‹ Curiosites et anecdotes italiennes--Chapitre 23 sur 53 · LE D0MJNIQU1N A LA VILLA ALDOBRANDINI · texte numérisé non relu

LE D0MJNIQU1N A LA VILLA ALDOBRANDINI

ses gens d'y entrer en dansant, et formant une sorte de bacchanale. Mais le nain du cardinal, que le Dominiquin , afin de se venger de l'insolence de cette créature, a représenté les mains liées, la chaîne au cou, nu, et mangeant à la cuisine les restes avec un chat, fut si mortifié de se voir l'objet de la risée de tout le monde, qu'il se tut, s'enfuit et ne reparut point de la journée.

Le luxe à la fois antique et chevaleresque du cardinal Hippolyte Aldobrandini, qui avait, comme Lucullus , son salon d'Apollon , qui faisait exécuter une bacchanale et avait son nain comme un seigneur châtelain, montre ce qu'était alors la magnificence des princes de l'église romaine, magnificence aujourd'hui réduite à une simple, modeste et parfois trop chétive représentation.

SCIPICM MAFFEI ET SA MEROPE

Dans la cour du théâtre de Vérone, et sous le péristyle, ouvrage de Palladio , est le recueil des inscriptions étrusques et des bas-reliefs grecs et romains, formés par le marquis Scipion Maffei, et donné par lui à sa ville natale, musée que les amis de Maffei voulaient appeler Ma/féien, et auquel il donna le nom de Musée vèronais. L'érudition de cet homme de bien , si vive , si dévouée , si constante , est presque du patriotisme. Cette création d'un musée public, qui semble ailleurs un attribut de la souveraineté , est ici l'œuvre d'un simple citoyen. Canova érigea à lui seul un temple au lieu de sa naissance *. Ces divers monuments honorent également les savants et les artistes de l'Italie.

Au-dessus de la porte du théâtre se voit enfin le buste voté par l'Académie de Vérone, et l'inscription en l'honneur de Maffei , qu'il ne cessa de refuser pendant sa vie, que ses concitoyens placèrent une fois en son absence et qu'il fit disparaître à son retour, exemple rare de sincérité dans ce genre de modestie. Combien de monarques, de conquérants, ont succombé aux honneurs de la statue, et, après une feinte résistance, se sont doucement résignés à être immortels!

Quelques-unes des idées de Maffei sont singulièrement progressives et pratiques. Il aurait voulu qu'à l'exemple de l'Angleterre, où l'aîné devenu lord suit la carrière politique et les autres peuvent faire le

« V. les Voyages, liv. V., chap. 29.

commerce , la même faculté tut accordée aux nobles italiens qui n'étaient ni hommes d'église , ni hommes d'épée, ni chargés de fonctions municipales, et qu'ils pussent être avocats ou médecins. Cette transformation de la noblesse, résultat forcé de notre révolution, se trouve ainsi recommandée un demi-siècle d'avance, par l'écrivain véronais. Il blâmait l'oisiveté de sa classe , si coupable chez cette noblesse italienne qui s'est livrée avec tant de gloire aux sciences, aux lettres et aux arts , et qui brille des noms de Dante , de Michel-Ange, de Machiavel, de i'Arioste, du Tasse, de Galilée et d'Alfieri.

L'esprit investigateur et actif de Maffei s'était occupé dans son livre Dei Teatri antichi emoderni* de la réforme morale du théâtre. Cette réforme, pratiquée par l'infatigable génie de saint Charles Borromée j, trouvée possible par Muratori, non moins excellent curé que grand érudit, désirée par notre Fénelon, était aussi l'une des vues élevées de Benoît XIV , qui écrivait à l'auteur ces mots pleins de sens et de vraie piété : « Nous n'avons jamais pensé, nous ne penserons jamais « à faire jeter à terre les théâtres, ni à défendre en « masse toutes les comédies et tragédies. Mais nous « nous sommes ingéniés à faire que les comédies et « tragédies soient en tout honnêtes et morales — Oh! « combien est belle et vraie votre pensée, que les co- « médies de notre temps sont plus châtiées que d'autres « plus anciennes, et qu'avec de l'attention on peut les « amener au point que désirent les gens de bien et a les gens du monde. » Ce fut sans doute dans son but de réforme , que ce pape désirant voir l'arrangement intérieur d'un nouveau théâtre, le visita le plus secrètement possible avant l'ouverture. Dès le lendemain matin, on lut au-dessus de la porte même par laquelle

1 V, les Voyages , liv. III, chap. 9.

il était entré, cette moqueuse et spirituelle inscription : « Porte sainte : indulgence plénière pour ceux qui y passent. » Maffei avait encouragé dans ces mêmes idées de réforme , le célèbre comédien Louis Riccoboni, aussi littérateur, qui, ayant voulu jouer à Venise la Scolastica , comédie de l'Arioste épurée, fut si outrageusement sifflé , que de désespoir il quitta sa patrie. Trois hommes de rang bien divers, un grand seigneur érudit et poète, un pape et un comédien, ont ainsi en Italie tenté de résoudre cette difficile question de morale publique. Mais le comédien se montra le plus sévère, puisque dans la préface de son livre De la Ré formation du Théâtre , il incline à le supprimer ; que si les grandes villes réclament des spectacles, il faut en retrancher la danse et les pièces dont l'amour est le sujet, sans égard pour les chefsd'œuvre , parmi lesquels Riccoboni ne craint point de signaler le Cid ^ Roclogune et Phèdre.

Le marquis Maffei avait , dès le commencement du XVIIl.e siècle, professé publiquement cette religion de Dante , à laquelle les Italiens sont revenus de nos jours, et qui alors était si étrangement méconnue \ Un tel homme ne méritait point l'indigne tour que lui joua M. de Voltaire, qui, après lui avoir dédié sa Mérope, lit, sous le nom supposé d'un sieur de la Lindelle, contre la Mérope italienne , un véritable pamphlet rempli de quolibets et d'injures, comme si quelques imitations , quelques rencontres, pouvaient affaiblir le mérite du chef-d'œuvre français. Voltaire eût été bien

autrement furieux s'il eût pu connaître l'admirable pièce d'Alfieri , moins parée, moins pompeuse que la sienne , mais plus grecque et plus vraie. Maffei s'était montré plus généreux envers un autre poète italien , le comte Torelli , écrivain distingué du XVI.0 siècle , au-

' V. son discours prononce" on 1705 à l'ouverture de la colonie des Arcades à Vérone, et ci-dessus, p. 291.

SCIPION MAFFEÎ. 301

teur aussi d'une tragédie de Mérope, insérée par Maiïei, dans son Choix de Tragédies italiennes, malgré l'intérêt personnel qu'il pouvait avoir à l'écarter. L'Italie , dont la faiblesse dramatique a été trop souvent accusée, peut se vanter ainsi de trois ouvrages excellents sur le sujet de la pièce perdue d'Euripide.

J'ai vu chez un bibliophile distingué de Vérone , M. Antoine Campostrini, le manuscrit de la Mérope de Maiïei , manuscrit offert par lui à la bibliothèque Saibante, passé depuis aux archives de la ville. Il ne porte point le non omnis moriar, que l'on avait à tort accusé Maiïei d'y avoir orgueilleusement inscrit. Il paraît que quelque incertitude s'étant élevée sur l'authenticité de ce manuscrit, le délégué a cru devoir le certifier en apposant à presque toutes les pages, la griffe de la délégation et son visa; c'est assurément la tragédie la plus certifiée qu'il y ait au monde. Le manuscrit de Maffei est excessivement raturé, et il est problable que celui de la pièce de Voltaire l'était beaucoup moins.

La Mérope italienne a depuis été très judicieusement défendue contre les lazzis de Voltaire , par Hippolyte Pindemonte. Le critique véronais , bien supérieur à M, de La Harpe, qui trouve juste la critique du déloyal de la Lindelle , professe déjà dans son examen ces principes du vrai auxquels M. Augustin Thierry a de nos jours ramené l'histoire , et M. Villemain la critique littéraire. Quelques-unes de ses remarques ne seraient point indignes du Tableau de la Littérature au XVIII.e siècle, qui a réuni les neuves, les piquantes, les admirables leçons où les succès de la chaire universitaire annonçaient la gloire de la tribune.

« Le barigel, prétend Voltaire, ou le capitaine des « gardes, ou le grand prévôt, il n'importe, interroge « le meurtrier qui porte au doigt un bel anneau; « ce qui fait une scène du plus bas comique, laquelle « est écrite d'une manière digne de la scène. » Le style,

objecte Pindemonte, est tel qu'il doit être entre un jeune homme agreste, nourri dans les bois, et l'espèce de brigadier de gendarmerie, que M. de Voltaire , gentilhomme ordinaire de la chambre du roi , n'aurait point dû revêtir de la grande charge de cour de capitaine des gardes qu'exerçaient alors les ducs de Béthune, d'ilarcourt, de Villeroy et ce maréchal de Noailles, l'auteur des Mémoires , son correspondant, qu'il avait traité de « grand homme » et trouvé « aussi respectable que Frédéric *. » Il n'est point surprenant que ce barigel, qui arrête un jeune vagabond assassin, s'étonne de lui voir une riche bague au doigt, et qu'il lui dise en son langage : « Les esclaves donc portent « dans ton pays de tels joyaux? Ce doit être un joli L« pays que le tien; dans le nôtre un tel joyau ne serait « point déplacé à un doigt royal. »

Or dunquein tuo paese i servi

H an cli coleste gemme? un bel paese

Fia questo luo : net nostro una lai gemma

Ad un dito régal non sconverrebbe.

Or, Voltaire avait eu bien raison de convenir dans sa première lettre à Maffei, si polie, si déférente, que la délicatesse du public de son temps était excessive. Le tragique italien n'a point l'habitude de faire parler tous ses personnages du même ton et avec une égale noblesse Pindemonte plaisante assez justement sur l'emphase poétique de la confidente Isménie , disant :

Messène , après quinze ans de guerres intestines, Lève un fronl moins timide et sort de ses ruines.

Goûtez des jours sereins nés du sein des orages.

L'Ismène de Maffei raconte bien aussi poétiquement la mort de Polyphonte ; mais clic a toute l'émotion,

1 v. sa lette écrite de Postdam , le 28 juillet 1752.

tout le trouble d'un témoin, tandis que llsménie de Voltaire commence tranquillement la pièce par ses métaphores. On peut toutefois s'étonner que le champion italien ait négligé de faire remarquer la même solennité vague et encore plus déplacée des réponses de l'Egisthe français; Mérope, qui veut bien s'en contenter, paraît, certes, douée d'une curiosité bien complaisante , malgré ce léger défaut , si reproché aux femmes. Combien sont loin du naturel, du familier, de la simplicité des Grecs, les vers redondants de notre Egisthe !

Si la vertu suffit pour faire la noblesse, Ceux dont je tiens le jour , Polyclète , Siri is, Ne sont pas des mortels dignes de vos mépris. Leur sort les avilit ; mais leur sage constance Fait respecter en eux l'honorable indigence. Sous ses rustiques toits , mon père , vertueux, Fait le bien , suit les lois et ne craint que les dieux.

L'expression leur sort les avilit est très impropre : le sort peut rabaisser, faire déchoir, mais il n'avilit point, et l'on ne se vante jamais d'être avili. La candeur , la naïveté de l'Egisthe véronais , parodiées plutôt que traduites par Voltaire et l'abbé Desfontaines % d'accord cette fois , sont infiniment plus antiques et plus vraies.

■ V. la lettre du ïk avril 1736 , t. IV des Observations sur les écrits modernes. Voici la plate note que Desfontaines ajoute aux beaux vers du récit d'Egisthe :

Portai to in fretta , di vcrmiglia striscia

Sempre rigando il suol ; quinci cadere

Col capo in giù il lasciai , piombo e gran tonfo

S'udV net profondarsi , in alto salse

Lo spruzzo , e fonda sopra lui si chiuse

Né r vidi più , che V rapido torrente

Uavrà travolto e ne suoi gorghi spinto,

« Je m'étonne que Fauteur n'ait pas marqué répouvante des pois- « sons, ni exprimé le coassement des grenouilles effrayées de ce « bruit. »

3G4 SCiriOX 3IAFFEÏ.

Si Mérope demande au vieillard Polydore qui a élevé Egisthe, ce qu'il veut pour récompense; « ce vieux fou, dit Voltaire , la prie de le rajeunir » , et c'est ainsi qu'il falsifie burlesquement la réponse si noble , si touchante , si grecque , du Polyclore de Maffei : « Que veux-tu me donner ? Je ne désire rien , et ce qui me serait cher nul ne peut me le donner. Je voudrais que le lourd fardeau des ans me fût allégé ; il « me pèse sur la tête, il la courbe à terre et m'accable « tellement qu'il me semble une montagne. Je donnent rais tous les royaumes et tout l'or du monde pour ma « jeunesse. »

Che vuoi tu darmi? Jo nulla bramo; caro Sol mi saria cio c\\ attri dar non puote : i Che scemato mi fosse il grave incarco Degli anni che mi sla sut capo, e a terra Il curva e preme si , che parmi un monte. Tutto Coro del mondo , e tutti i regni Darei per giovinezza

Le Polyphonte italien développe avec profondeur et justesse sa politique de tyran : « Par de sourdes et « obliques menées , le Styx emportera les âmes les « plus généreuses et les plus hardies ; je lâcherai le « frein aux vices par lesquels la force s'abat et le cou- « rage se perd. Je ferai pour long-temps briller sur « les coupables , la clémence avec la pompe de la « pitié. Par là les grands crimes seront encouragés , « les bons exposés, et les méchants satisfaits jouiront « de la licence. Bons et méchants se détruiront entre « eux, et leur fureur se dissoudra en querelles privées. « Tu entendras souvent résonner les édits, et les lois « se multiplier : observées ou transgressées, elles ser- « vent au souverain. Tu entendras sans cesse courir « la menace d'une guerre du dehors : ainsi je pourrai « toujours accroître le poids dv^ impots sur le peuple « épouvanté et introduire dv^ milices étrangères. Que « me faut-il davantage? Je suis arrivé au point où le

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« temps seul m'est nécessaire; le temps qui, de lui- « même, affermit toute domination. »

Per mute oblique vie n'andranno a stige L'aime piii audaci e generose. Ai vizj Per eut vigor s'abbalte , ardir si toglie9 Il freno cdlarghero. Lunga clemenza Con pompa di pielà fard cfie splenda Su i delinquenti : ai gran délit ti invito Onde restino i buoni esposli , e paghi lienda gli iniqui la licenza; ed onde Poi fra se distruggendosi in crudeli Gare private il lor far or si stempru Udrai sovente risonar gli editti E raddoppiar le leggi cli al sovrano Giovan servate e trasgredite> udrai Gorrer minaccia ognor di guerra esterna Ond' io n'andrô sull' atlerrita plèbe Sempre crescendo i pesi e peregrine Milizie introdurrô. Che più? son giunlo Dov' altro ornai non fa mes lier che tempo. Anche da se ferma i dominj il tempo.

Ces vers excellents , traités par Voltaire de « déclamation de régent de sixième » , lui paraissent sans vraisemblance , comme s'il y en avait davantage dans les maximes pieuses que débite son Polyphonte :

« Oui, des dieux quelquefois la longue patience

« Fait sur nous, à pas lents, descendre la vengeance. »

Quelques traits de la Mèrope française semblent encore échappés à la critique de Pin démonte. Combien sont traînants, froids, sans indignation, les vers de Mérope à l'idée d'usurper le trône de son fils !

« périsse la marâtre ,

« Périsse le cœur dur de lui-même idolâtre ,

« Qui peut goûter en paix , dans le suprême rang ,

« Le barbare plaisir d'hériter de son sang. »

Un père de la Santé , professeur de rhétorique au collège des jésuites à Paris, dans une harangue latine,

imprimée en 1728, sur la question de savoir si les Français peuvent s'attribuer la supériorité littéraire sur les autres peuples de l'Europe , avait fait, delà tragédie de Maffei , ee ridicule éloge : « Que les Italiens « nous donnent souvent des tragédies semblables à « celle de Mérope , dont Maffei est le père , Minerve « la mère et Melpomène la nourrice. Nous joindrons « notre applaudissement à l'applaudissement de la « renommée, et nous souhaiterons que cet excellent « enfant soit né en France , ou nous l'adopterons « comme s'il était né parmi nous. » Dent Italie dent sœpè tragœdias qualis Ma est Meropes^ cujus pater est Ma/feiiiSj Minerva mater ^ nutrix Melpomene^famœplausi adjungemus plausum, eximiamque prolem vel cupiemus nqtam in Galliâ vel quasi nostram libenter cooptabimus.

Voltaire traite cette Mérope de « très mauvaise pièce » , et il avance que « les gens sensés d'Italie en font très peu de cas. » Ces deux jugements extrêmes sont également faux , le dernier sur-tout. Car les Italiens sont encore aujourd'hui , et à juste titre, très fiers de leur Mérope si maltraitée par Voltaire ; ils la mettent patriotiquement au-dessus de la sienne ; et par le naturel, la simplicité , le familier, et les qualités shakspeariennes que nous avons tenté de signaler, elle doit être infiniment plus du goût de notre nouvelle école poétique.

L'honorable nom de Maffei est aujourd'hui porté par un homme très distingué , M. le cav. André Maffei, poète de l'école de Monti, l'un des premiers de l'Italie, et traducteur heureux de Gessner, de Klopstock, de Schiller et de Moore. Il mériterait de descendre du marquis Seipion et d'appartenir a son aimable famille de Vérone. Mais il esl né dans le Tyrol, il s'est uni a Bergame à mie femme charmante , digue de lui , et leur salon est un des plus élégants, des plus agréables de Milan.

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