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Le poète dépeint ainsi l'état agité de son ame

« Lorsque par hasard quelqu'un prononce les mots

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« anémone, hyacinthe, lis et rose; ou ceux de mer, « ciel étoile , lune et soleil , ces noms agréables de « choses inconnues me font courir dans les os et « les veines une joie pure et généreuse. De là , je me « demande à moi-même si un seul nom me donne « un plaisir aussi doux, que serait-ce la vue d'ob- « jets aussi charmants? Je cherche à comprendre « comment de telles choses excitent le plaisir ; mais « c'est en vain que mes idées errent pour le décou- « vrir ; elles reviennent impuissantes et vaincues. Si « le monde et son aspect me sont étrangers , pourquoi « l'aiguillon d'honneur qui règne sur moi me pique-t- « il si vivement le cœur? Souvent je m'élève par la « pensée et je passe avec rapidité d'un objet à l'autre , « j'aspire au néant et je l'appelle comme un fou : mon « ame , livrée aux angoisses , se replie sur elle-même « et va chercher en soi quelque sujet d'espérer. Elle le « trouve , et aussitôt la joie comprimée éclate à la « pensée de celui qui a imprimé dans mon cœur un « tel désir. Je m'écrie aussitôt : 0 Dieu! qui rends « heureuses toutes les créatures , le désir qui renaît en « moi atteindra-t-il son but , ou tous mes vœux doi- « vent-ils être vains? Il semble que mon cœur répond : « tes peines ne finiront point ici-bas ; mais cet espoir « qui te nourrit trouvera son but là-haut; calme-toi « donc et réserve-le pour une telle fin. »

II. Sgobba composa la pièce suivante , une des meilleures , après avoir entendu une éloquente élégie contre les vices du siècle et sur la perfection idéale par M. me Giuseppa Nobile, née Guacci , jeune muse napolitaine, pleine d'inspiration, d'harmonie, et que j'ai encore plus admirée comme bonne femme et mère de famille.

« Quelle est celle qui dans le sentier de la gloire « s'avance hardie, et avec des rimes légères donne de « soi au monde une si éclatante mémoire? Certes elle « renferme en soi une ame sublime , un esprit rare et

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« lumineux, puisqu'elle siège au sommet du Pinde. « Ses doctes chants annoncent par un signe certain o un cœur orné d'un grand nombre de vertus qu'elle « sut cultiver avec une sage constance. Son cœur est « passionné pour la gloire; gracieuse , sensible , sage, « honnête , elle mérite que le destin lui soit favorable. « Et cependant avec tous ces dons 9 elle ne passe point « ses jours en joyeuses fêtes , mais, de ses yeux cou- « lent de douloureuses larmes et elle vit triste et affli- « gée. Ah! gentille dame, que tes chants soient plutôt a de plaisir et de bonheur, car le destin ne t'a pas été a si cruel. Laisse à moi seul passer en lamentations , « cette terrible vie que je mène, privé de lumière, « éteint avant la mort. Dépourvu à la fois de consola- « tions et de contentement, je n'ai même point le sou- « lagement des larmes dont la source en moi est tarie. « Pourquoi répands-tu dans tes chants une âpre et se- « crête douleur , et trempes -tu tes beaux vers de « pleurs amers , tandis que tu devrais vivre en paix et « joyeuse? Laisse les peines à moi seul, essuie tes lar- « mes, ô femme! et fais entendre de plus doux ac- « cents ; déploie tes ailes , élève-toi par dessus les au- « très et laisse de toi, aux nations, une éclatante re- « nommée. »

M.me Nobile a répondu, et par de beaux vers, à ces louanges.

III. Sgobba repartit avec indignation par ce sonnet à quelqu'un qui cherchait à lui inspirer des doutes sur l'existence de Dieu :

« Bien que je sois aveugle dès ma naissance et que « je vive toujours dans une épaisse nuit, cependant, « jouissant de la nature par le toucher, je vois qu'il « existe un Dieu tout-puissant. J'oublie pour lui toutes « les choses humaines; j'espère jouir un jour d'une a vie éternelle et pure, vie en lui, joyeuse et trana quille, où le destin contraire et la mort n'arrivent

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« point. Et cependant un homme qui a des yeux... « 0 insensé! celui-là croit que l'univers est un effet du « hasard, et que, l'homme éteint, il n'y a après lui ni « châtiment ni récompense. Mais si ton regard plus « aveugle que le mien n'aperçoit point un ordre si « grand, si parfait, dis-moi , le cœur ne parle-t-il pas « en toi? »

IV. Ode. Le poète s'efforce de dédaigner l'espérance et de s'armer du courage que donne la vertu :

« Si l'homme est condamné à souffrir le malaise et « les orages , pourquoi ne puis-je m'habituer à sup- « porter la colère du ciel? Pourquoi dans la douleur « ai-je l'espérance du bonheur, et suis-je triste quand « je sens quelques obstacles à mes espérances? Il n'y « a point de jour qui ne m'apporte quelque nouveau « chagrin , et mon ame ne peut croire qu'elle est née « pour souffrir. Celui qui méprise l'espérance est le « seul qui vive et agisse en sage et qui soutienne cou- « rageusement le plus cruel martyre. Mais si l'espérance « est trompeuse , la prévoyance est encore funeste. « Elle ravive la peine et fait aller au-devant de la dou- « leur. Par ses craintes barbares , elle prive le cœur de « calme et peint d'avance à l'ame le péril plus grand. « Je veux corriger ce défaut de la nature et créer « dans mon sein un cœur ferme et assuré. Avec ce « sublime guide de vertu , je rendrai mes jours heu- « reux , supportant avec vigueur et courage les astres « ennemis. »

V. Ode à une dame qui l'invitait à faire des vers sur le bouquet de violettes qu'elle portait à son sein :

« Cette jolie fleur que tu portes sur ton sein a le « nom de violette ; mais tu es à toi seule , dame illus- « tre , bien plus belle que cette fleur. Elle exhale une « agréable odeur qui réjouit jusqu'au fond de l'ame; « mais les vertus dont tu es ornée sont bien plus « agréables et chères. Comme le vent doux et léger res-

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« pecte toujours la tige fragile de cette fleur, ainsi puisse « le ciel favorable te rendre sans cesse heureuse. »

VI. Sonnet au célèbre médecin Jacques Tommasini, quand il visita l'hospice :

« Ici, où à l'ombre des beaux lis d'or, l'aveugle, « dont une nuit éternelle obscurcit les yeux, trouve « asile, pitié, paix, consolation, et sent sa destinée « bien moins dure , tu arrives et apportes avec toi une « joie douce et pure, et tu soulages notre cruel mar- « tyre , au point que nous sommes reconnaissants au « malheur qui amène parmi nous un si beau trésor. « Sois à jamais heureux ! Que le ciel te conserve pour « vaincre la cohorte impie de nos maux qui apporte à « la mort de si vastes trophées. Que l'homme , en ad- « mirant tant et de tels services , t'appelle le nouvel « Hippocrate et le bienfaiteur courageux des infortunés « mortels. »

VII. Octaves à M.me B. G. , après avoir entendu la lecture d'une de ses œuvres morales :

* O femme ! écris , et que dans ce monde coupable « ta plume répande une douce et perpétuelle lumière ; « montre à l'impie qu'il existe un Dieu, amène-le à « changer de désirs et de mœurs. Tandis que le travail « sorti de ton esprit donnera le salut à l'homme et la « gloire à Dieu, l'âge futur admirera dans tes œuvres la « sagesse et le savoir. Ecris , mais ne compte point « sur la gratitude d'une société ignorante, dédaigneuse « de celui qui marche d'un pied ferme dans le sentier « du juste, et adulatrice du vice opulent et de la force. « Mais celui-là , comme on le croit , n'est pas toujours « privé de récompense qui habitue les hommes à faire « le bien ; car, si la divine vertu est quelquefois oppri- « mée, elle trouve en elle-même sa consolation et le « prix de ses sacrifices. Des esprits élevés et de lumi- « neux génies, afin de réformer ici-bas les lois et les « mœurs, ont, dans tous les âges, reproché ses cri-

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« mes à l'impie, par de doctes ouvrages dont la sagesse « aurait suffi à régler sûrement les royaumes et les em- « pires ; et cependant l'homme ingrat les a récom- « pensés par les fers , les bûchers et la mort. Mais de « pareils exemples ne sauraient arrêter le vol sublime « qui t'élève au-dessus de l'homme ; et toujours intré- « pide, tu saisis la lance et le bouclier avec lequel So- « crate combattait les méchants. Mon cœur, qu'accable « une haute infortune, est moins affligé après avoir lu « tes précieux écrits; et il aspirerait bien davantage à « voir les rayons du soleil si l'homme était tel que tu « sais le peindre. »

VIII. Sonnet à M.me Lenzoni Meclici , cette aimable dame florentine, si avenante aux étrangers, et bien digne du dernier de ses noms par son goût vif des lettres , des arts et de ceux qui les cultivent. Avec sa grâce et son à-propos habituels, elle avait donné à l'auteur la traduction de Y Iliade de Monti.

« 0 femme ! afin que mon cœur s'enflamme davan- « tage au souffle aimé de Phébus , tu me donnes l'œu- « vre de celui qui fut appelé le premier peintre des « exploits antiques. J'accepte avec gratitude un si cher « présent, qui vient d'une main si noble et si pure, « et sous mon humble toit j'admirerai les hauts faits « des guerriers d'Argos. Si le poète grec, privé aussi de « la lumière, put, par son vaste génie, immortaliser « la valeur de ses héros, ah! que ne puis-je, dans « l'ardeur de mon zèle , élever si haut mes accents , « que je parvienne, ô noble dame, à composer un chant « digne de toi ! »

IX. Sur la mort de Henri de Renzi , enlevé à ses parents dans son quatrième mois :

« O joyeux et fortuné enfant! à peine as-tu posé « le pied ici-bas, que tu es aussitôt appelé au ciel. Là, « parmi les purs esprits, sur un siège d'or, tu jouis , « sans crainte, d'une vie immortelle, là où Dieu se

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« montre sans voile. Ah! que ne suis-je mort comme « toi à la fleur de mes premiers jours! Je ne serais « point forcé de subir ici-bas tant de douleurs. Tourne a donc vers moi , de la voûte étoilée , un regard favo- « rable, et fais que je puisse toujours fouler le droit « chemin de la vertu. Tandis que dans le monde tout « est servitude et qu'on espère en vain jouir d'une vie « tranquille parmi tant de chagrins et de douleurs ai- « gués, ah! de la demeure sublime de Dieu implore « la paix pour tes parents affligés. Ta mort les plonge « dans une peine si amère et si cruelle, qu'ils vivent « parmi les larmes et les gémissements. »

X. Cette ode , en réponse cà ce que Sgobba entend par la couleur, expose avec une ingénue simplicité sa manière de concevoir :

« La couleur, si je ne me trompe , est une idée à la « fois confuse et simple , et il n'est point donné à ma « muse de pouvoir vous l'expliquer. Je sais que la cou- « leur est fille du soleil et des étoiles., qu'elle réjouit « un noble regard et forme la beauté. Je sais que le « propre de la couleur est d'orner les corps , ainsi que « le soleil donne au jour la plus éclatante splendeur. « Mais je ne sais ce qu'est la couleur, ce qu'est le « blanc et le noir ; seulement je satisfais ma pensée « en les contemplant dans mon cœur. »

Malgré la poésie et la musique de l'hospice Saint- Joseph et Sainte-Lucie; malgré les bons soins de l'administration; malgré la gaîté extérieure, la loquacité, les espiègleries des élèves , ce séjour ne paraît point inaccessible a l'ennui et à la haine. Un aveugle, questionné par M. le docteur de Renzi s'il n'avait jamais éprouvé du déplaisir d être privé de la vue, et s'il la désirait, repartit : « Je puis la désirer, non pour contempler les objets extérieurs, dontje ne sens pas le besoin , mais afin d'être libre et de pouvoir sortir de cet hospice. » Un autre aveugle, beaucoup moins excusable, lut

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surpris embusqué et ayant dans sa poche un couteau pour frapper un camarade qu'il haïssait. Interrogé comment il aurait su le distinguer parmi les deux cents autres aveugles, il répondit qu'il les connaissait tous à leur marche , et qu'il avait acquis sur ce point une telle sûreté, qu'il ne lui était jamais arrivé de s'y tromper.

Il est un certain nombre d'hommes d'élite qui , par leur vie, leurs travaux, leur séjour et leur origine, semblent un lien entre l'Italie et la France, dont ils pourraient également être de dignes représentants. Tels sont , parmi les souverains , Charlemagne , Louis XII, François I.er, Napoléon; parmi les capitaines, Trivulce, Sampiero, les deux Ornano, Masséna ; parmi les ministres et les diplomates, Comines, d'Ossat , Mazarin , Bernis , Corvetto, Pozzo di Borgo ; parmi les magistrats, les érudits, les poètes et les savants, de ïhou, Muret, Courier, les deux Marot, les trois Cassini , Libri, Rossi. La nomenclature est plus considérable parmi les artistes, qui présentent Poussin, Claude Lorrain, Puget, Legros, Gérard, Percier , Granet , Ingres, Bosio, Marochetti , Rossini. Des Français de talents moins éclatants ont aussi joui longuement de l'Italie, comme le vénérable d'Agincourt; d'autres y ont cherché l'obscurité, et ils auraient craint de troubler les félicités de leur retraite par le bruit de la renommée.

Quelques détails véridiques sur l'un de ces hommes éminents qui honorèrent et aimèrent à la fois l'Italie et la France ne paraîtront pas ici déplacés. Ils intéresseront peut-être , même après le brillant éloge qu'a tracé de Percier, l'académicien appelé à le louer.

Percier naquit à Paris le 22 août 1764. Son père, franc-comtois de Saint-Claude, avait servi dans le Colonel-Dragon, et il oblinl , par le moyen de sa femme, couturière de la reine, l'emploi de concierge du pont toumanl aux Tuileries. A peine hors de l'école. Percier eut pour maître un obscur M. Poisson . qui jamais ne

sortit de l'aquarelle et ne s'éleva même pas à la peinture médiocre. Il recevait aussi des conseils d'un dessinateur allemand qui excellait à faire de petites images de soldats , et rendait, avec la plus minutieuse exactitude , les revers , les boutonnières , les brandebourgs et les galons dont alors les uniformes étaient chamarrés. C'est peut-être clans cette sorte de maind'œuvre que Percier puisa ce goût consciencieux du soin et du fini qu'il conserva toute sa vie. A Rome même il n'avait point oublié ses leçons enfantines, et se moquant de la tournure des soldats du pape , qui ne ressemblait pas alors à celle de ses soldats actuels, formés par des officiers de notre Grande-Armée, il dessinait une guêtre des gardes-suisses avec la plus rigoureuse précision. Le célèbre sculpteur anglais, Flaxman, si passionné pour l'antique , le plaisantait de son talent à coiffer et à poser pittoresquementdes grenadiers. Percier lui-même , quoique le plus doux, le plus pacifique des hommes, eut toujours dans son vêtement, qui ne variait point, quelque chose de la tenue militaire.

En 1783, Percier entra chez l'architecte Gisors, qui, revenu de Rome , après avoir eu deux fois le grandprix , avait ouvert une école à l'hôtel des Arts. De là il passa bientôt à l'école plus célèbre de A. F. Peyre le jeune, architecte du roi, frère du collaborateur de de Wailly, pour la salle de l'Odéon. Cette école nombreuse, établie dans un grenier, n'était pas surveillée de très près par l'habile directeur, quesa place de contrôleur au château de Saint-Germain et ensuite de Fontainebleau, forçait souvent de s'absenter. Elle recevait des jeunes gens dont quelques-uns étaient riches, élégants, dissipés et vains : le plus gai , le plus naturel de tous nos acteurs comiques, Préville, y avait mis son fils qui tenait ses camarades fort au courant des nouvelles de coulisses. Au milieu de tant de frivolité, l'amour du travail, le talent , la moralité de Percier étaient respec-

tés et avaient de l'ascendant. Son père était très sensible aux éloges qui lui en revenaient, et ce simple, ce loyal militaire ne pouvait se défendre pour lui d'une sorte de considération.

Percier obtint, en 1786, le grand-prix de Rome pour un projet de Jardin des Plantes qu'il avait ingénieusement placé sur le penchant de la colline de Chaillot. L'approbation , les acclamations de ses condisciples furent unanimes. Il en ressentit une joie profonde et près d'un demi-siècle plus tard , je lui ai ouï-dire que les deux plus beaux jours de sa vie avaient été sa première communion et son grand-prix.

L'apparition de Rome produisit sur lui un effet que seul il pouvait rendre. Voici à peu près en quels termes il s'exprimait sur cet événement important de sa vie :

« Jeté tout d'un coup au sein d'une ville si remplie « de chefs-d'œuvre, j'étais comme ébloui et hors « d'état de me faire un plan d'études. J'éprouvais , a dans mon saisissement, ce tourment de Tantale qui « cherche vainement à se satisfaire au milieu de tout « ce qu'il convoite. J'allais de l'antiquité au moyena âge , du moyen-âge à la renaissance , sans pouvoir a me fixer nulle part. J'étais partagé entre Vitruve « et Vignole , entre le Panthéon et le palais Farnèse , a voulant tout voir, tout apprendre , dévorant tout , et « ne pouvant me résoudre à rien étudier. Et qui sait « jusqu'où se fût prolongé cet état de trouble et d'in- « quiétude, où l'enthousiasme tenait de l'ivresse et où « il y avait du charme jusque dans la perplexité, si je « n'eusse trouvé un guide qui me sauvât de moi-même, « en me rendant à moi-même? Ce guide fut Drouais, « qui avait été témoin de mon anxiété, qui partageait <' ma passion , et qui répondit à ma confiance par son « amitié. Drouais joignait au sentiment élevé d'un ar- « tiste les lumières d'un esprit cultivé ; il entendait ma

« langue et il m'apprit la sienne. Travailleur infatiga- « ble , il venait me réveiller chaque jour. Je partais « avec lui de grand matin. Nous allions voir ensemble « quelqu'un de ces grands monuments dont Rome « abonde; là, il m'indiquait ma tâche de la journée, et « le soir il me demandait compte de mon travail , en « rectifiant mes études si j'avais été obligé d'aborder « la figure. M. Peyre, par ses savantes leçons , m'avait « initié à la connaissance de l'antique ; Drouais me le « montrait de l'âme et du doigt ; et il me le montrait, « non plus seulement en perspective , non plus aligné « froidement sur le papier, mais debout sur le terrain, « et animé par tous les souvenirs de l'histoire. Sans « Drouais , perdu au milieu de Rome, j'aurais peut- « être été perdu pour moi-même ; avec Drouais , je me « retrouvai dans Rome tout ce que j'étais, et c'est à « lui que je dois d'avoir connu Rome tout entière, « en devenant moi-même tout ce que je pouvais être. »

Ces studieuses , ces enthousiastes promenades ne durèrent qu'un peu plus d'un an , et le peintre français, si plein d'avenir , périt épuisé de travail avant sa vingt-cinquième année.

Percier avait retrouvé à Rome un ami , un condisciple de l'école de Peyre, M. Fontaine, qui l'avait précédé d'une année, après avoir obtenu un second prix. Alors la pension et le voyage de Rome n'étaient point comme aujourd'hui attachés aux prix, et M. Fontaine, impatient des intrigues que lui avait suscitées sa réputation naissante, était parti à ses frais fièrement et économiquement. Les deux élèves commencèrent alors cette union artistique qui s'est prolongée inaltérable pendant plus d'un demi-siècle. C'est un des caractères distinctifs de Percier d'avoir su attirer l'amitié, de n'avoir jamais eu parmi les artistes un seul ennemi et d'être resté lié toute sa vie avec les rivaux et les adversaires les plus opposés.

Percier et Fontaine s'échappaient de grand matin de l'Académie pour gagner les ateliers particuliers qu'ils avaient loués, l'un à la Strada Rasella, l'autre sur le Mont-Pincio. Ils allaient aussi dessiner à travers les champs et cachaient au milieu des pierres leurs toises qu'ils retrouvaient toujours à la même place. Cette fuite bizarre de la société leur avait valu de leurs camarades le surnom d'Etrusc/ues. L'Académie ne comptait à cette époque que treize élèves; les architectes y restaient trois années et les peintres quatre. Nourri , comme on Tétait alors, de la lecture des Voyages du Jeune Anacharsis , Percier rétablit la maison de campagne de Pline, appelée le Laurent in , d'après la description si nette qui se trouve dans la XVII. c épître du second livre. Mais l'étude des monuments de l'antiquité le convainquit bientôt qu'ils pouvaient peu s'adapter aux usages modernes ; il tenta de les allier à l'architecture des XV. e et XVI. e siècles, afin de les rendre plus applicables.

La restauration de la colonne Trajane en huit grands dessins, envoyée à Paris en 1790, eut le plus grand succès. L'admiration de l'Académie d'architecture est restée consignée dans ses registres. Sur la proposition de M. Paris , dessinateur de la chambre et du cabinet du roi, la dépense de l'échafaudage avait été faite par le gouvernement. Percier dessina donc de fort près la sublime colonne, et il m'assurait que jamais il n'y put découvrir trace de l'or, de l'azur et des autres couleurs dont elle aurait été bariolée, selon la prétendue cl, il faut l'avouer, bien tardive découverte de quelques voyageurs et artistes du Nord.

Lié avec; Flaxman, d'Agincourt , et tout ee que la pratique et le goût des arts réunissaient à Rome de plus distingué, Percier était tendrement aimé de Canova qu'il visitait souvent :

« Anus les plus candides que la terre ail portées. »

FERCIER. H9

Animœ quelles neque candidiores

Terra tu lit r.

Il avait dû à l'obligeance du grand sculpteur vénitien de rester une année de plus à Rome. Un grand-seigneur polonais, le comte Poniatowski , voulant faire bâtir une maison à Toulouse, demanda un architecte à Canova, qui lui indiqua Percier. Celui-ci fit le plan , les coupes, le dessin, avec sa conscience habituelle, et porta au comte l'ouvrage, fruit de six mois d'un travail opiniâtre. On lui remit en payement une cédule romaine de peu de valeur. Comme il descendait l'escalier de la Trinité-du-Mont , sa cédule à la main , il rencontre Canova qui lui demande s'il est content ; Percier lui montre la cédule qu'il n'avait point encore regardée. Son ami indigné la prend, court chez le comte , lui dit qu'il y a là sans cloute quelque malentendu, obtient une traite de 1,200 francs sur le premier banquier de Rome et la porte à Percier. Il serait difficile de rendre l'impression qu'une telle fortune produisit sur l'âme du jeune élève. Sa troisième année allait expirer; son regret de quitter Rome était extrême. Il pouvait donc y rester, et cela sans rien demander à sa mère. Le lendemain , de bonne heure , il passe chez le banquier, et va remettre l'argent à un homme de la maison du cardinal de Bernis, ambassadeur de France, qui avait sa confiance, en le priant de ne lui donner que cent francs chaque mois. Il consacre le reste de la journée à parcourir à son aise Rome ainsi que les environs , dessinant, méditant, et comme prenant possession de sa nouvelle conquête. Ce récit, que je rougis de tant affaiblir, avait dans la bouche de Percier un intérêt, une émotion , un charme , qui en auraient fait une excellente page , si l'excès de sa modestie lui eût jamais permis d'écrire de soi et de composer des Mémoires.

' Horace, sat. 5, liv. T.

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Percier quitta l'Italie en 1791 , et revint en France par le chemin le plus long. Il exécuta sur sa route ces beaux dessins qui, malgré tant d'œuvres artistiques et pittoresques, publiées depuis cinquante ans, n'ont été ni égalés, ni même approchés. Gomme il s'était arrêté au temple du Clitumne, cette ancienne et jolie chapelle des premiers temps du christianisme , survint Gérard qu'il connaissait de Paris , mais que sa vie studieuse et solitaire lui avait fait perdre de vue à Rome , où déjà Gérard était à la mode. La reconnaissance fut vive, et malgré la diversité de goûts et d'habitudes entre ces deux hommes, leur amitié ne se démentit jamais. Combien de fois le grand peintre ne s'échappat-il point des brillants salons où il était le plus recherché, le plus fêté, pour gagner la petite chambre enfumée par la pipe de son ami Percier.

Arrivé à Paris , Percier passait des ruines de la ville éternelle à celles de la plus ancienne des monarchies , que , selon la belle expression de M, de Chateaubriand, Rome avait enfantée comme un dernier essai de sa grandeur. Il retrouva son camarade d'études , de jeunesse et d'espérances, M. Fontaine, privé comme lui d'emploi à son activité et à ses talents. Us habitèrent ensemble quelques chambres à peu près nues à un troisième étage de la rue Montmartre. Au milieu de leur détresse, les souvenirs d'Italie venaient les consoler : c'est ainsi que l'odeur assez fétide d'un magasin d'huile du coin de la rue des Vieux-Augustins, vis-à-vis de leur fenêtre, n'était pas sans charme pour Percier, car elle lui rappelait les pressoirs de Tivoli.

Une des premières commandes que reçut Percirr lui vint de l'ancien valet-de-chambre de Louis XV, In Borde, ami de Voltaire, amateur étourdi, prodigue, des lettres, des sciences et i\v^ i\v\* , qui avait imagine'' de se créer un jardin anglais mutai* pour lequel il voulail des plans de certains édifices, tels que le temple

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de l'Amitié, etc. qu'il jetait au milieu du tortillage des allées. Pereier et son ami furent aussi employés par Lignereux et Jacob , riches fabricants de meubles , à faire les dessins de ceux qu'ils expédiaient à l'étranger. Le bon goût que les deux artistes montrèrent dans ce travail , bizarre application de leurs savantes études sur l'antiquité , répandit depuis , par toute l'Europe , l'ascendant de notre industrie en ce genre. Le Recueil de décorations intérieures qu'ils publièrent plus tard , gravé presque entièrement de la main de Pereier, explique un tel succès. Au milieu des décombres qu'entassait la République , l'Opéra et les théâtres étaient à peu près la seule pompe restée debout. Pereier composa plusieurs décorations dont l'effet fut remarqué. On distingua la chambre à coucher de Lucrece, dans la tragédie de M. Arnault , et le camp des Horaces , de l'opéra du compositeur romain Porta , paroles de Guillard.

Quelques travaux d'architecture, peu ou pas du tout rétribués , étaient préférés par Pereier et son ami. La section de Brutus venait de s'installer à l'église Saint- Joseph, devenue aujourd'hui une halle, où sous la pierre d'une poissarde gît la cendre de Molière. Une députation de la section , avec le président , vint prier les deux artistes , leurs voisins , de diriger les travaux. Ils ne furent point payés , mais cette première de leurs constructions en France n'est pas sans honneur, et l'on est frappé de l'adresse avec laquelle ils tranformèrent une vieille église à forme de pignon en un édifice assez élégant et qui reflète l'Italie.

La Convention , livrée à ses terribles travaux , s'occupait fort peu de beaux-arts , et David en avait comme à lui seul le département. Lorsqu'il fallut disposer et presque improviser la salle des séances dans le château des Tuileries, un certain Vignon, sa créature, fut nommé architecte ; mais l'incapacité de cet homme

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le fit bientôt remplacer par Gisors, l'un des premiers maîtres de Percier, dont il a été parlé. Gisors, après avoir débuté avec quelque éclat, était tombé clans l'indolence , la mollesse et la vie de café ; il lui fallait des travailleurs. Il fit employer Percier et Fontaine , dont les dessins furent payés en paquets de chandelles.

Le penchant architectonique de Percier et de Fontaine les attirait dans les divers et trop fréquents concours qui étaient alors ouverts sans aucun résultat. Car si le patriotisme du temps votait des monuments, l'argent manquait pour les élever. Un de ces concours était relatif à l'achèvement du Panthéon : les concurrents étaient nombreux et l'on trouva moyen de donner des prix à tout le monde.

Lorsqu'il fut question de bâtir la salle du conseil des Cinq-Cents, on voulut y mettre plus de soin que dans celle de la Convention , bâclée en moins de trois mois. Les deux amis furent choisis comme associés par les architectes Gisors et Lecomte. Ils peuvent réclamer la meilleure part de cette élégante construction qui, par le goût , le choix des matières , les beaux bas-reliefs en marbre de la tribune et la mosaïque du pavé, sortait de la catégorie des monuments de bois et de toile peinte dressés jusque-là.

Enfin le Consulat survint : M.mo Bonaparte, mécontente du très médiocre architecte de la Malmaison, Vautier, s'adressa pour le remplacer à David. Car l'Àpelles de la Convention s'était tourné vers le pouvoir nouveau avec la même ardeur qui l'avait jeté dans la Révolution. Il indiqua à son insu, Percier qui aurait refusé sans les remontrances de son fidèle collaborateur et qui voulut que celui-ci l'accompagnât, quand il fallut se rendre au Luxembourg, afin d'être présenté au premier Consul. Au lieu d'un architecte , il s'en trouva deux qui furent agréés.

La première impression que Percier reçut de Bona-

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parte ne fut point très favorable au héros. Bonaparte avait demandé ce qu'étaient devenues les statues antiques cédées par le traité de Tolentino, et proposait de les placer aux Invalides. David présent et qui sentait mieux que personne la bizarrerie de mettre dans ce respectable hospice l'Apollon., la Venus et le Laocoon, s'était récusé, disant qu'il y avait là des architectes, lorsque M. Fontaine fit observer avec vivacité et justesse que la véritable décoration des Invalides était les drapeaux pris à l'ennemi et qui pourrissaient dans les greniers de la Convention. Quelques heures après, on partit pour visiter les statues déposées au Louvre, dont plusieurs n'étaient pas encore sorties des caisses. La vue de ces chefs-d'œuvre n'inspira pas avec plus de bonheur leur conquérant. Telle fut la facilité de galimatias avec laquelle il pérora, que le grave, le docte, le spirituel architecte Dufourny , un des administrateurs du Musée, dit à Percier qu'il connaissait depuis Rome : « Votre Consul est fou. » Mais si Bonaparte, malgré son origine florentine, n'était pas plus fort en beaux-arts qu'en littérature i , l'élévation de son génie lui rendait accessibles les idées grandes et nationales. Peu de jours après , parut un décret qui ordonnait la translation des drapeaux aux Invalides : l'exécution était confiée à une commission présidée par Berthier , ministre de la guerre , et Percier ainsi que M. Fontaine en étaient membres.

Le Consul et M.me Bonaparte allaient passer tous les décadis à la Malmaison. Ils furent très satisfaits du zèle et de la capacité que montraient dans leur service les deux nouveaux architectes dont les soins s'étendaient jusqu'aux détails. Il paraît que les mêmes avantages ne se retrouvaient point au palais long-temps incommode des Tuileries. On sait que cette sorte d'inconvénient fait d'ordinaire plus crier les domestiques

' V. les Voyages , liv. I , chap. 7.

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que les maîtres. Le valet de chambre de Bonaparte, qui prenait avec lui les libertés d'un ancien serviteur , ne cessait de se plaindre , et il opposait la tenue de la Malmaison à celle des Tuileries, dont Lecomte était architecte. Un jour qu'il harcelait ce dernier et lui reprochait le peu de solidité de certain ouvrage, Lecomte, impatienté , repartit que la chose durerait plus qu'eux. Le valet ne manqua point de rapporter ce propos au général (car il ne lui donnait point d'autre titre) , et le Consul , furieux , destitua l'imprudent artiste que la faveur du second personnage de l'Etat, Cambacérès, ne put sauver.

Percier et M. Fontaine passèrent ainsi architectes du Louvre et des Tuileries ; et jamais choix , jamais position ne parurent plus simples ni plus légitimes. Leurs travaux de quinze années , l'influence de leur savante école appartiennent à l'histoire de l'art; de plus habiles et de plus compétents doivent en traiter *, et ils sont en dehors de ces détails biographiques. Percier ne quitta point le Louvre. Il y occupait sur la cour h l'entresol, quatre pièces où l'on n'arrivait que par un escalier provisoire en bois, construit pendant les travaux , et qui , moins la clarté , ressemblait assez à une échelle de moulin à vent. Cet homme, qui avait décoré les palais de l'Empire, fourni à l'Europe les modèles des ameublements les plus somptueux, les plus élégants, n'avait pas de papier sur les murs de sa chambre; son mobilier était de noyer; il ne voulait pas de rideaux à son lit , et avec notre rare soleil , il trouvait inutile d'en mettre aux fenêtres. La modestie et la simplicité faisaient le fonds de son caractère, mais cette simplicité n'était pas celle des esprits communs , c'était la simplicité qui toujours accompagne la vraie supériorité.

1 Telle sera sans doulc la partie du cours de M. Lcbas, un des plus dignes élèves de Percier , professeur de l'histoire de l'architecture à l'Ecole des Beaux-Arts.

Pendant les vingt dernières années de sa vie , Percier fut libre de toute fonction , mais sans cesse occupé. Il était revenu à l'Italie par ses travaux , ou plutôt ses plaisirs ; il relisait Vasari, ainsi que les meilleurs historiens et les grands poètes italiens, L'idée de revoir cette terre illustre fut le songe de sa vie ; il en parlait avec amour ; pendant long-temps il avait été un habitué de l'Opéra-Buffa , et plus d'une fois il se détourna de son chemin pour passer par la rue Gît-le-Cœur, afin de retrouver dans le jargon, le costume et les physionomies des voiturins , comme un écho et un aspect grotesque de l'Italie. Ces admirables dessins, que sa modestie l'empêchait de montrer aux oisifs , étaient obligeamment communiqués aux travailleurs. Il est tel monument ou telle partie de monument que j'ai mieux étudié sur ces dessins que sur place , tant les moindres détails étaient rendus avec la plus scrupuleuse fidélité , sans parler de l'instructif commentaire qu'un pareil homme savait y joindre. Le vaste dessin de la porte en bronze de Saint-Pierre me l'a mieux fait connaître que ma triple inspection de voyageur.

Percier s'éteignit le 5 septembre 1838. Pendant les trois mois qu'il languit , il avait fréquemment tenté de reprendre ses crayons qui échappaient à sa main défaillante. Bien que doué d'une ame affectueuse et tendre , le besoin du calme et de l'indépendance l'avait dérobé au lien du mariage, et il ne voulut épouser que l'art et l'Italie.

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