DE L'HÉROÏSME DE LA VIE MODERNE
Beaucoup de gens attribueront la décadence de la peinture à la décadence des mœurs, Ce préjugé d'atelier, qui a circulé dans le public, est une mauvaise excuse des artistes. Car ils étaient intéressés à représenter sans cesse le passé ; la tâche est plus facile, et la paresse y trouvait son compte.
Il est vrai que la grande tradition s’est perdue, et que la nouvelle n’est pas faite.
Qu'était-ce que cette grande tradition, si ce n’est lidéalisation ordinaire et accoutumée de la vie ancienne; vie robuste et guerrière, état de défensive de chaque individu qui lui donnait l'habitude des mouvements sérieux, des attitudes majestueuses ou violentes. Ajoutez à élu la pompe publique qui se réfléchissait dans la vie privée. La vie ancienne représentait beaucoup; elle était faite surtout pour le plaisir des yeux, et ce paganisme journalier a merveilleusement servi les arts. .
Avant de rechercher quel peut être le côté épique
(1) II ne faut pas confondre cette décadence avec la précédente : l’une concerne le public et ses sentiments, et l’autre ne regarde que les ateliers.
de la vie moderne, et de prouver par des exemples que notre époque n'est pas moins féconde que les anciennes en motifs sublimes, on peut affirmer que puisque tous les siècles et tous les peuples ont eu leur beauté, nous avons inévitablement la nôtre. Cela est dans l’ordre.
Toutes les beautés contiennent, comme tous les phénomènes possibles, quelque chose d’éternel et quelque chose de transitoire, — d’absolu et de particulier. La beauté absolue et éternelle n'existe pas, ou plutôt elle n’est qu'une abstraction écrémée à la surface générale des beautés diverses. L'élément particulier de chaque beauté vient des passions, et, comme nous avons nos passions particulières, nous avons notre beauté.
Excepté Hercule au mont Œta, Caton d'Utique et MPATe dont les suicides ne sont pas des suicides modernes"), quels suicides voyez-vous dans les tableaux anciens ? Dans toutes les existences païennes, vouées à l'appétit, vous ne trouverez pas le suicide de Jean- Jacques, ou même le suicide étrange et merveilleux de Rafaël de Valentin.
Quant à l'habit, la pelure du héros moderne, — bien que le temps soit passé où les rapins s’habillaient en mamamouchis et fumaient dans des canardières,
() Celui-ci se tue parce que les brûlures de sa robe deviennent intolérables; celui-là parce qu'il ne peut plus rien faire pour la liberté, et cette reine voluptueuse parce qu’elle perd son trône et son amant; mais aucun ne se détruit pour changer de peau en vue de la métempsycose.
— les ateliers et le monde sont encore pleins de gens qui voudraient poétiser Antony avec un manteau grec ou un vêtement mi-parti.
Et cependant, n'a-t-1l pas sa beauté et son chante indigène, cet habit tant victimé? N'est-1l pas l'habit nécessaire de notre époque, souffrante et portant Jusque sur ses épaules noires et maigres le symbole d'un deuil perpétuel? Remarquez bien que l'habit noir let la redingote ont non-seulement leur beauté politique, qui est l'expression de l'égalité universelle, mais encore leur beauté poétique, qui est l’expression de l'âme publique; — une immense défilade de croque-morts, croque-morts politiques, croque-morts amoureux, croque-morts bourgeois. Nous célébrons tous quelque enterrement.
Une livrée uniforme de désolation témoigne de l'égalité; et quant aux excentriques que les couleurs tranchées et violentes dénonçaient facilement aux yeux, ils se contentent aujourd’hur des nuances dans le dessin, dans la coupe, plus encore que dans la couleur. Ces plis grimaçants, et jouant comme des serpents autour d’une chair mortifiée, n'ont-ils pas leur grâce mystérieuse ?
M. Eugène Lami et M. GAvaARNI, qui ne sont pourtant pas des génies supérieurs, l’ont bien compris : — celui-ci, le poète du dandysme officiel; celui-là, le poète du dandysme hasardeux et d'occasion ! En relrsant le livre du Dandysme, par M. Jules Barbey d’Au-
revilly, le lecteur verra clairement que le dandysme