‹ Curiosites et anecdotes italiennes--Chapitre 1 sur 53 · FRANCFORT · texte numérisé non relu

FRANCFORT

sur— le— Mein ,

CH. JUGEL, ÉDITEUR.

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Les quatre articles suivants prouveront que si, dans un livre de Curiosités, les transitions ne sont point de rigueur, celui-ci n'en est point tout-à-fait dépourvu. Ces articles traitent des éléments qui composent la société et les destinées humaines. Le premier concerne l'ame et le salut; le second, le corps et l'hygiène; le troisième et le quatrième traitent du gouvernement de l'État, de la famille et du ménage. L'écrivain du corps est de Venise, ville des sens et du plaisir. Les trois autres penseurs appartiennent à Florence, cité de la philosophie, de la politique et de l'économie.

LE DOMINICAIN JACQUES PASSAVANT! 5 ET SON MIROIR DE LA VRAIE PÉNITENCE.

Le dominicain Jacques Passavanti est un de ces esprits primitifs et supérieurs qui prouvent que, si les siècles marchent, si l'art humain, si tout ce qui s'apprend se perfectionne, l'intelligence ne s'est point étendue. Les chemins de fer, les bateaux à vapeur, les machines , le gaz sont assurément fort utiles, fort cornmodes ; mais ils ne donneront ni un homme ni une

idée. Voici ce que m'écrivait récemment de Passavanti, et dans un français que ne désavoueraient pas nos meilleurs écrivains, Silvio Pellico, juge non moins compétent de morale et de goût que de christianisme : « C'est un de nos auteurs prediletti pour la langue ; j'y « trouve une grâce charmante. Sa piété me plaît aussi; « il y a des idées et du sentiment. » Il eût été , certes, bien digne de figurer dans la galerie qu'a tracée le populaire et l'éloquent orateur qui fit un moment briller dans la chaire de Notre-Dame de Paris, le froc de saint Thomas d'Aquin , de Savonarole , du frère Angélique , de Fra Bartolommeo et de tant d'autres illustres dominicains.

Jacques Passavanti naquit à Florence vers la fin du XIII. e siècle. Sa mère était de la famille Tornaquinci et fille de ce vieillard héroïque, le chevalier Jean , doyen du parti Guelfe , qui , après avoir vaillamment défendu le Carroccio1 à la bataille de Monteaperti, voyant la déroute des Florentins , excita son fils et ses autres compagnons à l'imiter, se précipita avec eux au milieu des ennemis , pour ne pas survivre à la ruine de sa patrie, et périt les armes à la main. Comme Dante, Passavanti était venu à Paris ; il y fut envoyé par son Ordre afin de se perfectionner dans les sciences divines et humaines. Après avoir professé à Pise , à Sienne et à la Minerve de Rome, il devint supérieur des couvents de Pistoie, de San-Miniato et de Sainte-Marie-Nouvelle de Florence , où il établit une discipline exemplaire. Ce dernier couvent lui doit en outre une partie de ses magnifiques peintures, curieux monument de l'art florentin 2. Appelé ensuite en Lombardie comme déliniteur du chapitre provincial et vicaire du général, il donna de nouvelles preuves de son zèle infatigable pour

1 V. ci-après sur le Carroccio, l'article des Fêles, des Jeux populaires cl du Luxe de l'Italie au moyen-âge,

2 V. les Voyages , liv. X , chap. 13.

JACQUES PASSAVANTI. 6

le salut des âmes et l'honneur de Dieu , selon l'expression de l'ancien biographe italien. Il revint à Florence où l'évêque le choisit pour grand-vicaire. Passavanti mourut le 15 juin 1357 , âgé d'à peu près soixante ans. Un tombeau en marbre lui fut érigé à Sainte- Marie- Nouvelle ; restauré en 15565 il est indiqué comme perdu dans le catalogue que lit soixante ans plus tard le prieur Nicolas Sermartelli; mais on croit l'avoir retrouvé de nos jours dans le tombeau placé au bas des deux marches de la chapelle Saint-Jean , précisément à l'endroit où le monument avait été élevé , et qui offre encore sculptée dans le marbre , la figure d'un religieux à la vérité fort peu reconnaissable.

Le nom de Passavanti doit vivre par son traité du Miroir de la vraie Pénitence ( Speccliîo délia ver a Penitenza) , excellent modèle de style pour la pureté , la grâce , le nombre , et digne de Boccace qu'il avait précédé de dix ans. Ce singulier parallèle du style d'un livre de dévotion avec le Decameron ^ aujourd'hui généralement admis parmi les critiques italiens , se rencontre déjà dans la célèbre édition officielle, dite des Députés , imprimée à Florence par Junte en 1573 ; elle avait été publiée à la suite de l'examen du Decamermij, fait à Rome par les commissaires toscans et les censeurs romains , qui opéraient sous les yeux du Pape. Ce parallèle est non moins étrangement répété par l'évêque de Fiésole, François de Diaceto, clans sa dédicace au cardinal Vincent Giustiniano de la seconde édition du Specckioj, en 1580, in-12.

La supériorité du style et de la narration de Passavanti, ne nous a point paru être son seul mérite; il se recommande encore par la force, l'éclat, la finesse même des pensées, la sagesse de ses directions spirituelles et les traits de mœurs.

Il y a de l'imagination et quelque poésie dans îe prologue du Speccliio délia ver a Penitenza :

li JACQUES PASSAVANT!.

« Selon le vénérable docteur messer saint Jérôme, « la pénitence est la seconde planche après le naufrage « (Pœnitentia est secunda tabula post naufragiimi).» De « même que ceux qui tombent à la mer doivent être « très adroits à saisir et tenir fortement quelque plante che ou bois du navire brisé , avant que les vagues « n'aient tout dispersé, nonobstant la peur, la court sternation, les débattements , l'anxiété, les transes , « l'épouvante, la confusion, le trouble de la tête et « les autres graves accidents qu'ont à soutenir ceux à « qui un tel malheur arrive; ainsi l'homme qui, en <c péchant mortellement , perd l'innocence , doit in- « continent recourir à la pénitence , malgré tout ob- « stacle ou toute répugnance que suscite le péché « commis. »

« Saint Pierre serait tombé au fond de la mer, si la « main puissante de Jésus-Christ ne l'avait secouru. « Cela veut dire que, dans cette mer périlleuse , tous se « noient s'ils ne sont aidés par la grâce divine qui , pour « le 'salut du genre humain, l'a pourvu d'une barque « légère et solide que Jésus-Christ a construite de ses « mains avec le bois de sa très sainte croix et les clous « de sa Passion , la colorant et l'ornant de son pré- « cieux sang. Cette barque est l'innocence baptismale « dans laquelle entrent tous ceux qui sont baptisés « du baptême de Jésus-Christ. Si on la dirige bien , « elle conduira au port de la vie éternelle. Dans cette « barque, traversèrent la mer de ce monde, la bienheu- ( reuse Vierge Marie , saint Jean-Baptiste et plusieurs « autres saints qui furent sanctifiés dès le ventre de < leur mère , ou furent, par une grâce divine spéciale . « préservés de tomber durant leur vie dans le con- « sentement du péché mortel. »

« Si l'innocence baptismale est la barque intacte et » solide, la pénitence est la planche qui peut sauver. k Cette planche fut saisie par Marie-Magdeleinr après

« la perte de son innocence , par saint Pierre , saint « Paul et tous ceux qui se sauvèrent justifiés du pé- <( ché par la grâce du Rédempteur. »

Passavanti exprime d'une manière noble et touchante, la résolution de composer ce traité auquel l'appelle l'institution de son Ordre spécialement consacré au salut des âmes. Il y fut invité à la suite du carême de 1354 qu'il avait prêché à Florence , afin de résumer et de classer les utiles et consolants avis qu'il donnait au peuple depuis plusieurs années. Il l'écrivit aussi en latin et avec plus de développement pour les ecclésiastiques. Le Specckio se divise en six parties principales qui ont leurs chapitres. La première partie définit la pénitence; la seconde expose les motifs qui doivent y porter; la troisième, les obstacles que l'on y rencontre; la quatrième , les conditions de la pénitence et la nature de la contrition ; la cinquième traite de la confession ; et la sixième de la satisfaction.

La morale de ce frère prêcheur n'est pas trop austère. Malgré les avis qu'il donne sur le danger et le tort des rechutes, n'y a-t-il pas quelque faiblesse dans ce commentaire du Noli ampliùs peccare^ et notre fragilité ne pourrait-elle pas l'isoler pour en abuser?

« Notre Seigneur dit au malade qu'il avait guéri : « Va et ne veuille plus pécher, de peur qu'il ne t'arrive « quelque chose de pire (Vade et ampliùs noli peccare* « ne deterius tibi aliquid conlingat) .» Remarquez qu'il « dit ne veuille pas , au lieu de ne pèche pas* afin de faire « entendre que pour avoir le repentir, il suffit du pro- « pos et de la volonté de ne plus pécher, quand même « par la suite, on pécherait encore. »

On retrouve quelque chose des graves enseignements , de la sainte terreur et du raisonnement pathétique de Bourdaloue dans les passages suivants :

« Le péché se punit temporellement et l'homme se « réconcilie à Dieu par la pénitence dont la vertu in-

« finie efface la faute et éloigne de l'homme la peine « infinie. La pénitence est la justice qui punit le pé- « ché , et que nous devons aimer, embrasser et conk server, bien qu'elle trouve peu d'amateurs. Le pro- « phète Jérémie s'en plaint, lorsqu'il dit : « Il n'est « personne qui fasse pénitence de son péché (Non est « qui pœnitentiam agat super peccato suo). » Or, quelle « pitié , quelle douleur, quelle honte , que personne « ne se garde de pécher par justice, ou ne se repente « d'avoir péché ! »

« Une des raisons qui doivent nous engager à faire « pénitence et sans retard , est la certitude de la mort , « car personne ne sait quand elle doit venir. Rien de « plus certain que la mort, ni de plus incertain que « l'heure de la mort; il y a trop de danger qu'elle ar- « rive et trouve l'homme sans pénitence. « Dieu a « voulu que la mort soit incertaine, dit saint Grégoire, « afin qu'ignorant le jour de sa venue, nous soyons « préparés comme si elle devait toujours venir. » Et « saint Augustin : « Dieu qui vous promet le pardon « de tous vos péchés si vous vous repentez , ne vous « promet pas le jour du lendemain pour vous repen- « tir. » C'est pourquoi sont fortement à reprendre ceux « qui , se promettant une longue vie quoiqu'elle ne « soit pas en leur pouvoir, retardent leur pénitence « jusqu'à la mort. Il arrive communément qu'ils se « trompent, parce que, vivant mal, ils ne méritent pas « de bien finir et ils ne sont pas dignes d'obtenir la « grâce de se repentir vraiment a l'heure de la mort. « Il est un grand nombre d'obstacles au repentir sin- « cère. Quelquefois la mort est subite ou la maladie « si courte ! L'on perd beaucoup de temps en remèdes , « les souffrances occupent le malade, le tourmentent « et le font tellement s'oublier lui-même, qu'il ne s'a- « perçait pas qu'il va mourir. Et quand même la ma- « ladie serait longue, tel est le désir de guérir, telle

« est l'espérance donnée par les médecins et par les

« personnes qui entourent le malade , parents ou amis ,

« qu'ils lui cachent son mal et ne permettent pas que

« prêtre ou moine l'en avertisse ; ils l'empêchent même

« de se confesser et de recevoir les autres sacrements ,

« de tester et de faire des restitutions , alléguant , au

« détriment de leur ame , qu'ils ne veulent pas ef-

« frayer le malade. Ils lui disent donc en mentant sur

« leurs tètes : tu n'as pas de mal dangereux, tu seras

« bientôt délivré, les médecins te garantissent la gué-

« rison; et cela au moment même le plus critique, en

« sorte que le malade s'aperçoit à peine d'avoir un

« grand mal, et souvent il meurt, ne croyant pas

« qu'il va mourir. 0 races mortelles, remédiez à une

« erreur si dangereuse, et ne vous laissez pas tromper

« par les fausses promesses d'ignorants médecins , par

« les artifices d'amis non véritables, par les larmes

« feintes de traîtres parents , par l'amour affectueux

« d'une femme mal aimée (maie amata) et d'enfants

« mal avisés , odieux (figliuoli malvedutl) , par les fal-

« lacieux encouragements d'une famille insensée , par

« le violent désir de guérir bientôt. Qu'avant tout

« passe le salut de l'ame. Si elle n'est pas sainte , ou

« si elle ne l'est pas autant qu'il le faudrait, que dès le

« commencement de la maladie , avant que ne sur-

« viennent les graves accidents qui élèvent tant d'ob-

« stacles et rendent l'homme oublieux de lui-même,

« on fasse ce qu'il faut , se confesser , restituer , tester ,

« demander tous les sacrements de l'Eglise en fidèle

« chrétien et choisir la sépulture ; et puis , qu'on at-

« tende la grâce et la miséricorde de Dieu. C'est pour

« cela que les Décrétâtes ordonnent expressément aux

« médecins de parler au malade de la confession à leur

« première visite, et de protester que s'il ne la fait , ils

« n'entendent pas s'occuper de sa guérison, ni le visi-

« ter davantage. Personne n'obéit, disant qu'il ne veut

8 JACQUES PASSAVANÏI.

« pas commencer et faire peur au malade. Si tel était « l'usage , les malades ne s'effraieraient point. Mainte- « nant on ne songe au salut de l'ame que quand le mai « a tellement empiré qu'on ne peut agir comme on « doit. Ainsi l'on ne fait rien, ou l'on fait mal, ou

« imparfaitement.

« Dieu nous appelle , mes très chers frères ; ne tar- « dons pas d'aller, carie chemin est long et le temps « court ; et nous devons être engagés à marcher ansce sitôt, si nous considérons que toutes les bonnes « âmes sont parties , que les dangers de la route sont « nombreux et que nous sommes attendus par un « maître bon et gracieux , par beaucoup de chers amis « et parents inquiets de nous et désireux de nous voir « avec eux à la place d'honneur , au grand banquet et « à la joyeuse fête du Paradis. Il est bien à craindre « que, par trop de délai., la porte ne nous soit fermée, « comme à ces cinq vierges folles qui retardèrent la « préparation des lampes. Aussi elles arrivèrent tard et « trouvèrent la porte fermée , comme raconte le saint « Evangile, pour indiquer combien l'on doit être soi- « gneux de son salut et se tenir prêt en vivant bien ; « car celui qui ne fait pas quand il peut, ne pourra pas « quand il voudra ou méritera de ne jamais vouloir. » Passavant]', afin de fortifier ses préceptes par desexemples, fait de fréquents et d'heureux emprunts à la Légende. Elle est la morale , l'imagination et la foi du moyen-âge; elle fut secourable aux maux dont l'humanité était alors victime , et il serait vraiment peu philosophique de la dédaigner. Quelques-unes de ces histoires se trouvent dans d'autres recueils; mais la religion leur donne dans le Specchio un point de vue nouveau et pieux, et elles sont racontées avec plus de décence et de fidélité :

« Le vénérable Bède rapporte qu'il y avait en Angle-

terre un chevalier brave, mais vicieux de mœurs. Il tomba gravement malade ; visité par le roi qui était un saint homme , et engagé à mettre ordre à sa conscience , à se confesser en bon chrétien , il répondit : que cela n'était pas nécessaire et qu'il ne voulait point paraître avoir peur, ni passer pour lâche et vil. Son mal augmentant , le roi l'alla voir une seconde fois, l'encouragea et l'invita comme la première, à la pénitence et à la confession de ses péchés. Messire, répliqua-t-il , il est désormais trop tard, car je suis déjà jugé et condamné. Pour mon malheur, je ne vous ai pas cru l'autre jour, quand vous vîntes et me conseillâtes sur mon salut. Hélas ! il était alors encore temps de trouver miséricorde. Maintenant , plût à Dieu que je ne fusse jamais né! tout espoir m'est ôté ; car un peu avant vous , je vis entrer deux jeunes gens très beaux, qui se mirent l'un à la tête et l'autre au pied de mon lit, et dirent : cet homme doit bientôt mourir , voyons si nous avons sur lui quelque droit. L'un d'eux tira de son sein un petit livre écrit en lettres d'or, où, bien qu'il parût d'abord ne pas pouvoir lire , il lut quelques petites bonnes actions que j'avais faites dans ma jeunesse et que je ne me rappelais point. Tandis que j'en ressentais beaucoupdejoie, survinrent deux démonstrès grands, très noirs et très cruels, qui mirent devant mes yeux un grand livre ouvert où étaient inscrits tous mes péchés et toutes les mauvaises actions que j'avais commises. Us dirent aux deux jeunes gens qui étaient des anges de Dieu : Que faites-vous ici , puisque vous n'avez aucun droit sur cet homme et que votre livre depuis tant d'années ne vous a servi à rien? Les deux anges se regardèrent l'un l'autre, et dirent : C'est la vérité. Ils sont donc partis et m'ont laissé entre les mains des démons , qui , avec deux couteaux tranchants , me coupent , l'un à la tête , l'autre aux pieds.

« Celui qui est à la tête, m'arrache maintenant les « yeux, et voilà que j'ai perdu la vue; l'autre m'a déjà « coupé jusqu'au cœur, et je ne puis plus vivre. A ces « mots il mourut. »

L'auteur du livre des Miracles ( de Miraculis ) 3 Césaire d'Heisterbach, moine du XIII. e siècle, de l'ordre de Cîteaux , a fourni le trait suivant pour rendre les effets puissants de la contrition. Ce mondain sauvé , rappelle la belle fresque d'Orgagna , au Campo-Santo de Pise i , et montre une certaine analogie d'idées et d'indulgence chez les deux illustres Florentins du XIV. c siècle :

« Césaire écrit qu'un chevalier mondain qui vivait « criminellement, avec beaucoup de péchés, fut as- « sailli et tué par ses ennemis; tandis que ceux-ci le « frappaient , contrit et repentant de ses fautes, il dit: « Mon Dieu , ayez pitié de moi ( Domine „ miserere « mei)\ » Or, il advint que beaucoup de personnes « s'étant réunies aux funérailles de ce chevalier, le « .diable entra dans l'une d'elles et la tourmenta ex- « trèmement. Interrogé pourquoi il tourmentait ainsi « ce chrétien, le diable répondit : Nous avons poussé « au meurtre du chevalier , croyant porter sans empê- « chement son ame en enfer, mais nous ne trouvâmes « aucune prise sur lui; au contraire , les anges de Dieu « nous l'ont enlevé, disant que nous n'avons sur lui « aucun droit. C'est pour cela qu'indignés et honteux, « nous nous vengeons sur ce petit misérable ( catti- « vello ). Comme on demandait au diable la cause du « salut de ce chevalier , il répartit : Il a dit trois mau- « dites paroles qui l'ont délivré de nos mains; que si « Dieu nous accordait de les prononcer de la même « manière que lui, nous serions encore sauvés, mais « le pouvoir nous en est ôté. »

1 V. les Voyages, liv. XI, chap. 11.

Ces conseils sur la pénitence sont modérés, pratiques, touchants :

« La pénitence doit être continue jusqu'à la mort. « non quant aux actes extérieurs, tels que le jeûne, le « cilice, les larmes, la discipline et autres semblables, « imposés aux pénitents par le confesseur ou par leur « propre volonté, lesquels peuvent être interrompus , « quittés , repris , plus ou moins long-temps , avec plus « ou moins de rigueur selon la condition de chacun. « Mais c'est par l'acte intérieur qu'on doit s'affliger et « se repentir continuellement de ses péchés, et être « toujours disposé jusqu'à la mort à s'en affliger et à

'< s'en repentir

« Il n'y a pas de honte à se relever, après être « tombé, mais bien de tomber, comme il n'y a pas de « honte à vaincre, mais à être vaincu. Ainsi, puisque « faire pénitence, c'est se laver, se relever et vaincre; « et que pécher, c'est se salir, tomber, être vaincu ; « il est manifeste que nous devons rougir du péché et

« non de la pénitence Saint Augustin dit sur ces

« paroles de l'Écriture : « Bienheureux ceux dont les « iniquités sont remises et dont les péchés sont court verts (Beati quorum remissœ sunt iniquitates et quo- « rurn tecta sunt peccata) ; » si tu t'accuses, Dieu « t'excuse, si tu te découvres, Dieu te cache. »

Passavanti prémunit par de sages avis contre les dangers d'une trop confiante espérance :

« Un obstacle à la pénitence est l'espoir de ceux qui « persévèrent dans le péché en disant : La miséricorde « de Dieu est grande ; il nous aime, il nous a rachetés « de son précieux sang , il ne voudra pas nous perdre. « De cette manière ils ne font pas pénitence, et ce qui « devrait les engager à ne plus pécher, fait au contraire « qu'ils pèchent davantage. Contre ceux-là il est écrit: « Maudit celui qui pèche par espérance (Maledictus

12 JACQUES TASSA VANTI.

« omnis qui peccat in spè).» L'Église déclare que celui « qui pèche par l'espoir d'obtenir miséricorde , mé- « prise l'esprit de la grâce et le sang de Jésus-Christ. « Cette miséricorde devrait détourner l'homme du « péché, comme dit saint Paul : « Dieu nous a sauvés « selon sa miséricorde (Sccwidùm suant misericor- « diam salvos nos fecit). » Un cœur noble se garde de « pécher, par amour et non par crainte. »

La scène des divers traits et anecdotes du Specckio > se passe assez souvent à Paris , où , comme on l'a vu , Passayanti avait étudié. Voici un de ces exemples :

« On lit qu'il y avait à Paris un maître de logique et « de philosophie , nommé Ser Lô , qui attirait beau- « coup d'écoliers. Un d'eux , rude et subtil argumen- « tateur , mais superbe et vicieux, mourut. Quelques « jours après , comme le maître s'était levé la nuit « pour étudier, cet écolier lui apparut. Le maître « l'ayant reconnu , lui demanda, non sans frayeur, « quel était son sort : il répondit qu'il était damné. «t Interrogé si les peines de l'enfer étaient aussi graves « qu'on le croyait, il repartit qu'elles l'étaient infmi- « ment davantage, qu'elles ne pourraient être racon- « tées avec la langue, mais qu'il le mettrait à même « d'en juger. Vois-tu, dit-il, ce manteau rempli de « sophismes dont je parais revêtu? Il m'accable, il me « pèse plus que si j'avais sur les épaules la plus grande « tour de Paris ou la plus haute montagne du monde, « et jamais je ne pourrai le déposer. Cette peine m'a « été infligée par la divine Justice , à cause de la vaine « gloire que j'eus de me croire plus savant que les « autres, et sur-tout plus habile en arguments subtils, « c'est-à-dire en sophismes. Aussi, ce manteau de ma « peine en est tout rempli, et ils restent toujours sous « mes yeux pour ma confusion. Soulevant alors le « manteau qui était ouvert par devant, il dit : Vois-tu « la fourrure de ce manteau? Elle est tout braise et

JACQUES PASSAVANTI. 13

feu ardent, qui sans relâche me brûle et me dévore. Je souffre ce supplice à cause du déshonnête péché de la chair dont je fus corrompu pendant ma vie, et que je continuai jusqu'à la mort sans repentir ou propos de m'en corriger. Ainsi, comme j'ai persévéré dans le péché sans terme et sans fin, et que j'aurais voulu vivre plus long-temps afin de pécher encore , la divine Justice m'a damné, et par des tourments elle me punit sans terme et sans fin. Hélas! je comprends maintenant ce que, livré au plaisir du péché et adonné aux subtils sophismes de la logique, je ne compris point, tandis que je vivais dans la chair, c'est-à-dire, pourquoi la divine Justice punit le péché mortel des peines éternelles. Afin que ma venue te soit de quelque utile enseignement, en échange du grand nombre de leçons que tu m'as données, tendsmoi la main, beau maître. Celui-ci la lui ayant tendue , l'écolier secoua le doigt de sa main brûlante sur celle du maître ; une petite goutte de sueur en tomba et perça la maiji de part en part avec beaucoup de douleur, comme si c'avait été une flèche enflammée et aiguë. Maintenant, dit l'écolier, tu as un échantillon des peines de l'enfer, et il disparut en hurlant et poussant des cris de douleur. Le maître demeura avec beaucoup d'affliction et de tourment, la main percée et brûlée : on n'y trouva aucun remède et elle resta ainsi jusqu'à sa mort. Contrit, soit à cause de l'épouvantable vision, soit à cause de la souffrance, et craignant d'aller aux horribles peines dont il faisait un essai, le maître résolut d'abandonner l'école et le pion de. Dans cette pensée il fit deux vers que, le matin suivant, il récita en classe devant ses élèves, après leur avoir raconté sa vision et montré sa main percée et brûlée :

« Je laisse les coassements aux grenouilles , les croassements aux corbeaux, les choses vaines aux

ïh JACQUES PASSAVANTI.

« vains; je marche vers la logique qui ne craint pas la « conclusion de la mort.

Linquo coaxranis, cra corvis, vanaque vanis; Ad loycam pergo, quœ mortis non timet ergo.

« Ainsi abandonnant tout, il se fit religieux et ter- « mina saintement ses jours. »

L'histoire fantastique suivante, qui put bien donner à Dante l'idée du supplice de Françoise de Rimini et de son amant , est empruntée à notre poète de Beauvaisis, Hélinand, le Démodocus, l'Iopas de la cour de Philippe-Auguste :

« Dans le comté de Nevers fut un pauvre homme qui « était bon, craignait Dieu, et vivait de son métier de « charbonnier. Ayant une fois allumé la fosse aux char- « bons, et pour la garder restant la nuit dans sa hutte, « il entendit vers minuit de grands cris. Sorti pour voir a ce que c'était, il vit s'avancer vers la fosse, courant et « criant, une femme échevelée et nue : derrière elle « venait un cavalier sur un cheval noir, courant, avec « un couteau à la main. De la bouche , des yeux et du « nez du cavalier et du cheval sortait une flamme de « feu ardent. Arrivée à la fosse qui brûlait, la femme « n'alla point au-delà et n'osait pas s'y jeter ; mais « courant tout autour, elle fut atteinte par le cavalier « qui la prit par ses cheveux flottants, et la frappa « cruellement au milieu de la poitrine avec son cou- « teau. Comme elle était tombée à terre en répandant « beaucoup de sang, il la reprit par les cheveux en- « sanglantes, et la jeta dans la fosse des charbons ardents, d'où il la retira quelque temps après tout « enflammée et brûlée , et la mettant devant lui sur le « cou i\\\ cheval, il s'en alla par le menu1 chemin. La « seconde ci la troisième nuit, la même vision s'offrit

JACQUES PASSAVANTI. 15

« au charbonnier. Comme il était de la maison du « comte de Nevers, soit par son métier, soit à cause « de la bonté que lui témoignait le comte, homme « tout cœur, il lui raconta sa vision des trois nuits. Le <( comte vint avec le charbonnier à l'endroit de la « fosse, et veillant ensemble dans la hutte, à l'heure « accoutumée, la femme arriva en poussant de grands « cris , puis le cavalier, et ils firent tout ce que le char- « bonnier avait vu. Bien qu'épouvanté par le fait « horrible dont il avait été témoin , le comte s'enhar- « dit, et conjura le cavalier qui partait avec la femme « brûlée, jetée en travers sur le cheval noir, de s'arrê- « ter, et de lui expliquer cette vision. Le cavalier a tourna son cheval , et pleurant fortement , lui dit : « Comte, puisque tu veux connaître la cause de nos « souffrances que Dieu t'a voulu montrer, sache que je « fus Geoffroi, ton chevalier et nourri à ta cour. Cette « femme envers laquelle je suis si barbare est la dame « Béatrix, jadis l'épouse de ton cher chevalier Béran- « ger. Nous avons pris l'un pour l'autre plaisir dans « l'amour déshonnête, et nous sommes tombés dans « le consentement du péché qui l'a conduite au point a que, pour faire le mal plus librement, elle tua son « mari. Nous avons persévéré dans le péché jusqu'à « notre dernière maladie ; mais avant de mourir, elle « d'abord et puis moi, nous retournâmes à la péni- « tence , et confessant notre péché , nous obtînmes la « miséricorde de Dieu , qui changea l'éternelle peine « de l'enfer en la peine temporelle du purgatoire. « Sache donc que nous ne sommes pas damnés ; nous « faisons notre purgatoire de la manière que tu vois, et « nos graves tourments finiront un jour. Le comte lui « ayant demandé de lui expliquer plus spécifiquement « leurs peines , il répondit avec larmes et soupirs : « Parce que cette femme pour l'amour de moi a tué « son mari , il lui a été imposé que chaque nuit, tout

16 JACQUES PASSAVANTI.

« autant qu'il a été ordonné par la divine Justice , elle « subisse de mes mains la douleur de la cruelle mort « par le couteau. Comme cette femme eut envers moi « un ardent amour de charnelle concupiscence , elle « est chaque nuit jetée par mes mains dans le feu , « ainsi qu'il vous a été montré dans la vision. Parce « que nous nous sommes vus jadis avec grand désir et « grande jouissance , nous nous voyons maintenant « avec grande haine et nous nous persécutons avec « grande colère. Comme l'un fut occasion à l'autre de « s'enllammer d'amour cléshonnête , ainsi l'un est oc- « casion à l'autre de cruel tourment , car toute peine « que je lui fais souffrir, je la subis moi-même; le « couteau dont je frappe est tout d'un feu qui ne « s'éteint pas ; et quand je la jette au feu , que je l'en- « traîne et l'emporte, je brûle moi-même tout en- « tier. Le cheval est un démon auquel nous sommes « livrés pour être tourmentés. Priez Dieu pour nous , « faites des aumônes , faites dire des messes , afin que « nos souffrances soient allégées. Cela dit, il disparut « comme un éclat de tonnerre. »

. Saint Jérôme et saint Jean Chrysostôme sont paraphrasés avec éloquence dans ce mouvement qui offre un consolant tableau des fruits de la pénitence.

« Résistez au démon et il s'enfuira; car, comme dit « saint Jérôme , faible est l'ennemi qui ne vainc que « celui qui veut être vaincu. La pénitence soutient et « fortifie ceux qui l'entreprennent courageusement; « saint Jean Chrysostôme dit qu'il n'est pas de si gran- « des difficultés que la vertu de pénitence ne surmonte. « O pénitence, s'écrie-t-il , tu effaces les péchés, tu « ouvres le paradis aux sages contrits, tu rends joyeux « les tristes, tu ressuscites de la mort a la vie , tu re- <( mets en bon état, tu rétablis l'honneur, tu raffermis « la confiance, tu fais recouvrer la grâce , tu délies les « choses liées, tu adoucis l'adversité , lu éclaires ce

JACQUES PASSAVANTI. 17

« qui est confus et caché , et tu rassures contre la peur. « Par toi , ô pénitence , le larron de la croix gagna « aussitôt le paradis ; David, après sa faute, recouvra la « sainteté ; par toi Manassès obtint miséricorde , Pierre « reçut son pardon , l'enfant prodigue fut accueilli et « embrassé par son père ; par toi la ville de Ninive « sentit la miséricorde divine. Pourquoi donc , ô « homme, crains-tu la pénitence? Elle n'a rien de « dur, de pénible, de difficile; au contraire, elle a « beaucoup de douceur, de délices pour ceux qui l'en- « treprennent et y persévèrent avec ferveur. N'aie donc « pas peur; mais sois toujours plus prompt dans le « progrès , plus disposé à l'œuvre , plus fervent dans « l'amour. Fuis le rire , contiens ta langue, corrige tes « mœurs , triomphe des vices , aime la vertu et suis la « sainteté. Mais, comme quelques-uns se trompent sur « la vraie pénitence et n'en font point de dignes fruits, « le même saint Jean-Chrysostôme enseigne les carac- « tères de la vraie pénitence. La pénitence, dit-il, « méprise l'avarice , abhorre la luxure , chasse la co- « 1ère, arrête l'amour, foule l'orgueil, exclut l'envie, « contient la langue , corrige les mœurs , hait la ma- « lice. La vraie pénitence contraint le pécheur à sup- « porter volontiers toute chose. Provoqué, il répond « avec douceur; injurié, il ne se défend point; mo- « lesté , il remercie ; frappé , il se tait. La contrition « est dans son cœur, la confession sur ses lèvres, l'hu- « milité dans toutes ses œuvres. Un autre motif qui « doit soutenir l'homme faisant pénitence de bon « cœur, c'est de penser que par la pénitence il a reçu « la grâce de Dieu , par laquelle il participe à toutes « les bonnes œuvres de tous les fidèles en tous lieux , « et que Jésus-Christ, la Vierge Marie, tous les Anges, « Saints et Saintes du paradis, et tous les justes de ce « monde prient pour lui. »

Passavanti, afin d'animer à la contrition, ne craint

18 JACQUES PASSAVANTI.

point de risquer quelques détails voluptueux sur la conversion de la courtisane Thaïs:

« On lit dans la Vie des Saints-Pères, que, du temps « de l'empereur Valentinien, fut en Grèce une femme « du monde appelée Thaïs, qui, dès son enfance, par la « faute d'une mère déshonnête, exposa son corps au « péché. Comme c'était une très belle et fameuse cour- « tisane , beaucoup venaient à elle de divers pays et « elle leur était cause de perdition dame et de corps. « Paphnuce , abbé d'une vertu éprouvée et de grande « sainteté, apprenant la réputation ou plutôt lïnfamie « de cette pécheresse, eut regret de la damnation « d'elle et de ceux qu'elle entraînait au péché, et pensa « de remédier à un aussi grand mal. Plein de con- « fiance en la grâce et la garde de Dieu , il prit l'habit « de marchand et mit une bourse à sa ceinture. Arrivé « à la ville où Thaïs était courtisane, il lui proposa de « pécher et lui donna le prix qu'elle réclama. Dès qu'il « fut entré dans la chambre où était un lit riche et « bien garni ; comme elle l'invitait à l'acte déshon- « nête, le saint abbé lui demanda s'il n'y avait pas « dans la maison quelque lieu plus caché? Thaïs ré- « pondit qu'il y en avait ; mais à quoi bon , dit-elle , « chercher un lieu plus secret, puisque s'il craignait « les yeux des hommes , celui-là leur était bien clos et « caché; que s'il craignait les yeux de Dieu, tout lieu « lui était connu et ouvert. L'abbé lui dit : Crois-tu « donc que Dieu existe , qu'il voie toute chose? La pé- « cheresse répondit affirmativement et qu'elle croyait « au paradis, royaume du ciel, où Dieu récompensera « les justes, et à l'enfer où seront tourmentés les pé- « cheurs damnés. Alors , reprit saint Paphnuce , si tu « crois cela, comment restes-tu dans le péché pour « lequel tu seras condamnée aux peines de l'enfer? « Comment es-tu la cause de la perdition de tant d'a- « mes dont il le faudra rendre compte et souffrir de

« leur damnation? A ces paroles la pécheresse, contrite « et couverte de larmes, se jeta aux pieds du saint, « demandant grâce et pénitence. Celui-ci lui ordonna « d'abord de brûler au milieu de la place publique, « aux yeux de tout le peuple , les robes et les parures « qu'elle avait gagnées par le péché; ce qu'elle fit aus- « sitôt. Après avoir reçu la confession générale de ses « péchés, il la renferma dans une petite cellule qu'il « ferma du dehors et cacheta avec son anneau. Il lui « ordonna de ne point sortir jusqu'à ce qu'il ouvrît. Tu « n'es pas digne, ajouta-t-il , de prononcer le nom « de Dieu ; mais demande miséricorde pour tes péchés. « La pécheresse convertie resta trois ans continus ainsi « renfermée. Au bout de ce temps, Dieu révéla au « saint abbé qu'il avait pardonné ses péchés à Thaïs. « Lorsqu'il ouvrit la serrure cachetée de la cellule , il « lui demanda ce qu'elle avait fait durant ces trois ance nées. Elle répondit que continuellement, jour et « nuit , elle avait rappelé à son esprit tous ses péchés, « et qu'en ayant fait comme un faisceau, elle le place çait devant les yeux de son esprit, pleurait amère- « ment, s'affligeait d'avoir offensé Dieu, et puis disait « en priant : « O vous qui m'avez créée, ayez pitié de « moi (qui plasmasti me, miserere mei). » Ainsi, elle « n'invoquait pas le nom de Dieu que, selon le saint , « elle était indigne de prononcer. »

L'auteur du Specchio^ comme on a pu déjà en juger, excelle dans le choix des citations. Tel est ce trait de saint Augustin :

« O chrétien! n'as-tu aucune connaissance, n'as-tu « aucune pitié de toi-même? Tu t'affliges, tu te déso- « les de la séparation de l'ame d'avec le corps, et tu « ne pleures pas la séparation de l'ame d'avec Dieu. « La vraie mort est celle que tu ne crains point, c'est- « à-dire la séparation de l'ame d'avec Dieu qui est la « vie bienheureuse des âmes. »

La direction de Passavanti est à la fois ingénieuse et sensée. On pourrait croire le passage suivant, de saint François de Sales ou de Fénelon :

« Le repentir , selon saint Thomas , peut être con- « sidéré de deux manières. D'abord en tant qu'il est « dans la raison et la volonté , c'est-à-dire le déplaisir « du péché comme offense à Dieu. Sous ce rapport il « ne peut être trop grand, de même que l'amour de « charité qu'on a pour Dieu ne saurait être trop fort ; « au contraire , plus le repentir est violent , plus l'art mour de Dieu s'accroît et l'on s'afflige davantage « d'avoir offensé Dieu. Ainsi le repentir naît de l'art mour, le repentir est proportionné à l'amour. On « peut aussi considérer le repentir en tant qu'il est « sensible , c'est-à-dire , dans la partie sensitive par la « mortification. Celle-ci pourrait être excessive comme « le jeûne et les autres peines corporelles qu'il faut « faire avec règle et mesure, de manière à conserver « la vie et la santé et que la chair obéisse à l'esprit, « la sensualité à la raison. Saint Paul l'a démontré , « quand il dit : « Que votre culte soit raisonnable « ( Rat iona bile obsequium vestrum.) »

L'épouvantable histoire suivante dune scélérate sauvée directement par Dieu , démontre la force de la contrition. La mort subite de la pécheresse épargne au confesseur l'embarras et presque la honte d'une telle absolution :

« Maître Jacques de Vitry rapporte qu'il y avait une « jeune fille qui, à l'instigation du démon, péchait « charnellement avec son père. A la fin , la mère s'en « étant aperçue , réprimanda sa fille. Celle-ci offen- « sée, lui donna du poison dont elle mourut. Ce crime « vint à la connaissance du père qui l'en blâma et la « prit en haine. Pour se venger, une nuit pendant « que son père dormait , elle lui coupa la gorge , et « dérobant tout ce qu'il y avait clans la maison , elle

« s'enfuit en lointain pays , et devint fille publique. Il « arriva que, se trouvant à une fête, elle entendit prê- « cher entre autres choses , combien la miséricorde de « Dieu était grande , qu'elle ne repoussait aucun pé- <( cheur , quelque scélérat qu'il fût, qu'au contraire « elle restait les bras ouverts pour recevoir tout pécheur « qui voudrait retourner à la pénitence. A ces mots , « repentie et contrite, la pécheresse, après le sermon, « alla se jeter avec beaucoup de larmes aux pieds du « moine, implorant miséricorde et pénitence. Sa con- « fession faite, elle lui demanda si la miséricorde de « Dieu était aussi grande qu'il l'avait prêché. Le eon- « fesseur lui ayant répondu qu'elle l'était infiniment « davantage , elle lui dit : Eh bien, donnez-moi la pé- « nitence ; car, si grande pécheresse que je sois, j'ai « confiance en la miséricorde de Dieu. Le moine ne « trouvant pas d'abord , à cause des nombreux et énor- « mes péchés dont elle s'était confessée , quelle péni- « tence il devait lui enjoindre , l'engagea à revenir le « jour du second sermon , après le repas. Je m'aper- « çois , dit-elle alors , que vous désespérez de mon sa- « lut et qu'ainsi vous ne voulez m 'imposer aucune « pénitence. Je n'en désespère pas, dit le moine, j'ai « même grande confiance que Dieu t'a pardonné et « qu'il acceptera ton bon repentir; jusqu'à présent je « t'ordonne , pour pénitence , de m'attenclre et de re- « venir à moi après le second sermon. La fille resta « dans l'église pour attendre le confesseur. Dans cet « intervalle , repassant dans son esprit tous ses pé- « chés, elle fut percée de tant de douleur 5 son cœur « fut serré de tant de tristesse , elle versa tant de lar- « mes , que la nature n'y put tenir. Son cœur se fendit « et elle tomba morte. Le confesseur apprit ce qui « était arrivé à la pécheresse. Saisi de compassion et de « douleur, il la recommanda au peuple auquel il prê- « chait. Tandis qu'on priait pour elle avant de l'enseve-

« lir, une voix venant du ciel dit : Il n'est pas nécessaire « de prier pour cette femme, car elle est au ciel devant « Dieu et peut elle-même prier bien mieux pour vous. » Le trait suivant, beaucoup moins horrible, présente un autre effet miraculeux de la contrition sans l'absolution du prêtre :

« On lit dans Césaire d'Heisterbach, qu'il y avait à Paris un écolier qui avait honte de se confesser à cause de ses sales et graves péchés , bien qu'il en ressentît grande douleur. Un jour , la douleur surmontant la honte, il alla se confesser au prieur du monastère de Saint-Victor. S'étant agenouillé aux pieds du prêtre, il y eut tant de contrition dans son cœur, tant de soupirs dans sa poitrine , tant de larmes dans ses yeux, tant de sanglots dans son gosier, que la voix lui manqua, et qu'il ne put former une seule parole. Ce que voyant, le confesseur lui dit d'aller écrire tous ses péchés. Après l'avoir fait , l'écolier essaya en lisant de se confesser de vive voix; mais il n'y parvint pas davantage. Le prieur lui dit alors : donne-moi ton écrit. A la lecture des énormes péchés, ne sachant quelle pénitence infliger, il demanda à l'écolier de pouvoir en conférer avec son abbé qui était un homme lettré et auquel il remit le papier où étaient écrites toutes les fautes de ce pécheur si contrit. L'abbé l'ouvrit et le trouva sans un seul mot et blanc. Que veux-tu que je lise? dit-il alors au prieur, car sur ton papier il n'y a pas une lettre. En vérité, père, répondit le prieur, sur ce papier étaient écrits tous les péchés de l'écolier; mais à ce que je vois, Dieu miséricordieux a voulu montrer la vertu de la contrition et qu'il a agréé celle de ce jeune homme ; il lui a remis et pardonné ainsi tous ses péchés. L'abbé et le prieur racontèrent ce qui était arrivé à l'écolier, qui, joyeux du pardon, rendit grâces à la divine miséricorde. »

JACQUES PASSAVA.NTI. 23

Passavanti termine le chapitre de ces deux histoires par une consolante conclusion :

« Le prophète dit : « à quelque heure que le pécheur « se convertisse et gémisse, je ne me rappellerai aucun « de ses péchés. » Il veut dire qu'il ne s'en souviendra « pas pour le punir, lui ayant déjà pardonné. Il n'a pas « dit à quelque heure que le pécheur se confessera avec « les lèvres, mais se convertira avec le cœur et pieu- « rera avec la douleur de la contrition ; voulant faire « entendre que, même quand la bouche se tait , la faute « est pardonnée par la contrition et le bon propos du « cœur. Cela est signifié dans le saint Evangile par ces « dix lépreux qui demandèrent à Jésus-Christ d'être « purifiés. Il leur dit de s'aller présenter aux prêtres , « figure des nôtres. Comme ils marchaient , ils furent « purifiés et guéris en route , avant d'arriver. Il est dé- « montré par là qu'avant de nous présenter aux prêtres « et d'ouvrir la bouche pour la confession, leur dé- « couvrant la lèpre du péché , nous en sommes puri- « fiés et guéris par la contrition et le propos de nous « confesser ; ce qui est encore être en route. »

Le passage et l'histoire qui suivent du chanoine de Paris , peuvent prémunir contre les illusions et les dangers d'un faux repentir :

« Il faut remarquer que toute douleur du péché « n'est pas de la contrition. De là vient la distinction « établie par les saints entre la contrition et l'attrition. « La contrition est la douleur parfaite et volontaire qui « naît du pur amour de Dieu. L'attrition est une dou- « leur faible , défectueuse , imparfaite, qui provient de « la crainte servile du châtiment ou de la perte de la « récompense ; ou bien cette douleur naît d'un amour « tiède qui n'égale pas la mesure et l'énormité du « péché. Les mots expliquent ce sens. Contrition si- « gnifie broiement entier et complet de toutes les par- « ties, n'en laissant aucune entière ni solide, ce que

« fait la douleur intime et le chagrin profond du pé- « clié ; l'attrition indique une brisure grossière des « parties non complètement triturées ; ce qui rend « défectueux et imparfait le regret et ]a douleur du « péché. Ainsi l'attrition ne conduit point au salut. » « On lit dans Césaire qu'un chanoine de Paris, « riche prébende , qui vivait vicieusement et sans conte tinence dans les délices de la chair, devint grave- « ment malade. Après avoir demandé et reçu avec « dévotion tous les sacrements de l'Eglise, la con- « fession , la communion , l'extrême-onction , et avoir « donné par beaucoup de larmes , des signes d'une « grande contrition , il passa de cette vie à l'autre. « Quelques jours après , il apparut à l'un de ses con- « frères sous une figure sombre et terrible, se lamen- « tant douloureusement et disant qu'il était damné. « Son confrère lui demanda avec grande douleur « quelle était la cause de sa damnation ; car, bien qu'il « fût pécheur et amateur des choses du monde , il s'é- « tait confessé et avait reçu les autres sacrements de « l'Eglise et montré douleur et contrition de ses pé- « chés. Il répondit : Malheur à moi, parce qu'il m'a « manqué ce dont j'avais le plus besoin , et sans quoi « toute autre chose ne vaut rien , c'est-à-dire la con- « trition du cœur! Quoique j'aie pleuré et montré de « la douleur de mes péchés , lorsque je me confessai « et à l'heure de la mort, ce ne fut pas une vraie dou- « leur et ce ne furent pas de vraies larmes; je ne pieu- « rais pas d'avoir offensé Dieu en péchant; je n'avais « ni douleur de contrition par amour de Dieu, mon « sauveur, ni ferme propos , si j'échappais, de quitter « le péché ; mais je pleurais par peur des peines de « l'enfer, et j'avais regret de laisser en mourant les « choses de ce monde que j'avais tant aimées. Cela dit, « il disparut avec des cris d'angoisse. » Passavanti expose ingénieusement l'insuffisance de

la pénitence intérieure et la nécessité du ministère ecclésiastique pour compléter la renaissance de Famé. Le passage semble indiquer le germe de l'insurrection religieuse qui devait éclater plus d'un siècle après :

« Saint Augustin dit : faites la pénitence comme on « la fait dans la sainte Église. Que personne ne dise en « lui-même, je la fais secrètement dans mon cœur; « Dieu le voit et il pardonne à mon péché. Cela ne « suffit point. Pourquoi Jésus-Christ aurait-il dit aux « apôtres : « Tout ce que vous délierez sur la terre sera « délié dans le ciel; » pourquoi aurait-il donné les clefs « à saint Pierre? Saint Augustin semble répondre : ce « serait en vain , s'il ne fallait à la vraie pénitence que « la contrition du cœur. Il faut encore la confession et « la satisfaction , par lesquelles s'accomplit la vraie et « parfaite pénitence , en employant les clefs et l'auto* « rite apostolique de la sainte Eglise. C'est ce que vou- « lut signifier Jésus-Christ, quand il ressuscita Lazare, « qui, par la vertu de la voix du Christ, sortit vivant du « sépulcre où il gisait mort. Mais il en sortit les pieds « et les mains liés et la figure couverte du suaire que le « Christ ordonna aux apôtres d'enlever, pour faire en- « tendre que Dieu, par sa puissance et sa vertu infinies, « qu'aucune créature n'a , ni ne peut avoir, ressuscite « de la mort du péché à la vie de la grâce, le pécheur « qui gît mort et enterré dans le sépulcre de son cœur « dégoûtant et infect, ou dans le sépulcre de son en- « durcissement. Dieu opère ainsi en secret au fond du « cœur et donne la grâce d'une vive contrition. Cela « est ressusciter Lazare dans le tombeau; mais en sor- « tir vivant et lié signifie que , bien que le pécheur « soit justifié et vivifié intérieurement auprès de Dieu « par la contrition, il demeure encore lié et soumis « au dehors au jugement de la sainte Eglise. Ce lien « doit être brisé par la main apostolique, c'est-à-dire, « par l'autorité des prélats qui tiennent la place des

« apôtres, autorité dont ils usent au tribunal de la « pénitence, en absolvant les pécheurs qui confessent « humblement et sincèrement leurs péchés , par la « vertu des clefs confiées à leurs mains. Ils leur impo- « sent certains actes de satisfaction , selon la qualité « des péchés et des pécheurs confessés. Cela est Lazare « délié par les mains des apôtres et laissé libre de s'en « aller, selon le commandement du Christ : Solvite « eum et sinite abire. »

Le Speccliio traite amplement de la confession. L'auteur avoue que le principal motif qui Ta porté à composer son livre, fut d'enseigner à se bien confesser :

« D'ordinaire , on se confesse mal , ou par igno- « rance , ou par négligence , ou par honte, ou par une « sorte de malice. L'ignorance empêche de connaître « les péchés , leurs causes , leurs différentes espèces , « leurs circonstances, et de discerner leur gravité; par « conséquent on ne sait pas les confesser distinctece ment. La négligence empêche de repasser souvent « les péchés, afin d'en avoir douleur et contrition, « et de se les rappeler pour savoir ensuite les dire con- « venablement et entièrement. Elle fait retarder la « confession , soit de crainte d'être fatigué par les « œuvres de la pénitence imposée, ou de ne pouvoir « continuer et persévérer à bien faire, soit parce qu'il « semble difficile de s'abstenir des fautes et des plai- « sirs de la chair , et des œuvres auxquelles on est « habitué selon les conseils de sa propre prudence, et « selon l'appétit et le désir de sa propre volonté. La « honte empêche les pécheurs d'oser déclarer les pé- « chés déshonnêtes, abominables, par lesquels il leur « semble de mériter blâme, déshonneur, infamie. « Voulant orgueilleusement passer pour bons, mais ne « voulant pas l'être, ils taisent par honte ce qu'ils ont « commis vicieusement et sans honte, et ce qu'ils

JACQUES PASSAVANTI. 27

« pourraient, avec une honte fructueuse, confesser uti- « lement. La malice les retient obstinés dans leur per- « verse volonté; et, par leur goût vicieux et corrompu « à mal vouloir et à mal faire, ils ne s'affligent ni ne « se repentent d'avoir mal fait, et ne se proposent « pas dans le cœur de bien se conduire à l'avenir. »

Les maximes suivantes sur la confession aux laïcs paraîtront peut-être aujourd'hui quelque peu étranges, quoique l'intention rende toujours louable et efficace leur pratique :

« Le prêtre seul est ministre du sacrement de la pé- « nitence, et à lui seul, comme ministre de l'Eglise, on « doit faire la confession sacramentelle. En cas de « nécessité , si le pécheur ne pouvait trouver de prêtre , « il pourrait se confesser à un laïc. Je dis qu'on « pourrait se confesser, non qu'il soit nécessaire de le « faire , puisqu'au défaut de prêtre , il suffit , pour le « salut , de la contrition avec le désir de se confesser, « s'il était possible , et avec la résolution de le faire , « si l'on échappe. Toutefois si l'on avait la foi et la « dévotion de vouloir dire avec humilité et confusion « son péché à un laïc en désirant le prêtre, cette con- « fession serait valable, bien qu'on ne puisse l'appe- « 1er proprement sacramentelle, puisqu'il lui manque « le ministre de ce sacrement. Cependant, par l'humi- « lité qui induit le pécheur à dire ses péchés à un « homme semblable à lui et à se soumettre presque à « son jugement, par la honte volontaire de manifester « ses péchés , par la bonne volonté et la résolution « qu'il a dans son cœur de se confesser à un prêtre, « et qui l'engage à se confesser à un laïc , cette confes- « sion a quelque efficacité.

« Césaire d'Heisterbach raconte que, dans une ville « du comté de Toulouse , fut un prêtre qui , s'étant lié « avec la femme d'un chevalier, tomba dans le péché « et y demeura long-temps. La chose dite au cheva-

28 JACQUES PASSAVANTI.

« lier, il ne voulut pas d'abord y croire ; mais il ne « laissa pas d'avoir quelque soupçon. Sans rien dire au « prêtre ni à sa femme, sans montrer aucune défiance, « un jour il pria le prêtre de l'accompagner en cer- « tain lieu pour lui demander secrètement un conseil. « Il le conduisit donc à une villa où se trouvait un « possédé qui reprochait à tous ceux qu'il voyait leurs « péchés, quelque cachés qu'ils fussent. Le prêtre « qui avait appris ce que faisait le possédé, présuma « que le chevalier l'y avait mené, comme cela était, « afin que le démon découvrît l'adultère qu'il coince mettait. Sachant que le péché confessé est caché « au diable, et n'ayant pas là de prêtre, il courut à « l'écurie se jeter aux pieds du palefrenier qui gardait « le cheval du maître , et lui confessa diligemment « son péché. Ayant demandé la pénitence, le palefre- « nier lui dit : faites celle que vous imposeriez vous- « même au prêtre qui vous aurait confessé un sem- « blable péché. Le chevalier alla ensuite avec le prêtre « $u possédé qui reprocha leurs péchés au chevalier « et à ceux qui se trouvaient là , sans rien dire au « prêtre. Alors le chevalier demanda au possédé : « N'as-tu rien à dire au prêtre? Regarde-le bien , que « dis-tu de lui? Rien , répondit-il en allemand que le « chevalier seul comprenait , et il ajouta en latin que « le prêtre seul entendait : il a été justifié dans l'écu- « rie. Le prêtre voyant la grâce qui l'avait délivré et « la vertu de la confession, quitta le péché et se fit « moine. »

« Il est bon de noter ici que, si celui qui s'est

« confessé à un laïc, échappe au péril, il doit le plus

« tôt possible aller aux pieds d'un prêtre reconfesser

« tous les péchés dont il s'était accusé au laïc. Alors

« le sacrement sera complet , le pécheur obtiendra

« rémission en vertu des clefs de la sainte Eglise dont

« le prêtre seul est ministre, et il aura observé le com-

JACQUES PASSAVANTI. 29

« mandement de la confession. Dans tous les cas le « laïc est tenu, comme le prêtre, de taire les pé- « chés qu'il a entendus en confession. »

L'histoire suivante est assez singulièrement rapportée par Passavanti, pour inviter les confesseurs trop scrupuleux à quelque prudence envers certains pénitents d'humeur difficile :

« Il est écrit dans le livre des Sept-Dons^ que des « pirates ou écumeurs de mer, se trouvant un jour en « grand péril au milieu d'une tempête et craignant de « mourir, firent vœu que , s'ils échappaient , ils se « confesseraient et quitteraient le péché. Délivrés du « danger, ils allèrent accomplir leur vœu. Le capitaine « se confessa à un ermite qui, entendant ses graves « et nombreux péchés , le reprit durement , ne voulut « point l'absoudre ni lui imposer de pénitence, mais « lui ordonna de recourir au pape. Le malfaiteur lui « dit qu'il n'était pas disposé à aller au pape , et le « pria de lui donner la pénitence, ayant foi qu'elle lui « serait valable auprès de Dieu. Comme l'ermite s'y re- « fusait, le pirate irrité prit un couteau et le tua. Voulant « néanmoins remplir son vœu, il s'adressa à un autre « prêtre auquel il confessa tous ses péchés et le meur- « tre de l'ermite. Le prêtre se mit en colère et lui dit « que, pour cet homicide même, n'eût-il aucun autre « péché , il devait aller au pape ; que , quant à lui , il « ne l'absoudrait pas et ne lui donnerait aucune péni- « tence. Furieux , le malfaiteur jura que, puisqu'il cle- « vait aller au pape, il irait aussi pour lui, et le tua. « Il vint à un troisième confesseur et confessa ses vieux « péchés et les nouveaux. Celui-ci entendant qu'il « avait tué deux confesseurs , se dit en lui-même : Tu « ne me tueras pas. Il lui parla avec douceur, le con- « fessa, et lui imposa seulement pour pénitence de « penser à la mort , et quand il rencontrerait quelque « trépassé, de l'accompagner en le tenant par la main

« jusqu'à la fosse afin d'aider à l'ensevelir. Le corsaire « reçut volontiers la pénitence, et partit content. Un « jour qu'il faisait plus fidèlement la pénitence en- « jointe, saisi d'horreur de la mort, et considérant son « état, contrit, il s'en alla au désert, où ayant pris « l'habit religieux, il vécut en sainte pénitence le reste « de sa vie. »

La moralité de cette tragique histoire est ingénieuse et touchante :

« Il ne faut imposer aux malades aucune pénitence, « mais leur ordonner, s'ils guérissent , de revenir à « certaine époque à la pratique des commandements « et de recevoir une digne pénitence. »

Passavanti donne de bonnes règles aux confesseurs sur la manière de poser leurs questions, et il reprend très bien , par l'histoire charmante de la vierge Sacristine , ceux qui pourraient en faire d'indiscrètes sur la pureté :

« D'abord, que le confesseur interroge le pénitent «sur les péchés que commettent d'ordinaire les gens « de son état et de sa condition. Il ne questionnera « pas le chevalier sur les péchés du clerc, le marchand « sur ceux de l'avocat, la femme sur ceux de l'homme « du gouvernement. Ensuite, il ne doit pas interroger « sur les péchés qui ne sont pas communément , spé- « cifiquement et ouvertement connus de tout le monde; « mais qu'il le fasse de loin , afin que, si la personne ne « les a pas faits ou les ignore , il ne lui vienne pas en- « vie de les faire, et qu'elle ne les apprenne pas. Il « peut bien demander expressément les péchés com- « iruins , manifestes , tels que le vol , l'homicide , « l'adultère et semblables. Quant aux péchés cachés, « que beaucoup de personnes ou ignorent , ou ne « commettent pas , qu'on les taise, ou qu'on les tou- « che de loin et si prudemment, qu'on n'enseigne pas « le mal qui est ignoré. Que le prêtre ne fasse point la

« plaie qu'il doit guérir comme médecin , ainsi qu'il « arriva une fois, selon le récit de Césaire.

« A Cologne, une petite fille de sept ans, nommée « Béatrix , fut mise par ses parents dans un monastère. « Cette jeune fille grandit dans le couvent, et s'étant « faite religieuse, elle se confessa un jour à un prêtre « peu sage ou indiscret. Celui-ci l'interrogeant sur les « péchés qu'elle devait avoir commis , lui demanda « entre autres , si elle n'avait jamais péché charnellece ment. Comme elle répondit que non , attendu « qu'elle était entrée au couvent dès sept ans , et que « jamais homme ne l'avait touchée, le confesseur lui « dit : Es-tu donc vierge? Vous le savez bien , répon- « dit-elle, puisque jamais homme ne s'approcha de « moi. Le prêtre reprit : La femme peut sans l'homme « pécher et perdre sa virginité. Je ne vous entends « pas , répliqua la sœur, si vous ne parlez plus expli- « citement. Alors le prêtre insensé, qui ne devait pas « aller plus avant, lui demanda certaines choses parce ticulières qu'il est beau de taire. La confession finie « et l'absolution donnée, le prêtre s'en alla. La reli- « gieuse, rentrée seule dans sa cellule, réfléchit sur ce « qu'elle avait entendu. Les pensées se succédant « l'une à l'autre, et la concupiscence innée de la chair « se réveillant, son cœur fut saisi de fortes tentations « et son esprit s'alluma d'un vague désir d'essayer et « de savoir ce qu'elle n'avait jamais essayé ni su. « Comme l'importune tentation que le diable enflam- « niait croissait de jour en jour, la religieuse ne sut « pas résister. Vaincue, elle résolut, comme par déses- « poir, de sortir du monastère et de vivre mondainece ment, en suivant les appétits déshonnêtes de la chair « fragile. Un jour, n'y pouvant plus tenir, elle prit les « clefs de la sacristie où elle avait été long-temps de « service , se jeta devant l'autel de la Vierge Marie , au « pied de son image et dit : Madone, j'ai gardé plu-

32 JACQUES PASSAYANTI.

« sieurs années tes clefs dans ma charge de sacristine, « restant jour et nuit à ton service. Maintenant, je « suis tourmentée si durement par un combat inouï, « que je ne puis et ne sais plus me défendre. Tu ne me « viens pas en aide, je te résigne donc les clefs de ma « charge, et vaincue je me rends. Posant les clefs sur « l'autel, elle partit du monastère et vécut quelque « temps avec un abbé. Celui-ci l'ayant laissée là , elle « s'égara jusqu'à devenir commune et publique pé- « cheresse. Après avoir demeuré quinze années dans « le péché, elle vint un jour à la porte du couvent où « elle avait été élevée et demanda au portier : Aurais- « tu connu une religieuse nommée Béatrix, autrefois « sacristine de ce couvent? — Je la connais bien, dit « le portier, c'est une sage et honnête religieuse qui , « dès son enfance jusqu'à ce jour, a vécu ici sainte- « ment et chérie de toutes les sœurs. — La pécheresse « ne comprit pas les paroles du portier et lui tourna « le dos. Tandis qu'elle s'en allait , la Vierge Marie , a' dont elle avait pris congé en partant et à qui elle « avait rendu les clefs, lui apparut et lui dit : J'ai , de- « puis que tu as quitté le monastère, fait quinze ans « ton service sous ton habit et ta figure; personne au « monde ne sait ton péché. Retourne donc remplir ta « charge et fais pénitence de ta faute. Tu retrouveras (( les clefs sur l'autel au même endroit où tu les as « laissées. Béatrix contrite, voyant la miséricorde de « Dieu et la grâce de la Vierge Marie , rentra au court vent et vécut saintement en pénitence jusqu'à la « mort. Personne ne sut jamais sa faute, si ce n'est le « prêtre auquel elle la confessa et raconta la cause et « les progrès de son égarement , ainsi que la grâce « reçue. Elle voulut qu'on l'écrivît pour l'exemple et « l'enseignement des confesseurs et des pécheurs, et à « la louange de la mère de Jésus-Christ, l'avocate dv^ « pécheurs. »

JACQUES PASSAVANTI. 33

Passavanti résume d'une manière complète et précise les points sur lesquels le confesseur doit interroger le pénitent.

« Le confesseur ne demandera pas seulement les « péchés ? mais aussi les circonstances qui les aggra- « vent, lesquelles, selon les sages, sont au nombre de « huit et contenues dans ce vers :

Ouis, quid , ubi, perquos, quoties , cur> quomodo , quando. « Vient ensuite l'autre vers adressé au confesseur : Qidtibet observet animce medicamina dando.

«La première circonstance sur laquelle le confesseur « doit interroger, si le pécheur ne la dit pas de lui- « même, est c/uisj savoir que celui qui se confesse dise « s'il est prélat ou inférieur, clerc ou laïc, lettré ou « non, vieux ou jeune, marié ou libre, parce que, « remarque saint Augustin , un même péché s'aggrave « ou s'allège, selon l'état, la charge, la condition de « la personne.

« La seconde circonstance est quid> quel est le péché « qu'on a commis; car il ne suffit pas de dire en géné- « rai, j'ai péché par gourmandise ou luxure, j'ai dit « ou fait injure au prochain, mais il faut que celui « qui se confesse spécifie en quelle sorte de péché il a « failli. Dans la gourmandise , si c'est en mangeant ou « buvant trop, en voulant des mets trop délicats, ou « en n'attendant pas l'heure du repas. Dans la luxure , « si c'est par fornication, ou adultère, ou par péché « contre nature ou autre quelconque. Dans les injures, « on doit spécifier quelle sorte d'injure ; si ce fut en « paroles, quelles paroles, de menace, de reproche, « d'infamie ; si ce fut par des faits, quels faits, contre « les biens ou la personne; s'il a frappé, avec quoi, « avec du fer, une massue, une pierre ou le poing, et

?)t\ JACQUES PASSAVANT!.

« quelle fut la personne frappée, père, mère, prélat ou « autre, et s'il s'en est suivi dommage, danger, scan- « dale ou déshonneur. Le confesseur doit aussi de- « mander ce qu'on a voulu ou entendu faire, car sou- « vent on a dans le cœur de commettre un grand « crime, tel qu'un homicide, une trahison , sans pou- « voir l'exécuter. On doit donc se confesser de la « mauvaise volonté et de l'intention coupable.

« La troisième circonstance est ubi, en quel lieu le « mal a été fait , si ce fut en un lieu public ou privé; « car le péché commis en public est plus grave à cause « du scandale et du dévergondage. Si ce fut en un « lieu saint , le péché est plus grand à cause de l'irré- « vérence envers Dieu à qui ce lieu est consacré ; « ainsi , Jésus-Christ chassa du temple avec grande « indignation ceux qui vendaient et achetaient.

« La quatrième circonstance est per quos j, c'est-à- « dire avec quelle aide et quelle compagnie on a fait « le mal.

« La cinquième est cur^ pourquoi , pour quel mo- « tif le péché fut commis. C'est un péché plus grave « de voler par avarice, ou par plaisir de nuire, que « de le faire par pauvreté.

« La sixième est quoties* combien de fois l'on a fait « le péché , car la seconde est plus grave que la pre- « mière et la troisième que la seconde.

« La septième est quomodo^ en quelle manière « l'on a péché. Si l'on se confesse d'avoir le bien « d'autrui, que le prêtre demande si c'est par usure, « vol, rapine, par le jeu ou en retenant le prix du « travail.

« La huitième circonstance est quando ., en quel « temps , si ce fut dans la jeunesse et si le péché est « ancien ou nouveau; si ce fut un jour de fête ou à « une époque de pénitence , comme le Carême et les « Quatre? Temps , pendant la messe, le sermon, l'or-

« dination ecclésiastique \ les processions , quand on « doit dispenser ou recevoir les sacrements, qu'on va « s'embarquer ou livrer bataille ; car le péché est d'au- « tant plus grand, ou montre d'autant plus de mau- « vaises dispositions , qu'on devrait être mieux pré- « paré. »

Voici de minutieux et excellents avis sur les conditions de la confession. Passavanti attaque avec non moins de franchise que Bourdaloue, l'hypocrisie et les confessions intéressées pour obtenir des places et une bonne réputation.

« Le pécheur doit se présenter au prêtre avec res- « pect, comme au vicaire de Dieu, avec confusion, « comme un malfaiteur devant son juge. Qu'il se « jette à ses pieds humblement, s'asseie ou se mette « à genoux de manière qu'il soit de côté , penché en « arrière plus qu'en avant, sur-tout si c'est une femme « qui se confesse. Celle-ci doit se placer de sorte que « son visage et ses yeux ne puissent rencontrer ceux « du confesseur ; et cela , pour l'honnêteté , afin « qu'elle dise plus sûrement et plus ouvertement ses « péchés. Sainte Marie-Madeleine en a donné l'exem- « pie , lorsque venant au Christ , elle se tint derrière « lui , à côté de ses pieds (Stans rétro secus pedes « ejus).

« Quelques maîtres disent que douze choses sont « requises pour la confession. Saint Thomas en compte « seize ou dix-sept , contenues dans certains vers « qu'il donne au quatrième livre des Sentences. Les « voici :

SU shnplex , kumilis confessio , pur a, fidelis ; Atquevera, frequens, nuda, discreta, lîbens, verecunda; Integra, sécréta, lacrymabilis, accelerata, Fortis et accusans et sit parère parafa.

« Quelques-unes de ces conditions sont de nécessité , « les autres de perfection.

« D'abord , que la confession soit simple (sit sim- « plex); c'est-à-dire sans détour, sans duplicité, sans « entortillement de mots qui cache les péchés. Que « la personne qui se confesse n'ait point d'intention « corrompue qui l'écarté de la droiture et de la vérité, « mais qu'elle pense simplement à s'accuser et à se « corriger. Au lieu de cela , beaucoup ne pensent qu'à « se louer et à se justifier, à passer pour bons et reli- « gieux , afin que le monde leur accorde des éloges, « sa confiance et des emplois.

« La seconde condition est humilis* que celui qui se « confesse soit humble , et dise humblement son pé- « ché ; qu'il se reconnaisse misérable pécheur et qu'il « veuille passer pour tel; qu'il s'accuse non seulement « avec les lèvres mais avec le cœur. Si le confesseur le « reprend de ses vices, qu'il le supporte patiemment ; u car beaucoup, pour être tenus humbles et justes, « se blâment souvent eux-mêmes, mais s'il arrive « qu'on les reprenne ou qu'on leur répète ce qu'ils « disaient, ils ne le prennent point en bonne part et se « fâchent. Celui qui se confesse ne doit pas seulement « être humble de cœur et dans les paroles, mais en- « core dans les vêtements et le maintien , pour le bon « exemple. Car, selon la doctrine de Salomon , les « actes et la contenance extérieure démontrent ce que « l'homme est au-dedans. Contre ce précepte agissent « chaque jour les vaines et orgueilleuses femmes qui « viennent au tribunal de la pénitence , parées et « ajustées, comme si elles allaient à un festin ou à des « noces; tandis que, pour dire leurs fautes, leurs fo- « lies, leurs vanités, leurs affectations, leurs défauts, a leurs sottises, leurs corruptions, leurs souillures, « leurs excès, elles devraient venir, la tête couverte, « la figure voilée, les yeux baignés de larmes et baiser ses, avec des soupirs , des gémissements et des « habits grossiers qui indiquassent un cœur contrit ,

« humilié , une ame repentante et affligée du péché,

« La troisième condition de la confession , est « qu'elle soit pure (pura), et non mêlée de nouvelles « ou d'histoires; car celui qui est bien contrit, ne « s'occupe pas d'autre chose, mais ne pense qu'à dire « ses péchés.

« La quatrième est qu'elle soit fidèle (fidelis) , c'est- « à-dire qu'elle se fasse à un confesseur fidèle et fi- « dèlement, selon le rit de la sainte Eglise, avec foi et « espérance de recevoir l'effet de la confession, qui est « la rémission et le pardon du péché ; car, dit saint « Ambroise, sans cette foi et cette espérance, la con- « fession est infructueuse. Il cite l'exemple de Caïn et « de Judas qui confessèrent leur péché, mais qui, par « défaut de confiance en la miséricorde de Dieu, dés- « espérèrent et perdirent le fruit de la confession.

« La cinquième condition est qu'elle soit vraie {ver cl). « Qu'on ne taise pas la vérité par honte, qu'on n'ex- « cuse pas le péché par orgueil, et que, par une folle « humilité, on ne dise pas de soi le mal qui n'est pas. « Certaines personnes, hommes et femmes, disent : « Je suis le plus méchant homme du monde, je suis « la femme la plus coupable de la terre, j'ai fait et dit « tout ce qu'il y a de mal; et puis il se trouve qu'il « n'en est rien. Comme on ne doit pas taire ce qu'on a « fait , il ne faut pas dire ce qu'on n'a point fait.

« La sixième condition est que la confession soit « fréquente (frequens), ce qu'on peut entendre de deux « manières. La première , de se confesser souvent des « péchés quotidiens. La seconde de reconfesser sou- « vent les anciens. Saint Thomas, au quatrième livre « des Sentences ; dit qu'il est très utile de le faire et à « différents confesseurs , soit à cause de la rougeur de « la honte, qui, étant une peine, tient lieu de satis- « faction, soit à cause de l'efficacité des clefs, soit à « cause de la pénitence qu'impose le confesseur et qui

38 JACQUES PASSAVANTI.

« diminue toujours de la peine. On pourrait donc se « confesser tant de fois que la peine , un peu diminuée « chaque fois , serait entièrement effacée , de sorte t< qu'il n'en resterait rien à faire ni en ce monde ni au « purgatoire.

« La septième condition est que la confession soit « nue (mida), c'est-à-dire manifeste et ouverte. On ne « doit couvrir ni cacher aucun de ses péchés , quelque « dégoûtant ou abominable qu'il soit. Saint Gré- « goire dit à ce sujet : c'est un vice commun au genre a humain de commettre facilement le péché , puis de « l'accroître et de le multiplier en l'excusant.

« La huitième condition est que la confession soit « discrète (discreta), c'est-à-dire qu'il faut discerner « les péchés plus grands , de ceux qui le sont moins , « et par conséquent les confesser plus gravement et « plus lentement que les péchés plus légers : ceux-ci « ne doivent pas être indiscrètement aggravés.

« La neuvième condition de la confession est qu'elle « soit volontaire (libens), non obligée et forcée, mais « qu'on s'accuse volontiers de ses péchés par amour « de la vérité et de la justice.

« La dixième condition est qu'elle soit honteuse « (yerecundà) , que l'on s'accuse avec honte de son pé- « ché. Toutefois , la honte ne doit pas être telle qu'on « omette ce qu'il faut dire ou faire, mais il doit y « avoir chez le pécheur une honte déhontée , comme « dit saint Grégoire, de la Madeleine. Voyant les taches « qui la souillaient , elle courut les laver à la fontaine « de la miséricorde, et parce qu'elle avait beaucoup « de honte au-dedans , elle ne se soucia pas de la « honte du dehors.

« La onzième condition est que la confession soit « entière (intégra). On ne doit pas taire de péchés « mortels , ni partager la confession , et en dire un peu « à un prêtre et un peu à un autre ; en agissant ainsi ,

« loin d'obtenir le fruit de la confession, on se chargées rait d'un nouveau péché mortel.

« La douzième condition est que la confession soit « secrète (sécréta), car le jugement de la confession « appartient aux secrets de la conscience. Il faut ma- « nifester secrètement ses péchés au confesseur, qui « est le juge des secrets. Ainsi les péchés manifestes « doivent être confessés et jugés secrètement. Par « conséquent , si le prêtre avait vu ou entendu les « péchés de celui qui se confesse , il ne doit pas l'ab- « soudre , à moins que le pécheur ne les confesse en « secret et de bouche.

« La treizième condition de la confession est qu'elle « soit douloureuse ( lacrymabilis ) > à l'exemple de « saint Pierre et de sainte Marie-Madeleine, qui pleurè- « rent leur péché très amèrement et avec des larmes de « grande douleur. Saint Grégoire exposant les paroles « du prophète : Potum dabis nobls in lacrymis, in men- « sura* dit que la mesure de la douleur doit égaler « celle de la faute , que Ton boive autant de larmes de « componction que Ton a été aride et sec de Dieu par « le péché.

« La quatorzième condition pour la confession est « qu'elle soit prompte (accélérât a), qu'on se confesse « aussitôt le péché commis, qu'on ne retarde pas de « jour en jour de peur de l'oublier, de le multiplier, « et afin d'ôter au diable l'arrogance et l'audace qu'il « a sur l'homme pendant qu'il l'empêche de confesser « ses péchés.

« La quinzième condition de la confession est « qu'elle soit courageuse {fortis)3 qu'on ne se laisse « arrêter, ni par la honte, ni par la peur de la peine « qu'il faut subir pour satisfaire aux péchés, ni par « les privations , ni par les tribulations ou tentations « auxquelles on s'attend.

« La seizième condition est accusans , c'est-à-dire

40 JACQUES PASSAVANTI.

« de s'accuser soi-même et non autrui, non s'excuser, « ni se louer ou se vanter par vanité mondaine ; comme « ceux qui s'accusent bien des péchés vils et charnels, « mais qui se vantent d'avoir tiré quelque vengeance , « remporté quelque avantage, fait quelque prouesse, « trouvé des moyens subtils de gagner de l'argent ou « des honneurs , bien que ce fût en péchant.

« La dix-septième condition est que la personne qui « se confesse soit disposée et prête à obéir à tout ce « qui lui sera ordonné (et sit parère parafa). Saint Au- « gustin a dit : que le pécheur se mette au pouvoir du « juge, qui est le confesseur, prêt à faire pour la vie « de l'ame immortelle , ce qu'il ferait pour la vie du « corps mortel. »

Les règles énoncées plus haut sur la confession frappent par l'exactitude et la netteté de la doctrine. Si, comme on l'a prétendu, ce sacrement ne remontait qu'au pontificat du grand Innocent III et au concile de Latran, comment sa législation se trouverait-elle déjà si hien fixée? Le concile de Trente semble vraiment n'avoir rien eu à ajouter aux dispositions prescrites par l'auteur du Specchio.

La théologie de Passavanti est à la fois élevée et prudente; il n'est ni moins éclairé, ni moins judicieux que Bossuet et Fleury. Sur la question si la Vierge fut exempte de la tache du péché originel , il se récuse et conclut sagement par le doute.

« Bien que l'Ecriture-Sainte ne parle pas expressé- « ment de la bienheureuse Vierge Marie, mais seule- « ment en certaines similitudes et figures , on croit « néanmoins généralement qu'elle fut sanctifiée avant « de naître et remplie du Saint-Esprit dans les ente trailles de sa mère. Quoique nous n'ayons pas l'au- « torité expresse et manifeste de l'Ecriture, il y a la « raison efficace et l'autorité de la sainte Eglise ; bien « plus, l'autorité de l'Esprit-Saint qui dirige l'Eglise.

« Celle-ci célèbre la Nativité. Il n'y a pas long-temps , « cette fête n'était point encore instituée; mais à la suite « de certains miracles et révélations , il fut ordonné « de la solenniser, et avec octave. C'est donc une « preuve certaine que Marie naquit Vierge , puisque l'on « fête sa Nativité; car, dit saint Bernard, on ne feraitpas « la fête de sa naissance , si elle n'était pas née sainte. « Voici la raison : si à cause de l'excellence et de la « dignité de la mission pour laquelle Dieu choisit Jé- <« rémie et Jean-Baptiste , ils furent purifiés du péché « originel , combien davantage la Vierge Marie dut-elle « avoir le don et la grâce de la sanctification et à un « point plus éminent , plus parfait , elle qui fut choisie « pour le plus digne , le plus sublime emploi auquel « créature humaine ou angélique ait jamais été ou puisse « être choisie, 'c'est-à-dire à être mère de Dieu. Saint « Anselme et saint Bernard font valoir cette raison « pour la gloire de la Vierge Marie. Quelques-uns s'at- « tachant à cette raison, disent qu'elle fut préservée « du péché originel ; car, s'il fut convenable qu'elle « eût un don de sanctification plus grand que Jérémie « ou Jean-Baptiste, qu'aurait -elle eu plus qu'eux , si « elle avait été simplement comme eux purifiée du pé- « ché originel? Afin donc qu'elle obtînt plus qu'eux, « comme cela devait être , il paraît convenable et rationnel que non seulement elle fut sanctifiée avant de « naître, mais qu'elle fût engendrée sainte et préservée « du péché originel. Il n'y a pas lieu à discuter ici « cette question qui n'a pas été décidée par la sainte « Eglise , et l'on n'en sait rien , car il ne se trouve pas « que Dieu en ait rien révélé à prophète , apôtre , évan- « géliste , ou saint digne de foi , qui en ait dit ou écrit « quelque chose de certain. Des docteurs disent qu'à « leur avis personne ne l'affirme comme de l'Assomp- « tion en corps et en ame de la Sainte-Vierge ; on n'en < sait donc rien par écriture authentique. Mais saint Je-

k^ JACQUES PASSAVANT!.

« rôrne , saint Augustin, et les autres docteurs qui en « parlent , donnent leur opinion et ce qui devrait en être « raisonnablement , laissant la vérité à Dieu qui la sait « et qui, non sans juste raison, veut que soit caché au « monde ce qu'il a fait de sa mère , soit dans sa Con- « ception, soit dans son Assomption. Il ne saurait être « douteux pour aucun fidèle chrétien , que Dieu pou- « vait, s'il l'avait voulu, préserver la Vierge Marie du « péché originel, comme il pourrait le faire pour tout « autre homme ou femme qui viendrait au monde. « Que si Dieu formait un homme de terre ou d'autre « élément , d'une fleur, d'un os ou d'un morceau de « chair, cet homme n'aurait pas le péché originel... « Toutefois il vaut mieux douter de la chose , car il « n'est pas probable qu'on puisse jamais la connaître, « que d'affirmer présomptueusement ce qu'on ignore. « A la raison citée plus haut , pour laquelle plusieurs « prétendent qu'il en fut ainsi, qu'autrement Marie « n'eût pas eu plus d'avantages que Jérémie ou Jean- « Baptiste, on peut répondre que Dieu put faire en des « choses plus grandes et fit en effet à sa mère des dons « de grâce au dessus de tous les autres saints, sans la « préserver du péché originel; que ce fut un plus grand « don de la préserver du péché actuel, mortel ou véniel, « de la remplir de l'Esprit saint et de la confirmer dans « la grâce, de telle manière qu'elle ne pouvait pécher, « et de répandre dans cette ame excellente l'amour de « Dieu et du prochain avec toutes les autres vertus ; « d'autant plus qu'avoir été conçue dans le péché ori- (( ginel ne diminuerait en rien l'honneur de la Vierge (( Marie, puisque ce péché n'est pas du fait de la per- « sonne, mais une condition de la nature viciée. »

L'amour de Dieu par l'ame, le cœur et l'esprit, est défini avec finesse et sentiment dans ce passage :

« Saint Jean-Chrysostôme dit : Aimer Dieu de tout « ton cœur, c'est que ton cœur ne soit pas enclin à

« l'amour d'aucune autre chose plus qu a l'amour de « Dieu. Aimer Dieu de toute ton ame , c'est avoir l'es- « prit convaincu de la vérité et être ferme dans la foi. « Autre chose est l'amour du cœur , autre est l'amour m de l'ame. L'amour du cœur est en quelque sorte se- * Ion l'impression de la chair et de la sensualité , se- « Ion laquelle même Dieu peut être aimé, si l'on se « dégage tout-à-fait des choses mondaines et char- « nelles. Cet amour du cœur se sent dans le cœur. « L'amour de l'amené se sent pas, mais se comprend, « parce qu'un tel amour réside dans le jugement de « l'ame ; car qui croit qu'en Dieu est tout bien , et « que hors de lui il n'y en a point, aime Dieu de toute « son ame. Aimer Dieu de tout son esprit, c'est tource ner vers Dieu toutes ses pensées du dedans et du de- « hors. Ainsi , celui dont l'intelligence s'élève à Dieu , « dont la pensée traite les choses de Dieu , dont la mé- « moire rappelle les choses de Dieu , aime Dieu de tout « son esprit. »

Voici d'utiles pratiques pour effacer les péchés véniels :

« Il y a contre les péchés véniels huit remèdes, ren- « fermés dans les deux vers suivants :

Confit eor , tundo , conspergor , conter or , oro y Signor, edo , dono : per hœc veniatia pono.

« D'abord les péchés véniels s'effacent par la confes- « sion générale (confiteor) de tous les péchés, mor- « tels et véniels. On doit remarquer ici que les péchés véniels ne sont aucunement remis sans les mortels , « c'est-à-dire , tant qu'on reste chargé de quelque pé- « ché mortel. Il faut donc n'avoir aucun péché mortel « ou que le remède soit tel qu'il efface à la fois les « mortels et les véniels. Le second remède est tundo , « c'est-à-dire de se frapper la poitrine en s'imputant « ses péchés. Le troisième est conspergor ^ de prendre

lik JACQUES PASSAVANTI.

« de l'eau bénite avec foi et dévotion. Le quatrième « est conteror jy par la contrition et le déplaisir d'avoir <c offensé Dieu. Le cinquième est oro , par la prière « dévote et spécialement par le Pater noster ^ qui est « l'oraison enseignée par Jésus-Christ. Le sixième est « signor , par la bénédiction de l'évèque , et selon quel- « ques-uns par celle du prêtre. Le septième est edo , « par la communion, et le huitième , dono* par l'au- « mône au pauvre et le pardon des injures. »

Le désaccord entre les désirs et la condition de chacun j ce mal de notre époque , ce secret de tant de vices et de crimes, est parfaitement observé et jugé dans le passage suivant :

« Selon saint Thomas, la droite raison doit régler tou- « tes les choses que l'homme désire naturellement. La « volonté, quand elle est dirigée par la droite raison , « se porte vers ce qui est convenable et proportionné « à la condition de chacun. Alors l'on désire , l'on « aime vertueusement ; mais quand l'appétit , la vo- « lonté et le désir se meuvent en dehors de la droite « raison, alors on désire et l'on aime vicieusement : de « là découlent tous les vices. »

Pascal et Nicole n'ont pas poursuivi l'orgueil avec plus de constance, avec plus d'acharnement que Passavanti dans de nombreux passages du Specckio.

« Quelques docteurs comptent sept péchés capitaux, « et d'autres, huit ; mais ceux-là ne comptent pas l'or- « gueil , et ils ont raison les uns et les autres , chacun « à son point de vue. Saint Thomas voulant accorder le « différend , dit qu'on peut considérer l'orgueil de deux « manières ; la première en tant qu'il est un vice spé- « cial par lui-même, distinct des autres ; alors il est au « nombre des vices principaux et capitaux dont nais- « sent tous les autres. En comptant l'orgueil, il y a « donc huit péchés capitaux. D'après la deuxième ma- « nière, on peut considérer l'orgueil en ce qu'il a une

« influence générale sur tous les vices dont il est l'ori- « gine et la cause. De cette manière, il n'est pas mis « au nombre, mais au-dessus des autres vices. De là , a saint Grégoire, dans ses Morales sur Job^ l'appelle la « reine et la mère des vices. Dans ce sens , il n'y a que a sept péchés principaux et capitaux

« L'orgueil naquit dans la région la plus élevée du « ciel empyrée et dans cette haute et noble famille de « la race angélique. Ne trouvant aucune créature qui <« lui fût comparable et avec laquelle sa condition al- « tière lui permît de s'unir , elle s'unit illégitimement « avec son père. Dieu, le souverain maître, fut telle- « ment offensé de cette infraction à sa volonté , qu'il » chassa du ciel tous ces anges , les bannit de son « royaume sans qu'ils y puissent jamais rentrer et « les fit à jamais habitants du sombre et douloureux « royaume de l'enfer.

« L'orgueil naît dans l'homme , des biens de la na- «. ture , de la fortune et même de la grâce. Les biens « de la nature sont dans le corps ou dans l'ame , ou « communs à l'un et à l'autre. Dans le corps , la santé , u la force, la gaîté , la beauté , la noblesse , la liberté , « être adroit, accort , poli, beau parleur, éloquent, « agréable, bien constitué, de bonne mine et bien U mis. Les biens naturels de l'ame sont un noble es- « prit, une intelligence déliée, une bonne mémoire, « l'aptitude aux vertus , aux sciences , aux arts , le bon « sens, la sagacité, la discrétion , la prudence, l'acti- « vite, le jugement, l'application, savoir choisir et « prendre le meilleur parti. Par biens de la fortune, « on entend les choses qui sont en dehors de nous et « du pouvoir de l'homme , que l'on peut perdre bon « gré ou malgré , comme les richesses , les plaisirs, le « rang, les dignités, la réputation, l'honneur, la fa- « veur des hommes et la gloire mondaine. Les biens « de la grâce , sont la grâce de Dieu avec la cha~

fi 6 JACQUES PASSAVANTS

« rite, l'humilité et les autres vertus, la sagesse avec « le don de prophétie , des langues , des miracles et « autres dons du Saint-Esprit. L'orgueil naît souvent « de tous ces biens; car l'homme se sentant avoir quelce que mérite, et ne le rapportant pas humblement à

« Dieu, source de tout bien, en tire vanité Saint Jé-

« rôme dit que c'est un grand orgueil d'être ingrat ence vers Dieu; et saint Bernard, que l'ingratitude est un « vent qui dessèche la fontaine de la piété., la rosée de

« la miséricorde et le fleuve de la grâce divine Sa-

« lomon , dans ses Proverbes , fait dire à Dieu : «Je « hais l'arrogance et l'orgueil. » Il ne faut pas s'éton- « ner que Dieu les haïsse; car, remarque Boëce, tous « les autres vices fuient devant Dieu , l'orgueil seul « résiste à sa volonté et marche contre lui Saint Berce nard, expliquant le passage de saint Paul sur l'ante- « christ : « Tout superbe s'élève au-dessus de Dieu « (Qui extoUiiur et adversatur supra omne c/uod dicilur ce Deus)» , dit: Dieu veut qu'on fasse sa volonté, le suce perbe le veut aussi. Il se fait donc égal à Dieu ; bien ce plus , il s'élève au-dessus de Dieu ; car Dieu exige ce que l'on accomplisse sa volonté dans les choses jusce tes et raisonnables , tandis que le superbe prétend « que sa volonté soit faite, même dans les choses in- « justes, déraisonnables et contraires à Dieu.

ce L'orgueil, remarque saint Augustin, diffère des au- « très vices en ceci , que les autres vices font commetii tre de mauvaises œuvres, en naissent et s'en nour- « rissent, tandis que l'orgueil naît encore du bien et « des bonnes œuvres et les fait périr. »

Cet orgueil clans la grâce, est encore énergiquement relevé par Nicole, lorsqu'il dit : «Les haires, les ciliées, les disciplines, sont quelquefois à son usage — Les saints nous apprennent, après saint Paul, qu'il y a des martyrs de vanité aussi bien que de charité. »

Passavanti, comme ceux de son ordre, semble fa-

vorable à la doctrine de la grâce suffisante. « Les Dominicains, remarque Pascal dans un passage quelque peu hétérodoxe de la deuxième Provinciale , ont cela de bon , qu'ils ne laissent pas de dire que tous les hommes ont la grâce suffisante. Mais ils le disent sans le penser, puisqu'ils ajoutent qu'il faut nécessairement, pour agir, avoir une grâce efficace qui n'est pas donnée à tous. Ainsi , s'ils sont conformes aux Jésuites , par un terme qui n'a pas de sens , ils leur sont contraires , et conformes aux Jansénistes dans la substance de la chose. » La doctrine du Speccliio sur la prédestination n'est pas moins menaçante que celle de saint Paul, qu'il cite et commente.

« L'homme, en faisant bien, mérite, en vertu de la grâce que Dieu lui donne librement, et non par ses œuvres qui, sans la grâce, ne vaudraient rien auprès de Dieu. Ainsi l'homme ayant la première grâce de Dieu qu'il ne mérite pas d'avoir, mais qui lui est librement donnée, mérite, en agissant selon cette grâce qui rend ses œuvres méritoires et agréables à Dieu , d'avoir une grâce plus grande et même la gloire selon la grâce. Saint Paul a dit en ce sens : * Je suis par la grâce de Dieu ce que je suis, et sa grâce n'a pas été vide en moi {Gratia Dei sum ici c/uod sum^et gratia ejus in me vacua non fuit).)) Et ailleurs : La grâce de Dieu, notre Sauveur, s'est montrée, non pour les œuvres de justice que nous avons faites , mais il nous a sauvés selon sa miséricorde {A pparuit gratia Dei Salvatoris nostri 3 non ex operibus justitiœ quœ fecimus nos, sed secundum suam misericordiam salvos nos fecit.) »

Passavanti invite et attire à l'humilité par des images poétiques , des récits naïfs ou piquants , et par de sages et pieuses réflexions.

« Saint Bernard dit : La grâce n'entre pas dans le « cœur de celui qui se confie en ses propres mérites et

48 JACQUES PASSAVANTI.

« qui s'appuie sur ses propres œuvres ; car, étant plein « de sa bonne opinion, la grâce n'y trouve point de « place. Nous voyons que ceux qui veulent remplir un « vase de l'eau d'une rivière ou d'une fontaine , le « penchent. De même , celui qui veut puiser la grâce « divine, ne doit pas se tenir raide d'orgueil, mais se « baisser avec humilité. L'eau descend des montagnes « dans les vallées, et là, se réunissant à d'autres eaux, « elle forme des rivières et de belles fontaines. Ainsi « l'abondance de la grâce descend dans les vallées de « l'humilité.

« Il ne se croit pas cendre et poussière , celui qui « s'habille de draps de soie et d'écarlate; car, qui fe- « rait de tels sacs à la cendre, à moins d'être fou? Il « ne se croit pas cendre et poussière, celui qui se place « haut en dignité ; car la poussière mise sur une

à hauteur est emportée et dispersée par le vent

« Saint Isidore rapporte que , d'après un ancien usage, le jour du couronnement de l'empereur de Constantinople, au moment où il apparaissait dans sa plus grande gloire, un marbrier s'approchait de lui , et lui présentait les échantillons de quatre sortes de marbres de diverses couleurs. Il lui demandait ensuite de laquelle il préférait qu'on lui fit son tombeau , pour donner à entendre que la mémoire de la mort devait tempérer la gloire temporelle et impériale, et le rendre humble.

« On lit dans la vie des Saints-Pères, qu'un religieux voulant obtenir de Dieu l'explication d'un passage de l'Ecriture qu'il ne comprenait pas, se mit à jeûner et à prier. Après un jeûne de sept semaines, n'ayant pas reçu la grâce qu'il demandait, il imagina d'aller trouver un des moines qui habitaient le désert , et de le consulter sur son doute. Pendant qu'il était en route, l'Ange de Dieu lui apparut et lui dit : Le jeûne que tu as fait sept semaines ne t'a pas

JACQUES PÀSSÀVANTI. 49

« rapproché de Dieu et ne t'a pas aidé pour ce que tu « cherchais. Maintenant , parce que tu t'es humilié et « que tu vas consulter ton frère, je suis envoyé de Dieu « pourt'enseigner ce que tu voulais savoir. Et il lui expli- « qua clairement son doute. Le moine, remerciant Dieu « et reconnaissant la vertu de l'humilité , rentra dans « sa cellule doublement instruit , et comprit l'Ecriture

a qui dit que Dieu révèle ses secrets aux humbles

« Saint Antoine, un jour qu'il priait, vit le monde cou- « vert de petits filets tendus, et s'écria en pleurant : Qui « pourra donc échapper à tant de pièges, et ne pas « tomber dans l'un d'eux? Une voix lui répondit :

« L'humilité seule Le diable dit un jour à saint

« Macaire : Pourquoi l'emportes-tu sur moi? Car si tu « jeûnes , je ne mange jamais ; si tu veilles je ne dors « jamais ; si tu te fatigues en travaillant, je n'ai jamais « de repos. Puis, répondant lui-même à sa question , « il ajouta : Je suis vaincu par ton humilité seule, que « je ne puis avoir.

« Saint Augustin démontre ainsi que l'humilité ne « se laisse jamais vaincre. Celui-là seul est vaincu, qui « présume de soi ; celui-là seul est vainqueur, qui par « humilité ne présume pas de soi. Voici la raison : « Dieu combat pour l'humilité, parce que l'humi- « lité rapporte à Dieu l'honneur de la victoire , « en disant : « Ne donne pas la gloire à nous , Sei- « gneur , mais à ton nom (Non nobis^ Domine^ non « nobis ; sed nomini tuo da gloriairi). » Elle lui laisse « donc le soin du combat , puisqu'elle lui rapporte « l'honneur de la victoire. Par l'humilité l'homme se « vainc aussi lui-même, victoire la plus difficile, par « laquelle l'homme vainc toute chose , et ne peut être

« vaincu par aucune Douter si l'on est en état de

« péché mortel ou non, est un grand supplice, et « Salomon dit : « Il y a des justes et des sages dont « les œuvres sont dans les mains de Dieu , et cepen-

50 JACQUES PASSAVANTI.

« dant l'homme ignore s'il est digne d'amour ou de « haine; mais toute chose est laissée incertaine « [Sunt justi atque sapientes ., et opéra eorum in manu « Deij et tamen nescit liomo^ utrùm amore vel odio di- « gnus sit; sed omnia in futurum reservantur incertaj*» « Saint Grégoire explique ainsi ce passage : Toutes les a choses nous sont incertaines , afin que nous tenions « une chose certaine, l'humilité.

« Marche dans le chemin de l'humilité du Christ , « dit saint Augustin, si tu veux aller à la gloire de son « éternité. Yeux-tu avoir la hauteur de Jésus-Christ ? « prends d'abord la bassesse qu'il a montrée, afin que « nous en prissions l'exemple d'après ce qu'il dit : « Je « vous ai donné l'exemple [Exemplwn enim dedi vobis) . » « En naissant, quelle humble mère il voulut., quelle « humble maison, quel humble lit, quels humbles ha- « billements ! Pendant sa vie , il voulut être circoncis « comme un pécheur, offert et racheté comme un es- « clave; il voulut être interrogé au milieu des docteurs « comme un écolier, être sujet à Marie et à Joseph, « avoir humble compagnie de pêcheurs , être baptisé « par un homme , tenté par le diable comme son infé- « rieur, sans biens, pauvre, payer le cens et le péage, « souffrir les reproches et les outrages sans se défendre. « Prêchant et faisant des miracles , il fuyait les hon- « neurs et la gloire ; quand on voulut le faire roi, ilpar- « tit et reprit ses disciples d'ambition. Il embrassait « les petits enfants et les donnait en exemple d'humi- « lité et de soumission. Quand il vint au lieu de sa « Passion , il chevaucha sur un âne. Il lava les pieds « à ses disciples et soupa avec eux à la même table , « mangeant au même plat et les servant ; ensuite il leur « donna la communion. A sa mort , il souffrit d'être « trahi, accusé, pris, lié, interrogé, battu, bafoué, « jugé, gourmande et envoyé au supplice avec la « croix sur les épaules par dérision. Il ne dédaigna

JACQUES PASSAVANTI. 51

« pas la très vile mort de la croix sur laquelle il fut « élevé nu ; il y souffrit de la soif; il fut flagellé , cou- « vert de plaies , à l'endroit des exécutions publiques, « entre des larrons , comme un malfaiteur. Après sa « mort, il voulut être mis sous terre dans un tombeau « et descendre aux enfers , pour donner salut et déli- « vrance à ceux qui étaient captifs. »

Passavanti paraît sortir de sa mesure ordinaire , quand il prescrit l'humilité et le renoncement de l'amour-propre 9 par l'exemple de ce solitaire auquel on avait annoncé la visite du gouverneur de la province et de sa suite, attirés par le bruit de sa sainteté. Il se mit sur la porte de sa cellule, vêtu d'un sac comme un fou et mordant avidement et à coups redoublés dans une miche de pain et un morceau de fromage , au lieu de répondre. La déraison , la grossièreté sont des torts de quelques dévots qui rebutent de la piété au lieu d'y attirer, et les rendent responsables des conséquences. Nicole , qui certes n'a point ménagé l'amour-propre , est bien plus sensé, lorsqu'il va jusqu'à dire « qu'il faut, en quelque lieu et en quelque société que l'on soit, se faire un plan des opinions qui y régnent, et du rang que chacun y possède , afin d'y avoir tous les égards que la charité et la vérité peuvent permettre. » Passavanti établit trois sortes de science , la science divine , la science humaine , et la science diabolique. Voici diverses considérations répandues dans le chapitre qui traite de la première. Les avis, ou plutôt les remontrances aux maîtres et aux prédicateurs , sont caractéristiques et peignent l'enseignement théologique et la barbarie de la chaire au XIV. e siècle , à laquelle certains traits prouvent que l'auteur du Specchio n'avait point tout-à-fait échappé.

« La science divine se peut entendre de deux ma- « nières. D'abord, celle par laquelle Dieu fait toutes « choses. Cette science est éternelle et s'appelle tantôt

52 JACQUES PASSAVANTI.

« sagesse , tantôt prescience , tantôt prédestination ,

« tantôt disposition, tantôt providence; non qu'elle

« soit plusieurs choses distinctes, mais une même

« sagesse qui n'est autre que l'essence divine. On lui

« donne divers noms par rapport aux choses créées,

« qu'elle produit, gouverne, règle, prévoit et dispose.

« De la seconde manière on peut, par science divine,

« entendre celle au moyen de laquelle l'homme sait

« les choses divines. L'homme peut avoir cette science

« de trois manières : la première , par l'infusion ou la

« révélation , comme Salomon, les prophètes, les apô-

« très et plusieurs saints qui, sans la science hu-

« maine , ni l'exercice de l'étude, apprirent et com-

« prirent les très hautes choses de Dieu et les mystères

« profonds de l'Ecriture ; la seconde , par l'enseigne-

« ment des maîtres et des docteurs ; la troisième, par

« l'étude, la lecture, la méditation , l'exercice du génie

« naturel.

« Pour bien enseigner et bien prêcher, la science ne

« ^suffît pas; il faut encore la bonne vie. Car, dit saint

« Grégoire, que celui qui veut bien enseigner aux au-

« très, s'applique d'abord à bien vivre, puisque les

« bonnes œuvres confirment et prouvent les bonnes

« paroles; la mauvaise vie gâte tout bon discours , et

« l'on méprise les doctrines de celui dont on méprise

« la vie. C'est donc une grande présomption que de

« vouloir bien parler et mal faire, ou parler beaucoup

« et faire peu. Celui qui parle bien et vit mal, porte à

« la main comme une lumière qui démontre ses mau-

« vaises actions aux auditeurs , et dévoile ainsi lui-

« même sa honte, selon les paroles du Christ dans

« l'Evangile : « Faites que la lumière de votre science

« montre et manifeste vos bonnes œuvres. » Celui-là

« lit encore la sentence de sa condamnation, se con-

« tredit lui-même , et se confond par ses propres pa-

« rôles. L'enseignement, sans les bonnes œuvres, nuit

JACQUES PASSAVANTI. 53

« aussi aux auditeurs, car il n'est pas efficace et ne « produit pas le fruit qu'il devrait : celui qui ne brûle « point, n'allume point. Saint Grégoire dit : La con- « science d'un fervent amour est plus utile aux au- « diteurs que la science de subtils discours, et la suavité « d'une douce langue ne sert à rien si elle n'est assai- « sonnée par la saveur d'une sainte vie. Ceux-là savent « parler doucement de Dieu, qui se sont pris à l'aimer « avec ferveur. Les prédicateurs qui disent la vérité « seulement avec le son de la voix, ne sont point crus, « et ils tombent facilement dans le vice de la vaine « gloire. Ainsi, vains et privés de bonnes œuvres, ils diri- « gent vainement leur intention pour plaire au monde, « obtenir des louanges, et être tenus sages et saints.

« Dieu veut bien que tout homme vive amoureux « de la gloire céleste et languisse pour elle , que même « il se consume et meure par cet amour ; et non qu'il « s'en approche , qu'il la regarde fixement , mais qu'il « la contemple et s'en tienne à distance. A celui qui la « contemplera ainsi pendant cette vie , il sera accordé « de la posséder dans l'autre largement, à son gré, et « éternellement.

« C'est un signe évident que les maîtres et les prédi- « cateurs sont des amants adultères de la vaine gloire « lorsque, prêchant et enseignant, ils laissent les choses « utiles et nécessaires au salut des auditeurs , pour des « subtilités , des nouveautés et de vaines opinions , se « servant de figures et d'allégories , poétisant et s'effor- « çant d'y mêler des fleurs de rhétorique qui charment « l'oreille et ne vont pas au cœur. Ces choses , loin « d'être fructueuses aux auditeurs, les jettent souvent « dans de dangereuses erreurs , comme on l'a vu an- « ciennement et de nos jours. Les vices et les péchés « qu'on voulait trancher avec le couteau de la parole « de Dieu , frapper avec la flèche de la prédication , « brûler avec le feu d'un langage tendre et fervent,

54 JACQUES PASSAVANTI.

« demeurent entiers et solides , dégénèrent dans les « cœurs en fistules et en aposthèmes par le mauvais « traitement du médecin cupide, vain et insouciant « des âmes. De tels prédicateurs, ou plutôt de tels jon- « gleurs et bouffons de romans, auxquels courent les « auditeurs comme à ceux qui chantent les paladins , « et qui font de grands coups seulement avec l'archet « du violon , sont les dispensateurs infidèles, déloyaux « du trésor de leur maître , c'est-à-dire de la science de « l'Ecriture que Dieu leur a commise , afin de gagner « les âmes rachetées par le précieux sang du Christ ; « eux la jettent au vent et à la fumée de la vaine gloire. « Il paraît venu le temps, je dis plus, le temps est venu « (puissé-je me tromper!) que saint Paul prophétisa « dans sa lettre à Timothée, temps où la saine doctrine « de l'Ecriture Sainte et de la vraie foi ne sera pas sou- « tenue, mais où le monde cherchera des maîtres et « des prédicateurs selon ses appétits , et qui grattent «via démangeaison de ses oreilles, c'est-à-dire qui leur « disent les choses qu'ils désirent entendre pour le « plaisir et non l'utilité ; il détournera son attention de « la vérité et prêtera l'oreille aux fables. Or, combien « est petit, très petit, le nombre de ceux qui disent ou « veulent écouter la vérité ! Ceux qui ont un peu de « bon sens, d'intelligence, de zèle pour les âmes, doi- « vent beaucoup s'en affliger et pleurer. Ce qu'il y a « de pis, c'est que, loin de vouloir entendre la vérité, « on la prend en haine et celui qui la dit. Le poète « Térence avait donc raison : « La vérité enfante la « haine (Veritas odiwn parii). »

« Bien que les hommes sages et lettrés qui savent « distinguer le vrai du faux, le bon du mauvais, puis- « sent lire les philosophes et les poètes mondains ; il « n'est pas sûr de les laisser lire aux simples et aux « illettrés. Les lettrés mêmes ne doivent pas en user

JACQUES PASSAVANTI. 55

« beaucoup, car le plus souvent on y perd son temps, « ou on le fait par vanité. Cette lecture est spécialement « interdite aux clercs et aux religieux qui doivent lire « le saint Evangile , les Epîtres de saint Paul , le Psau- « tier et le reste de l'Ecriture qu'on lit ou qu'on chante « dans la sainte Eglise. Plusieurs d'entre eux étudient « les comédies de Térence, Ovide, Juvénal, des ro- « mans ou des sonnets d'amour, ce qui est tout-à-fait « défendu. Saint Jérôme raconte à ce sujet que dans sa « jeunesse, quoique fidèle chrétien , il aimait beaucoup « la lecture des œuvres de Cicéron à cause de son « langage éloquent, et des œuvres du philosophe Pla- « ton à cause de son style élevé et symbolique , tandis « que la lecture des prophètes et du reste de l'Ecriture « lui plaisait moins , le style lui en paraissant rude et « grossier. Or, il advint qu'il tomba malade si grave- « ment que, abandonné des médecins, on préparait « déjà ses funérailles et son tombeau. Comme il était « entouré de monde qui attendait son dernier soupir, son « esprit fut tout à coup transporté au jugement de Dieu. « Saint Jérôme dit qu'il y avait autour du trône du sou- « verain juge une si éclatante lumière de gloire, que « ses yeux ne la pouvaient supporter. Transi de peur à « cause de la présence du juge, ébloui par la force de « cette lumière , il gisait étendu à terre , devant le tri- « bunal. Interrogé par le juge sur sa condition, il ré- « pondit qu'il était chrétien. Tu mens, reprit le juge, « tu n'es pas chrétien, mais cicéronien; car, où est ton « trésor, là est ton cœur. Il se tut, ne sachant que ré- « pondre. Alors le juge ordonna de le battre durement. « Comme il criait à haute voix : Grâce, Seigneur, « ayez pitié de moi , plusieurs de ceux qui étaient pré- « sents priaient le juge de pardonner cette fois à son « ignorance et à son jeune âge. Pleurant, soit à cause « de son erreur, soit à cause de la douleur des coups, « il commença à promettre et à jurer qu'il n'aurait ja-

56 JACQUES PASSAVANTI.

« mais plus, ni ne lirait de livres profanes et mon-

« dains. Délivré à ces mots , son esprit revint au corps

« et il revit ceux qui le croyaient mort. Le saint ajoute

« qu'il se trouva tout mouillé de larmes , et en témoi-

« gnage que ce n'était pas un songe , mais une vision

« véritable , il se sentit les épaules livides et meurtries

« de coups. Corrigé par cette leçon et lié par son ser-

« ment, il ne lut plus de tels livres, mais se livra en-

« tièrement à l'étude de l'Ecriture Sainte, que, d'après

« le témoignage et l'approbation de la sainte Eglise,

« il traduisit , exposa , interpréta et commenta plus

« fidèlement qu'aucun autre docteur grec ou latin,

« Par défaut d'entendement spirituel, et parce que « notre idiome manque souvent de mots propres, les « traducteurs exposent l'Ecriture Sainte d'une manière « grossière ou non vériclique. Le danger est bien « grand, car il est facile de tomber en erreur. En ou- « tre , ils avilissent l'Ecriture qui -est ornée de hautes « pensées, de mots propres et exquis, de belles cou- « leurs de rhétorique et d'un style élégant. Les « Français et les Provençaux la mutilent avec leur « parler bref. Les Allemands , les Hongrois et les « Anglais l'offusquent avec leur langage obscur. Les « Lombards la rendent dure par leur jargon trivial et -< crû. Les Napolitains la tronquent par des mots am- « bigus et équivoques. Les Romains la rouillent par leur « accent âpre et rude. Quelques-uns la rendent gros- « sière par leur accent des Maremmes , de la campa- « gne ou des Alpes; quelques autres, moins mal, comme « les Toscans, l'altèrent et la décolorent en la malme- « nant. Parmi ces derniers , les Florentins, en l'allon- « géant et la rendant ennuyeuse par leurs mots hachés « et maniérés et par leur accent, la troublent et la mé- « langent par des aujourd'hui et demain, maintenant, « en passant, dorénavant, oui, certes, etc. Ainsi, pour

« bien traduire l'Ecriture , il faudrait que l'auteur fût « très capable et très instruit , non seulement dans la « grammaire , mais aussi dans la théologie, très versé « dans la connaissance des livres saints; qu'il fût « rhétoricien et exercé dans la langue vulgaire, qu'il « eût le sentiment de Dieu et l'esprit d'une sainte dé- « votion ; autrement , on commettra beaucoup d'er- « reurs, ainsi qu'il est déjà arrivé.»

Ce dernier passage est curieux comme histoire du langage. Le purisme de Passavanti lui donnait le droit d'être sévère, et justifie son indignation. Le texte pourra faire juger de la manière de ce vrai créateur de la prose italienne , que le dédain philosophique de Ginguené pour l'auteur d'un livre de dévotion , a eu le tort de ne pas même nommer.

Verdie (i volgarizzatori) non lianno spirituelle intendimento > e perche il nostro volgare lia difetto di propj vocabolij, spesse volte rozzamente e grossamente > e moite volte non veramente la spongono. Et e troppo grande pericolo; cke agcvolmente si potrebbe cadere in errore : sanza cli'egli avviliscono la Scrittura , la quale con alte sentenzie, ed isquisiti e proprj latini ^ con begli colori rettoriclii e di leggiadro stilo adorna^ quai col par lare mozzo la tronca, corne i Francesclii e' Provenzali : quale collo scuro linguaggio Voffusca^ corne i Tedeschi, Ungarij, et Inghilesi : quali col volgare bazzesco e crojo la'ncrudisconOj corne sono i Lombardi : quali con vocaboli ambigui e dubbiosi dimezzando la dividono ., corne Napoletani e regnicoli : quali co II9 accent o aspro e ruvido V arruginiscono j corne sono i Romani : alquanti altri con favella maremmana^ rusticana^ alpigiana V arrozziscono : et alquanti men malej, cke li altri ^ corne sono i Toscani ^ malmenandola^ troppo la'nsuçidano e abbruniscono, Tra' quali i Fiorentini co'vocaboli isquarciati e smaniosi , e col loro parlare Fiorentinesco istendendola e facendola rincrescevolej la'ntorbidano e rimesçolano con occi e

58 JACQUES PASSAVANTI.

poscia^ aguale* vievocata^ purdianzi , mai pur si^ benreggiate* cavrete délie bonti> se non mi ramognate : e cosi ognl uomo se ne fa isponitore. Conciossiacosackè a voler la bene volgarizzare ; converrebbe clie V Autore fosse molto sofficiente > clie non pur grammatica > ma egli converrebbe sapere ben teologia, e délie Scritture Santé avère esperta nolizia * et essere rettorico et esercilato nelparlar volgare, et avère senlimento di Iddio> e spirito di santa devozione; altrimenti molli difetti vi si commettono , e sono coinmessi già.

« Saint Grégoire compare l'Ecriture à un fleuve tan- « tôt bas, tantôt profond, dans lequel l'éléphant nage « et que l'agneau passe à gué. Il veut dire que le sage « et le savant n'y trouvent point de fond, et que « l'homme simple et illettré y trouve un fructueux « enseignement, ou bien que tous deux y trouvent « leur nourriture. »

La science humaine paraît à Passavanti très défectueuse. Il ne lui accorde que deux pages et la compose principalement de la grammaire, de la logique, de la rhétorique, de l'arithmétique, de la géométrie, de la musique et de l'astrologie, objets dont il ne croit pas devoir s'occuper, préférant l'utile à l'agréable. Il rappelle les paroles du philosophe Thémistius, que les choses connues par les hommes sont la moindre partie de celles qu'ils ignorent, le mot de Socrate « Je ne sais qu'une chose , c'est que je ne sais rien », et il termine par la triste sentence de Salomon : « Qui ajoute à sa science , ajoute à sa douleur (Qui addit scientiamy addit et dolorem ) . »

La science diabolique est traitée avec beaucoup plus de développement. Mais cette science, restée au démon, est encore très vaste.

et Comme le diable n'a rien perdu de sa substance « naturelle et essentielle , ainsi il n'a pas perdu la « science naturelle au moyen de laquelle il connaît et

JACQUES PASSAVANTI. 59

« sait excellemment toutes les sciences et tous les arts,

« plus qu'aucun homme , par le génie naturel ou l'exer-

« cice de l'étude. Il a la connaissance parfaite , non

« seulement en général mais en particulier, et spéci-

« fiquement de toutes les choses naturelles, spirituelles

« et corporelles. Ainsi il connait et sait de Dieu tout

« ce que l'entendement naturel peut en comprendre

« sans la lumière de la grâce. Des substances séparées ,

« c'est-à-dire des anges , il connaît la substance , les

« propriétés naturelles, le rang , les offices et jusqu'où

« s'étend leur vertu et leur puissance naturelles. Des

« étoiles et des planètes , il connaît les places , les

« sphères, les orbites, l'éloignement et le nombre

« ainsi que leurs différences et propriétés , leurs cours,

« équations, conjonctions et conséquences, leurs in-

« fluences , leurs vertus et leurs phases. Il connaît ia

« nature et la substance de l'ame; ses facultés intel-

« lectuelles , sensitives et appétitives , ses propres opé-

« rations sans le corps et celles qui leur sont commu-

« nés. Le diable connaît aussi la nature et les proprié-

« tés des éléments , les composés des corps , la nature

« et les espèces de poissons, d'oiseaux, de bêtes; il

« sait les espèces d'arbres, la nature, la qualité, les

« vertus des herbes, des pierres précieuses , les minières

« d'or, d'argent et des autres métaux, et enfin tout ce

« qu'une intelligence humaine quelconque sait ou peut

« savoir naturellement ou par l'exercice de l'étude.

« Mais le diable ne peut savoir les pensées et les vo-

« lontés du cœur, si elles ne se montrent de quelque

« manière, par acte, signe, ou apparence extérieure.

« Il s'ensuit qu'il sait tout ce que les hommes discu-

« tent , font et préparent en tout lieu , en tout temps ,

« et de toute manière. Il s'ensuit encore qu'il sait ce que

« les hommes imaginent dans leurs fantaisies et leurs

« songes, parce que l'imagination et le songe ne sont

« pas renfermés au-dedans par l'intelligence ou la vo-

60 JACQUES FASSAVANTI

« lonté 5 mais sont des sentiments corporels , bien

« qu'intérieurs. Le diable connaissant toute science et

« tout art, combine Tune avec l'autre les choses 9 qui

« toutes lui obéissent quant au mouvement local ; il

« peut ainsi faire et faire paraître des choses merveil-

« leuses. Je ne dis pas toutefois que le diable puisse

« opérer de vrais miracles , mais bien des choses mer-

« veilleuses. J'entends par vrais miracles tout ce qui

« se fait au-dessus et en dehors de l'ordre de la nature,

« comme ressusciter un mort , de rien créer quelque

« chose, rendre la vue à un aveugle, et autres sem-

« biables ; à Dieu seul appartiennent de tels miracles.

« J'appelle merveilleuses , certaines choses extraordi-

« naires que les hommes, ou ne savent, ou ne peu-

« vent exécuter. Ainsi le diable pourrait guérir un

« malade non tout à coup et sans médecines , car ce

« serait un vrai miracle , mais avec des remèdes ap-

« propriés, qu'il connaît mieux qu'aucun médecin au

« monde. Mais, avec toute sa science, avec tout son «'pouvoir, dont l'Ecriture dit qu'il n'en est pas d'égal

« sur la terre , le diable ne peut changer la volonté de

« l'homme sur laquelle , ainsi que sur la partie intel-

« lectuelle, il n'a, à proprement parler, ni prise, ni

« pouvoir. Il ne peut donc mettre au cœur une pensée

« ni un désir que l'homme ne veuille pas avoir ; il ne

« peut donc entrer ni agir dans le cœur ou l'esprit , si

« l'homme ne lui en ouvre la porte par le consente-

« ment de la volonté.

« Au moyen de certains maléfices, on fait transporta ter quelqu'un d'un lieu à un autre , porter et repor- « ter aussitôt des messages et des nouvelles de loin- « tains pays. Quelquefois l'on se sert, pour cet art, « d'invocations et de conjurations expresses aux dé- « mons, qui apparaissent sous certaines formes et fei- « gnent d'être contraints par ces conjurations , bien « qu'il n'en soit rien. »

JACQUES PASSAVANTI. Q\

Ce dernier passage indique qu'à toutes les époques de semblables effets magnétiques se sont renouvelés et ils sont un motif pour tous les esprits raisonnables de ne point tout admirer ni de tout rejeter.

Le Specckio délia vera Penitenza est suivi du Traltato de' Sogni (Traité des Songes) . Malgré la différence du sujet, il réunit le même mélange d'un savoir barbare, et de pensées justes et élevées avec les mêmes qualités de style.

« Les causes des songes peuvent être de deux sortes « intérieures ou extérieures. Les premières sont ou « animales ou corporelles. La cause est animale « quand , par quelque pensée ou imagination ou affec- « tion intime, on excite pendant la veille sa fantaisie, « en se formant selon cette pensée ou cette affection ' « des images que l'ame contemple ensuite pendant le « sommeil du corps, tandis que les sens extérieurs sont « liés et fermés. Ainsi , les songes varient selon la force « plus ou moins grande des passions et des affections « Les passions et les affections de l'ame, pour les « expliquer aux illettrés, et en les prenant dans un « sens plus large que ne font les philosophes , sont « l'amour et la haine, l'espérance et la crainte, la joie « et la tristesse , la colère et la concupiscence. Cha- « cune de ces passions donne naissance à des songes « analogues à cette affection. Car l'amour faisant pen- « ser celui qui en est épris, à l'objet aimé et le désirer « tendrement, est cause qu'on en rêve selon que l'ima- » gination se meut et se forme l'objet aimé avec l'em- « preinte de son brûlant amour. La même chose arrive « pour chaque passion, selon sa nature. Que toute « personne qui songe, examine si le rêve correspond « à la passion qui l'aiguillonne davantage. Ainsi, qu'il « ne s'attende pas à ce que le rêve ait d'autre consé- « quence; car celui-ci n'est pas une cause qui doive « produire quelque effet, mais bien l'effet de l'affec- « tion de la personne. Observer un tel songe , c'est-à-

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« dire considérer d'où il provient , n'est pas mal en « soi, puisque c'est l'effet d'une cause naturelle. La « deuxième cause intérieure des songes est corporelle. « C'est la disposition et la qualité de la complexion et a des humeurs du corps qui, rencontrant des obstacles, « se choquent entre elles , et l'une prédominant sur « l'autre imprime au corps sa qualité.

« Les causes extérieures des songes sont ou corpo- « relies ou spirituelles. La cause corporelle peut exister « de plusieurs manières. D'abord, par l'impression des « corps célestes, c'est-à-dire des planètes et des étoiles qui, « selon leurspositions ou aspects, conjonctions ou mouce vements, exercent de l'influence sur les cerveaux des hommes et des autres animaux, et leur occasionnent des songes conformes à leur disposition. Ainsi , les sages croient qu'entre autres , le cheval et le chien rêvent. Les songes varient selon le temps et les im- « pressions de l'air ; car le printemps occasionne d'au- « très rêves que l'automne ; en été on songe autrement «^ qu'en hiver. L'air pur et léger donne d'autres songes « qu'un air pesant et nébuleux. Autres sont les songes « par un air serein et pur, autres ceux par un air lourd « et par le brouillard. Les songes varient aussi avec les « vents. La nouvelle et la pleine lune , sa croissance « et sa décroissance, comme elles attirent les humeurs « dans le corps , produisent aussi des changements de « rêves. La qualité et la quantité du boire et du man- « ger sont aussi des causes extérieures de songes. « L'excès de table , par les vapeurs et fumées épaisses « qui se dégagent de l'estomac et montent au cerveau, « fait beaucoup songer. La privation de nourriture , la « faim ou la soif , laissent peu rêver ou peut-être don- « nent des songes d'évanouissement, de boire et de « manger. La qualité des mets et de la boisson fait « aussi varier les rêves ; car ceux qui sont légers et lins « procurent des songes légers et nets ; ceux au con-

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« traire qui sont grossiers et lourds font rêver à des « choses pesantes, confuses et effrayantes. Une autre « cause extérieure des songes est dans les arts, les « emplois , les travaux , et tout métier ou trafic qu'on « exerce continuellement, avec soin et sollicitude. Le « paysan rêve bœufs, charrue, hoyau et bêche; le « forgeron, enclume et marteau ; le médecin, malades, « sirops et remèdes; l'avocat, requêtes, procès et « question; le soldat, armes, chevaux, guerre, ba- « tailles, double paye et bonne solde; le prêtre, autel, « messe, office divin, offrandes et dîmes; la menace gère, lin, bon fil, toile pleine et serrée. Ainsi, les « dispositions du corps et de l'imagination dépendent « de la passion que le cœur nourrit, et qui parfois « est si grande qu'on suffoque et qu'on en meurt.

« L'autre cause extérieure des songes est spirituelle. « Celle-ci vient quelquefois de Dieu qui, par le minis- ; <« tère des saints anges , révèle certains mystères oc- « cultes et des choses élevées au-dessus de l'intelligence « humaine , aux personnes qu'il choisit pour faire ou « manifester quelques choses selon l'ordre de sa proo vidence. Il faut toutefois expliquer comment l'on « peut savoir si ces visions proviennent de Dieu et non « d'autre cause. Bien que quelques-uns s'ingénient à « en donner des signes, je crois que tout signe peut « être trompeur, à moins que le même esprit qui fait « la révélation, n'assure qu'une telle révélation vient « de Dieu et qu'il faut y ajouter foi. »

Passavanti , rapproché si fréquemment de Boccace , pour le style, semble, dans le Traité des Songes] aborder presque les mêmes sujets et la même morale. Le frère prêcheur a , dans le passage suivant , quelque peu de la joyeuseté du Novelliere.

« Quelques écrivains attribuent à l'aimant cette pro- « priété entre autres , que, si l'on veut éprouver la fi- « délité de sa femme, on lui mette sous la tête pendant

« son sommeil un morceau d'aimant. Si elle est chaste «• et fidèle, elle se retournera et embrassera son mari; « si au contraire elle est adultère, elle ne pourra sup- « porter l'épreuve ; mais, comme poussée, elle tombera « du lit. Si cela était, les maris jaloux devraient faire « grand cas de l'aimant. Que cette pierre attire le fer « d'un côté et le repousse de l'autre , cela est connu ; « mais je ne sache pas qu'elle entraîne la femme chaste « vers son mari ou chasse celle qui ne l'est pas , à « moins peut-être que cette femme soit de fer. Les « philosophes écrivent bien que dans certain pays , si- « tué au midi près de la zone torride, il y a des mon- « tagnes d'un aimant qui attire à lui les chairs humai- « nés, où par conséquent l'on ne peut ni habiter ni « passer. Bien plus, il est arrivé que quelqu'un ayant o voulu pénétrer dans ce pays, en traversant ces mon- « tagnes d'aimant qui attiraient ses chairs de côté et « d'autre , il fut élevé en l'air, et y mourut en parais- « sant rire : peut-être cet aimant a-t-il la vertu citée plus «s haut. Que les maris jaloux aillent donc à la recher- « che de cet aimant pour éprouver la fidélité suspect* « de leurs femmes ; ils seront délivrés de la jalousie ei « les femmes de leur ennui. »

Passavanti croit devoir prémunir contre les périlleu: effets de la posture sur le dos au lit ; il donne de singuliers conseils sur les avantages pour la chasteté de 1; position opposée. Un souvenir trop libre rappelé pai Horace , dans son voyage à Brindes , est traité par Passavanti avec le sang-froid de M. de Buiïon, mais sam la même complaisance. On voit par-là, ainsi que pa: d'autres traités de casuistes espagnols , que la discussion de ces matières fut long-temps familière aux religieux. Le vers de Boileau sur le latin, qui dans le mots brave l'honnêteté , s'applique encore assez biei à l'italien. Sans accuser Passavanti, on peut remarquer que François de Sales et Fénelon n'auraient ja-

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mais risqué de ces choses-là. Bossuet, si impétueux, remarque avec une ingénieuse retenue, dans l'admirable Traité de la Concupiscence 9 au sujet de la ceinture de figuier mise par Adam , que « la figure et la matière de ce nouvel habillement font entendre où la rébellion se faisait le plus sentir. » Si le français est reconnu comme la langue de la politique et de la diplomatie, il semble encore, avec plus d'honneur, devoir être celle de la piété.

•i-SS.

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