CHIAJA
Parmi les établissements que mon récent séjour à Naples m'a mis à même d'étudier, je dois citer l'hospice des Aveugles de Saint-Joseph et Sainte-Lucie. Cette dernière sainte est la patrone des aveugles. Mon cicérone fut le médecin de l'Hospice, M. le professeur cav. Jean-Baptiste Quadri, un des premiers oculistes de l'Europe. La maison qui contient 200 aveugles fut établie en 1818 dans l'ancien et joli couvent des Jésuites de Chiaja. L'enseignement des lettres s'y allie aux arts et aux métiers. Je fus frappé du travail des marbres et de la lave, si bien polis, qui servent à faire des parquets, des tables , des consoles et autres meubles d'appartements, ainsi que de la rapidité et de la sûreté d'un compositeur d'imprimerie. La musique fut très bonne; les voix étaient belles et justes. Ces aveugles appelés dans les fêtes religieuses de Naples ou des environs, et dans les soirées de la ville, y exécutent les partitions de Rossini, de Paësiello, de Mercadante et d'autres maîtres ; leur salaire forme un des revenus de l'hospice. Le maître de violon même, élève de la maison, a fait applaudir ses conccrti jusque sur le théâtre.
Mais cet hospice se distingue sur-tout parles qualités intellectuelles des aveugles. Les méthodes françaises d'enseignement introduites furent rapidement perfectionnées par l'aveugle Colagiovanni. 11 y professe avec talent les mathématiques, ainsi que le maître de Saint- Jérôme, Didime, les avait enseignées à l'école d'Alexandrie, Saunderson à l'Université de Cambridge , et
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Paingeon, ce lauréat du concours général de 1806, au Lycée d'Angers. On doit à Colagiovanni l'invention de figures en laiton sur de petites tablettes, pour son cours de géométrie, d'après les éléments d'Euclide.
La poésie fleurit encore à l'hospice Saint-Joseph et Sainte-Lucie- Cette jolie chanson d'un aveugle-né, explique comment il a pu juger de la beauté de celle qu'il aime; elle rappelle l'idée de l'élégant distique, mis par le cardinal Pallota, au-dessus du buste de la maîtresse du sculpteur toscan , Jean Gonelli , aussi aveugle , et que celui-ci avait fait de souvenir \
« Ma belle Giorgina renferme en elle deux trésors : un gentil langage , un cœur généreux. A ces dons s'allie aussi une rare beauté qui rend plus douce et plus chère l'idée du premier amour. Chacun s'émerveille que je parle de beauté, que je sois blessé par elle, que je la sente en moi. J'entends par beauté, un visage arrondi , avec lequel tous les autres membres s'harmonient. C'est cette douce idée qui fomente mon plaisir ; et moi aussi je jouis par l'amour, de la beauté d'un visage. L'amour peint dans mon ame son visage si beau, que le pinceau flatteur ajoute à sa beauté. Et si, privé de la vue , je n'aperçois aucun objet, la vertu du toucher supplée à ce défaut. Je porte au bout des doigts une très vive lumière, avec laquelle je discerne parfaitement ce qui est plus ou moins joli. Dans ma perplexité je ne cède pas à un aveugle amour; j'observe bien et je crois en pouvoir juger. Si je ne puis parler de la lumière parla couleur, j'en jouis dans mon cœur sans pouvoir l'expliquer. »
Due pregi in se race Iliade La mi a Giorgina bella , Una gentil favella, Un generoso cor.
1 Giovan ciï è cieco e Lisabetta amô Lascolpi nelC idea che amor forma.
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A quesli poi si accoppia
Una bellezza rara>
Che fa più dolce e car a
Vide a del primo amor.
Ciascun si maraiiglia
S'io di beità ragiono ,
Perche ferito io sono ,
Perché ta provo in me.
Jo per bellezza intendo
Un volto ritondato,
Ch" abbia proporzionato
Ogni altro membro a se.
E qnesta idea soave
Fomenta il piacer mio9
E godo y amando, anch' io
D'un volto la beità.
Mi pinge amor nell' aima
Il viso suo sibellOj
Che il lusinghier pennello
Maggior bellezza fa.
E se di vista iomanco.
Ne scorgo alcun oggetto ,
Supplisce a tal difetto ,
Del tatto la virtù.
Jo porto in suite dita
Un lume assai sereno >
Con cui discerno appieno
Dal men leggiadro il più.
E se perplesso io sono >
Al cieco amor non cedo;
Osservo bene e credo
Poterne giudicar.
Che se parlar non posso
Del lume dal colore ,
Lo godo net mio core
E non lo so spiegar.
Peu de temps après mon arrivée à l'hospice , l'aveugle Paul Sgobba, que j'avais rencontré, me récita des vers de sa façon , dans lesquels je fus surpris de ne trouver ni exagération ni redondance. Au lieu de faire réjouir le Sebeto à l'arrivée du voyageur, comme il est d'usage aux improvisateurs de Rome et de Florence de faire réjouir pour la millième fois le Tibre et l'Arno , mon Homère napolitain avait composé une pièce sim-
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pie , naïve , qui m'inspira un vif désir de le mieux connaître. Je dois les détails et les pièces ci-après à la bienveillance de M. le docteur cav. de Renzi , homme instruit, d'un esprit sage et observateur, aujourd'hui médecin en chef des établissements de bienfaisance, auteur de l'excellent livre de la Guida Medica per la città di Napoli e del règne , publié en 1838. 11 fut chargé de l'instruction littéraire des aveugles de Saint- Joseph et Sainte-Lucie, de 1824 a 1832, et Paul Sgobba est un de ses élèves. M. de Renzi avait inutilement tenté d'inspirer à Paul Sgobba le goût de l'histoire et de la mythologie, croyant que cette dernière lui fournirait des modèles et des images pour la poésie qui le passionnait. Quoiqu'il sentît les classiques il ne les recherchait point avec trop d'ardeur, tandis que les sciences abstraites, et sur-tout la métaphysique, faisaient ses délices et sa lecture habituelle ; elles étaient l'objet de ses méditations, il en classait les idées dans son esprit avec clarté et les expliquait avec la chaleur de la conviction. Plus d'une fois M. de Renzi s'étonna de l'habileté et de l'exactitude avec lesquelles l'élève résumait ses lectures philosophiques, concentrait en un seul point beaucoup d'idées, et les exprimait en peu de mots justes et propres. Il n'est donc point surprenant qu'avec une telle rectitude et une telle élévation d'idées , il ne ressentît que du mépris pour les folles imaginations de la fable et même pour les tristes réalités de l'histoire. Un petit Mémoire , rédigé par Sgobba, explique d'une manière simple et touchante ses idées sur Dieu et la nature, ainsi que ses diverses impressions. Il y a dans plusieurs de celles-ci quelque chose de la force et de la vérité des sensations du Lépreux de la cité d'Aostc, sans l'espèce de dégoût qu'inspire l'infirmité du dernier.
« Le manque d'un sens quelconque ôte à l'homme « les moyens nécessaires pour acquérir les idées qui
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« correspondent à ce sens , mais il ne le prive pas des « plaisirs que la nature porte en elle-même. Ce défaut « affaiblit encore moins l'intelligence de ces vérités « morales qui, gravées au fond du cœur humain, « n'exigent qu'un simple développement pour être <c mieux comprises et pénétrées.
« Dès ma première enfance, je cherchais les lieux « les plus solitaires pour m 'occuper de la douce con- « templation de choses physiques et morales. J'avais « seulement appris de ma mère l'existence d'un Dieu « qui tira du néant la machine de l'Univers ( la mac- « china deW Universo) , par l'énergie d'une seule part rôle. Ici chacun voit que mon extrême jeunesse et « ma profonde ignorance ne me permettaient pas tout- « à-fait d'entendre aisément une telle doctrine. Je me « trouvais d'autant plus ignorant, que mes bonsparents, (( pour me préserver de la corruption du siècle, m'ob- « ligeaient à vivre seul et séparé , sans rapport avec « personne, et je me résignais de bon cœur à leurs vo- « lontés, qui convenaient à mon vif penchant pour la v solitude. Cependant, la simple idée de Dieu et de « sa toute-puissance , qui fut le principal pivot de mon « éducation , devint aussi le centre de mes réflexions « et suffit à réveiller en moi un grand nombre d'idées « sur les principaux devoirs qui nous obligent envers « Dieu, envers nous-mêmes et envers la société, et sur- « tout ce qui peut nous conduire à l'accomplissement de h notre fin. Il existe, me disais-je en moi-même, un Dieu « créateur et conservateur de toutes choses ; donc les « objets que je touche et ceux que je pourrais observer c encore, si je possédais la vue, sont autant de précieux « ouvragessortis de la main insaisissable du créateur. En « se présentant à nos sens, ils m'amènent facilement à <( admirer l'infinie sagesse et la bonté de celui qui les h a produits. Comme toutes ces choses ont élé créées « uniquement pour nous, car Dieu n'a besoin de rien
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« pour être heureux, elles nous inspirent des senti-
« ments d'amour, de respect et d'obéissance à l'égard
« de leur cause première. Après tant de merveilles
« opérées par la force d'une seule parole , je concluais
« que Dieu est très puissant et très sage. En second
« lieu , Dieu est un ; donc nous sommes tous fils d'un
« même père et la terre n'est autre chose qu'une habi-
« tation commune; en conséquence , nous devons
« nous aimer et nous regarder tous comme frères,
« sans nous offenser en rien. Troisièmement, je n'ai
« pas toujours existé, mais j'ai commencé à exister
« depuis quelques années et je serais resté éternelle-
« ment dans l'abîme de mon néant, si Dieu ne m'en
« avait tiré par l'effet de sa puissance infinie. Je dois
« donc aimer la vie et la conserver avec la plus grande
« sollicitude. Quatrièmement , Dieu est la justice su-
« prême et la bonté par essence ; donc il ne nous a pas
« créés pour nous rendre malheureux, mais pour nous
« rendre bienheureux avec lui ; or, une telle béatitude
« n'ayant pas lieu en ce monde, il faut supposer une
« vie future. Et comme nous n'agissons pas tous bien
« et selon la volonté divine , ainsi nous ne serons pas
a tous dignes d'y être admis. Il y a donc une récom-
« pense et une punition, toutes deux éternelles comme
« Dieu. De là il résulte que l'ame ne peut pas être
« sujette à la mort comme le corps, mais qu'elle doit
« être immortelle. Telles sont les premières idées que
« je me suis faites sur la Divinité et sur la vie fu-
« ture. Elles existaient en moi, à cet âge, d'une ma-
« nière moins déterminée et plus confuse, exprimées
« en termes grossiers et enfantins , mais elles corres-
« pondaient aux mêmes choses et avaient la même
« signification. Ici je me permets de faire observer que
« si, par malheur, l'idée de Dieu ne m'avait pas été
« offerte la première, j'aurais formé mon plan et peut-
« être ma morale sur la première connaissance acquise,
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« quelque extravagante qu'elle eût été. Mon ame, clans « toute sa nudité, embrassait avidement tout ce qui se « présentait à elle et pouvait intéresser sa curiosité.
« Quant aux plaisirs que procurent les choses de ce u monde, il semble à quelques-uns qu'il ne soit plus « permis d'en jouir à l'homme privé de la vue , comme „ si la vue était la seule voie par laquelle les objets « agréables peuvent se manifester à l'ame. Ils se trom- « pent en cela, car la nature ne se fait pas seulement « voir, mais encore sentir et toucher. Elle fournit à « tous les êtres animés les moyens de la comprendre « et de jouir d'elle, comme la comprennent et en jouis- « sent les brutes à qui l'existence est aussi chère qu'à « l'homme. Les sens ou les facultés par lesquelles « nous entrons en rapport avec les objets extérieurs « se réduisent à cinq , et chacun d'eux communique « à l'ame les idées qui lui sont analogues ; mais le sens « par lequel l'homme acquiert une plus grande masse « d'idées, est sans aucun doute celui de la vue. Comme « j'en fus toujours privé , j'ai cherché à y suppléer par « l'ouïe ou le toucher, et à obtenir, par leur moyen , « les idées qui appartiennent à la vue et qui flattaient « le plus ma curiosité. De là j'ai cru que les aveugles « n'ont pas beaucoup à s'affliger si, par l'usage de ces « deux facultés, ils peuvent entrer en rapport avec les « choses de ce monde et jouir des mêmes plaisirs « naturels dont jouissent ceux qui voient, et arriver « comme eux aux vérités qui découlent de la eontem- « plation attentive de l'univers. Je passai, comme je « viens de l'indiquer, mes premières années dans l'ob- « scurité et le silence , et je tachais avec le secours de « la méditation , d'alléger mes peines et de rendre mes « jours gais et riants. Je me contemplais souvent et je « jouissais de moi-même; je me nourrissais de mes « propres sentiments qui jaillissaient de la source lim- < pide d'un cœur candide et pur. Mes désirs avaient
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« les mêmes bornes que mes idées; je ne demandais « que ce que je pouvais obtenir facilement; je con- « templais les vérités que je pouvais comprendre , et « je négligeais toutes celles que je ne pouvais entière- « ment concevoir. Je jouissais par exemple de la cha- « leur modérée du soleil sans désirer de voir sa lu- « mière ni d observer la grandeur de sa masse. J'ob- « servais dans mes réflexions un certain ordre naturel « par lequel elles se succédaient Tune à l'autre, et je « réussissais à méditer sans effort. Au déclin du jour « je me rendais souvent à un site découvert, moins « pour respirer le vent frais de la nuit que pour con- « templer en esprit la grandeur, la variété des étoiles. « Je me les figurais comme autant de globes de feu ad- « mirablement disposés et attachés aux parois de cette « vaste enceinte appelée le ciel, que je croyais circon- « scrire l'immense espace au centre duquel la terre est « suspendue : je croyais que ces globes servent non seu- « lement à celle-ci d'ornement, mais qu'ils dirigent en- « core , clans la nuit , les pas des mortels. De la même « manière je me formais l'idée du soleil que je considé- « rais comme un corps d'une grosseur extraordinaire. « capable de jeter à la superficie de la terre une sorte « de reflet particulier qui s'annonçait de loin , et que « les yeux seuls pouvaient posséder. Je concluais que « c'est cette propriété de toucher les objets de loin , « nommée la vue , qui fait connaître la position des « corps , et que c'est grâce à elle que les clairvoyants « agissent par eux-mêmes et parcourent les plus longs « chemins sans avoir besoin de guide. Remarquant en- « suite que tout en concevant dans un fruit ou dans une « fleur l'idée de la forme, du goût et de l'odeur, je ne « pouvais concevoir également l'idée de la couleur, je « conclus de là que la couleur était une espèce d'or- « nement impalpable , imprimé par la nature à tous « les êtres créés , afin de (aire distinguer la forme et la
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« différence entre eux, seulement par la vue. L'idée « de la beauté résultait pour moi de Tordre et de la « proportion entre les parties. Je me confirmais dans « cette idée par l'exemple d'une rose, laquelle, di- « sais-je , ne serait pas aussi belle qu'on l'estime, si « ses feuilles étaient disposées d'une autre manière et (( confusément. Les idées de la lumière , de la couleur « et de la beauté ainsi formées , contribuaient extrê- « mement à satisfaire ma curiosité et à me faire jouir « d'un plaisir plus vif dans la contemplation des cho- « ses. J'avais à cet effet presque toujours ma chambre « décorée de fleurs de diverses espèces que j'appelais « les festons et les ornements de l'univers. Je me fai- « £ais conduire souvent à la campagne , où j'employais a la plus grande partie du jour à observer, par le « moyen du toucher, les diverses espèces de plantes « et d'herbes. Lorsque je touchais un arbre , j'en con- « sidérais successivement les diverses parties. Par la « suite de la réflexion , que les choses ainsi ordonnées « ne pouvaient dériver d'un simple hasard, mais sup- « posaient nécessairement une intelligence suprême , « j'élevais mon ame vers le Très-Haut, et je lui disais « avec un sentiment pieux : Seigneur, vous vous êtes « enveloppé dans le voile de la foi , mais vous n'avez « pas défendu aux choses créées de vous manifester. « Elles vous rendent suffisamment évident à moi , et « me contraignent à vous reconnaître non seulement « pour mon conservateur, mais encore pour mon père « et mon maître suprême. Je relève de toute chose « votre puissance infinie , votre sagesse et votre bonté , . et ces plantes mêmes , et ces fleurs ne sont qu'un « témoignage perpétuel de l'amour que vous nous « portez»
a Quand je ramenais ma réflexion sur l'homme , je « disais qu'il devait se considérer comme un être par- « tieulier dans la nature, puisque toutes les choses
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créées sont soumises à son empire. Il se sert des métaux, des végétaux et des animaux, et dispose à sa volonté de tout ce qui existe dans l'univers. L'usage de la parole, et par dessus tout, le don précieux de la raison, démontrent clairement qu'il est la créature la plus sublime, la plus rapprochée du Créateur, puisqu'à lui seul il est donné de le contempler, de le connaître, et de participer à ses divines perfections.
« Quand je m'approchais de la rner et que je la trouvais calme et tranquille, en écoutant l'agréable bruit de ses eaux, j'éprouvais dans cette contemplation un plaisir excessif. Je me figurais la mer comme un abîme d'eau , situé dans une grande partie concave du monde, et habité par une multitude de poissons de diverses sortes. Je m'arrêtais à considérer sa profondeur et son immensité sans jamais réfléchir au mouvement des eaux dont je ne pouvais comprendre entièrement le mode et la raison. Je restais extrêmement surpris à considérer l'art nautique, et je condamnais souvent les hommes qui, pour un peu d'or ou d'argent, exposaient leur vie au caprice des ondes.
« Il résulte de tout ce que je viens de dire que la méditation journalière des choses entretenait mon esprit dans un plaisir continuel. Je respirais une vie douce et joyeuse, et je jouissais d'une sorte de félicité naturelle à laquelle je crois même que la culture de l'ame humaine, les richesses et toutes les grandeurs de l'univers ne sauraient atteindre. Mais une telle félicité me fut bientôt ravie; car, ayant observé par hasard que la femme diffère de l'homme par la voix et par le vêtement, je commençai à supposer entre ces deux êtres une différence toute particulière. Un sens intérieur, indéterminé, éveilla en moi de vagues passions. Ma curiosité, croissant peu
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« à peu, me poussa enfin à la connaissance entière des « choses. J'admirai l'œuvre du Créateur dans le mé- « canisme de la génération ; mais mon état physique « fut beaucoup altéré par cette méditation.
« Je sentis que ces transports prenaient le dessus en « moi , et j'eus à me mettre en garde avec toute la sé- « vérité de ma raison pour les refréner. Il me sembla « que j'entrais dans un monde nouveau; le nombre « de mes désirs s'accrut et surpassa de beaucoup la « somme de mes facultés. L'amour-propre commença « à prédominer; il en jaillit toutes les affections et « passions multiples qui absorbent et jettent dans une « agitation continuelle tous les êtres animés.
« C'est par cette même voie que je suis entré dans « la société ; elle suscita en moi tant de besoins, que je « me suis vu inhabile aies satisfaire, soit par l'insuffi- « sance des moyens, soit parle manque de la vue. C'est « alors que je me trouvai malheureux. Je sentis par là « le besoin de corriger mon cœur et de le dominer. « L'étude de la philosophie dont j'écoutais toujours « les leçons avec plaisir, m'a mis à même d'arriver à « ce but. Je tiens pour certain que la plus grande va- « leur de l'ame consiste dans la vertu , et la principale « prérogative du corps dans la santé. Dès lors mon « esprit peut se comparer à un océan qui n'est pas « toujours agité par les vents, mais dans lequel une « cause perturbatrice interne ne cesse de temps en « temps de susciter des tempêtes. »
Les dix pièces suivantes de Sgobba , peut-être un peu monotones, sont touchantes, élevées, austères, passionnées. On doit remarquer que la plupart sont, comme les vers qui me furent adressés , des impromptu d'à peu près un quart-d'heure, et que malgré le Misanthrope, le temps fait bien quelque chose à l'affaire.