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CHAPITRE V

TllÉATRK ANGLAIS. VlE DK SlIAKESrEARE.

Les premiers essais de la renaissance dramatique au moyen âge ont été des mystères, c'est-à-dire des pièces composées sur des sujets chrétiens, et elles ont eu pour acteurs et souvent pour auteurs des personnes attachées a l'Église. Le plus vieux monument en ce genre est le théâtre d'une religieuse allemande, Hroswitha ; il date du Xe siècle. Les Anglais mentionnent d'abord, dans leur histoire littéraire, le mystère de Sainte Catherine, qu'ils attribuent a Geoffrev. d'abord recteur de collège, appartenant à l'université de Paris, et puis abbé de Saint-Albans. Il ne prit les ordres qu'en 1110. On raconte que, le lendemain même de la représentation de Sainte Catherine, un incendie dévora la maison et les livres de Geoffrey, ainsi que les chapes qu'il avait empruntées à l'abbaye de Saint-Albans pour en affubler ses principaux personnages; et il y vit une colère du ciel contre les jeux du théâtre, ce qui le décida à se faire prêtre, par expiation. Goventry devint fameux par les spectacles qu'on y donnait le vendredi saint. Les frères gris

remplissaient lea rôles et se transportaient même en

divers endroits avec leurs maehini s théâtrales. Ces mystères étaient ordinairement une paraphrase de l'Ancien ou du Nouveau Testament, semée d'un grand nombre d'anachronismes, ii la façon de ce peintre hollandais qui, dans un de ses tableaux, fait conduire Jésus-Christ au supplice par (les fusiliers. Dans la Trahison de Judas, nn Juif parle de la ville de Londres. Nous avons cru reconnaître dans l'Adoration des bergers la vieille intrigue de l'Avocat Patkelin : au lieu de drap, il s'agit d'un mouton volé; et les subterfuges qu'emploie le voleur pour n'être pas reconnu sont a peu près les mêmes que ceux du débiteur de M. Guillaume. On trouve quelquefois dans le dialogue des vers moitié en latin, moitié en anglais.

Pilatc, pour varier ses plaisirs et les plaisirs du spectateur, place un hémistiche latin avant un hémistiche anglais, et réciproquement. L'esprit de la joyeuse Angleterre se fait jour dans ces mystères, et nous y voyons Noé obligé de battre sa femme pour la faire entrer dans l'arche, ce qui est assez plaisant.

Le goût des mystères se répandit bien vite , non seulement dans la capitale , mais dans toutes les villes et dans tous les villages. Carcw en parle dans sa description de la province de Cornwall. « Les habitants de ces cantons, dit-il , sont plus grands amateurs des mystères quedes autres spectacles. Les représentations ont lieu dans un champ ouvert, sur un terrain de quarante à cinquante pieds de diamètre; tous les campagnards s'y rendent en foule pour y voir les miracles et les sujets tirés de l'Ecriture sainte, prononcésen idiome cornwallien. Les diables et d'autres personnages aussi divertissants amusent leurs yeux et leurs oreilles. »

Les différents corps de métiers adoptaient les mystères et se livraient à leur représentation , non moins que les clercs des églises. Voici les détails des mystères de la Pentecôte, représentés aChesteren 1328. Ils donneront une idée exacte de toutes les solennités de ce genre. Ces détails se trouvent dans les manuscrits conservés par le musée britannique.

La Chute de Lucifer était jouée par les tanneurs. — La Création du monde , par les drapiers. — Le Déluge , par les teinturiers. — L'Histoire d'Abraham , de Loth et de Melchisédech , par les barbiers. — L'Histoire de Moïse, de Balac et de Balaam, avec le rôle de l'ànesse, par les bonnetiers. — La Salutation et la Nativité , par les charrons. — Les Pâtres avec leurs troupeaux , par les peintres et les vitriers. — Les Trois Mages , par les cabaretiers. — L'Offrande des Mages, par les merciers. — Le Massacre des Innocents, par les orfèvres. — La Purification, par les maréchaux. — La Tentation dans le désert, par les bouchers; la dernière scène, par les boulangers. — L'Aveugle et le Lazare , par les gantiers. — Jésus et le Lépreux, par les cordonniers. — La Passion , par les archers , les fabricants de flèches et les quincailliers. — La Descente aux Enfers, par les cuisiniers et les traiteurs. — La Résurrection , par les pelletiers. — L'Ascension , par les tailleurs. — L'Election de Saint-Mathieu, l'Apparition d:i Saint-Esprit, par les marchands de poissons. — L'Antéchrist et le Dernier Jugement, par les tisserands.

Si on va au fond de toutes ces applications, on y trouvera l'esprit malin du moyen âge; il y a des allusions voilées pour nous , mais d'autres qui sont encore sensibles ; c'est ainsi qu'on fait jouer le Déluge par les

teinturiers , la Passion j>ar les archers et les fabricants de flèches, la Création du inonde par les drapiers, chargés d'habiller le monde naissant; la Descente aux Enfers par les cuisiniers et les traiteurs, qui étaient censés y envoyer tant de inonde et connaître l'endroit, et l'Ascension par les tailleurs, toujours réputés un peu voleurs, et auxquels la plaisanterie prolongée attribuait des ailes pour monter dans les airs. Chaque corporation se prêtait de bonne grâce à ces interprétations d'états.

Les moralités succédèrent bientôt aux mystères et annoncèrent \z comédie. La satire se glissa dans la personnification des vertus et des vices. L'abstraction lit réfléchir. Tous ces changements, comme le dit Malone, ne s'effectuèrent pas d'une manière soudaine, «•t les spectateurs durent être graduellement privés de leurs modes d'amusements; c'est ce qui arrive en effet dans toutes les améliorations : l'habitude tient long-temps les esprits sous le joug. Les intermèdes joués h la cour d'Henri VIII et d'Edouard VII frayèrent le chemin de la comédie. Le bouffon du roi, John Jleywood , se fit remarquer, ainsi que Bâle, évèque U'Ossory. Le premier était catholique et le second prolestant , et leurs intermèdes reproduisent les querelles religieuses du temps.

Nous avons mentionné la tragédie de Gordobuc ou de Fcrrcx et Porrcx , de Thomas Shakville, lord Buckhurst. Cette tragédie , représentée devant la reine Elisabeth en 1561, est considérée comme la première tragédie anglaise qui mérite ce nom. Le (aient que Shakville montra plus tard n'était pas encore développé; c'est l'œuvre d'un brillant écolier: l'auteur étudiait encore à l'université. Il a composé une véritable thèse

— 6o — sur les conséquences fatales de l'ambition et sur les vicissitudes de la fortune. Shakville y proclamait la soumission absolue aux volontés des souverains, lors même que ces souverains commandent le mal ; il mil, du reste, cette maxime en pratique : ne se dévoua-l-il pas sans résistance aux intérêts d'Elisabeth ? Sidney a reconnu dans la tragédie de Gordobuc des traits dignes de Sénèque ; Pope en a beaucoup loué la correction de style et la gravité; mais il est heureux que la tragédie anglaise ait pris un autre ton.

La première comédie anglaise que l'on cite avec honneur est intitulée Gammer- Gurtons Needle {l'Aiguille 'de Gammer-Gurton) , quoiqu'elle ait été précédée d'une comédie beaucoup plus curieuse , celle de Ralph Royster Doyster. Les scènes de l'Aiguille de Gammer-Gurton , assez mal liées, n'offrent qu'une ébauche informe; cependant on y rencontre une idée comique et quelques caractères bien tracés. En voici la donnée : Gammer Gurton a égaré l'aiguille avec laquelle elle raccommode la culotte dont son mari se pare le dimanche. Gette perte lui cause un grand embarras. Après bien des recherches , des disputes , des combats, elle la trouve attachée à celte même culotte. Cette heureuse découverte produit le dénoûment. La fécondité d'esprit de l'auteur a trouvé moyen de bâtir cinq actes sur la pointe de cette aiguille. C'est un édifice beaucoup trop considérable pour la base; mais n'est-ce pas là une image fidèle des accidents ordinaires de la vie? Que de querelles domestiques, que d'efforts perdus, que de recherches importunes pour des choses qui sont, la plupart du temps , sous notre main , et qu'avec un peu d'attention nous eussions découvertes à l'instant! Qui n'a

— 6.i — cherché vingt fois dans sa vie l'aiguille de Gammer- Gurton?

La royauté et la noblesse, rivalisant avec les universités, eurent leurs compagnies particulières de comédiens. Elisabeth accorda aux serviteurs du «ointe de Leicester le privilège d'un théâtre public « pour la récréation de ses sujets bien-aimés, non moins que pour son propre agrément et plaisir », et elle ajouta : « dans sa cité de Londres et toute autre de ses cités r. Le lord maire s'y opposa par des protostations et par des pétitions. L'esprit puritain combattit Ai'^ sa naissance les institutions dramatiques. Les greffiers enregistrèrent toutes les calamités du temps, tous les fléaux du ciel, comme provenant des spectacles; malgré cela, quelques théâtres s'élevèrent. On avait grand besoin qu'ils se perfectionnassent; rien n'était plus grossier que tout ce qui avait rapport à la mise en scène, et Philip Sidney nous a laissé là-dessus quelques détails intéressants:

«Nous voyons d'abord, dit-il, trois 'dames qui se promènent en cueillant des fleurs, et nous devons croire que la scène représente un jardin. Au même endroit nous entendons parler d'un naufrage, et nul doute alors que le jardin ne soit devenu un rocher. Tout à coup apparaît un monstre qui vomit la flamme et la fumée , et l'on serait tenté de prendre le rocher pour une caverne, si deux armées qui se poursuivent et qui se battent ne venaient, composées de quatre épéeset de quatre boucliers, prouver clairement aux pauvres spectateurs qu'ils n'ont plus sous les yeux qu'un champ de bataille. »

L'imagination du spectateur était, comme on voit, obligée de suppléer aux défauts de l'art. On s'entassait

debout dans le parterre , terrain peu abrité contre les intempéries de l'air. Quelques gentilshommes ou quelques beaux espritsprivilégiéss'asseyaientsurle théâtre, aux pieds des belles dames, comme Hamlet a ceux d'Ophélie; les autres personnes qui pouvaient payer un schelling trouvaient place dans les galeries superposées à triple rang. Des pages avec des pipes chargées de tabac se tenaient derrière quelques uns des assistants qui fumaient. Le rideau s'ouvrait parle milieu, et la scène était recouverte de joncs.

Les théâtres s'améliorèrent un peu, mais lentement. Le génie des poètes prit en revanche un puissant essor. Une vigoureuse race d'auteurs dramatiques naquit vers le milieu du règne d'Elisabeth, et c'est à tort que Dryden fait dire à Shakespeare :

/ found not , but crcated first the stage.

Shakespeare ne créa pas le théâtre anglais; il le trouva tout établi. Ses prédécesseurs et ses contemporains l'égalèrent quelquefois, et le docteur Johnson fait observer seulement qu'il éleva l'éloquence du dialogue et la grandeur des caractères à un plus haut degré. Malone ne compte que trente-quatre pièces imprimées avant 1592 , époque a laquelle Shakespeare a commencé, comme on le suppose, sa carrière dramatique ; mais on en avait joué un nombre infini. Les auteurs vendaient leurs pièces aux comédiens, ce qui faisait qu'on ne les publiait pas immédiatement, de peur de nuire a l'effet de la représentation. Les pièces de Shakespeare elles-mêmes n'ont été publiées que huit ans après sa mort, par ses anciens camarades Hemminge et Condell.

Parmi les prédécesseurs et contemporains de Shakespeare, il faut citer Lyly, Marlowe, Heywood, Mi- <llcton, Rowley, Marston, Chapman, Decker, Webster, BeaumoDt et Flclcher, Ben Johnson, Ford, Massinger. Une remarque assez curieuse , c'est que Spenser, en 1590, au moment où Shakespeare allait prendre la plume, se plaint , dans les Pleurs de la muse , de la décadence du théâtre. Shakespeare ne créa donc pas le théâtre anglais, il le releva.

La plupart de ses pièces furent jouées aux théâtres de Blak-Friars et du Globe, théâtres desservis par les comédiens de Sa Majesté. Malone distingue dix-sept théâtres à celle époque. Mais voyons le poète arriver à Londres, et retraçons aussi rapidement que possible sa vie pleine d'intérêt.

On sait généralement que Shakespeare sortit de bonne heure d'une école de Stratford, avec une assez légère provision de grec et de latin, pour s'associer au commerce de son père , qui préparait de la laine , et qui, si l'on en croit Aubrey, ne se faisait pas scrupule de vendre en gros et en détail ses moutons après les avoir tondus. Les commentateurs en ont beaucoup voulu a Aubrey de cette révélation : l'idée de boucher, que réveille ce commerce, ne saurait s'allier, selon eux, avec la lendre nature de Shakespeare, dependant Aubrey, qui vivait cinquante ans plus tard , a dû parler d'après des traditions certaines ; il va même jusqu'à dire que le jeune Shakespeare, au moment d'abattre l'animal, tenait un discours fort poétique, dont la victime lui savait probablement très peu de gré, mais qui réjouissait beaucoup les assistants. C'était le premier élan de son génie. Comme la mythologie était alors en pleine vigueur, il se comparait à un

piètre antique consacré au service des dieux. Les dieux étaient les bons bourgeois de Stratford. On ne peut croire, assurément, que ces occupations aient été long-temps de son goût. Shakespeare se lia avec des jeunes gens de son âge, francs buveurs, grands chasseurs ; et, dans un pays où les exploits de Robin-Hood et de son lieutenant Little-John bercent d'ordinaire les enfants, il se crut permis de faire un peu le métier de braconnier. Il tua un malheureux cerf sur les terres de sir Thomas Lucy , fut retenu toute une nuit dans la loge du garde champêtre , réprimandé publiquement par le noble chevalier, et l'indignation ressentie de ce traitement lui inspira de violentes satires, qui attirèrent enfin sur lui une persécution rigoureuse.

Comment était-il -parvenu à offenser sir Thomas Lucy? Est-ce en appelant âne un membre du parlement et un juge de paix? Non, il est a croire que sir Thomas Lucy laissa passer l'âne; mais Shakespeare ne se contenta pas de cette comparaison : il aimait les jeux de mots, même les mauvais jeux de mots, et de l'âne il passa au cerf. II essaya de clouer la tète de la bête en litige dans le blason de sir Thomas Lucy. Ce qui tendrait à prouver que la colère de sir Thomas Lucy est venue de là , c'est qu'à la mort de sa femme, le digne chevalier a senti, pour ainsi dire, le besoin de venger la vertu calomniée de cette noble dame. Dans une église, à Charlcott, où l'on trouve encore les monuments de la famille Lucy , il en est un consacré à la mémoire de sir Thomas et de sa femme , en l'honneur de laquelle il avait composé une épitaphe conçue en termes emphatiques et terminée ainsi :

« Que dire de plus? c'était une femme tellement » remplie et décorée de qualités qu'il n'en était pas » de meilleure, et qu'on ne saurait l'égaler. Comme » elle a vécu vertueusement , elle est morte sainte- » ment. Celui qui sait le mieux (jue tout ce qui est » écrit ici était la vérité, — Thomas Lucy. »

Shakespeare était déjà marié; il avait épousé Anne Hathaway, ii Ile d'un fermier des environs , et il avait deux enfants, lorsque la rancune de sir Thomas , et peut-être aussi les embarras d'argent, le forcèrent de chercher un asile a Londres et de s'y créer des moyens d'existence. On choque encore extrêmement les admirateurs délicats du poète en leur démontrant qu'il a commencé par garder les chevaux à la porte du spectacle , et qu'il enrégimentait pour cet usage une foule de jeunes garçons qu'on appelait les garçons de Shakespeare. Cela leur déplaît presque autant que l'état de boucher. N'est-ce pas, au contraire, un éloge pour lui ? N'est-ce pas la preuve d'une énergie native qui manqua à Chatterton et a beaucoup d'autres orgueilleux, dont le suicide fut l'unique ressource. De cet humble rang, il s'éleva à celui d' 'avertisseur. Chargé d'indiquer aux acteurs le moment où ils devaient entrer en scène , il n'avait plus qu'un pas à faire pour figurer sur le théâtre ; il le fit, mais, comme Molière , il ne paraît pas avoir été un acteur éminent.

La teneur du privilège que Jacques Ier accorda à la compagnie duClobe est ainsi conçue : « Jacques, par la grâce de Dieu , à tous ceux dont l'emploi est de rendre la justice , salut. Sachez que nous avons, par notre amitié spéciale, autorisé nos serviteurs Laurent Fletcher, William Shakespeare, Richard Burbage, August Philipps, John Hemminge, Henry Condel, Xs\\-

liam Sly, Robert Arenies, Richard Cowley, et le reste de leurs associés, a jouer des comédies dans leur maison habituelle du Globe , et a quelque autre place qu'il leur plaira choisir dans notre royaume; voulant et commandant non seulement qu'on les souffre sans les molester, mais qu'on leur vienne en aide dans le cas où on essaierait de leur causer quelque dommage; désirant qu'on les entoure de toutes les courtoisies auxquelles ont droit des gens de leur profession et de leur qualité; enfin, assurant que toutes les faveurs dont on les gratifiera en plus nous seront parfaitement agréables. » Shakespeare , quoiqu'il ne soit pas rangé parmi les premiers de sa compagnie, ne tarda pas a être au nombre des favoris du roi, qui lui adressa, dit-on, une lettre écrite de sa propre main, après la représentation de Macbeth.

Shakespeare ne fut d'abord que le « maître Jean , le factotum du théâtre », comme le lui reprochèrent ses rivaux, Greene et Nash entre autres. 11 remania les anciennes pièces qui n'étaient pas a la hauteur du public, et blessa plus d'un amour-propre irritable : on lui attribue une part secrète de collaboratlion dans Arclen de Fei'ersham, dans la tragédie A'Yorkshire et dans quelques autres ouvrages; mais bientôt il travailla pour son compte , tout en empruntant les sujets qu'il traitait, comme on le verra tout a l'heure, et passa vingttrois ans à Londres, dans un labeur continu, sans oublier d'aller chaque année visiter sa femme et ses enfants et les bords de l'Àvon, dont on l'avait surnommé le cygne.

Avait-il pleine conscience de la supériorité de son génie, et travaillait-il, comme Eschyle, pour la postérité? Gela est presque douteux. On dirait que, ton-

jours tourmenté du désir de retourner à Stratford , il se hâtait de faire fortune, atin de renoncer à son industrie et île passer le reste de ses jours dans le repos. Dès que les bienfaits réunis du comte de Soulhampton, delà reine Elisabeth et de Jacques, l'eurent mis ii même de réaliser son vœu, il se relira au sein de sa famille. Mais il était trop tard pour qu'il pût jouir du bonheur domestique. La mort ne tarda pas a venir le saisir dans sa retraite. 11 mourut le 23 avril 101 fi , a cinquante-deux ans, le jour même où Cervantes rendait aussi le dernier soupir en Espagne. Ainsi deux grands génies dont la popularité devait être égale allaient se joindre dans le tombeau. Deux astres se couchaient a la fois en laissant derrière eux une éternelle lumière.

Nous ne nous arrêterons pas sur l'orthographe du nom de Shakespeare ; il l'a écrit lui-même de trois manières différentes : Shakespeare , — Sha/cespcrc, — Shakspearej la première manière a prévalu : c'est celle qu'il a employée dans son testament. L'orthographe des noms était très variable, au reste, au temps de Shakespeare, les écrits contemporains l'attestent: car, comme le remarque M. Chalmers, on trouve les noms des principaux poètes de cette époque tour a tour diversement reproduits : Svney, S/dnoy ; — Spen.ver, Spencer ; — Jonson , Johnson , Jhonson ; — Deckher, Deckhar; — Markeham , Markam ; — Sylvister, Sylvester, S/l\ ester.

Le testament de Shakespeare offre cela de particulier qu'il ne laisse a sa femme qu'un lit, et encore son second meilleur lit. Ici s'élè\ e une question scabreuse : h fidélité di1 Shakespeare, exposée h tant de séductions dans la vie qu'il menait a Londres, quoique de son

temps les femmes ne montassent pas sur le théâtre, et que les rôles des Juliette et des Desdemone fussent joués par de jeunes garçons, sa fidélité conjugale demeura-t-elle inviolable? Si l'on en croit ses contemporains, il s'arrêtait avec complaisance, quand il allait à Stratford, dans une auberge d'Oxford , auprès d'une hôtesse qu'il affectionnait, et William Davenant a prétendu êlre son tils naturel.

Si je réveille ces intimes souvenirs , c'est parcequ'ils se rattachent à une observation littéraire. Au dire de certains commentateurs, Shakespeare aurait montré une rigidité de mœurs toute puritaine , ce qui est difficile a concilier avec les aveux contenus dans quelques uns de ses sonnets. Les uns, etleur opinion a trouvé de l'écho en France, ont voulu qu'ils peignissent les amours de lord Southamplon ; les autres que les douces expressions qu'ils contiennent fussent adressées a William Herbert, comte de Pembroke , comme des témoignages d'une tendre amitié. La vérité est qu'un petit nombre de ces sonnets se rapportent à une femme, et que le plus grand nombre est évidemment adressé à un jeune homme, avec un sentiment passionné qui n'existe plus de nos jours dans l'amitié. La première édition portait cette dédicace : A 31. W. //., seule cause de ces sonnets. Qu'on dise que c'est un jeu d'esprit! Voila la seule manière raisonnable de ne pas porter atteinte a la moi alité du poète.

M. Delécluse a traduit quelques sonnets de Shakespeare dans son excellent Essai sur la poésie amoureuse, et nous ne saurions mieux faire que de nous servir de sa traduction avec une légère variante dans le premier sonnet :

« Lorsque quarante hivers assiégeront ton front et

creuseront de profondes tranchées dans le champ de ta beauté; lorsque la livrée brillante de la jeunesse, si admirée aujourd'hui, scia devenue un vêtement déchiré el sans aucune valeur, alors, si on te demande où est ta beauté, où sont tons les trésors de tes jours opulents , ce serait certainement nue honte dévorante et une louange sans profit que de dire «| u . ■ cette beauté est dans les yeux si profondément creuses. Ali ! romhien l'usage que tu auiais l'ait «le ta beauté

mériterait d'être plus loué, au contraire , si tu pouvais répondre : « Ce bel entant, a moi, est destiné à payer ma dette , et faitl'apologie de ma \ ieillesse », montranl ainsi que la beauté dont il hérite était la tienne! Ce sérail le moyen de te renouveler quand la vieillesse t'accablera, et de voir ton sang se réchauffer quand tu le sentiras froid dans les veines. »

11 m'est difficile de penser que ces vers soient adressés il un jeune homme; j'aime mieux croire, avec Chateaubriand , que le poète les a écrits pour une maîtresse encore rebelle, peut-être même pour la belle hôtesse d'Oxford , la mère de Davenanl. Mais il est impossible de faire les mêmes suppositions pour le vingtième sonnet, par exemple :

A woman's face, with nature's own hand painted Hastthou, Ihe master-nii-tit" <>f my passion...

Voici l'un des plus charmants monceaux de ce petit poème inexplicable :

i Quand je serai mort , ne pleurez pas sur moi plus long-temps que vous n'entendrez le son triste el lugubre de la cloche qui annoncera que je suis échappe de ce inonde vil pour habiter avec les vers les plus \ils; et, même si VOUS lisez ces ligues , oubliez la

main qui les a écrites : car je vous aime tant, que je voudrais être effacé de vos douces pensées , si je de vais croire qu'en vous occupant de moi , cela pût vous affliger. Oh! je vous le dis, si vous jetez un regard sur ces vers quand je ne ferai plus qu'un avec l'argile, ne répétez pas même mon pauvre nom ; laissez au contraire votre amour s'éteindre avec ma vie, de peur que le sage monde ne scrute votre chagrin , et ne se moque de vous et de moi quand je ne serai plus. »

Rien de délicat comme ce sentiment, et les sonnets de Shakespeare sont pleins de cette grâce affectueuse et touchante. On est singulièrement surpris de voir un de ses commentateurs, Steevens, déclarer qu'il faudrait , pour les faire lire , un arrêt du parlement ; mais Steevens, en avouant, dans une note sur le 93 sonnet, que tout ce qu'on sait d'exact sur Shakespeare, c'est qu'il est ne a Stratford-sur-Avon , qu'il s'y est marié et qu'il y a eu des enfants, qu'il est venu à Londres , où il a commencé d'être acteur, qu'il a écrit des poèmes et des pièces de théâtre , qu'il est retourné a Stratford, qu'il y a fait son testament, qu'il y est mort, et qu'il y a été enterré, Steevens nous permet du moins de croire qu'une passion si vraie et si tendrement exprimée, toutes les fois qu'il s'agit d'une femme, n'était pas sans réalité.

Le poème de Vénus et Adonis offre des peintures très vives. Shakespeare , comme s'il eût voulu mettre l'antidote a côté du poison, et donner une réparation aux lecteurs timorés, lit suivre Vénus et Adonis on poème de Tarquin et Lucrèce, et célébra la chasteté de la noble Romaine avec autant de force et d'élévation morale qu'il avait mis de volupté dans la passion de

— 7b — sa Vénus, allai lui tout entière a sa /noir , bien plus encore que celle de Racine. <>n dei rail traduire dans noire langue ces deux poèmes, ;iinsi que ses sonnets.

Après ees premières ardeurs de smi imagination .

Shakespeare c posa ses pièces, el voici . d'après Na-

than-Drake, un de ses derniers commentateurs, l'oi dre chronologique dans lequel elles se sont produites. Nous y joindrons en regard l'indication des souiccs où Shakespeare a puisé :

1590. Verkles, prince de Tyr.

1501. Comcily of errors (les Méprises).

1591. Loves labours losl

( Peines d'amour perdues).

1592. King Henry Ihe sixth,

part I ( ln partie d'Henri VI).

1592. Iuikj Henry Ihe sijeth,

part 11 (2e partie d'Henri VI).

1593. flfi'd summer nigth's

dream (le Songe d'une nuit de la miété).

1593. llomeo and Juliet.

1591. Taming of ihe shrew (la Mégère apprivoisée).

In vieux conte de Gower.

On attribue /' es, sans certitude , à Shakespeare.

Imitation des Ménechmes et d'Amphitryon.

Source incertaine.

Harlowe.

t Chroniques anglaiscsde Hall, 1 Holingshed , Slowe.

Source inconnue.

Poème anglais de 1562, d'a-

près Luidgi da Porto et

Bandello.

Traduction anglaise de Gou-

lari. Histoires admirables

de nuire temps.

1595. Tivo gentlemen of Vcrona (les Deux gentilshommes de Vérone).

1595. King Richard ihe third

(le roi Richard III ).

1 596. King Richard the second

(le roi Richard 11^.

1396. King Henry the fourth, part 1 (le roi Henri IV, lre partie).

1596. King Henry the fourth,

part II ( le roi Henri IV, 2e partie).

1597. The Mer chant ofVenice

(le Marchand de Venise) .

1597. Hamlet.

1598. King John (le roi Jean).

1598. AU's well that ends icell

(Tout est bien qui finit bien).

1599. King Henry the fifth

(Henri V).

1599. Muchado aboutnolhing

(Beaucoup de bruit pour rien).

1600. As you like it (Comme

il vous plaira).

1601 . M erry ivives ofW indsor

(les Joyeuses femmes de Windsor).

1601. Troilus and Cressida.

La Diane de Montemayor.

Chroniques anglaises.

Chroniques anglaises.

( Vieil

Vieilles pièces remaniées par Shakespeare.

Pecorone et Boccace.

Traduction de Belleforest,

nouvelle imitée en partie

de Bandello, Vieille pièce remise à neuf

par Shakespeare.

Nouvelle de Boccace, traduite

par Guillaume Painter en

Chroniques anglaises.

Nouvellede Bandello, traduite par Belleforest.

Poème pastoral du docteur

Thomas Lodge.

Pecorone ou Straparola.

Chaucer ou Lydgate.

TS

1002. Eing Henri/ the eiglh Henri VIII .

1002. Timon of AlheHS.

1003. M cas itrc for ni ea mire

Mesure pour mesure).

1004. KingLear (le roi Lear).

1605. Cymbeline.

1000. Macbeth.

1007. Julius Cœsar.

1008. Antony and Cleopalra.

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