LE POETE MAZZA ET L'INQUISITEUR
Si l'Inquisition en Italie a contre elle le grand, l'impérissable fait du procès de Galilée, elle n'eut jamais la barbarie de l'Inquisition espagnole, moins religieuse que politique. Elle arrêta les progrès du protestantisme, qui avait poussé ses attaques jusqu'au cœur de ce pays '. Depuis les condamnations au XVI. e siècle de l'éloquent et indépendant Palearius Aonius, du spirituel Pierre Carnesecchi , et même du scandaleux Nicolas Franco, le collaborateur érudit de l'ignorant Arétin , par l'austère et trop rigoureux pape Pie V, du philosophe, mathématicien et poète, Giordano Bruno, dominicain passé au calvinisme, brûlé en 1600, elle ne s'applique guère plus qu'à la police ecclésiastique et à la censure des livres. Il est vrai que cette dernière s'exerça d'abord avec une prodigieuse activité : des ouvrages qu'elle poursuivit, et qui étaient entre les mains de tout le monde, ont tout-à-fait disparu, et l'on ne connaît plus aujourd'hui que le titre pieux d'un de ces livres, sur les avantages de la mort du Christ , livre condamné pour avoir exagéré la doctrine de la justification par le mérite de la foi.
Voici où l'Inquisition d'Italie en était il y a près de quatre-vingts ans. Le célèbre poète lyrique de Parme, Ange Mazza , le rival de Monti , qui était le vingt-quatrième et dernier fils de sa mère, mort presque centenaire en 1817, avait composé, à l'âge de vingt-deux ans, une traduction du poème anglais d'Akenside sur les Plaisirs de l'Imagination. Comme il soumettait le
i V. les Voyages , liv. VII, chap. 10.
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manuscrit au moine inquisiteur de Pacloue, celui-ci, au lieu d'arguer des principes de républicanisme presbytérien du livre, regarda fixement Mazza et motiva ainsi son refus d'imprimer : « Il s'agit des plaisirs de l'imagination , l'auteur est Anglais , le traducteur est jeune, cela ne s'imprimera point! » En vain Mazza le pressa de lire, assurant qu'il ne trouverait rien contre la religion et les mœurs , le fraie fut inflexible. Alors le poète lui repartit : « Je m'incline jusqu'à terre devant votre paternité, mais le livre s'imprimera, et j'aurai l'honneur de vous en présenter un exemplaire. » Dans l'Etat de Venise, un patricien faisait partie du conseil de l'Inquisition , et sa présence contribuait à rendre l'action de celle-ci moins sacerdotale. Mazza , recommandé au gouvernement par Gaspard Gozzi , parvint à faire imprimer sa traduction ; on y mit seulement la rubrique de Paris.
L'impression de la version italienne du poème d'Akenside nous a montré l'Inquisition usée , ridicule et bravée; quelques détails sur un inquisiteur contemporain la montreront tolérante et bénigne. Cet inquisiteur, le père Medici, mort en 1833, était un dominicain savant, bon prédicateur et singulièrement respecté a Bologne. Doué d'une stature gigantesque et du port le plus imposant, ses manières étaient affectueuses, et il pratiquait envers les enfants la douce familiarité de l'Evangile. On rapporte qu'un imprudent, accusé de blasphème, fut invité par lui à dîner, et qu'à la sortie de table, il le prit à part et lui adressa des avis pleins de sens et de charité. Le terrible compelle intrare n'étaii entendu par cet homme excellent que de la foi qui s'obtient des hommes à force de services et de bienlaits.
Cette débonnaireté de l'inquisiteur bolonais ne lui étail point particulière, et le trait suivant la fera voir non moins courtoise chez deux inquisiteurs ses voi-
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sins. Le colonel A******, ce sage jeté à la tête d'une insurrection à la fois juste et insensée , ce noble martyr politique, sans foi pour la cause à laquelle il sacrifiait, ce proscrit modéré, voulut en 1820 faire transporterune caisse de livres de sa maison de campagne du côté de Forli, dans une autre maison au port de Fermo. Il s'adressa à l'inquisiteur de la dernière ville , le père Buzzi qui , comme un autre , avait aussi tonné en chaire contre les sorciers, les magiciens, les francsmaçons , etc. Celui-ci crut devoir le renvoyer d'abord à son collègue de Forli, pour l'expédition de la caisse. Quoique le colonel A****** fût à peine connu du père Buzzi, il paraît que la lettre de recommandation qu'il avait eue de lui était pressante, puisqu'elle lui valut le plus cordial accueil. L'inquisiteur de Forli demanda la caisse afin d'y apposer son timbre; mais comme elle était restée à la maison de campagne, distante de cinq lieues, il éprouva quelque embarras. Il prit alors le parti de confier au colonel lui-même le sceau de l'Inquisition , afin qu'il fît timbrer sa caisse par le vicaire de l'endroit , muni de ses pouvoirs , mais qui manquait de la griffe. Pendant le trajet , le colonel A****** sentant au fond de sa poche ce gros et terrible sceau de l'Inquisition, se tâtait afin de s'assurer si son habit ne brûlait point : c'était la première fois que le brave colonel d'artillerie des guerres de l'Empire songeait au feu. La caisse arrivée à la douane de Fermo, le père Buzzi s'y rendit avec sa grande croix et en costume d'inquisiteur. Après avoir fait ouvrir la caisse en présence des employés et regardé le dessus, il dit au colonel qu'il avait là des livres bien reliés; puis il fit observer que la pièce était trop sale pour y sortir de si beaux livres , que d'ailleurs il craignait qu'elle ne fût humide, et il ordonna d'emporter la caisse chez lui, afin d'examiner un à un les ouvrages, comme son devoir l'y obligeait. Le colonel l'accompagna, et lorsqu'il