‹ Curiosites et anecdotes italiennes--Chapitre 36 sur 53 · CANCELLIERI. — DE LA CULTURE DES LETTRES · texte numérisé non relu

CANCELLIERI. — DE LA CULTURE DES LETTRES

EN ITALIE

L érudition étendue , facile , infatigable et presque encyclopédique de l'abbé François Cancellieri , vicechancelier de la pénitencerie et directeur de l'imprimerie de la propagande , est célèbre parmi les savants. Ses innombrables notices, lettres et dissertations sont curieuses par la multitude de faits qu'elles renferment, et Ton peut s'y fier, puisqu'il cite et donne ordinairement les textes. Le procédé dont il se servait pour composer rappelle assez celui de ce dom Ignacio de Ipigna, un des maîtres de Scipion, le digne valet de Gil-Blas, qui faisait enfiler, dans un fil de fer en forme de guirlande , les petits carrés de papier sur lesquels il avait transcrit les apophthegmes tirés des auteurs hébreux, grecs et latins qu'il compilait tout le jour. Ainsi , lorsque Cancellieri , soit par ses énormes lectures, soit par la communication de quelque savant, avait connaissance d'un fait singulier , il le portait sur un petit carré qu'il passait dans un lacet suspendu à la glace de sa cheminée. Quand le feston érudit était parvenu à une certaine épaisseur, il songeait à en faire un volume, et, après avoir examiné la matière qui dominait, il la prenait pour titre. Le volume était imprimé rapidement à ses frais et criblé de fautes d'impression. [1 avait, toutefois, une réserve de matériaux, et Ton a cité le trait du marquis de Funchal , ambassadeur de Portugal, qui, lui parlant un jour de l'entrée publique qu'il allait faire, reçut trois jours après l'histoire complète de l'entrée de tous les ambassadeurs portugais à

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Rome. Mais l'aimable abbé italien différait tout-à-fait pour l'esprit et les manières du pédant espagnol.

Je fus assez heureux pour connaître ce vrai modèle de l'urbanité romaine, qui m'avait accueilli avec bonté, en 1826, quelques semaines avant sa mort. Je me rappelleencore sa jolie maison al masclierone di F 'arnese3 avec inscription latine et la vue du Tibre, agréable réduit où cet affectueux vieillard recevait les dimanches matin. Là, sur un long canapé, occupant tout un côté du salon, et devant lequel était une autre banquette , on voyait , sur deux files rapprochées , des cardinaux , des prélats en manteaux courts , des chefs d'ordres avec leurs amples vêtements , des étrangers fixés à Rome par le goût de l'instruction , des professeurs , etc. , tous réunis par le plaisir des entretiens littéraires. La découverte d une colonne , d'un temple, d'une inscription, d'une médaille, devenait là un événement qui se discutait avec importance , gravité , souvent même avec passion ; c'était pour cette société érudite nos amendements , notre adresse, notre majorité. L'esprit d'examen, notre éclectisme politique et philosophique s'exercent en Italie sur les ruines et les monuments du passé. Quoique les ecclésiastiques fussent les plus nombreux, il n'était point du tout question de querelles théologiques : le clergé romain a cette sorte de modération et de sécurité que donne la puissance, et il n'éprouve point cette gêne d'un clergé aspirant et souffrant.

Tous ces savants cultivaient les lettres et l'étude pour l'amour d'elles-mêmes ; car la littérature en Italie n'est point un gain, et il faut être riche pour écrire. L'Arioste avait imprimé le Roland à ses frais * , et les premières éditions de la Jérusalem , tronquées , incorrectes , parurent contre la volonté du Tasse. Le plus souvent, les auteurs s'estiment fort heureux quand le libraire veut bien se charger de l'impression. Milan ,

1 V. les Voyages , liv. VII, chap. 12.

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Venise et Florence sont les seules villes où les manuscrits sont quelquefois payés ; leur prix ne dépasse guère alors 40 fr. la feuille , ce qui, pour un volume de près de cinq cents pages, rapporte à l'auteur 1 ,200 fr. Les plus nobles esprits d'Italie ne tirent point de leur travail ces splendides tributs des écrivains célèbres de France et d'Angleterre. La traduction de Ylliade ne valut à Monti que 4,000 fr. Parini montrait des prétentions assez élevées lorsqu'il exigeait d'un libraire vénitien 150 sequins (1,792 fr. ) pour réimprimer ses jolis poèmes, HMattino et il Mezzo giorno ^ auxquels il avait ajouté la Sera. La première édition de la belle tragédie dJAdelchi , de M. Manzoni , ne le couvrit point de ses frais, et ses populaires Promessi sposi ne lui ont rendu que les 1,000 fr. payés parle libraire milanais, Vincent Ferrario , pour l'édition princeps de 1825. Silvio Pellico ne reçut aussi que 1,000 fr. du libraire de Turin , qui publia la première et l'unique édition italienne de ses Prigioni , si immensément réimprimées à l'étranger. Le premier lyrique actuel de l'Italie , M. Joseph Borghi , a perdu sur l'impression de ses Hymnes qui devaient parvenir à vingt- six éditions. L'habile poète et versificateur Grossi , qui fut naguère l'espoir du Parnasse italien, a été obligé, pour vivre, de renoncer aux Muses et de prendre , à Milan , une étude de notaire '. Ajoutez à toutes ces misères l'obligation plus rigoureuse en Italie qu'en France, d'offrir son livre à toutes les sortes d'amis, même aux amis qui nous détestent , hommage forcé dont se moquait l'abbé Galiani, quand, publiant anonyme ses réflexions sur le dialecte napolitain, il disait n'avoir point trouvé

1 Les études de notaires, en Lombardie , ne se vendent point les prix élevés de celles de Paris , dont la rente seule ferait un fort joli revenu pour un poète, même prodigue. Ces charges, conférées par le gouvernement, sont bien loin d'avoir une égale importance e( de rendre le même produit.

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de meilleur moyen de garder à la fois ses exemplaires et ses amis.

Cette triste condition des écrivains italiens vient toutefois d'être fort adoucie , depuis qu'à l'exception de Naples , la propriété littéraire a été garantie dans leur pays. Plusieurs retirent aujourd'hui un profit légitime et suffisant de leurs travaux. Le contraire est arrivé en France, Dans cet âge de fer de notre librairie, la haute littérature est presque abandonnée ; les hommes les plus capables de la cultiver avec honneur cherchent des ressources dans un genre plus au niveau du déclin des intelligences. Il n'y a de gain que pour les œuvres faciles, gaillardes, fantasques, monstrueuses ou corruptrices; et cette littérature nouvelle, que l'étranger croit à tort l'expression de la société , a détourné du projet de nous visiter plus d'une famille honnête et voyageuse.

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