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CHAPITRE IV

Edmond Spksser. — Les vieilles Ballades.

Edmond Spenser naquit a Londres en 1553; il fut élevé a Pembroke-Hall, dans le Cambridge. Au sortir de l'université, il tomba amoureux de Rosalinde , qu'il a célébrée dans ses pastorales, et sur la cruauté de laquelle il a écrit tant de plaintes pathétiques. Le Calendrier du berger est tout rempli des louanges de cette Rosalinde. 11 publia ces vers sous le nom de Xlmmerito. Spenser a imaginé , dans son Calendrier du berger , d'adapter une pastorale à chaque mois de l'année. Il chercha à soustraire la pastorale au langage de convention , langage de cour, que le Tasse lui-même avait mis dans la bouche des bergers. Il se fit rustique ; il le fut même trop. Son poème n'en reçut pas moins un accueil enthousiaste. Drayton, auteur de pastorales, disait en parlant de notre poète : « Maître Spenser aurait assez fait pour immortaliser son nom , ne nous eût-il donné que son Calendrier du berger, chef-d'œuvre s'il en fut! » Chef-d'œuvre à côté des pastorales de Drayton ! Spenser vint à Londres. Sa première visite fut pour son protecteur Sidney, auquel il fit remettre son neuvième chant de la Reinedes fées. On raconte que Sidney fut si ravi de la

description du désespoir, qu'après en avoir lu quelques stances il ordonna ii son intendant de porter cinquante livres à son protégé. Mais ce n'esl pas lout : il continuante lire, et doubla immédiatement la somme, qu'il tripla, quadrupla, a mesure qu'il avançait dans le récit; il pressa enfin le départ de son intendant , de peur de donner toute sa fortune a l'auteur. La somme s'était élevée à deux cents livres sterling. Si cette anecdote est vraie, elle fait un grand honneur à Philip Sidney. À partir de cette époque, il admit l'auteur dans son intimité, et le présenta bientôt à la cour. Spenser n'en retira pas d'abord beaucoup de profit. Cependant il fut nommé poète lauréat de la reine Elisabeth , cette vierge de l'Occident, comme disent les poètes, mais dont la virginité orgueilleuse a été contestée par les historiens, et surtout par Marie Stuart(l).

On raconte encore que, pendant quelque temps, il posséda la place de poète lauréat sans la pension. Le lord trésorier Burleigh, moins connaisseur que sir Philip Sidney, intercepta les faveurs de la cour. Aussi, dans son poème appelé les Pleurs d'une musc , Spenser se plaint-il de ce que les sycophantes et les parasites sont mieux traités que ses confrères et lui. La reine avait ordonné à son trésorier de faire compter à l'auteur une somme de cent livres. Le lord trésorier s'écria avec mépris : Une telle somme pour celai... La reine répondit : « Donnez lui alors une gratification convenable. » Le lord trésorier jugea conve-

(t) Voir la lettre adressée à la reine Elisabeth par la reine d'Ecosse. (Mignet, Histoire de Marie Sluart, page 269, deuxième volume. )

nable de ne rien donner. Spenser prit le parti d'en appeler à Elisabeth. Elle lui paya les cent livres, en grondant le ministre infidèle. L'étoile du poète triompha enfin des nuages amoncelés par Burleigh , elle se fit voir. 11 fut employé par d'illustres seigneurs comme secrétaire, rendit quelques services à la cour, et sa fortune s'accrut en même tempsquesa réputation. La reine Elisabeth lui donna en Irlande trois mille acres d'une terre malheureusement confisquée et qu'on regrette de lui voiraccepter.il tn fut bien puni plus tard; mais, pendant onze années , il fut riche et tranquille. L'amour vi nt lui sourire à cette époque de sa vie , non plus sous les traits de Rosalinde : une nouvelle beauté, moins ingrate, obtint ses hommages. Il peignit dans une série de sonnets cette passion, qui se termina par un mariage. Ce fut alors qu'il mit la dernière main à son poème de la Reine des fées, sans se douter qu'il devait perdre, peu de temps après, tout le fruit de son travail. Il fut chassé, en effet, de la propriété qu'il usurpait, et, dans la précipitation de sa fuite, il égara son manuscrit, qui n'a pas été retrouvé. Spenser passa dans la tristesse et dans le désenchantement la dernière partie de sa vie. Il mourut la même année que le redoutable trésorier lord Burleigh. Il fut enterré à Westminster, auprès de Chaucer, comme il en avait témoigné le désir ; ce qui fit dire à un poète latin du temps :

Proximus ingenio , proximus ut tumulo.

Spenser avait écrit neuf comédies dans le goût de celles de l'Arioste; elles étaient dédiées aux neuf Muses. Elles se sont perdues, sans doute, avec les six derniers chants de la Reine des fées.

Ouvrons donc ce poème de la Hcinr des fées, dont l'un des grands mérites est d'abord de n'avoir pas subi autant que les autns œuvres contemporaines l'influence de L'antiquité , quoique la mythologie y ait encore sa bonne part. Spenser remonte au roi Arthur, ce champion de la vieille Bretagne, et s'appuie particulièrement sur l'allégorie, mais avec assez d'habileté pour donner a ses personnages des formes bien accusées, indépendantes du sens moral qu'il leur attribue. Alors même qu'il emploie l'allégorie historique et retrace des portraits de son temps , comme celui d'Elisabeth sous le nom de Gloriana, il conserve un puissant souffle poétique , et son essor se soutient toujours dans les régions de l'idéal. On respire dans son œuvre un profond sentiment du bien et du beau. Il est austère, il est pur; il garde à la chevalerie son caractère divin, dont la muse légère de l'Arioste s'était jouée avec tant de licence.

La glorification d'un homme parfait, voilà le pian général du poème. Il s'agit de faire voir un gentleman accompli — nous pouvons nous servir de ce mot, le vieux Deckar a bien appelé Jésus-Christ lui-même

The fine truc gentleman that ever breathed (t).

Arthur est le héros principal qui mérite ce nom ; mais douze chevaliers concourent également à l'action. Arthur, qui a vu en songe la reine des fées, la noble Gloriana, et qui en est tombé amoureux, a voulu connaître sa cour, où il est parvenu à pénétrer;

(I) Le plus digne gentilhomme qui ait jamais existé.

mais, pour obtenir la main de celte reine, il lui faut mener à bonne lin , avec douze chevaliers, un grand nombre d'aventures dans lesquelles figurent toutes les vertus.

Le premier livre, qui forme un récit complet, contient l'histoire du chevalier de la Croix-Rouge. Ce chevalier a pour guide Una , c'est-à-dire la Vérité. Il est parti pour délivrer d'un enchanteur le père et la mère de cette princesse. Il triomphe d'abord du monstre de Y Erreur! Ce combat est curieux : le monstre entoure son adversaire de ses replis tortueux ; le chevalier le saisit à la gorge et lui fait rendre une foule de livres et d'écrits, poison dont le corps de l'odieux serpent était rempli. Après la victoire, il se repose dans la cabane d'un faux ermite, Archimago , qui, le voyant s'endormir, se livre à des opérations magiques et fait planer sur lui les rêves les plus voluptueux. Archimago lui offre à son réveil, pour achever de vaincre sa continence déjà ébranlée , une diablesse amoureuse sous la forme enchanteresse à' Una. Le chevalier ressaisit à temps ses esprits; il résiste à la séduction. Archimago cherche alors à exciter sa jalousie en lui montrant la fausse Una aux bras d'un rival. Le chevalier met aussitôt l'épée à la main pour se venger, mais il s'arrête encore à temps, et s'enfuit de ce lieu de perdition. La véritable Una, qui ne le retrouve plus le matin dans l'ermitage, se précipite en pleurant sur ses traces, et rencontre en roule un lion, qui lui lèche les mains et les pieds; cet animal la suit comme un chien fidèle ; elle en fait son compagnon.

Le chevalier de la Croix-Rouge trouve un Sarrasin et une femme, Ducssa (la Fausseté), qui vojage avec lui. 11 combat le Sarrasin et le lue. Il témoigne en-

suite quoique intérêt pour Duessa : elle se donne pour l'Innocence persécutée, la fidélité même. H lui promet son aide envers et contre tous. De son côté, Archimago, ayant pris la figure du chevalier de la Croix- Rouge, se montre à Unn , qui l'accable de tendresse : elle croit retrouver son protecteur. Cependant arrive le chevalier Sans-Lot, frère du Sarrasin. Trompé aussi par l'apparence, il se jette sur Archimago. Celui-ci se dérobe à son adversaire; Una est épouvantée en reconnaissant le magicien. Le chevalier Sans-Loi s'élance pour saisir celte proie, qu1 Archimago lui abandonne. Le lion, héroïque animal, meurt en la défendant.

Pendant ce temps-là, le chevalier de la Croix-Rouge et sa fausse compagne entrent dans le palais de la déesse de l'Orgueil, édifice bâti sur le sable , et d'où l'on ne sort guère que déshonoré. Ce palais tout doré est plus brillant que le soleil. Luciféra , fille de Pluton , trône au milieu de cette splendeur, souriant à son miroir. L'Oisiveté, la Gloutonnerie, la Luxure, l'Envie, la Colère, habitent sa cour et forment son conseil. Là se trouve aussi le cavalier Sans-Joie, un des .frères encore du Sarrasin. Apprenant que le chevalier de la Croix-Rouge est le meurtrier de son frère, il le provoque, et la déesse de l'Orgueil approuve le combat. Le chevalier de la Croix-Rouge reste vainqueur ; mais son adversaire , au moment où il se dispose à l'achever, lui échappe , grâce à un nuage que Duessa étend autour de lui. C'est un fils de la Nuit, et sa mère, avertie par Duessa, le transporte en enfer, où Esculape le guérit. Le chevalier de la Croix-Rouge est mis au fait de ce qui se passe dans le palais de la déesse de l'Orgueil par un nain ; il en sort mystérieu-

sèment, après avoir vu Nabuchodonosor, Crésus, Alexandre, Sylla, Marius, et bien d'autres hommes illustres, impitoyablement maltraités dans une obscure prison.

Le chevalier Sans-Loi s'est emparé tïUna après le trépas du lion. 11 la conduit dans une sombre forêt, il essaie de la séduire par de douces paroles, mais elle demeure insensible ; de la prière il passe à la violence, il arrache le voile qui recouvre pudiquement le beau visage d'Una, dont la vue ajoute encore une nouvelle flamme a son ardeur. La vierge jette un cri de douleur et d'effroi qui fait sortir tous les faunes et les satyres des environs. A cette vue, le chevalier déloyal, effrayé, monte sur son coursier et part au galop. Les faunes et les satyres, aimables comme le lion l'a été , la mènent triomphalement vers le vieux Sylvain , qui prétend la garder près de lui. Un chevalier né dans ces forêts, Satyranus , l'aide a fuir. Elle apprend bientôt du nain officieux dont il a été question que le chevalier de la Croix-Rouge , après avoir bu d'une eau qui ôte les forces , a été enchaîné et emprisonné par un géant. Enfin paraît Arthur; elle lui raconte leur malheur; Arthur tue le géant et fait captive Duessa , qui avait rejoint le chevalier de la Croix-Rouge, et qui l'abusait toujours. On rend la liberté au chevalier, et Duessa, dépouillée de son prestige, se montre dans toute sa laideur.

Vient ensuite un récit d'Arthur sur son enfance , dont Timon et le grand enchanteur Merlin ont pris soin à la place de ses parents , qu'il ne connaît pas; puis se présente la rencontre que le chevalier de la Croix-Rouge, après avoir quitté Arthur, fait d'un cavalier profondément troublé , au cou duquel une corde

est attachée. Ce cavalier lui apprend qu'il est entré avec un de ses amis dans la caverne d'un monstre qu'on appelle le Désespoir, et que, séduit par ses insidieux discours, son ami n'a pu résisterai! désirdeae plonger un couteau dans le cumr. Sous le même charme, il a failli lui-même s'étrangler de ses propres mains. Le chevalier de la Croix-Rouge , ne comprenant pas qu'on puisse ainsi renoncer à la vie , tant le sentiment de la conservation est inné chez l'homme, veut tenter l'aventure. Il s'approche de la caverne, il voit sur le seuil errer les pâles spectres de ceux que le monstre perfide a si cruellement endoctrinés; il le voit lui-môme assis à terre, méditatif, ses cheveux gris épais sur ses épaules, près du cadavre sanglant du malheureux qui vient de se tuer. Le chevalier de la Croix-Rouge commence par lui reprocher ce trépas au nom de la foi et de la raison , mais le monstre entame la discussion et développe ses arguments:

— Celui qui vit le plus est celui qui pèche le plus; \ ivre long-temps, c'est augmenter les chances de l'enfer. — La vie est un labeur incessant, la mort est le repos , le port après la tempête. — Qu'a donc l'existence en soi de si agréable? Les maladies, la vieillesse, la faim , le froid, le travail, sont les compagnes et les compagnons qui l'entourent, hôtes incommodes qui ne cessent de la tourmenter. — La fortune est inconstante. — L'amour est trompeur. — L'amitié légère. — .N'est-ce donc pas remplir un généreux office que d'aider les mortels a se débarrasser du fardeau de leurs jouis?

Ainsi raisonne le monstre fallacieux, dans un langage plein d'éloquence, auquel la strophe lente et sévère de Spenser ajoute encore de l'ampleur. Le chevalier île la Cfojx-Rouge est interdît ; il balbutie quel-

ques banalités. Le monstre redouble ses attaques , il le pousse à bout comme un docteur qu'il est ; il fait briller en définitive a ses yeux , parmi d'autres instruments de destruction, des glaives étincelants; il lui met à la main un poignard bien affilé d'un irrésistible aspect. Quelle pointe! comme elle entrerait aisément dans le cœur! Ce serait une volupté!!!

Le vertige a pris le chevalier, et, si Una ne s'em pressait de lui arracher l'arme , c'en serait fait de lui ! il se frapperait, il tomberait palpitant aux pieds du fascinateur ! Cette peinture terrible que Sidney admirait tant, porte en effet le trouble dans l'âme la plus ferme ; on comprend la tentation : il n'est guère d'hommes qui, a certains moments de la vie, n'aient entendu le monstre murmurer sourdement a leurs oreilles cette effroyable rhétorique, à laquelle plus d'un grand génie n'a pas su résister.

On a besoin de se reposer ensuite avec Una et le chevalier dans l'ermitage des trois vertus théologales, la Foi, l'Espérance et la Charité. 11 s'y purifie dans la piscine de la pénitence et devient digne d'accomplir sa mission , qui est, comme nous l'avons dit, de délivrer les parents d'£//m, qu'un dragon tient enfermés dans leur château. Il tue le dragon et obtient en récompense la main de sa maîtresse, malgré les efforts de Duessa et iïArchimago pour empêcher le mariage.

Voilà le premier livre de la Reine des fées; il est composé de douze chants.

Ce serait une étude fastidieuse que de suivre ainsi livre par livre et chant par chant tout le poème de Spenser. A la légende de la sainteté , que nous venons de parcourir, succèdent les légendes de la tempérance, de la chasteté, de la concorde, de la justice,

de la courtoisie. Los charmes de la reine Elisabeth resplendissent sous les noms de Gloriana et de lirlpkabii Elle avait alors près de soixante ans; mais le poêle, connaissantsa faiblesse féminine, la louait par le côté où elle était le plus sensible. Nulle femme n'a porté plus loin qu'Elisabeth l'amour de sa personne , et l'on est en droit de penser que la beauté de Marie Stuart, dont elle était jalouse, n'a pas été étrangère a la tin tragique de la malheureuse reine d'Ecosse. Les portraits ô'Una, de Belpkœbé, de Florimcî , <\\\nwret, sont de charmants portraits de femme, que Shakespeare seul a égalés; les derniers livres renferment plusieurs morceaux qui rivalisent de grandeur avec la caverne du Désespoir. N'oublions pas de mentionner deux chants conservés des six derniers livres perdus, (l'est une dispute entre la Nature et la Mutabilité , devant Jupiter. La Nature, où tout rentre et reprend de nouvelles attributions, l'emporte sur sa rivale : elle a le fond , l'autre n'a que la forme des choses. La poésie de Spenser a rarement pris un vol plus hardi.

Nous n'entrerons pas dans le détail des petits poèmes de Chaucer, le Retour de Colin Clout , les Sonnets amoureux, les Saisons , le Récit de la mère Hubbcr. Vous en avons assez dit pour faire connaître sa manière large, la force et l'élévation de ses idées; mais ce dont nous ne pouvons donner une idée, c'est de la puissance de son coloris. Sa palette est si riche en images, que la poésie anglaise l'a surnommé* son Kubens.

Nous devons placer ici, avant que la langue prenne un caractère tout à fait moderne , les anciennes ballades, dont quelques unes appartiennent au règne d'Elisabeth, cl que les chanteurs ambulants répc-

taient encore de maisons en maisons les jours de solennité, et même dans les fêtes royales où ils étaient admis, quoique le temps arrivât où les derniers des ménestrels allaient être traités de vagabonds et de mendiants, et punis comme gens sans aveu. Les ballades relatives à Robin Hood et à ses compagnons, à son lieutenant Petit-Jean, a la rencontre de Robin Hood et du roi Ricbard dans les bois, aux malheurs de la belle Rosamonde et de Jane Shore, sont demeurées populaires en Angleterre et en Ecosse. Richard Cœur-de-Lion n'est pas le seul de leurs rois que les ménestrels se soient plu à mettre en conversation, dans les parties de chasse , avec des braconniers ou des gens de condition inférieure, qui, ne sachant pas à qui ils ont affaire, s'expriment librement sur les affaires d'état. Les rois, dont les défauts ne sont pas ménagés, ont toujours la bonne grâce de ne pas se fâcher. Parmi ces ballades, il faut citer celle d'Edouard IV et du tanneur de Tamworth. Le pauvre diable, qui a parlé au roi comme on parle à un voleur, s'écrie, en voyant arriver toute la cour, dont les hommages lui apprennent son irrévérence : Je serai pendu demain matin. Mais le roi , qu'il a amusé , rit de sa frayeur et le met en possession de Plumpton-Parke.

Au nombre des ballades non historiques et de pure imagination , il en est une célèbre , et qu'Addison a vantée lui-même : c'est la ballade des Enfants dans le bois (The Children in*the wood). Deux pauvres enfants, après avoir perdu leurs parents, sont restés sous la tutelle d'un oncle qui convoite leur héritage. Cet oncle fait, comme Richard III, marché avec deux brigands pour qu'ils tuent ses neveux. Les brigands emmènent les pauvres petits au fond de la forêt. La

— ou" —

peintura des jeunes orphelins qui jouent le long de la roule offre un trait naturel et tombant qu'Addison aurait dû surtout signaler. L'âme de l'un des stipendiés s'cnieut; mais l'autre, plus insensible, s.' met en dèvôirdégagnerson horrible salaire; Lesdea s brigands se battent entre eux. Le méchant est tué et le bon s'enfuit. Les pauvres petits restent égarés dans le bois et meurent d'inanition, les bras entrelacés. Cette ballade a fait verser bien des larmes aux mères el aux enfants.

Nous avons lu jadis dans un livre remarquable de Al. Alfred Michiels sur l'Angleterre, une traduction en vers, très exacte et très heureuse, d'une autre ballade fameuse encore, mais d'un genre différent, le C/walier désappointé ou la Politique des dames... On y voit une jeune dame employer toutes sortes de ruses pour garantir son honneur des entreprises d'un chevalier discourtois qu'elle n'aime pas. C'est une ballade d'un tour spirituel et gracieux.

La ballade de Marie Ambrée, espèce de Bradamante qui combat au siège de Gand; celle de l'Amour delà dame espagnole, qui témoigne d'un sentiment si dévoué ; la ballade de la Fille brune, qui, croyant son amant banni, consent à le suivre partout, bien qu'il cherche, pour l'éprouver, a la détourner de ce dessein, mériteraient toutes les honneurs de la traduction; mais nous avons préféré celle qui a pour titre : Gentil pâtre, dis-moi, comme un mode le parfait du genre dans lequel, de nos jours , Thomas Moore a excellé. La scène de cette ballade est placée près de Walsingham , dans le Norfolk. Il y avait dans cet endroit une image delà vierge Marie qui attirait de nombreux pèlerinages. Lrasmc en a parlé. Une jeune lille, déguisée en pèlerin, s'est mise en roule pour aller implorer le par-

don de la vierge de Walsingham. Elle rencontre un pâtre, et le dialogue suivant s'établit entre eux :

« Gentil pâtre, dis-moi, je t'en prie, par courtoisie, quel est le chemin qui mène le plus directement et le plus promplement a la ville de Walsingham !

— Pour arriver a la ville de Walsingham, le chemin est âpre, les sentiers sont tortueux, et vous n'y arriverez pas sans guide.

— Quand même la distance serait trois fois double, et que le chemin n'eût jamais été plus ardu, ce ne serait pas encore un juste châtiment de mes torts, tant ils sont grands et me causent de peine !

— Jeune et beau comme vous l'êtes, d'un esprit timide et d'un cœur tendre, avez-vous donc eu le temps de commettre un grand péché?

— Tu dirais le contraire , ô pâtre ! si tu me connaissais mieux. Mon esprit et mon cœur, et tout ce qui est en moi, nous avons mérité la punition éternelle.

« Je ne suis pas ce que je semble être, mes habits et mon sexe diffèrent beaucoup. Je suis une femme , hélas ! née pour les chagrins et le malheur.

» Car mon aimé, mon bien-aimé, mes caprices et ma cruauté l'ont fait mourir; et, quoique mes pleurs ne puissent plus servir de rien, je le regrette, oh î je le regrette amèrement.

» C'était la fleur des nobles êtres ; jamais on ne vit cœur plus sincère ; son air et son maintien étaient remplis de grâce, et il m'aimait avec ardeur.

» Lorsque je vis qu'il m'aimait tant, j'eus un tel orgueil de ses souffrances que, ne me connaissant pas moi-même, je crus pouvoir afficher du mépris pour ce jeune homme.

» Je devins si vaine et si amoureuse de plaire ,

comme il arrive souvint aux femmes, qu'il ne pouvait ni m'approcher ai m'enibrasser bî je ne le lui permettais.

» Bientôt, fatigué de délais, voyant que je n'avais pas pitié de lui , il se retira dans un séjour écarté , et la mourut sans consolation.

» C'est par amour de lui que je porte ces vêtements et que je sacrifie mon jeune âge ; chaque jour je vais mendiant mon pain pour accomplir mon pèlerinage.

» Chaque jour je jeûne et je prie, et je ferai ainsi chaque jour jusqu'à ce que je meure ; je me retirerai aussi dans quelque endroit solitaire, agissant comme

il a agi.

» Maintenant, gentil pâtre, ne m'en demande pas davantage, et garde mon secret, je t'en prie. Montremoi le chemin qui mène le plus directement et le plus promptement a Walsingham.

— Allez donc et que Dieu marche devant vous' car il doit vous guider désormais. Tournez au has de ce vallon , le sentier à main droite. Adieu ! adieu ! ô heau pèlerin ! »

N'est-ce pas la une ingénieuse et attachante fiction? On rencontre souvent, dans ces vieilles ballades, celte tendresse de cœur chez les femmes. Les amantes s'y déguisent assez fréquemment pour suivre leurs amants, et les types que Byron a transportés dans le Corsaire et dans Lara nous paraissent un souvenir de de ces chansons populaires.

Addison a loué particulièrement , dans le Spectateur, un des premiers et des meilleurs monuments de la critique anglaise, la Chasse de Chevy, que Philip Sidney ne pouvait entendre sans croire que le son d'une trompette avait résonné à son oreille.

Nous terminerons ce chapitre en rappelant que la reine Elisabeth était poète aussi dans sa jeunesse , comme Marie Stuart. On a d'elle, entre autres morceaux, quelques vers qu'elle composa a Woodstock lorsque sa sœur, la reine Marie, l'y tint renfermée , et qu'elle écrivit avec du charbon sur un volet. C'est une invocation a la fortune: « 0 Fortune, combien ton éternelle inconstance a troublé mon cœur de soucis ! témoin cette prison , où le destin m'a confinée, et^où toute joie m'est interdite. Tu laisses les coupables libres, tu emprisonnes les innocents. Tu écartes les dangers de ceux qui ont le plus mérité la mort. » Lorsque la fortune se tourna du côté d'Elisabeth, et elle lui fut fidèle long-temps, la reine répara cruellement les torts qu'elle reprochait a la déesse : elle prit pour un de ses ministres le bourreau !

Elle fait pressentir sa terrible vengeance dans une autre pièce, que nous essaierons aussi de reproduire :

« L'appréhension d'ennemis futurs trouble ma joie présente, et le bon sens m'engage à éviter les embûches qui me menacent et causent ma peine.

» Car la fausseté maintenant coule a pleins bords, et la foi des sujets chancelle; ce qui ne serait pas si la raison conservait son empire, si la sagesse tissait sa toile.

» Mais des nuages formés par des désirs insensés épaississent les esprits pleins d'audace, qui se repentiront bientôt, lorsque les vents auront changé.

» Le sommet supposé de leur espérance sera la route de leur ruine , et vous verrez alors que leurs crimes ne porteront pas les heureux fruits qu'ils attendent.

» Alors leurs yeux, que l'orgueil éblouit, qu'aveugle

l'ambition, seront dessillés par les gens pleins de prudence, dont le regard elaiivn\aiit découvre toute Fraude.

» La ûlle du débal la reine d'Ecosse) qui sème la. discorde ne recueillera aucun gain lorsque la paix refleurira sous les anciennes lois.

» Nul banni ne jettera l'ancre dansée port; notre royaume ne souffre pas la force étrangère; qu'elle s'enfuie loin de nous !

» Notre épée , que rouille le repos, aiguisera sa pointe et atteindra promptement tous ceux qui rient dans leur démenée et aspirent à un changement. •

Les vers d'Elisabeth ont été conservés dans l'Art de la poésie anglaise de Pullenham. L'ancien critique, qui écrivait du temps d'Elisabeth, trouve la pièce que nous venons de citer le chef-d'œuvre de la poésie, comme il trouve la princesse la plus belle des reines. La flatterie est égale sur les deux points.

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