‹ Curiosites et anecdotes italiennes--Chapitre 37 sur 53 · LE PERE CESARI. — RENAISSANCE DE LA LANGUE ITALIENNE · texte numérisé non relu

LE PERE CESARI. — RENAISSANCE DE LA LANGUE ITALIENNE

J'ai connu en 1827, à Vérone sa patrie, le célèbre père Cesari , orateur, théologien , grammairien , critique, biographe, poète burlesque * , commentateur et traducteur d'Horace, de Térence et de Cicéron. C'était un vieillard de taille moyenne , un peu voûté, chauve, sec, vif, ardent, agité, un véritable abate complet, avec un gros et long nez, une large bouche, et bizarre dans le maintien et les vêtements. Un certain tintement dans les oreilles les lui faisait garnir parfois d'un petit rouleau de papier qui sortait assez ridiculement en forme de rayon et lui attirait des railleries qu'il dédaignait. Il avait pour l'opium le goût d'un Chinois actuel ; c'était à peu près la seule drogue qu'il s'administrât , il en prenait chaque jour quelques grains et même jusqu'à vingt, afin de calmer l'hypocondrie nerveuse qui le tourmentait. Il le conseillait et en portait obligeamment aux malades de sa connaissance, qui souvent ont eu à se repentir d'en avoir usé.

Partisan fanatique de la langue du siècle de Dante, (Ici Pétrarque et de Boccace, Cesari prétendait faire parler les anciens comme ils se seraient exprimés en italien et au XIII. c siècle. C'est ainsi qu'il fait dire à Cicéron Yuovo di Pasqua* in un credo* un vespro sici- UanOj etc., expressions qu'il défend obstinément dans

; l^a poésie bernesquede Cesari s'est quelquefois appliquée à des sujets qui ne comportaient pointée genre. Un sonnet adressé en 1811 au préfet de Vérone, Smancini, le félicite d'avoir mis ailleurs les exécutions capitales qui se faisaient sur la place des Herbes.

la préface, en tête de sa traduction du second volume des Lettres l. Dans son système, assez spécieux, de donner à chacun le langage de sa classe, il va jusqu'à faire dire à la servante de l'Andrienne, pour exprimer la difficulté de trouver un homme fidèle à une femme,

« qu'autant vaudrait chercher des champignons dans l'Àrno;» et à Simon qui redoute les tours de Dave :

« La tonne ne peut donner d'autre vin que celui qu'elle a » , pour rendre l'élégant et précis mala mens , malus animas. Cette sorte d'archaïsme dont Cesari ne fut pas le premier coupable, puisque Davanzati n'a pas craint de montrer Néron intabaccato de l'affranchie Acte , pour peindre l'amour qu'elle lui avait inspiré , ne serait tout au plus admissible que dans un ouvrage original ; elle devient dans une traduction une vraie infidélité. On a peine à comprendre comment elle a pu obtenir le suffrage d'hommes d'un goût aussi délicat que Bettinelli, Hippolyte Pindemonte et Giordani, et que ce dernier ait placé le Térence de Cesari à côté des traductions de Davanzati et d'Annibal Caro : il est vrai que c'est dans une lettre à l'auteur. Malgré la ferveur de sa piété , Cesari ne manquait pas , lorsqu'il prêchait une Passion % de désigner le corps du Christ par le terme de carogna, mot de la vieille langue pour exprimer cadavre, et dont il croyait sauver l'irrévérence en disant sacra carogna. On doit remarquer toutefois qu'à l'impression il n'a pas osé le conserver. Son enthousiasme pour l'ancien style s'était allumé à la lec-

1 Milan , 1826.

3 Cesari avait beaucoup et long-temps prêché. Après la suppression en 1810 de Tordre de l'Oratoire, auquel il appartenait et où il avait fait ses études, il continua de prêcher tous les dimanches pendant douze ans et ensuite deux dimanches sur trois. Il avait vingt-quatre ans quand il prononça son premier sermon , mais il perdit tellement la tête , qu'il avouait en plaisantant que jamais il ne serait remonté en chaire sans l'inflexible volonté de ses supérieurs. Ses sermons ont été imprimés à Gênes en 1828.

ture du Specchio délia vera penitenza de Passavant! % dont, jeune oratorien , il avait découvert un exemplaire sur l'étalage d'un marchand de bric-à-brac. Il en donna une édition en 1798, et ce livre le consola des malheurs du temps et de la chute de la république de Venise. Cesari ne se piqua point d'ailleurs d'une grande fixité de principes politiques. Après avoir célébré cette même année 1798 la rentrée des Autrichiens dans Vérone, il chanta le retour et l'établissement des Français en 1801; son Vocabolario délia Crusca, réimprimé avec suppléments en 1806 , est dédié au prince Eugène, et la naissance du Roi de Rome ne le trouva pas moins sensible que la délivrance du pape Pie VII. La Canzone sur le Roi de Rome, restée manuscrite , et les Terzine sur le pape ayant été imprimées en 1814, en regard l'une de l'autre, par des ennemis de Cesari, il publia la Canzone et lui donna pour titre la Naissance d'un Fils d'Auguste.

L'exagération de ce réformateur rétrospectif qui , dès 1785, dans la préface de la traduction de Ylmitation de Jésus-Christ ^ son premier ouvrage, avait fulminé contre les corrupteurs de la langue, fut toutefois salutaire, puisqu'elle mit une digue à l'invasion des mots étrangers, qui faisait dire plaisamment à Monti qu'en parlant l'italien d'alors, on avait l'avantage de parler à la fois français , anglais , etc. Le seul Gaspard Gozzi peut-être , si heureux , si fidèle imitateur des modèles du XIII. c siècle (Trecentisti), avait maintenu l'intégrité de son idiome. Cette renaissance de la langue fut puissamment secondée par la prose de Botta , les vers de Monti et la critique de Perticari. De nos jours les écrits piquants de Giordani, les œuvres morales du comte Leopardi, l'histoire de Colletta , le livre ingénieux de M. le baron Manno sur la Fortune des mois,, et l'impression épurée de nouveaux vocabulaires,

• V. ci-dessus , p. 1.

parmi lesquels se distingue le Dictionnaire des Synonymes de M. Tommaseo, ont perpétué la même impulsion. Mais on doit désirer qu'afin de consommer cette révolution , l'Académie de la Crusca termine enfin l'édition nouvelle de son grand Dictionnaire, attendue depuis si long-temps, et qu'elle en donne une édition populaire , dépouillée du luxe des citations et des recherches érudites, ne contenant que d'exactes définitions à l'exemple du Petit Dictionnaire de l'Académie française > publié en 1838, par MM. les correcteurs de la typographie de Firmin Didot frères.

Malgré ses manies, son irritabilité, ses combats et son manque de critique et de goût, le père Cesari comptait beaucoup d'admirateurs et d'amis. Il mérita ces derniers par son obligeance , ses vertus et l'excellence du cœur. Parmi ses nombreux traits de charité , on rapporte que , visitant une personne malheureuse qui par pudeur taisait sa détresse, il déposa secrètement sur la table quelques écus (crocioni) et s'en alla; quand plus tard on voulut le remercier, il feignit de ne rien savoir. Monti, qui l'avait si rudement traité, finit par faire sa paix avec lui. Cesari obtint aussi les éloges des plus illustres lettrés de l'Italie , et son buste est placé à Rome dans la protomoteca du Capitole. Il mourut le 31 octobre 1828, dans le collège des Nobles de la villa San-Michele, à cinq milles de Ravenne, âgé de soixante-huit ans *, et sa perte fut confondue, dans les regrets patriotiques et littéraires des Italiens, avec celle de Monti et de Pindemonte, enlevés la même année à leur patrie.

i Cesari était né le 16 janvier 1760, et non vers 1750, ainsi que l'indique le Supplément à la Biographie Universelle.

M.ME VERZA. — PROGRÈS MATÉRIELS ET DÉCA- DENCE DE LA SOCIÉTÉ EN ITALIE.

J'ai visité cinq fois l'Italie, de 1826 à 1840, et si à mon dernier voyage j'ai trouvé certains progrès matériels, le peuple plus rangé et les brigands disparus, je dois couvenir que la sociabilité m'a semblé fort en décadence. Les bons chanoines, les vieux avocats, gens si laborieux, si instruits , les vieilles aimables qui partout aident tant à la formation et à la politesse des mœurs , que j'avais rencontrés d'abord jusque dans les petites villes , étaient infiniment plus rares ; les couversazioni des anciennes mœurs italiennes avaient beaucoup perdu de leur agrément , et la barbarie industrielle, commerciale et utilitaire leur avait succédé.

Parmi ces salons italiens d'autrefois où régnaient tant d'obligeance, de facilité, d'abandon, de bonhomie, et qui , comme ceux de France , ne se renouvellent guère , je ne puis oublier celui de M.me la baronne Silvia Curtoni Verza, de Vérone, morte il y a quelques années. J'eus l'honneur de connaître à ses couversazioui Hippolyte Pindemonte qui, avec l'invariable, la méthodique régularité de ses habitudes , y arrivait depuis quarante ans à dix heures moins un quart. Mome Verza a été ensuite à la tête de la souscription destinée à consacrer a Pindemonte un monument sur une place de Vérone.

Cette dame distinguée partagea d'abord les principes de la révolution française. Le spirituel et âpre docteur Thouvenel, qui accompagnait en Italie, pendant l'émigration , M.mc la duchesse de Brissac son amie, con-

MADAME VERZA. 333

suite en 1797 par M.mc Verza , lui dit quelle avait le poumon tricolore. Le roi Louis XVIII n'oublia pas les soins que Thouvenel lui avait rendus à Vérone ; il le nomma en 1814 médecin consultant. Le docteur, reçu aux Tuileries , félicitait le prince de sa santé ; celui-ci se rappela le mot sur MLme Verza, et repartit : « Oui je me porte bien , et je n'ai pas le poumon tricolore. » Quelques politiques le lui auraient alors souhaité1.

1 On lit dans la Relation d'un voyage de Paris à Bruxelles et à Coblentz, l'apostrophe suivante de Monsieur à sa cocarde tricolore lorsqu'il eut touché la frontière : « Je commençai par me saisir de ma maudite cocarde tricolore, et lui adressant ce vers d'Armide :

Vain ornement d'une indigne mollesse, etc. je l'arrachai de mon chapeau. »

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