‹ Curiosites et anecdotes italiennes--Chapitre 2 sur 53 · VIE SOBRE · texte numérisé non relu

VIE SOBRE

Le Vénitien Louis Cornaro obtint au XVI. e siècle une grande célébrité par ses Discours sur la Vie Sobre. Le fameux jésuite et théologien brabançois Lessius , condamné dans sa jeunesse par les médecins à ne languir que deux ans , se mit à les pratiquer ; il leur dut quarante ans de vie, les traduisit par reconnaissance en latin , et composa pour leur servir de préface son Hygiasticon. L'austère et minutieux régime prescrit par Cornaro dut paraître encore plus rigoureux et extraordinaire avec l'abondante alimentation de cette époque et du siècle suivant. Son influence s'étendit et se prolongea au dehors. Saint-Simon l'accuse d'avoir tué le ministre d'État Lyonne 5 ainsi que bien d'autres, et il était pratiqué par les vertueux amis de Fénelon , les ducs de Ghevreuse et de Beauvilliers. Quand on voit l'extrême sobriété de l'archevêque de Cambrai qui., malgré la splendeur de sa table, ne soupait qu'avec quelques cuillerées d'œufs au lait , on peut supposer qu'il n'était point étranger à ce régime. Les deux traductions des Discorsi intorno alla Vila Sobria publiées à Paris en 1646, 1647, et les deux de 1701 , prouvent l'usage que l'on faisait alors des préceptes de Cornaro. La première édition avait paru à Padoue in-4.0, en 1558.

La Vie Sobre se compose d'un Traité 3 d'un Résumé (Cowpendio) . et d'une Exhortation j qui furent écrits

LOUIS COKNARO. 67

par Cornaro à l'âge de quatre-vingt-trois, quatrevingt-six ? quatre-vingt-onze et quatre-vingt-quinze ans. On conçoit qu'après cela il ait été favorable aux talents tardifs , et qu'il ait même prétendu fort étrangement que la plupart des chefs-d'œuvre dans les sciences et les lettres , avaient été produits durant les dix dernières années de la vie des auteurs. Il avait considérablement dépassé le précepte déjà trop prudent du P. Sirmonqui, plus que nonagénaire , disait à Lamottele-Vayer : « Ne vous pressez pas de rien donner au public; il n'y a rien dans les sciences qui n'ait ses coins et ses recoins, où la vue d'un jeune homme ne perce pas ; attendez que vous ayez cinquante ans sur la tête pour vous faire auteur. »

La réputation du livre de la Vita Sobria a fait un peu trop perdre de vue l'histoire de l'auteur qui offre , surtout dans sa vieillesse, plusieurs aspects intéressants. Cornaro , né en 1467 et mort à quatre-vingt-dix-huit ans , fut , à une époque qui en comptait un si grand nombre , un magnifique et intelligent Mécène des lettres et des arts. Il recueillit chez lui , à Padoue , le Véronais Jean-Marie Falconetto , habile architecte , nourri de Vitruve et de l'étude des monuments antiques, le premier qui, avant l'école des Sansovino et des Palladio, introduisit dans cette contrée le bon goût en architecture. Il lui fit bâtir en 1524 , l'élégant , l'harmonieux palais dont la belle loggia s'admire encore et dans lequel l'artiste mourut dix ans après *. Cornaro fut encore lié avec Ange Beolco , dit Ruzzante, de son goût pour l'agriculture et le soin des troupeaux, célèbre par ses comédies en dialecte rustique de Padoue , qu'il jouait avec un tel talent, que Sperone Speroni ne craignit point de le comparer à Roscius2. Telle

, V. les Voyages , liv. VII , chap. 7. 2 IbicL , liv. VII , chap. k.

fut l'amitié qui unit Cornaro à Ruzzante et à Faleonetto, qu'il aurait voulu être mis dans le même cercueil ; patronage peut-être unique de grand seigneur envers un poète et un artiste !

Cornaro était lui-même un écrivain distingué. Sa Vita Sobria est, pour la pureté du style, placée parmi les testi di lingua „ et il a traité de la peinture , de l'architecture, de la musique, des lagunes qu'il appelle noblement les fortissime e santé mura de Venise ; de l'agriculture, au moyen de laquelle il avait refait honorablement et paisiblement sa fortune , et des moyens de prolonger la vie humaine , discours qui devait être le complément de la Vita Sobria. Il composa même à quatre-vingt-trois ans une comédie pleine , dit-il , de rires honnêtes et de mots piquants [tutta piena di onesti risi e piacevoii motti) , exemple de comédie de vieillard qu'il met plaisamment au-dessus du trait de la tragédie de Sophocle , absous d'imbécillité par ses juges et qui était plus jeune que lui de dix ans. Ces divers ouvrages ont tous été perdus, à l'exception des Discorsi intorno alla Vita Sobria et du Trattato délie Acque.

Mais Cornaro ne se recommande pas moins par l'ame et le caractère que par la variété des talents. Zélé Vénitien , ce mouvement patriotique montre quels regrets il eût ressentis de la fin honteuse de la République :

« Le premier des plaisirs est de servir sa chère pa- « trie : oh! qu'il est glorieux le plaisir dont je jouis in- « Animent , d'enseigner la manière de conserver son « importante lagune et son port, en sorte qu'ils ne « puissent être comblés qu'après des milliers d'années! « Par ce moyen Venise gardera le merveilleux, l'ad- « mirable nom de ville vierge , comme elle est en effet, '< car il n'en existe pas d'autre au monde. En outre « elle augmentera son grand et haut surnom de Reine « de la mer : je jouis de cela et ma joie est complète. « Une autre de mes jouissances est d'enseigner à cette

« vierge , à cette reine , la manière de la rendre très « abondante de vivres, en fertilisant des champs inu- « tiles , marais ou campagnes arides , avec plus de « profit que de dépense. J'ai aussi cette autre et inal- « térable jouissance d'enseigner comment Venise peut « devenir plus forte , bien qu elle soit très forte et « inexpugnable, plus belle , bien qu'elle soit très belle, « plus riche , bien quelle soit très riche , plus salu- « bre , bien que l'air soit parfait. »

L'agréable lettre, sorte d'homélie hygiénique, adressée le 2 avril 1542, à Sperone Speroni, grand orateur, grand philosophe, grand poète dans son temps, ami de Ronsard, maître du Tasse, qui eut à sa mort les honneurs d'une statue, et dont le chef-d'œuvre, la tragédie de Canace , n'est guère aujourd'hui lisible; cette lettre peint les goûts, la bienfaisance, les manières patriciennes, l'optimisme et la sensibilité de Cornaro. Sperone Speroni, après avoir écrit contre la Vita Sobriété revint à ses doctrines; il a laissé un beau fragment du Discours qu'il composa pour sa défense , dans lequel il cite à propos l'autorité de saint Basile , qui blâme et traite presque de suicide les excès du jeûne , le but du jeûne étant de nous aider à servir Dieu plus librement.

« Vous qui savez tant de choses , écrit Cornaro à « Sperone Speroni, et en découvrez chaque jour de « nouvelles ; vous qui savez leur origine et leur cause , « trouvez-moi ce que je cherche, et vous me rendrez « heureux. Je veux trouver le moyen de persuader à « mes amis , que les désordres du corps auxquels les « hommes s'adonnent, les font mourir jeunes. J'ai « beau le leur dire , ils ne me croient point. Cepen- « dant , ils ne meurent que par leurs désordres , et me « tiennent constamment dans cette infélicité où je • suis aujourd'hui plus que jamais plongé par la mort « de notre très cher Ruzzante, infélicité qui m'aurait

tué, si elle pouvait tuer avant l'âge de quatre-vingtdix ans , un homme réglé. Mais elle ne Ta pu , parce que Tordre m'a rendu immortel, et qu'à l'âge de cinquante-huit je n'en ai que trente-cinq. Chaque jour cet ordre guérit à lui seul des malades. Voilà ce que je dis, ce que je prêche chaque jour; l'on ne m'écoute point, cela seul me rend malheureux, sinon je serais le plus heureux homme du monde. Afin que vous le croyiez , et que vous vous efforciez de trouver cette recette, voyez s'il me manque autre chose pour être très heureux. D'abord , je naquis maladif, c'est-àdire d'une complexion faible et dérangée : m'en étant aperçu , je m'appliquai à fuir les désordres, en sorte que j'obtins la parfaite santé qui est en moi. Je fis ensuite, au profit de ma patrie et de ma famille, usage des droits de la noblesse, que ma famille m'avait fait perdre : et il ne me servait à rien d'avoir pour ancêtres de grands sénateurs et des doges. J'ai acquis une fortune que je n'avais point en naissant , bien que les miens fussent très riches, et cela par le meilleur moyen et le plus louable de tous qui est la sainte agriculture , non par les armes , la violence et au détriment des autres, ni en traversant les mers au grand danger de ma vie, ou par d'autres moyens hérissés d'obstacles, Je l'ai donc acquise par un moyen seul louable, tout en menant grand train et n'épargnant aucune des dépenses, aucun des plaisirs qui appartiennent à un gentilhomme , et qu'évitent ceux qui , n'ayant pas de fortune, la veulent faire. Et moi je l'ai faite, tout en dépensant beaucoup. J'ai bâti à Dieu un temple ; je lui ai donné un peuple que j'ai fait venir au monde, en chassant le mauvais air qui était dans cette villa, où l'on ne pouvait élever des enfants ; et en la délivrant des eaux, j'ai fait naître une nombreuse population. Tout en faisant ma fortune, j'ai enrichi

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« plusieurs de mes facteurs et de mes domestiques; « j'ai aidé de ma bourse des savants, des musiciens, « des architectes, des peintres, des sculpteurs et au- « très; tout en faisant ma fortune, j'ai dépensé des « milliers et des milliers d'écus en bâtiments considé- « râbles et en très beaux jardins. Je vous laisse donc « à penser si je pourrais avec raison m 'appeler heureux, « seulement pour ces trois acquisitions , la santé , « l'usage de la noblesse, la fortune, par le seul moyen « louable, et sans épargner la dépense. Mais j'ai d'au- « très motifs , d'autres raisons pour être très heureux; « car j'ai trouvé , je possède un gendre fait par la na- « ture tout exprès pour moi et ma fille , qui a trois « petits enfants , trois véritables petits anges par la « figure. Je jouis de tout cela avec tant de santé, dans « des appartements si commodes et de si beaux jar- « dins! J'ai fait toutes ces choses, et d'ordinaire ceux « qui les font n'en jouissent point; moi, j'en jouis et

* j'en jouirai encore un grand nombre d'années. Cela « étant, comment serait-il possible que je ne fusse pas « heureux? Je suis donc heureux, si vous trouvez le « moyen de me débarrasser de cette seule contrariété. « Afin que vous ne pensiez pas qu'autre chose s'oppose « à ma félicité, et comme vous savez que l'on m'a en- « levé plusieurs milliers d'écus dans la maison du car- « dinal, bien que ce soit injustement, je vous assure « que je ne m'en attriste point, au contraire, je m'en « réjouis; car, si cette injustice n'avait pas eu lieu, le « monde ne saurait pas qu'après avoir enrichi un grand « nombre de facteurs et de domestiques, je pouvais « encore enrichir un cardinal. Aujourd'hui même que « les maîtres des eaux m'ont fait un autre notable « dommage, je vous affirme que je m'en réjouis en-

* core; car sans cela je ne serais pas devenu libéra- « teur de la patrie. Cette perte, en effet, a été cause « que j'ai trouvé le moyen de conserver les lagunes,

72 LOUIS CORNAUO.

« et par conséquent mon pays. Ni lune ni l'autre de « ces choses ne peuvent donc troubler ma félicité ; au « contraire , elles ont rendu manifestes au monde ma « force, ma constance dans l'adversité, et ma pré- « voyance, mon activité dans la prospérité; ce qu'on « avait cru presque impossible, ayant toujours été « très heureux. J'ai donc montré que je sais changer « la mauvaise fortune en bonne. Pour conclure, je « n'ai d'autre chagrin que la mort de mes amis , qui « me tient dans une continuelle infélicité. Pourvoyez « donc, je vous en prie, à ce que j'aie moins à en « regretter. »

Les Discours sur la Vie Sobre offent d'autres détails sur le bonheur domestique de l'auteur, sa vieillesse robuste, gaie et studieuse à Padoue. Son palais dans le beau quartier avait deux grands et commodes appartements, l'un d'hiver, l'autre d'été, avec des jardins arrosés par des eaux courantes. Pendant les mois d'avril et de mai, de septembre et d'octobre, il allait passer quelques jours à sa villa des monts Euganéens, bien exposée, avec des jardins, des fontaines, et il y chassait même à quatre-vingt-un ans. Il consacrait aussi quelques jours à sa superbe villa de la plaine, traversée par un large et rapide bras de la Brenta , au sein d'une riche campagne que ses dessèchements avaient assainie et fécondée. Il était entouré de onze petits-fds dont l'aîné avait dix-huit ans, et le dernier deux. L'un des plus jeunes était pour lui comme un joli petit bouffon (buffoncello). Il chantait avec eux d'une voix plus claire, plus sonore que jamais , car il la conserva belle jusqu'à l'âge de quatre-vingt-quinze ans , et il rapporte qu'alors, il chantait ses prières du matin et du soir, qu'autrefois il ne disait qu'à voix basse. Avec une constitution si privilégiée , Cornaro a dû combattre le préjugé des viveurs de son temps, qui prétendaient qu'après soixante-cinq ans la vie ne pouvait s'appeler une vie

vivante , mais une vie morte. Son opinion s'accorde en partie avec le mot de Fontenelle , qui disait que ses vingt plus belles années avaient été de cinquante-cinq à soixante-quinze ans. Une curieuse lettre écrite par Cornaro, âgé de quatre-vingt-onze ans , à l'illustre patriarche d'Aquilée, Daniel Barbaro, l'érudit commentateur de Vitruve, et l'auteur du premier traité complet de perspective , montre sa prospérité croissante avec les années et la même perfection de toutes ses facultés. Il n'avait rien perdu de la mémoire, de l'intelligence , du cœur, il écrivait de sa main huit heures par jour, se promenait pendant plusieurs autres, et il avait conservé jusqu'à ses dents et sa voix.

« Oh! combien, dit-il, ma voix est devenue belle! « Car, si vous m'entendiez chanter mes prières , en « m'accompagnant de la lyre, comme faisait David, « je vous certifie que vous en auriez un grand con-

« tentement Je suis sûr de mourir en chantant

« mes prières. L'horrible pensée de la mort ne me « cause aucun ennui, bien que je sache en être très « près par mon âge avancé , pensant que je suis né « pour mourir, et que beaucoup sont morts plus jeu- « nés que moi. L'autre pensée , compagne de celle-ci, « ne me trouble pas davantage , je veux dire la crainte « des peines qu'on souffre après la mort pour ses pé- « chés, car je suis bon chrétien, et je dois croire que a j'en serai délivré par la vertu du sacré sang de Jé- « sus-Christ , qui a voulu le répandre afin de délivrer, « nous, ses fidèles chrétiens. Oh ! que ma vie est belle! « Oh ! que ma fin sera heureuse ! »

L'élégant écrivain toscan , Antoine-Marie Graziani , iévêque d'Amélia, témoin de cette fin, la raconte d'une manière simple et touchante dans la vie du célèbre cardinal vénitien Commendone , dont il avait été le disciple , le secrétaire et l'ami :

« L'excellent vieillard sentant proche le terme de sa

7/l LOUIS CORNARO.

« vie, ne regardait pas le grand passage avec frayeur, «mais comme s'il se fût agi de passer d'une maison à « une autre. Il était assis dans son lit, très petit et très « étroit. Sa femme Véronique , chargée de presque au- « tant d'années que lui, était présente. Il me racontait « avec un ton de voix clair et sonore, les motifs qui « lui faisaient quitter la vie, d'une ame ferme; et il fai- « sait les meilleurs vœux pour la félicité de mon Com- « mendone, auquel il voulut même écrire de sa main « une lettre de conseil et de consolation. Il me dit « qu'il lui semblait pouvoir vivre encore deux jours ; « mais assailli peu après d'un manque de forces vitales, « il s'empressa de demander de nouveau les secours « de la religion consolatrice; et , serrant dans sa main « gauche un petit crucifix, il s'écria, en le regardant « fixement : « Joyeux et plein d'espérance, j'irai avec « vous , mon bon Dieu. » Puis , s'arrangeant avec dé- « cence et fermant les yeux, comme pour dormir, il « nous abondonna pour toujours , avec un léger « soupir. »

Gornaro annonce qu'il avait composé ses Discours sur la Vie Sobre pour combattre la débauche (crapula) 3 un des trois fléaux qui, avec la flatterie et le luthéranisme, avaient, au XVI. e siècle, envahi l'Italie. L'Inquisition éteignit violemment et rapidement le luthéranisme , qui , selon l'aveu remarquable de Cornaro , y était devenu l'opinion d'un grand nombre ; les deux autres fléaux ne se sont que trop long-temps maintenus. La flatterie était une des calamités de la domination espagnole, et elle indignait tous les cœurs italiens. L'Arioste la flétrit dans ses Satires, peinture si vivace des vices et des malheurs du temps :

Voie' ha la vile adulazion Spagnuola Messa la Signoria fin in bordello1.

• Sat. II.

L'auteur de la Vita Sobria avoue qu'il a pratiqué la débauche jusqu'à trente-cinq ans., et qu'il avait presque détruit sa santé , quand il imagina son régime d'abstinence. Mais on doit convenir, avec l'ingénieux marquis François-Eugène Guasco , qui a donné la nouvelle édition de Lucques, que ce régime dut moins influer sur la santé et la longévité de Cornaro , que son heureux naturel, sa bonne femme Véronique, sa vie de famille, ses livres, ses villas et ses richesses. Telle est cependant la force de l'habitude, qui, selon la remarque sensée de Cornaro, convertit en seconde nature et nous rend nécessaire , soit le bien , soit le mal , qu'une fois ce régime admis , il ne pouvait , sans péril , le modifier, même légèrement. C'est ainsi qu'à la prière de ses parents, de ses amis, et de l'avis même des médecins , ayant voulu porter de douze à quatorze onces son alimentation , et sa ration de vin de quatorze à seize onces , il éprouva au bout de dix jours une telle perturbation , que sa gaîté se changea en tristesse et en colère , que tout le dégoûtait , qu'il ne savait que vouloir, que dire, que faire, et qu'après douze jours, il fut assailli d'un violent point de côté , qui dura vingt-deux heures, accompagné d'une terrible fièvre continue qui se prolongea trente-cinq jours et autant de nuits. Cependant malgré l'exiguïté de cette alimentation, elle ne laissait pas que d'être assez variée , puisqu'elle se composait « de pain, de panade ou de bouillon mêlé d'œufs,ou « d'autres bonnes petites soupes semblables. En viande, « ajoute-t-il, je mange du veau, du mouton, du che- « vreau; je mange de la volaille de toute sorte, desper- « drix et des grives i ; je mange aussi des poissons , la « dorade parmi les poissons de mer et le brochet parmi

1 Le dernier traducteur français de la Vita Sobria, de la Bonaudière, n'a point l'exactitude rigoureuse que réclamait la matière; c'estainsi que, dans sa paraphrase habituelle , il fait manger des œufs frais à Cornaro et qu'il remplace la grive ( tordo ) par des pigeons.

« ceux d'eau douce.» Il recommande ces aliments et les regarde comme très convenables aux vieillards. Le vin âpre et froid, quoiqu'il l'aimât, lui était contraire ; il ne pouvait en boire d'aucune espèce depuis le mois de juillet jusqu'à la fin d'août. La privation de ce lait des vieillards, comme il l'appelle, le réduisait à une défaillance voisine de la mort ; car les autres liquides ne lui réussissaient pas mieux, même le bouillon de poulet. Il n'était ranimé que par le vin nouveau , qu'il préparait au commencement de septembre , et qui, en deux ou trois jours, le rétablissait complètement. On peut ajouter aux causes temporelles de santé et de longévité, alléguées par le marquis Guasco, que Cornaro dut puiser une nouvelle force et un nouveau moyen d'équilibre, dans cette vie céleste qu'il s'était créée à côté de la terrestre , et dans le bonheur qu'il espérait de la bonté et de la miséricorde de Dieu.

Cornaro, comme on ne le croit que trop, n'impose point exclusivement son régime. S'il s'abstient de fruits, de melons, de salades, de poissons, de porc, de tourtes , de soupe faite de légumes , de pâtes et d'autres aliments qu'il aimait beaucoup, mais que son petit et débile estomac ne pouvait supporter, il ne les interdit point , et les permet à des estomacs plus robustes. Il regarde chacun comme le meilleur médecin de soi-même, et la vie réglée comme la meilleure médecine. Il répétait souvent l'axiome déjà cité par saint Augustin , que ne pas satisfaire entièrement sa faim et sa soif était un moyen de santé. Il démontre la né-

al

cessité de réduire le manger et le boire avec l'âge , la nature demandant peu pour soutenir la vieillesse. Il raconte qu'en moins d'une année d'une vie sobre et bien réglée, il fut délivré de maux qui avaient fait de tels progrès , qu'ils semblaient incurables. Cette vie lui paraît devoir plaire beaucoup à Dieu ; il voudrait la voir pratiquée par les religieux, comme un moyen

nouveau d'édification pour le ciel et le monde. Elle lui semble particulièrement applicable aux monastères, et conforme aux règles d'abstinence de plusieurs. Mais ne va-t-il pas trop loin , quand , pour réprimer les ravages que l'excès d'alimentation causait dans certains monastères , il veut qu'après trente ans on se mette au pain trempé dans le vin et à de petites panades de pain et d'œufs?

Le traité de la Sobriété est terminé par un attrayant , par un poétique éloge de cette qualité :

« Telle est cette divine sobriété , agréable à Dieu , « amie de la nature , fille de la raison, sœur de la vertu , « compagne d'une vie tempérée , modeste , noble , « contente de peu, réglée et nette dans ses œuvres. « Elle est comme la racine de la vie , de la santé , de « la joie , de l'adresse, de la science , et de toutes les « actions dignes d'une ame bien née et accomplie ; les « lois divines et humaines la favorisent; devant elle « fuient, comme autant de nuages chassés par le soleil, « les réplétions , les désordres , la débauche , les hu- « meurs excessives , les dérèglements , les fièvres , les « douleurs et les périls de la mort. Sa beauté attire « toute ame élevée; sa certitude promet à tous une « gracieuse et durable conservation ; sa facilité invite « chacun sans beaucoup de peine à remporter ses vic- « toires ; enfin elle promet d'être aimable et bénigne « gardienne de la vie , soit du riche , soit du pauvre , « soit de l'homme, soit de la femme , soit du vieillard, « soit du jeune homme. Elle enseigne au riche la mo- « clestie , au pauvre l'épargne , à l'homme la conti- « nence, à la femme la pudeur, au jeune homme « l'espoir plus ferme et plus certain de vivre , et au « vieillard à se défendre de la mort. La sobriété puri- « fie les sens, elle rend le corps léger, l'intelligence « vive , l'esprit gai , la mémoire fidèle , les mouvements « alertes, les actions promptes et convenables. Par

« elle, Famé, presque dégagée de son poids terrestre, « jouit d'une grande partie de sa liberté, les esprits se « meuvent doucement à travers les artères , le sang « court par les veines , la chaleur tempérée et suave « produit des effets suaves et tempérés ; enfin ces puis- « sances conservent en nous , avec le plus bel ordre « une agréable et joyeuse harmonie. O très sainte et « très innocente sobriété ! unique soulagement de la « nature, mère bénigne de la vie humaine, vraie mé- « decine de l'ame comme du corps , combien doivent « les hommes te louer et te remercier de tes gracieux « dons! Tu leur procures le moyen de conserver ce « bien, la vie, dis-je, et la santé; car il a plu à Dieu « que nous n'eussions pas de plus grand bien en ce « monde; la vie et l'existence étant une chose si na- « turellement appréciée de tout être vivant, et con- « servée avec soin. Mais comme je n'entends pas ici « composer un panégyrique de cette rare et excellente à sobriété, je terminerai mon discours, afin d'être « sobre, même en cela. »

Questa è c/uella divina sobrietà grata a Dio , arnica alla natura* figliuola délia ragione , sorella délie virtii, compagna del vivere temperato ., modesta, gentils ^ di poco contenta y regolata e distinta ne lie sue operazioîii. Da lei, corne da radice, nasce la vit a, la sanità, V allegria, la industria, gli studi, e tutte quelle azioni che sono degne d'ogni animo ben créai o e composto; a lei favoriscono le leggi divine e umane ; da lei fuggono, comme tante nebbie dal sole ; le replezioni , i disordini , le crapule, i sovercki umorij le stemperanze, le febbri, i dolori e i pericoli délia morte. La sua bellezza alletta ogni animo nobile ; la sua sicurezza promette a tutti graziosa e durevole conserva zione; la sua facilita invita ciascuno con poco disturbo ail' acquisto délie sue vittorie; e finalmente ella promette di essere grata e benigna custodilrice délia vita tanto del ricco quanto del povero , tanto del maschio quant o délia

femmina, tanto del vecckio quanto del giovane : corne quella cke al ricco insegna la modestia, al povero la parsimonia * all'uomo la continenza > alla donna la pudicizia , al vecckio la difesa délia morte ^ al giovane la speranza del vivere pià ferma e piu sicura. La sobrietà fa i sensi purgatif ilcorpo leggiero* iintelletto vivace ^ V animo allegro , la memoria tenace y i movimenti spediti y le azioni pronte e disposte. Per lei t anima s quasi s gravât a del suo terrestre peso , prova gran parte délia sua libertà^ gli spiriti si muovono dolcemente per le arterie > corre il sarigue per le vene y il calore temperato e soave fa soavi e temperati effetti , e finalmente queste potenze nostre serbano con bellissimo ordine una gioconda e grata armonia. O santissima e innocentissima sobrielade^ unico refrigerio délia nalura y madré benigna délia vita umana, veramedicina cosi deU'animo corne del corpo nostro > quanto debbono gli uomini laudarti e ringraziarti de9 tuoi cortesi doni! Posciachè tu doni loro la via di conservare quel beney la vita j dico j e la sanità > di cui non piacque a Dio cite il maggiore si provasse per noi in questo mondo y essendo la vita e l'essere cosa tanto naluralmente da ciascun vivente apprezzata ^ e volentieri custodita. Ma perché io non intendo ora formare un panegirico di questa rara ed eccellente sobrietà > fard fine per essere ancora sobrio in questa parte*

Le régime de Cornaro n'est plus aujourd'hui qu'une sorte d'utopie hygiénique dont il serait facile d'abuser, comme de bien d'autres utopies. Peut-être conviendrait-il à quelques tempéraments , à quelques estomacs débiles ou détruits , comme certaines constitutions politiques, applicables à de petits états, en ruineraient de plus forts et de plus grands. Mais l'histoire de l'auteur, les citations de ses écrits , montrent que le nom du noble vénitien n'est pas indigne de ! vivre.

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