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CHAPITRE II

Œuvres poétiques de Geoffrey Chaucer.

Nous suivrons , dans l'analyse des œuvres de Chaucer, Tordre établi par ses éditeurs , quoique ce ne soit pas l'ordre chronologique. Il est a peu près certain, en effet, que les Contes de Canterbury ont été une production de la vieillesse de l'auteur; mais elle est nalurellementmise en première ligne, comme l'œuvre capitale.

Le plan des Contes de Canterbury se trouve parfaitement développé dans le prologue dont ils sont précédés. Chaucer suppose qu'une compagnie de pèlerins, se rendant a Canterbury, est réunie dans une auberge de Southwark ; la celte compagnie convient que, pour l'agrément général, chacun des pèlerins racontera une histoire en allant, une en revenant, et que celui qui aura raconté la meilleure sera fêté par ses compagnons; on le régalera d'un magnifique souper. L'hôte lui-même, hôte joyeux et bon vivant, se met de la partie; il monte a cheval avec les voyageurs. Les caractères de ces voyageurs sont aussi variés que le permettaient à celte époque les diverses

professions delà vie, très nettement tranchées; tous les portraits ont été tracés avec une grande vigueur de pinceau; Chaucer a reproduit exactement la physionomie «le la société «le son temps ; en lisant Walter Scolt, on sent que l'illustre romancier a dû particulièrement étudier les tableaux de la lin dp moyen âge chez notre auteur, dont il a fréquemment employé le procédé descriptif.

Des personnages de tous les rangs composent cette réunion du Southwartk; chacun a sou langage particulier et se sert de comparaisons empruntées a son état et à son éducation. Chaucer, en faisant le dénombrement de ses voyageurs , n'en compte que vingtneuf, quoiqu'ils soient trente et un; mais on pense qu'il n'a entendu compter que les professions. Voici les caractères mis en scène tels qu'ils sont énumérés dans le prologue : 1° le chevalier, î° l'écuyer, 3° un serviteur, i° une prieure, 5° une autre nonne, (i°, 7", 8°, trois prêtres, 9°un moine, 10° un frère mendiant, 11° un marchand, 12° un clerc d'Oxford, 13° un docteur en droit, 14° un francklein (gentilhomme de campagne), 15° un mercier, 16° un charpentier, 17° un tisserand , 18° un teinturier, 19° un tapissier, 20" un cuisinier, 21° un marin, 22° un médecin, 23° une femme de Balh , 2i° un curé, 25° un laboureur, 26° un intendant, 27° un meunier, 28° un huissier épiscopal, 29° un marchand d'indulgences, 30° un boulanger, 31° Chaucer.

Le Chevalier, qui est un digne chevalier, ami de la vérité, de l'honneur, de la liberté, de la courtoisie, qui a combattu dans quinze batailles rangées, soutenu la foi dans trois tournois et toujours tué sou adversaire, le chevalier raconte d'abord les amours de Pa-

lamon et d'Arcite pour une princesse d'Athènes, qu'ils ont vue tous deux et aimée presque en même temps. Cette aventure se passe à la cour de Thésée, duc d'Athènes. Il est à remarquer que les anciens auteurs, et Shakespeare est du nombre , ont fait de Thésée un chevalier parfait, et qu'ils ont parlé de lui comme du roi Arthur ou de Charlemagne. Dans le Songe d'une nuit d'été , Shakespeare semble avoir emprunté a Chaucer le tableau de la cour de Thésée, et les deux poètes ont bizarrement encadré la figure de ce prince dans les mœurs romanesques du moyen âge. Le caractère du héros grec, l'un des plus audacieux de l'antiquité, se prêtait, du reste, admirablement aux aventures chevaleresques. Sa vie se passa à purger la terre de brigands et de monstres, comme celle d'un personnage de l'Arioste.

Thésée , au retour d'une campagne contre les Thébains, ramène deux jeunes chevaliers de haute naissance, Palamon et Arcite, et les fait enfermer dans une prison voisine de son palais. La fenêtre de cette prison donne sur le jardin du prince. La jeune sœur d'Hippoly te , de cette reine des Amazones épousée par le duc d'Athènes, a l'habitude de se promener dès l'aurore à travers les bosquets pour cueillir des fleurs.

Voici le portrait de cette princesse :

« 11 advint qu'un matin du mois de mai , Emilie , plus belle à voir que le lis sur sa verte tige , plus fraîche que mai lui-même avec ses fleurs nouvelles (car l'éclat de son teint luttait avec celui de la rose , et je ne sais lequel était préférable), il advint qu'Emilie s'était levée et parée avant le jour, comme elle avait coutume de faire. Le mois de mai ne favorise pas la paresse ; cette saison aiguillonne chaque gentil cœur,

le fait sortir de son sommeil el lui dit : Lève-toi et paie ton tribut au printemps.

» Cela lit qu'Emilie eut la pensée de rendre hommage au mois de mai et de sortir. Dans ce dessein , elle avait revêtu un frais costume ; ses blonds cheveux tombaient "en longues tresses sur ses épaules; elle se promenait dans le jardin au moment où le soleil se levait, et marchait au gré de sa fantaisie. On la voyait cueillir des fleurs rouges el blanches pour se faire une guirlande , et elle chantait comme un ange en tressant sa couronne. »

Palamon l'aperçoit le premier , sans savoir si c'est une divinité ou une femme; mais a peine en a-l-il parlé a Arcite que celui-ci la reconnaît pour une des plus charmantes créatures qui appartiennent a l'humanité, et tous les deux , épris de sa beauté , se mettent à se disputer sur la priorité el sur la puissance de leur amour. Comme Emilie ignore leur double tendresse, ils supportent encore patiemment leur rivalité, et leur jalousie ne se livre a aucun excès. Tout à coup Thésée s'avise d'offrir la liberté a l'un d'eux en retenant l'autre; mais celui qui va sortir de prison ne reparaîtra jamais dans la ville d'Athènes; cette défense est portée sous peine de mort. Qu'on juge de la désolation des deux chevaliers. Palamon, qui reste, a peur que son rival ne rassemble à Thèbes une armée et ne revienne conquérir la main d'Emilie ; Arcite, qui part, ne verra donc plus sa maîtresse, et les yeux de Palamon auront seuls chaque jour ce grand bonheur. Ils se séparent après de longues lamentations.

Arcite n'a pu réussir a tenter la possession d'Emilie les armes a la main ; il a passé trois années dans les larmes. Un jour, en se regardant dans un miroir, son

visage lui paraît tellement flétri qu'il ne se reconnaît pas. Une telle découverte, dont tout le monde n'aurait pas été flatté, enchante cet amant malheureux. 11 lui vient à l'idée de retourner à Athènes, certain qu'il est d'y paraître sans danger. Il rentre dans cette ville et trouve moyen de se faire admettre parmi les pages d'Emilie. Quelle joie remplit son cœur! Mais sa joie n'est pas de longue durée. Palamon, de son côté, s'est enfui de prison. L'œil d'un rival est difficile a tromper. Palamon surprend d'ailleurs Arcite au moment où son rival soupire des plaintes d'amour dans les profondeurs d'un hois. Un combat s'engage entre les deux chevaliers. Thésée, qui entrait en chasse, accourt au bruit. On sépare les combattants. Thésée s'informe du sujet de leur démêlé. Le prince, après ce récit des deux chevaliers, ne juge pas, dans sa sagesse, qu'un simple combat singulier soit digne de la belle Emilie ; il autorise chacun des amants a chercher cent chevaliers qui veuillent prendre en main la lance ; alors une mêlée générale aura lieu, et le vainqueur du tournoi obtiendra la main d'Emilie. Les deux rivaux consentent sans peine a cet arrangement. Ils s'adressent a leurs parents, a leurs amis ; ils ne manqueront pas d'arriver au jour fixé pour celte lutte , que Thésée doit présider en personne.

Avant l'ouverture du champ clos, Palamon va prier la déesse Vénus de lui être favorable : la déesse accepte la prière par un signe de tête. Le fougueux Arcite se dirige, lui, vers l'autel de Mars , et le supplie de prendre ses intérêts : le Dieu, faisant résonner toutes les armures suspendues dans son temple, lui annonce la victoire. La belle Emilie court se jeter aux pieds de la chaste Diane ; elle réclame le secours de la

déesse contre ses prétendants : la déesse lui répond qu'elle scia mariée à l'an d'eux. H s'élève alors dans le ciel un débat entre Mais et Vénus ; chacune de ces divinités, impérieuses comme la guerre et l'amour, veut tenir la promesse faite à son protégé. Le père Saturne est obligé de s'en mêler et de les mettre d'accord. Il tranche la difficulté assez subtilement Mais n'a promis que la victoire ; Vénus a promis l'amour: Arcite vaincra donc, mais sera tué; Palamon sera vaincu, mais deviendra l'époux de la belle Emilie. Ainsi se dénoue le récit ingénieux du chevalier, récit que Chaucer a imité de la Théséide de Boccace.

La nouvelle du chevalier obtient beaucoup de succès. L'hôte engage alors le moine à conter son histoire ; mais Chaucer, connaissant la loi des contrastes, fait intervenir le Meunier, qui, à moitié ivre, se tient a peine sur son cheval. Celui-ci veut prendre la parole, malgré l'opposition de l'hôte ; il réclame l'attention , en priant les auditeurs de mettre sur la cervoise qu'il a bue toutes les choses inconvenantes qu'il pourra débiter. Après cet exorde, dont il avait réellement besoin, il raconte comment un étudiant d'Oxford, d'intelligence avec la femme d'un charpentier, le trompe, et, voulant se moquer ensuite d'un rival infortuné, le bedeau de la paroisse , se trouve puni lui-même de la plus cruelle façon. Celte histoire offense l'intendant, qui a été autrefois charpentier. L'Intendant commence par une sorte de sermon ; mais l'hôte l'accuse de prêcher, et lui commande de faire son récit sans plus tarder. L'intendant, h bout de ses moralités, entame son histoire, laquelle n'est pas beaucoup plus morale que celle du meunier. Chaucer a voulu montrer par là , sans doute, que ceux qui jettent les plus hauts cris

aux discours des autres commettent souvent, un moment après, la faute qu'ils ont amèrement reprochée à leur prochain. C'est le sixième conte de la neuvième journée du Décaméron.

Le Cuisinier , auquel l'hôte accorde ensuite la parole, non sans lui décocher quelques plaisanteries sur ses oies d'automne , se met en frais d'invention a propos d'un apprenti qui dépense le bien de son maître en jouant, en buvant, en courtisant les femmes, et qui finit par rencontrer sur son chemin la prison pour dettes. Ce conte n'est pas terminé ; il se compose seulement d'une cinquantaine de vers.

L'Homme de loi, après avoir fait l'éloge de Chaucer, entreprend le long récit d'une certaine Constance, fille d'un empereur chrétien , mariée à un soudan. Cette Constance, chassée parla mère du prince sarrazin, erre long-temps sur les flots avec son enfant ; elle éprouve de singulières aventures partout où les vents la conduisent. C'est une odyssée miraculeuse que Chaucer a empruntée à son contemporain et rival Gower ; on y trouve un incident qui se rapproche d'une situation de Macbeth. En Angleterre, un jeune homme épris de Constance et irrité de sa vertu pénètre dans la chambre où elle est couchée avec la femme d'un constable ; il tue cette femme, et laisse le poignard avec lequel il a accompli le meurtre entre les mains de la malheureuse, qu'il veut perdre et qu'il accuse du crime ; mais, ayant été appelé a soutenir son dire devant l'Evangile, une main invisible le renverse a terre. Cette légende est digne de figurer dans la légende dorée.

La Femme de Bath, qui deviendra plus tard une des joyeuses commères de Windsor, détaille dans un long prologue l'histoire de ses cinq maris, ce qui ne l'em-

pêche pas <!<' chanter les louanges de si pudeur ; puis elle se met à narrer un fabliau dans le genre chevaleresque et féerique, d'origine persane, que Dryden et Voltaire ont imité. Voltaire en a fait un de ses plus jolis coules : Ce qui plaù aux dames. Çhaucer a terminé son fabliau par une allocution religieuse assez bizarre. La femme de Bath demande que Jésus-Christ envoie aux clames des maris frais, jeunes, dispos, et qu'il leur accorde en outre la grâce de survivre à ces époux. Voltaire a terminé , lui , son imitation, par un regret de l'heureux temps où l'on croyait aux fées, où les familles, rassemblées autour d'un vaste foyer, écoutaient dans les châteaux les contes de sorciers que leur faisait M. l'aumônier.

On a banni les sorciers et les fées , Sous la raison les grâces étouffées Livrent nos cœurs a l'insipidité.

La naïveté du poète anglais s'est un peu altérée sous la plume de Voltaire. Le poète français, dont l'esprit était si vif, si plaisant, ne goûtait qu'à demi, quoiqu'il en dît, ces fantastiques créations dont les fabliaux sont remplis. Shakespeare, ce puissant génie qui a imprimé une force impérissable a tout ce qu'il a touché, est le poète qui a le mieux résumé cette mythologie du moyen âge. Titania, Obéron , et les chœurs de fées qui les accompagnent, possèdent une grâce qu'on ne retrouve pas ailleurs. Chaucer a décrit néanmoins avec beaucoup de charmes les danses do fées. 11 semble qu'on voie au fond des forêts ces légères et ravissantes créatures, dont les pieds louchent a peine la terre; on assiste par la pensée a un ballet gracieux.

Le Frère mendiant et VHuissier épiscopal se prennent alors de querelle. Le frère mendiantannonce un conte où figure un certain huissier, lequel apprend de bons tours au diable, qu'il rencontre par hasard, et finit par être emporté en enfer. L'huissier riposte par un autre conte, où les frères mendiants ne sont pas épargnés ; il les place aussi dans l'enfer et les loge même sous la queue du diable. Ces deux contes ne sont pas exempts de grossièreté, et, de plus, ils attaquent vivement la cour de Rome. On se rappelle que Chaucer inclinait vers les opinions de Wiclef.

L'hôte s'adresse ensuite au Clerc d'Oxford, qui ne disait mot, sur sa monture, et qui avait l'air modeste d'un fiancé le jour de ses noces. Le clerc s'exécute de bonne grâce ; il rapporte une histoire qu'il a apprise, dit-il, a Padoue, de François Pétrarque, le poète lauréat dont la douce éloquence illumine toute l'Italie : c'est la fameuse histoire de Griseldis, marquise de Saluées, racontée par Boccace, histoire qui plut tant à Pétrarque que l'amant de Laure crut devoir la traduire en latin pour la faire connaître aux savants étrangers. Il eût mieux fait d'en composer un sonnet; mais Pétrarque estimait plus ses écrits latins que ses vers italiens, et il n'était pas le seul dans son temps. Disons en passant que ses poésies latines sont en général de beaucoup supérieures par la pensée à ses sonnets. On y trouve un fonds de pbilosophie qui rappelle les Consolations de Boèce, si célèbres dans le moyen âge, et que nous avons vues traduitespar le roi Alfred.

Le Marchand, marié depuis deux mois, en est déjà au repentir. Il fait sa narration en conséquence. Elle ressemble vers la fin a la nouvelle de Boccace le

Poirier enchanté, dont La Fontaine a donné une imitation dans ses contes. Le marchand insiste sur la ruse des femmes et sur les tours qu'elles sont capables de jouer à leurs maris.

LSEcurer prend soudain la parole. C'est le fils du chevalier, un aimable et charmanl jeune homme, dont Chaucer, dans son prologue général, a parlé en i termes :

« Il était couvert de broderies ; vous eussiez dit une prairie émaillée de Heurs rouges et Blanches. Il chantait ou jouait de la flûte tout le jour. 11 avait la fraîcheur du mois de mai. Sa robe était courte, avec des manches longues et larges. Il se tenait merveilleusement à cheval, pouvait galoper. à franc élrier. Il •savait faire des chansons et savait bien les chanter ; il dansait bien, peignait bien, écrivait bien. Knlin il aimait avec tant d'ardeur que, durant la nuit, le pauvre enfant ne dormait non plus qu'un rossignol. »

Il ne peut sortir qu'un conte gracieux de la bouche d'un si séduisant bachelier. C'est une fable orientale que Milton affectionnait particulièrement, mais qui n'est malheureusement pas terminée. 11 est question d'un cheval de bronze, espèce d'hippogriffe qui transportait à l'instant ceux qui le montaient où ils désiraient aller ; d'un miroir magique dans lequel on découvrait les choses avenir; d'une épée contre laquelle il n'y avaitpas de résistance, et d'un anneau, talisman qui faisait comprendre le langage des oiseaux. Ce sont des présents envoyés par un prince arabe au roi de Barbarie. La belle Canace, fdle du roi, choisit l'anneau, et entre en conversation avec un oiseau qui lui soupire ses infortunes amoureuses.

Le Frankelein le gentilhomme campagnard) s'em-

pare de l'attention : Chaucer a mis dans sa bouche un des meilleurs récits. L'auteur prétend que ce récit est un souvenir des anciennes traditions bretonnes; mais on le trouve aussi en partie dans le Décaméron, et c'est là probablement que Chaucer l'a pris. 11 mérite une analyse moins succincte que les autres.

Une noble dame de Basse-Bretagne ne quitte pas le bord de la mer depuis que son mari, qu'elle aime beaucoup, est parti pour l'Angleterre, où il est allé acquérir de la renommée ; un jeune cavalier l'a remarquée, il la poursuit de ses hommages. La dame, afin d'échapper à ses instances, lui dit qu'elle ne cédera a ses vœux que s'il accomplit une condition qui lui paraît impossible, celle de changer de place les hauts rochers dont le bord des flots est entouré. L'amant, sans perdre courage, va consulter un magicien d'Orléans; le magicien lui assure qu'il n'y a pas d'obstacles pour son art, et lui fait voir en effet des choses merveilleuses, en évoquant même a ses yeux la dame bretonne et son château.

Le prix convenu (mille livres sterling), l'amant et le magicien arrivent ensemble au château de la dame ; mais le mari est revenu avant eux. Cependant, les rochers, sous la baguette du magicien, se transportent ailleurs, et le cavalier réclame la promesse amoureuse. La dame, fort inquiète et fort embarrassée, avoue a son mari l'imprudence qu'elle a commise. C'est un noble chevalier, qui n'a jamais manqué a son serment , et qui ne comprend pas qu'on puisse y manquer; cet homme des anciens jours, malgré le chagrin qu'il éprouve, exige que sa femme aille au rendez-vous. La dame s'y rend donc, des larmes dans les yeux, et elle raconte le beau trait de son mari a son adorateur.

Celui-ci, touché de tant de grandeur d'âme, et voulant égaler son rival eu générosité, renonce à ses projets de séduction. Un débat s'élève alors entre le magicien

et lui a propos des mille livres sterling. Mais le magicien , ému lui-même de l'action du chevalier, consent à annuler le marché.

Le Docteur en médecine, a la requête de l'hôte, redit, d'après Tile-Live, la mort de Virginie, et l'hôte s'abandonne à une imprécation violente contre Appius Claudius.

C'est au Marchand d'indulgences à s'expliquer . Après une audacieuse confession, il raconte l'histoire de quatre voleurs dont la cupidité a causé la mort, car radix malarum est cupiditas. Ce conte ingénieux, dans le goût des anciennes moralités, est tiré du recueil des Cent nouvelles antiques.

L'histoire du Marin est prise du Décaméron ; un bourgeois de Saint-Denis en fait les frais. Un moine lui emprunte de l'argent pour obtenir les bonnes grâces de sa femme, qui est fort avare. L'hôte en prend occasion d'attaquer de nouveau les moines; puis il cède la parole il la Prieure, dont Chaucer, au début de ses contes, a dépeint avec soin les manières élégantes et courtoises. La prieure retrace un saint miracle tout a fait digne d'éloges, mais ses chastes oreilles ont dû souffrir beaucoup des contes de ribauderic que se sont permis quelques uns de ses compagnons ; la prieure est une femme qui possède toute la civilité du temps, un vrai Manuel du bon ton.

Chaucer en Ire à son tour en scène, et commence une histoire sous le titre des Runes de sir Tlwpas. Cette histoire, qui semble une moquerie de la chevalerie errante, n'a pas le don d'amuser l'hôte, et Chaucer

passe à une autre histoire, en prose, qu'on est assez étonné de rencontrer au milieu de tant de vers : c'est l'histoire de Mélibée; c'est un hommage rendu à la raison des femmes. L'héroïne de la nouvelle, qui se nomme Prudence, réconcilie son mari avec ses ennemis. Les nouvelles qui suivent celle-là, la nouvelle du Moine, sur les viscissitudesde la vie etsur les rotations de la roue de la Fortune, annoncée sous le nom de tragédie ; celles de la Nonne, du Laboureur, du Curé, n'ont pas un grand intérêt, et la muse de Chaucer était évidemment fatiguée. Cependant Chateaubriand, dans son Essai sur la littérature anglaise, a signalé la verve qui anime le récit du Laboureur.

La première série des contes de Canterbury s'arrête enfin, et la mort a empêché l'auteur de composer la seconde et d'adjuger le prix au meilleur conte. Est-ce au récit du Chevalier ou bien au récit du Franckelein qu'il appartient? Nous n'osons prendre sur nous de décider.

Les autres poèmes de Chaucer, que nous allons énumérer dans leur ordre chronologiqne, la Cour d'amour (1346), l'Assemblée des oiseaux (1358), le Songe de Chaucer (1359-1360), la traduction du Roman de la Rose (1360-1360), le Palais de la Renommée (1372- 1374), la Légende des bonnes femmes (1382-1398), la Fleur et la Feuille (1382), valent la peine d'être lus, non moins que les contes de Canterbury. On doit distinguer surtout le Palais de la Renommée et la Fleur et la Feuille.

Le Palais de la Renommée offre une frappante satire des efforts que font les hommes pour pénétrer jusqu'au sanctuaire de la déesse qui répète avec indifférence le bien et le mal. On rencontre des images véritable-

ment dantesques dans ce poème, el entre antres celles de deux nouvelles, l'une fausse, l'autre vraie, qui se

liemieiit ,:i la fenêtre pour passer en même temps, se collent ensemble, et vont ainsi « 1 » - compagnie sans |i mvoir se séparer, image saisissante de la plupart dos jugements humains, mêles d'une égale quantité de mensonge et de vérité. I.e voyage de Chaucer sur un aigle, ctson entrelion avec l'oiseau dont les vastes ailes l'emportent au plus haut descieux, a de la grandeur aussi. On voit dans le palais de la Renommée jusqu'à des fats qui invitent la déesse à publier des succès qu'ils n'ont pas auprès des dames, et un très petit nombre de sages qui la supplient de ne jamais parler d'eux. Dans la Fleur et la Veuille, Cbaucer fait l'éloge dé la feuille aux dépens de la Heur : la fleur ne dure qu'un instant, la feuille conserve long-temps sa verdeur.

Les voyageurs se sont ingéniés à retrouver la fameuse hôtellerie où Cbaucer a placé le récit de ses contes. « Ceux qui sont disposés à croire que le voyage est réel, dit un de ces commentateurs, peuvent appuyer leur opinion de l'inscription suivante qui décore une auberge dans le Southwark : C'est ici l'hôtellerie où sir Jeffrey Chaucer et les vingt-neuf pèlerins logèrent dans leur voyage à Ganterbury. » Rien n'est moins certain; mais celle inscription prouve de quelle faveur le vieux Chaucer jouit encore en Angleterre.

La poésie de Chaucer a été, comme nous l'avons dit , un miroir Adèle de l'époque où le poète a \rv\\. D'un côté s'exhalent les derniers soupirs de la chevalerie, et de l'autre transpire une verve malicieuse et bourgeoise, qui ne respectait ni l'Eglise ni les moeurs.

Chaucer est plein de ce que les Anglais appellent humour, genre d'esprit particulier à leur nation.

11 a adapté au goût de ses contemporains les gaîtés italiennes et françaises. Son style, qu'on ne peut guère comprendre sans recourir a un glossaire, a été comparé par Pope a une monnaie antique, chargée d'autant de rouille que d'or; mais, quand on a la patience de frotter celte rouille, et Pope l'a fait, on découvre une vive image de la joyeuse Angleterre. Dryden et Milton faisaient le plus grand cas de ce poète. Byron ne l'aimait pas ; il le trouvait obscène. L'auteur de don Juan, en portant ce jugement, ne ressemble pas mal à ce personnage des contes de Canterbury dont nous avons parlé, qui critique une nouvelle peu morale , et en raconte une plus immorale encore. Chaucer, outre son mérite personnel, a eu la gloire de former deux plus grands poètes que lui , Spenser et Shakespeare ; mais ce ne fut que deux siècles après. Warton compare l'époque de Cbaucer aux premières apparitions du printemps. Un brillant soleil réjouit la nature, et quelques fleurs s'empressent d'éclore; mais des jours nébuleux succèdent a ces beaux jours prématurés et détruisent de douces espérances. Un poète anglais a comparé encore Chaucer à l'étoile du matin, avant-courrièrc du jour, mais n'ayant pas par ellemême la force de dissiper les nuages et les brouillards.

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