha bientôt au duc de Lancastre,l'un des plus habiles courtisans de son siècle. 11 épousa même une des femmes de la duchesse, et parvint aatlirer sur lui les faveurs du roi. Pendant cette heureuse saison de sa vie , lorsqu'il jouissait de tous les bienfaits du monde, Chaucer composa ses poèmes si gais et si bien appropriés a l'humeur de son temps. Le romanesque esprit d'amour et de guerre qu'on y rencontre était en vogue alors : aussi leur publication lui acquit une grande renommée. Ses ouvrages furent généralement approuvés, excepté des moines, dont il attaquait les mœurs dissolues, comme tous les écrivains du XIVe siècle; il s'était montré leur ennemi dès sa jeunesse, ayant été condamné au collège a 2 schellings d'amende pour avoir battu un franciscain. Les moines ameutèrent la populace de Londres contre Chaucer en même temps que contre le duc de Lancastre, qui s'était déclaré wicleffiste. L'hôtel même du duc fut saccagé. Chaucer suivit les chances diverses de la fortune de son patron ; il subit l'exil, la prison; il fut enfermé pendant trois années à la Tour de Londres. On lui reproche d'avoir abandonné ses anciens amis et de s'être rallié a la cour, on l'a accusé même d'avoir fait, pour quitter sa prison, de coupables révélations ; mais, comme ces révélations de Chaucer n'amenèrent pour personne aucun résultat fâcheux, cette accusation tombe d'elle-même. Chaucer, qui, dans sa jeunesse, avait traduit, ainsi qu'Alfred le Grand, les Consolations de Boèce , ne s'en consolait pas plus pour cela ,
ci peut-être réfléchissait-il, en définitive, que Boèce avait été massacré par Théodoric. La prison le consumait : il \oulul en sortir, et se rapprocha d'une cour (|iii ne demandait |>as mieux que de le recevoir.
Richard 11 régnait alors. Richard II lui rendit ses pensions, l'admit auprès de sa personne; maisChaucer se retira bientôt à ^oodstock, pour y vivre dans la solitude, occupé seulement de travaux littéraires. Il y revit tous ses ouvrages, qu'il corrigea avec soin, se levant avec le soleil et jouissant de tous les charmes de ce délicieux séjour.
Henri IV, successeur de Richard II, voulut ramener Chaucer a la cour. Le poète se rendit à Londres -, mais la mort l'y attendait; le 25 octobre 1 -400 fut le dernier jour de sa vie. Il fut enseveli dans l'abbaye de Westminter, ce Panthéon des hommes illustres de l'Angleterre, où les grands écrivains dorment à côte des grands rois et des grands capitaines. On peut y voir encore le monument dédié à Chaucer.
Plusieurs critiques ont reproché au poète de s'être servi d'une foule de mots français, et d'avoir vicié le pur et antique saxon; ils n'ont pas pris garde que, depuis la conquête , on parlait français, comme nous l'avons dit plus haut, à la cour l'Angleterre, et que les écrivains qui ont devancé Chaucer ont écrit en français lorsqu'ils n'ont pas écrit en latin. 11 faut lui savoir gré d'avoir ressuscité plutôt la langue d'Alfred et d'Egbert. On assure que Chaucer avait connu Pétrarque à Padoue ; il est certain , du moins , que notre auteur était 1res versé dans la littérature italienne, et qu'il a pris le Décaméron pour modèle de ses contes de Canterbury.