I-^ MUSIQUE
artiste qui possède un talent très-remarquable sur le cor : il est italien, et se nomme M. Puzzi. Mais la fortune qu'il a acquise l'a mis dans une situation indépendante qui Ivii a fait quitter les orchestres. M. Platt est le premier cor du concert philharmonique; il n'a aucune sûreté dans l'exécution , et gâte souvent les plus beaux effets. Il n'en est pas de même de la première trompette, qui est excellente, et que les orchestres de Paris peuvent envier à l'Angleterre. Les bassons m'ont paru très-bons ; mais ils jouent trop fort.
Les timbales se jouent à Londres avec des baguettes plus fortes et plus garnies que les timballes françaises; cela m'a semblé produire des effets très-heureux , particulièrement dans l'orage de la symphonie pastorale de Beethoven. Je porterai à Paris une paire de ces baguettes pour en faire essayer l'effet.
Ainsi que tu peux le voir par ma lettre, l'exécution du concert philharmonique se trouve mêlée de bien et de mal ; mais, en général, elle est très-satisfaisante, et l'on peut dire qu'un pays où la musique est arrivée à ce point devrait atteindre la plus grande perfection en peu de temps. Je n'ai point parlé des solos , parce que
EN ANGLETERRE. 1 q5
ce sujet se placera naturellement dans l'examen du talent de chaque artiste en particulier. Il en sera de même du chant .
Adieu, mon ami.
FÉTIS
troisième Mxc,
Londres, lo mai 1829.
Mon fils ,
Si l'on examine attentivement l'Angleterre 5 on est frappé de la contradiction qui s'y manifeste entre la marche accélérée d'une civilisation supérieure à tout ce qu'on connaît dans le reste du monde , et l'attachement à d'anciennes institutions , ou à de gothiques usages. D'une part, tous les efibrts ont pour but d'améliorer la condition humaine; de l'autre, on semble vouloir perpétuer le souvenir de ce qu'elle fut dans des temps de barbarie. Ainsi, au milieu des magnificences de Portland-place ou de Régent-
Park, se retrouvent les mesquines entrées des maisons bourgeoises de Londres au dix-septième siècle ; ainsi près des larges proportions des rues , des places et des monumens , on voit restaurer , et même bâtir des églises gothiques , et conserver avec soin dans les meubles et dans les ajustemens les traces du goût le plus suranné; ainsi, dans la plus belle ville de l'Europe, le roi continue d'habiter une masure, qu'on appelle le palais de Sarnl-Janies, uniquement parce que cette masure a été bâtie par Henri VI. Je pourrais citer une foule d'exemples du même genre en toutes choses ; mais je dois me renfermer dans ce qui concerne H musique, et je vais te parler de deux institutions dont l'objet est aussi de conserver le goût de l'ancienne musique anglaise, en opposition aux progrès actuels de l'art moderne.
Plusieurs Sociétés musicales existent à Londres; chacune a son objet spécial. La Société des glees est instituée pour la conservation des mélodies anglaises, avec refrains en choeurs; la Société des catckcs ne s'occupe que des canons ; les mélodistes ont un but à peu près semblable à la Société des Glees; les hai'innnistes veulent contribuer aux progrès de la musique, consi-
dérée dans son ensemble, au moyen des concerts qu'elle donne par souscription.
On jugerait mal l'esprit de ces Sociétés, si l'on croyait qu'elles n'ont qu'une existence précaire, qui cessera dès que la musique aura atteint en Angleterre le degré de perfection qu'elle a en France ou en Allemagne. Les Anglais sont dévoués à leurs institutions; ils y porteut une conviction que rien ne peut ébranler, et l'on ne pourrait peut-être citer lui seul exemple de défection parmi les membres d'une association quelconque. Toute l'Europe s'élèverait contre les catches et les glees que ces pièces de musique nationale ne seraient pas moins admirées des vrais Anglais.
La Société des mélodistes m'a fait l'honneur de m'inviter au dîner mensuel qu'elle donne à Freemasons'Tavern. Ces dîners sont ordinairement présidés par le duc de Sussex , frère du roi. Un orgue se trouve dans la salle du festin , et l'on y apporte un grand piano, qui doit servir à accompagner les chanteurs dans leurs exercices. J'avoue que la nouveauté de tout ce que je vis et entendis dans cette séance m'intéressa vivement. L'assemblée se composait . d'environ quatrxî^viugts personnes. ))armi lesquelles on re-
marquait de graves personnages , qu'au premier coup-d'œil je n'aurais pas pris pour des amateurs de mélodies , si je n'avais su qu'il ne faut pas j uger les Anglais par l'extérieur. Après que chacun eut pris à table la place qui lui convenait , tout le monde se leva au signal qui fut donné par jM. Tom Kooke , musicien trèsdistingué , qui ne doit ses talens qu'à son heureuse organisation , et le Benedicite fut chanté en harmonie par tous les musiciens de la Société. Pendant le repas, des toasts furent portés au roij à la gloire de la marute britannique j à la prospérité de la mélodie anglaise, et à quelquesuns des membres les plus distiugués de la Société. Après le toast du roi , on chanta le God save the king ^ avec les refrains en chœurs ; et le toast à la gloire de la marine fut suivi de l'air national des marins , arrangé pour plusieurs voix. Au dessert, divers membres de la Société se mirent successivement au piano, et les exercices commencèrent par des glees de différens genres : ceux qui furent le plus applaudis , et qu'on redemanda , ont été composés par MM. Parry , Blewitt et Tom Cooke. J'ai entendu avec beaucoup de plaisir le glee de ce dernier qui conmience par ces mots : FUI me boy
as dup a drauglit. Ce morceau, écrit pour quatre voix, est d'une mélodie charmante, et l'harmonie en est très-pure. Je dois citer aussi les glees comiques de M. Blewilt , qui sont d'un effet très-piquant. Tous ces morceaux étaient accueillis avec enthousiasme , salués par des toasts , et entremêlés de discours à la louange des artistes dont les ouvrages venaient d'être entendus. Après que l'assemblée eut donné carrière à son goût pour la musique nationale , neuf des meilleurs chanteurs de la Société se rassemblèrent pour exécuter , en action de grâces, le canon composé par A\illiam Bird, maître de chapelle de la reine Elisabeth , sur les paroles : Non ?îobis, Domine. Ce morceau, à trois parties , est écrit dans le caractère du style alla Palestriita, et , sauf quelques incorrections qui appartiennent à l'époque où Bird écrivait, est digne d'être rangé parmi les meilleures compositions scientifiques. Son exécution fut parfaite. Le reste do la soirée se passa en exercices de catclies et d'airs de différons caractères : l'assemblée ne se sépara qu'à onze heures du soir. Je sortis charmé de ce que je venais d'entendre ; car tout ce qui porte un caractère d'originalité est d'autant plus digne d'intéresser un nuisi-
cieii que ce cachet s'efface chaque jour davantage , et que la fusion qui s'opère dans la musique de tous les pays tend à faire disparaître toutes les nuances, de manière à ce qu'il n'y ait plus qu'un seul genre.
Il me reste à te parler d'une institution plus originale encore , car il s'agit de la musique des habitans du pays de Galles ; musique qui, ainsi que la langue primitive de cette smgulière province, n'a aucun rapport avec la musique anglaise. Mais avant de parler de l'instilution qui a pour objet la conservation de la poésie et de la musique des Gallois, il est nécessaire que j'entre dans quelques détails sur l'origine de celte langue et de cette musique.
Les Welches ou Cambro-Bretons , qui de temps immémorial habitent le pays de Galles , surent mieux que les autres anciens habilans de l'Angleterre proprement dite se défendre contre l'invasion de tous les peuples qui conquirent ce royaume , et ne se mêlèrent ni aux Saxons , ni aux Normands , ni aux Danois : de là la conservation pure de leur langvie primitive , de leurs usages et de leurs arts. Ces Welches, ou ^^alches , ou Galles, passent pour êtri^ les descendans de ces Celtes qui ont tant et si
inutilement occupé les savans des dix-septième et dix-huitième siècles, et dont on a cru retrouver les traces chez les Bas-Bretons de France. On ne peut nier un fait fort singvilier, c'est que le langage des Bas-Bretons et celui du pays de Galles ont de tels rapports que les habitans des deux pays s'entendent sans aucune difficulté , tandis qu'il n'y a pas la plus légère analogie entre ce langage du pays de Galles et celui des autres provinces anglaises. Un autre fait non moins digne de remarque est que la langue welche, ou galloise, ou cambrienne, s'est conservée jusqu'aujourd'hui dans toute sa pureté, et que le pays de Galles possède encore des poètes qui écrivent avec facilité dans cette langue.
La musique du pays de Galles a la môme originalité que la poésie, soit sous le rapport des formes de son chant, soit sous ceux du rhythme et du mode d'exécution , soit enfin sous ceux de la forme de ces instrumens et des modulations. La plupart des pièces de chant des Gallois sont des stances qu'ils nomment penniUions. Je ne connais rien dans la musique d'aucun peuple moderne qui puisse donner l'idée du chant de ces pendillions : il faut l'a-
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voir entendu pour s'en faire une idée, car il dépend autant de la manière dont il est exécuté que de la composition. Les pennillions sont fort difficiles à chanter, parce que le chanteur est obligé de suivre l'accompagnateur, qui module de fantaisie sur sa harpe welche, et qui s'arrête dans le ton qui lui plaît. Il faut que le chanteur puisse suivre ses modulations sans changer le caractère de l'air. C'est à cause de cette difficulté que le chanteur ne commence presque jamais les couplets avec le premier temps de la mesure, afin de pouvoir juger le ton; c'est au second ou au troisième temps qu'il commence ordinairement. Un bon chanteur est aussi capable d'adapter des vers de mesures très-différentes à la même mélodie ; et cependant tous ces chanteurs n'ont pas la plus légère idée des règles de la musique. Aucuns de leurs chants ne sont écrits; tout est de tradition chez eux; mais leur intelligence est parfaite.
Deux instrumens sont particuliers au pays de Galles : l'un est la harpe à triple rang do cordes; l'autre est une espèce de viole d'une forme très-bizarre, qu'on appelle crutli. On pense bien que la harpe welche ou cambrienne n'a point de pédales ; cependant elle est pour-
vue de demi -tons, comme nos harpes modernes, au moyen de ses divers rangs de cordes. J'ai dit qu'elle en a trois. Les deux rangs extérieurs sont montés à l'unisson; ce qui a probablement pour objet de produire des effets particuliers de doubles cordes. Le rang de cordes intérieur est celui des notes diésées ou bémolisées. Cette disposition offre de grandes difficultés dans l'exécution : cependant les harpistes gallois jouent sur cet instrument des passages compliqués dans des mouvemens rapides. 11 est à remarquer qu'ils se servent de la main gauche pour le dessus et de la droite pour la basse.
Le crut II est un instrument à archet, qu'on croit avoir donné naissance aux différentes violes et au violon. 11 a la forme d'un carré long, dont la partie inférieure forme le corps de l'instrument. Deux montans placés aux côtés de la partie supérieure se rattachent dans le haut avec un manche isolé dans le milieu. Cet instrument est monté de quatrcs cordes, et se joue comme le violon, mais avec plus de difficulté, parce qu'il n'y a ])oint d'échancrure pour laisser passer l'archet.
Après avoir donné ces détails sur les habi-
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tans du pays de Galles, sur leur poésie et sur leur musique, il me reste à parler d'une association qui a pour objet la conservation de cette poésie et de cette musique. Cette association porte le titre de Pwyal Cambrion Institution. Elle s'est formée il y a neuf ans, à l'imitation d'une ancienne assemblée qui avait le même but, et qui s'appelait le Cymmodorion. En 1822, elle tint sa première séance publique sous le nom welche de Eisteddrodj qui signifie assemblée d'artistesj et y distribua des médailles à des auteurs de poésies galliques, à des musiciens et à des grammairiens welches. Depuis cette époque, un Eisteddvod a eu lieu chaque année, accompagné d'un concert de mvisique welche, et des médailles ont été distribuées à de nouveaux poètes ou de nouveaux musiciens. La même cérémonie s'est reproduite le (3 de ce mois ( mai), et m'a offert un ample sujet d'observations.
La harpe devait être l'instrument fondamental d'un pareil concert; cependant, pour plus de variété, on y avait joint un orchestre complet. La séance commença par une ouverture à grand orchestre, composée d'airs welches originaux, remarquables par leur singularilr.
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]^a Marche des kommes de Harluk, le petit air, Cream ofyellow aie, joue sur la flûte par M. JNicholsoii, et la chanson des nourrices du pays de Galles, Lidlabyj m'ont paru être empreints d'un caractère primitif plus prononcé que les autres. DilFérens airs et choeurs fm^ent ensuite chantés par MM. Broadhurst, Atkins, H. Watson, Braham, Collyer, miss Love et miss Paton, et daus la plupart de ces morceaux j'ai trouvé des mélodies très-agréables; mais je devais plutôt les considérer comme des monuinens de la musique anglaise que comme appartenant à la musique welche proprement dite, puisqu'elles sont l'ouvrage de compositeurs modernes. 11 n'en est pas de même de l'air Ar hyd y nos, qui fut chanté d'une manière délicieuse par miss Paton, et qui est certainement une mélodie très -remarquable. J'ai regretté qu'au milieu de cette musique monumentale madame Andersonait consenti à jouer des variations de piano de Czerny. Certes , madame Anderson a beaucoup de talent, et a fait preuve d'une grande exécution dans ce morceau ; mais si jamais la sentence non erat hic locus a été ap[)licable, c'est dans cette circonstance.
Deux morceaux annoncés sur le programme excitaient surtout ma curiosité. L'un était un chant de pciiniUion^ exécuté par trois habitans du pays de Galles, et accompagné sur la harpe welche par M, W. Pritchard. L'autre était l'air favori Sweet Richard^ avec des variations, joué sur la harpe à triple rang de cordes par M. Richard Roberts, ménestrel aveugle du Carnarvon. Ce ménestrel portait au cou deux petites harpes, l'une en argent, l'autre en or, qu'il a gagnées comme prix aux Eisteddvod de Denbigh. Mon attente ne fut pas trompée : on ne peut rien entendre de plus curieux que ces morceaux. Les pennillions furent chantés par trois habitans de Manavon et de Nantglyn. Chacun chantait un couplet, et prenait à son tour un accent tout différent du précédent. Parmi eux, un vieillard se distinguait surtout par la chaleur qu'il mettait dans le débit de ces chants sauvages, et l'on voyait en lui la conviction que ces chants sont les plus beaux qui soient au monde. Le succès de ces pennillions fut immense, et rarement j'ai vu applaudir de bonne musique avec autant d'enthousiasme. Le barde aveugle du Carnarvon ne fut ni moins intéressant, ni moins applaudi. Je ne pouvais
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croire qu'il fût possible de faire aussi facilement des difficultés réelles sur un instrument si ingrat : la cécité de ce musicien de nature, la bonté peinte sur son visage et son talent vraiment extraordinaire le rendaient l'objet d'un intérêt général.
Quelques morceaux moins importans ont terminé cette séance, l'une des plus singulières et des plus remarquables qu'on puisse observer. Ce n'est que dans un pays tel que l'Angleterre, où la barbarie vit à côté de la civilisation, qu'on peut en trouver une semblable.
Adieu j mon ami.
FÉTIS
(!!!lnah4mc idixi.
Londres, 21 mai i8;>9.
Mon cher ami , Les renseignemens que j'attendais pour t'in-» former de ce qui concerne l'Académie royale
^OS bE LA MUSIQUE
de Musique, m'ont été fournis enfin, et je puis te parler en détail de cet intéressant établissement, ainsi que de l'iustructiou de la musique à Londres.
Ainsi que je l'ai déjà dit, le gouvernement anglais n'accorde aucune protection aux arts ; il se borne à ne point leur opposer d'entraves inutiles. Il n'en est donc pas de l'Angleterre comme de la France, de l'Allemagne ou de l'Italie : aucune école de musique n'y est entretenue aux frais du roi ni des communes ; il y a môme peu d'années qu'on ne connaissait d'autre établissement de ce genre que les écoles de quelques cathédrales. Des amateurs zélés, aussi recommandables par leur caractère que par leur position sociale, frappés des inconvéniens du défaut d'instruction publique pour la musique, formèrent enfin le projet de combler cette lacune, et d'établir une sorte de Conservatoire, au moyen d'une souscription. Il fallut beaucoup de persévérance pour vaincre tous les préjugés qui s'élevaient contre cette nouveauté; mais la persévérance est précisément une des qualités les plus saillantes du caractère anglais : tous les obstacles furent écartés, et la nouvelle école prit de la consistance. C'est
cette même école qui porte le nom d'Académie royale de Musique (Royal Academy of Miisic). Elle est placée sous le patronage immédiat du roi; ce qui signifie seulement que le roi l'a prise sous sa protection, sans lui accorder aucun secours.
Lord Burghersh, le comte de Cîarendon, le comte de Fife, lord Saltoun, sir Georges Warrender, sir Gore Ouseley, le major-général sir A. F. Barnard, sir Georges Clerk, et quelques autres amateurs t'istingués composent le comité d'administration de l'Académie royale de Musique, qu'ils ont fondée, et transmettent leurs décisions à M. F. Hamilton, surintendant, qui les fait exécuter. Tout ce qui concerne les études musicales est sous la direction du docteur Crotch, qui est considéré comme un des plus savans musiciens anglais.
L'instruction n'est pas gratuite dans l'Académie royale de iMusique : les dépenses considérables qui sont occasionées par un pareil établissement, et l'absence de tout secours du gouvernement n'ont j)as permis aux fondateurs de cette école de la rendre, sous ce rapport, aussi utile qu'elle pourrait l'être si tous les enfans bien organisés y étaient admis, quelque
fût l'état de leur fortune. 11 faut jouir d'une certaine aisance pour être compté au nombre des élèves de l'Académie royale de jNIusique. Ces élèves sont divisés en pensionnaires et externes. La première classe se compose de ving^tquatre garçons et de douze jeunes filles. Chacun d'eux paie dix guinées pour le droit d'entrée, et cinquante guinées de pension annuelle. Ils sont nourris et logés dans l'établissemen', et reçoivent une instruction complète dans la partie de l'art musical qu'ils adoptent. Ils contractent, en entrant dans l'école, l'engagement d'y passer un certain nombre d'années.
Le nombre des élèves externes est illimité. Ils jouissent des mêmes avantages et de la même instruction que les pensionnaires. Leur contribution annuelle est de trente guinées, et ils paient en outre cinq guinées de droit d'entrée.
Une singulière disposition du règlement établit deux vacances de cinq semaines chacune dans l'année, et o'olige tous les élèves à sortir de l'Académie pendant ce temps.
Lorsqu'un élève pensionnaire a acquis un degré d'habileté sufTisant pour se livrer à l'enseignement, ou pour exéiuiler dans les concerts
publics, le comité lui accorde une autorisation pour recevoir des engagemens. Une autorisation semblable est nécessaire pour publier les compositions des élèves, jusqu'à ce que leur engagement avec l'Académie soit terminé.
Le nombre des professeurs de l'Académie s'élève à vingt-neuf, et celui des sous-professeurs à dix-sept.
L'harmonie et la composition sont enseignées parle docteur Crotch, MM. Attwood et J. Goss. Le premier, comme je l'ai dit, est considéré comme le plus savant musicien de l'Angleterre ; ce qui n'est point à la louange de la science musicale anglaise, car le docteur Crotch ne doit sa réputation qu'à sonTraité sur /' Harmonie et la Composition j livre obscur, dans lequel les faits sont mal classés, les vues superficielles et le raisonnement nul. Les lectures que ce docleur fait en ce moment à l'Institut des Sciences ne sont point de nature à donner une plus haute opinion de ses idées ni de son savoir; car il se borne à y donner de nouveau les spécimens des divers styles qu'il a publiés en trois volumes, il y a plusieurs années. Dans ces lectures, dont la durée est d'une heure, le professeur parle dix minutes sans rien dire, et joue; le reste
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(lu temps (les com positions cl(; (lifférens maîtres. Le docteur Crotch est un exemple du pen de certitude qu'il y a dans l'avenir de certains prodiges de précocité. Dès l'âge de cinq ans, ii s'annonça par des dispositions extraordinaires pour la musique. Il jouait du clavecin avec habileté, composait, écrivait ses improvisations, et était parvenu à exciter l'attention de toute l'Angleterre. Le docteur Burney, auteur d'une Histoire Générale de la Musique , écrivit une dissertation sur les facultés prodigieuses d'un enfant si précoce, et la publia sous le titre de Paper on Crotch, La Société royale de Londres examina avec attention le petit prodige, et consigna ses observations dans les Transactions philosopliiques ; enfin, il fut décidé que l'Angleterre venait de voir naître le plus grand musicien du monde. De tant de merveilles il n'est résulté que le docteur Crotch, qui n'est guère connu que des Anglais.
J'ignore quel est le mérite de ^I. Attwood comme professeur, mais je sais par expérience que c'est un grand musicien et un compositeur de beaucoup de mérite. 11 quitta l'Angleterre dans sa jeunesse pour se fixer en Allemagne, auprès de Mozart, dont il reçut des cou-
EN ANGLETERRE. 2l3
scils, et acquit dans cette fréquentation du |)!us grand artiste de son temps une pureté (le goût qu'on est étonné de rencontrer parmi les Anglais. Toutes les compositions de M. Attwood que j'ai entendues se distinguent par un chant simple, élégant et expressif, par une harmonie très-pure, et par une instrumentation remplie d'effet. Je ne doute pas que si ce compositeur eût appliqué son génie à une langue moins rebelle et plus musicale que la langue anglaise, il ne se fût fait une grande réputation dans le reste de l'Europe ; mais tels sont les désavantages de cette langue que les Anglais mêmes n'aiment de la musique, à laquelle elle sert de soutien, que les chansons nationales : aussi M. Attwood n'est-il pas estimé ce qu'il vaut. D'ailleurs, la difficulté de se produire ici comme compositeur a réduit ce musicien à donner sans cesse des leçons qui le fatiguent , et qui usent son talent.
Le troisième maître d'harmonie dans l'Académie royale de Musique est un musicien obscur, nommé M Goss, Je ne connais de lui aucun ouvrage théorique, ni aucune composition.
Après un examen attentif de l'état actuel de la science musicale en Angleterre, je me suis
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convaincu que cette science y est dans l'enfance. A l'exception d'un Français, nommé M. Jousse, il n'existe point à Londres un seul professeur (jui ait des notions justes dvi contre-point, de la fugue, ni des autres parties de l'art d'écrire. Tout leur savoir se borne à l'accompagnement, qu'ils nomment tlwurougli bass ; encore n'ontils sur cela que des idées fort incomplètes et une théorie mal faite. Je ne doute pas qu'un bon professeur de contre-point ne contribuât beaucoup aux progrès de la musique anglaise. Les sujets ne manquent point à Londres ; quelques jeunes compositeurs, dont j'ai entendu les ouvrages à l'Académie, me paraissent heureusement organisés ; mais leur style n'est point châtié, et leurs idées manquent d'ordre. Ces jeunes gens jouissent d'un avantage précieux , celui de pouvoir faire exécuter leurs compositions par un orchestre complet les mardi et samedi de chaque semaine. Cette instruction pratique me paraît être la meilleure qu'ils reçoivent dans l'Académie.
Le chant est dans un état assez florissant , quoique l'Académie soit dépourvue en ce mément d'un bon professeur de chant italien. Le compositeur Coccia , qui a demeuré quelque
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temps à Londres , y avait jeté les foademens d'une bonne école, mais, depuis son départ pour l'Italie, il a été remplacé par un signor Gabussi, fort protégé par quelques puissantes dames, mais qui ne possède aucun talent. Les autres professeurs sont MM. Liverati , Rovedino et Attwood , pour le chant anglais. Parmi les élèves , on trouve de fort belles voix et de bons musiciens. M. Sapio, M. Seguin et miss Childe ont des talens réels. Miss Childe me semble particulièrement destinée à se faire une grande réputation, car elle joint à une voix fort étendue et d'un beau timbre un sentiment musical très-profond et beaucoup de sensibilité. IMalheureusement sa prononciation est trèsvicieuse; je pourrais presque dire nulle. Je crois qu'elle ne pourra se corriger de ce défaut qu'en faisant un voyage en Italie. Ce serait toutefois une erreur de diriger les études des élèves vers la connaissance spéciale du chant italien, car s'ils y acquéraient de l'habileté , l'Angleterre ne tirerait aucun profit de leur talent ; ils deviendraient des chanteurs cosmopolites, et préféreraient une carrière facile, telle que celle du théâtre italien , au genre ingrat du théâtre anglais. Les directeurs de l'Académie royale de
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Musique ne peuvent mieux contribuer à perfectionner la musique anglaise qu'en formant des chanteurs pour l'opéra national ; car cet opéra n'aura d'existence réelle que quand on y trouvera de bons chanteurs. La langue anglaise est très-défavorable au chant , mais elle n'y est point absolument opposée : la prononciation parfaite de Braham et de miss Paton en est une preuve évidente. Un air charmant de M. Attwood , que j'ai entendu chanter par miss Childe, m'a démontré aussi qu'on peut adoucir beaucoup les défauts de la langue à force d'art. C'est vers ce but que doivent se diriger tous les efforts des directeurs et des professeurs de l'Académie royale de Musique.
Toutes les parties de l'exécution instrumenlale ne sont pas dans un état égal de prosj)érité dans celte école : je pense qu'il faut plutôt accuser les professeurs que les élèves de ce qu'on y trouve de défectueux. 11 n'y a point d'école de violon en Angleterre, bien que Viotti y ait vécu long-temps. Livré à des spéculations commerciales, et (légoùlé de la musique par l'étal d'imperfection où elle était à Londres de son temps, ce grand artiste n'a jamais formé d'élève ]Kirmi les Anglais; on peut même assurer qur
son talent ne leur était point connu ; je n'en donnerai qu'une preuve : la voici. Ses affaires s'étaient dérangées ; il voulut y remédier par l'exercice de son art , et donna un concert public. Tu crois peut-être que la curiosité que devait inspirer le nom de Yiotti y attira un nombreux et brillant auditoire : il y vint environ cinquante personnes. Les violonistes les plus renommés à Londres sont MM. François Cramer, Mori, Spagnoletti et Oury. Le talent du premier est nul ; il ne jouit de quelque réputation que par le souvenir de son père, violoniste distingué , qui vécut long-temps à Londres. M. Mori a beaucoup plus d'exécution , mais sa manière est vulgaire , dépourvue d'intention et de sentiment. Sa main gauche est assez brillante, mais son archet manque absolument de largeur et de souplesse. J'ignore ce que fut M. Spagnoletti dans sa jeunesse; maintenant il est vieux, et ne mérite aucune attention. M. Oury est le seul qui ait du talent , et c'est le moins connu. Au lieu de dénigrer les violonistes étrangers , comme le font habituellement les autres professeurs , il a eu le bon esprit d'écouler attentivement Baillot , Lafont et Bériot ; il a étudié leur manière, et s'y est identifié ; mais il
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a besoin de travailler encore. Les quatre professeurs dont je viens de parler donnent des leçons dans l'Académie royale. Tu conçois par ce que je viens de dire qu'ils ne peuvent former de bons élèves ; aussi les violonistes sont-ils généralement faibles dans cette école. J'y ai entendu un jevnie homme qui paraît avoir des dispositions : il joue avec beaucoup de justesse; mais son archet est petit , mesquin , et son style est ce qu'on peut imaginer de plus plat. Entre les mains de M. Baillot, il serait devenu un virtuose ; mais il est élève de M. Cramer.
M. Lindlev est professeur de violoncelle à l'Académie royale de Musique ; tu sais qu'il jouit d'une grande réputation : il la mérite à certains égards. Lorsqu'il chante sur son instrument, il en tire un beau son, et il possède beaucoup d'habileté dans le mécanisme des difficultés ; mais son style est vulgaire , et sa qualité de son perd beaucoup de son intensité dans les traits. M. Lindley a formé de bons élèves à l'Académie ; je dois citer particulièrement M. Lucas, qui se distingue aussi dans la com- ])osition instrumentale.
Il est fâcheux que les directeurs n'aient pu offrir à M. Dragonetli des appointemens assez
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considérables pour l'attacher comme professeur (le contrebasse à l'Académie; c'est M. Anfossi qui est chargé de cette partie de l'enseignement. M. Anfossi est un artiste estimable ; mais entre Dragonetti et lui la distance est immense. Toutefois , il enseigne le doigté et le maniement de l'archet selon les principes de l'artiste incomparable, et il a formé de bons élèves.
M. Willman, professeur de clarinette, et M. IN ich oison , qui enseigne la flûte, sont des artistes fort habiles, capables de faire prospérer l'étude de leur instrument. Bien que les résultats offerts par leurs élèves ne soient pas complètement satisfaisans , on ne peut douter que dans quelques années ils n'améliorent les orchestres de Londres par les élèves qu'ils formeront. M. Vogt a donné des leçons de hautbois à l'Académie pendant son séjour à Londres , mais il n'est pas remplacé, et tout porte à croire que les hautbois des orchestres seront mauvais pendant long-temps encore, si l'on n'appelle à Londres quelque artiste étranger pour enseigner cet instrument. A l'égard du basson , M. Mackintosh est un professeur habile, tire un son volumineux , qui manque à la plupart de nos artistes de Paris, et forme de bons élèves.
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Le cor n'est pas cultivé avec autant de succès , quoiqu'on trouve à Londres un homme de beaucoup de talent pour cet instrument. Cet artiste, nommé M. Puzzi, est maintenant retiré des orchestres, et ne donne point dt^ leçons. M. Platt , qui enseigne dans l'Académie , me paraît peu propre à cet emploi.
Le piano est l'un des instrumens les plus favorisés par le choix des maîtres . qui sont ]\OI. jMoschelles , Potter , Phipps et madame Anderson. On trouve dans l'Académie une foule de jeunes gens qui ont déjà des talens distingués sur cet instrument. Il en est de même de la harpe , qui est enseignée par ^IjM. Dizi et W. Lord. Le premier s'est fait, ajuste titre, une grande réputation par sa manière large et vigoureuse. Ce professeur se dispose à se fixer à Paris.
J'ai dit qu'on exécute la musique des élèves les mardi et samedi de chaque semaine ; les exercices à grand orchestre où cette exécution a lieu sont dirigés par M. Potter, qui a vécu long-temps à Vienne , et qui a reçu des conseils d(; Beethoven , dont il imite le style dans ses compositions. M. Potier est un excellent musicien, très-pro])re à remj)lir de pareilles
fonctions. Ces exercices sont fort intéressans; j'y ai assisté plusievns fois, et j'ai toujours été satisfait de ce que j'y ai entendu.
Tels sont les détails que je t'ai promis, et qui te prouveront que l'Académie royale de Musique de Londres pourrait avoir les plus heureux effets pour la musique anglaise , si le gouvernement accordait à cet établissement des secours qui permissent d'y donner une instruction gratuite.
Adieu , mon ami.
€in(]nicmc Ccfftc.
Ldiidics, 5 juin iSj.(j.
Mon cher ami,
Un examen approfondi de l'histoire delà musique^ démontre^ que cet art n'a eu d'existence solide chez les Européens que par l'Eglise. Les théâtres même ne peuvent prospérer sans l'existence des chapelles. Prenons pour exemple
riUilie. Vers le milieu du dix-huitième siècle, on y trouvait dans toutes les grandes villes dix ou douze églises où l'office se célébrait en musique à grand orchestre. Il était nécessaire que ces églises eussent un maître de chapelle, des chanteurs et des symphonistes. Les artistes, ne pouvant obtenir ces emplois qu'en les disputant à leurs rivaux dans des concours , étaient obligés d'avoir du lalent ; aussi les maîtres de chapelle étaient savans, et les chanteurs employaient un grand nombre d'années à se perfectionner dans l'art du chant. Le maître de chapelle, dont l'existence était assurée par sa place , ne travaillait au théâtre que pour sa gloire , au lieu d'être un marchand de notes , comme le sont la plupart des compositeurs de nos jours; les chanteurs qui, comme l'abbé Pellegrin, dînaient de l'autel et soupaient dti théâtre j, et qui avaient une retraite certaine pour leur vieillesse , ne rançonnaient pas les entrepreneurs , et ne les obligeaient point à sacrifier un ensemble satisfaisant au besoin de posséder un ou deux artistes renommés; enfin, des choristes de cathédrale, excellens musiciens, étaient bien plus utiles pour la scène que d'ignares figurans , auxquels il faut siffler le matin la mu-
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siqiie qu'ils défigurent le soir. De plus, l'hahitutle d'entendre de bonne musique dans les églises formait le goût des exécutans et du public. Rien de tout cela n'existe plus, et la chute de la musique d'église a eu pour résultat la décadence de toutes les parties de l'art musical. Ces considérations s'appliquent naturellement à l'Angleterre, où l'on ne trouve point, à proprement parler , de véritable musique d'église , quoiqu'on exécute quelquefois de la musique dans les églises. Je m'explique. Selon le rit anglican, le chant des psaumes et celui des hymnes est seul admis dans les cérémonies du culte. Chaque comté , je pourrais presque dire chaque paroisse, a son livre choral et son chant particulier, et l'organiste ou le chef de musique de ces paroisses ajoute chaque année de nouveaux chants à ceux qui sont déjà connus. Toutefois, il est de certaines pièces de ce genre qui sont devenues célèbres , et dont l'usage général s'est établi. Ces psaumes ou ces hymnes ont été composés par Boyce, Purcell, ïlaendel, Tallis , llavenscroft , Batlishill , Smith et quelques autres compositeurs anglais. Ils sont écrits à trois ou quatre parties , et sont exécutés par des chœurs peu nombreux ; quelquefois même
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il n'y a qu'une seule personne à chaque partie. L'organiste accompagne avec des jeux de flûte, et fait des ritournelles avec le plain-jeu , ou avec des jeux d'anches. Lorsque le chœur est plus nombreux, l'accompagnement se fait avec le plain-jeu. L'harmonie de tous ces morceau v est assez pure ; mais leur caractère ayant beaucoup d'analogie, il en résulte une monotonie fatigante , qui est encore augmentée par les nombreuses répétitions des versets de chaque psaume. Ce qui m'a le plus étonné dans l'exécution de cette musique est le manque absolu de mesure de la part de l'organiste et des chanteurs , bien que les morceaux soient écrits en musique mesurée. J'ignore si ce défauta pour origine certaines difficultés de prononciation que je ne suis ])oint en état d'apprécier, mais je sais que rien n'est plus désagréable. 11 est vraisemblable que quelque motif puissant contribue à maintenir l'usage de ce défaut de mesure , car je l'ai trouvé même à ^Yestminster- Abbey,et M. Attvood, excellent musicien et bon organiste, n'a pu le bannir de la cathédrale de Saint-Paul.
On concoil que ce n'est point par de semblable musique d'église que la situation de l'art
nnisical peut s'améliorer en Angleterre. Quant aux églises catholiques, qui sont en petit nombre, le plain-ehant est la seule musique qu'on y connaisse. Je dois excepter toutefois la chapelle de l'ambassade de Bavière, où l'on exécute les ouvrages de quelques bons maîtres allemands et italiens; mais les étrangers fréquentent seuls cette chapelle , et les exécutans sont tous choisis parmi des musiciens allemands , français ou italiens ; en sorte que les Anglais ne tirent aucun avantage de ce bon modèle placé au milieu d'eux.
Un petit nombre de circonstances donne lieu à introduire la musique sur de plus grandes proportions dans les églises de l'Angleterre. Ce sont des fêtes solennelles qui ne se rencontrent qu'une ou deux fois dans l'année. J'ai assistée l'une de ces fêtes, à la cathédrale de Saint-Paul : c'était l'anniversaire de l'institution de charité pour les fds du clergé. Cette institution est trèsancienne , et depuis près de cent ans on y exécute un Te Deum et un Jabilate à grand orchestre , de Purcell , \ Alléluia et l'antienne du couronnement de Haendel , ainsi qu'une grande antienne de Boyce, qui commence par ces mots : Lord, Tlwu hast been our refuge. La plus grande
pompe règne à cette cérémonie religieuse, à laquelle assiste une assemblée très-nombreuse. J'avoue que j'étais fort curieux d'entendre la musique de Purcell, que les Anglais citent avec orgueil comme un musicien digne d'être mis au même rang que les plus grands compositeurs de l'Allemagne et de l'Italie. Quant aux compositeurs français , ils n'en parlent pas . j^arce qu'ils ne croient pas qvi'il y en ait un seul f[u'on puisse comparer à leur géant de musique^ comme ils l'appellent. J'étais dans une disposition d'esprit tout admirative, quand le Te Deum de ce géant commença; mais quel fut mon désappointement quand j'entendis, au lieu du chefd'œuvre qu'on m'avait promis, une longue suite de phrases insignifiantes , de modulations mal attachées, et d'harmonies incorrectes, quoique prétentieuses. Je crus d'abord que je me trompais , et que je devais me défier de mon premier jugement sur un genre de musique auquel je n'étais pas habitué; mais M. Félix Mendelsohn, jeune compositeur allemand fort distingué , qui se trouvait près de moi , recevait exactement les mêmes impressions. Le malaise qu'il en éprouvait fut tel qu'il ne voulut pas prolonger l'expérience, et qii'il s'enfuit, me laissant
seul affronter le géme de Purcell, pendant l'exécution du Jubilate s qui ne me parut pas meilleur. On se ferait lapidera Londres, si l'on osait émettre une opinion semblable sur des morceaux que le temps a consacrés, et qu'il n'est plus même permis d'examiner.
L'antienne de Boyce ne jouit pas d'une si brillante réputation; mais elle est bien préférable aux morceaux de Purcell; on peut assurer que partout elle passerait pour un bon morceau de musique. Quant à l'antienne du couronnement de Ilaendel, elle est, comme tout ce qui est sorti de la plume de ce grand artiste, empreinte d'un caractère de grandeur qui décèle un génie d'un ordre supérieur. Il est un autre morceau dont j 'aurais dû parler d'abord , car ce fut le premier qu'on exécuta. Ce morceau est l'antienne à grand orchestre que M. Attwood a composée pour le couronnement du roi Georges lY. C'est un ouvrage excellent qui fait voir que l'Angleterre pourra produire de bons compositeurs , lorsque les circonstances et les institutions seront favorables du développement de leurs f .cultes.
A l'égard de l'exécution , je ne puis donner ni beaucoup d'éloges ni beaucoup de blâme à
ce que j'entendis dans cette cérémonie. Les violons sont toujours faibles dans les orchestres anglais , et les basses ordinairement bonnes. Les instrumens à vent sont mêlés de bien et de mal. Les voix n'étaient point assez nombreuses pour une église aussi vaste que Saint-Paul : toutefois , je dois avouer que j'ai trouvé dans la tradition d'exécution de VJUeluia de Haendel une grande supériorité sur la manière de rendre ce morceau célèbre à Paris. Le mouvement est beaucoup plus large, et le silence qui suit toutes les répétitions du mot alléluia produit un effet extraordinaire, dont ne se doutent guère ceux qui dénigraient ce m or<"eau sublime, après l'avoir entendu défigurer à l'un des concerts du Conservatoire.
Les messes solennelles sans Credo , en langue vulgaire, telles qu'elles sont en usage dans quelques églises d'Allemagne, ne sont point admises dans la communion anglicane ; les Te Deiim, les hymnes et les grandes antiennes, semblables à celles dont je viens de te parler, sont les seules pièces de musique à grand orchestre qu'on ait occasion d'entendre dans l'office. ÎMais il est des circonstances particulières où l'on exécute des oratorios entiers avec un développement
extraordinaire de luxe el de moyens d'exécution. Ces circonstances se nomment Festivals ou Meeting. En voici l'origine. Chaque comté fait, tous les deux ou trois ans, une souscription de bienfaisance au profit de ses établissemens de charité, à laquelle les principaux habitans des comtés voisins sont invités à se joindre, au moyen d'une fête musicale qui dure ordinairement trois jours. Chaque matin, un oratorio entier, ou un choix de morceaux de divers oratorios, est exécuté dans la cathédrale du chef-lieu du comté; et, chaque soir, un concert suivi d'un bal réunit encore tous ceux que la curiosité a rassemblés. Les musiciens qu'on engage pour ces solennités sont toujours fort nombreux; quelquefois on en compte quatre ou cinq cents. Dans le dessein de piquer la curiosité du public, et de l'attirer en foule, on engage les chanteurs et les instrumentistes les plus renommés; mais quelquefois on s'éloigne du but principal, la bienfaisance, en accordant à certains chanteurs des sommes énormes, qui seraient mieux employées au soulagement des pauvres. Dans le temps de la grande vogue de madame Catalani, cette cantatrice a reçu deux mille guinées ( plus de cinquante mille francs)
pour les trois jours d'un meeting. Ouelques-^ uns de ces meetings ont quelquefois offert une perfection d'exécution digne d'un si grand objet; mais plus souvent ces nombreux orciiestres renferment beaucoup de mauvais musiciens, qui, mêlés aux artistes de talent, gâtent l'ensemble. La précipitation avec laquelle ces sortes de fêtes s'organisent ne permet pas, d'ailleurs, de faire assez de répétitions : dans ces derniers temps, il est même arrivé souvent qu'on n'a point répété du tout. De toutes ces fêtes musicales, les plus belles dont on ait conservé le souvenir sont celles qui eurent lieu en 1786 et .1787 , pour la commémoration de Haendel, près de son tombeau, dans l'abbaye de Westminster. La première année , près de sept cents musiciens furent réunis, et l'on fit des répétitions des masses pendant plusieurs jours. Tous les grands chanteurs de l'époque s'y trouvaient.
Le 2 juin, j'ai été témoin d'une cérémonie non moins imposante, et plus faite pour intéresser, quoique; moins inijiortante sous le rapport de l'art. 11 esl d'usage immémorial de réunir ce jour-là dans la cathédrale de Sainl-l'aul tous les enfaiis des écoles de charité, et de leur
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iaire chanter des prières, en action de grâces, pour le bienfait qu'ils reçoivent d'une éducation libérale. En Angleterre, toutes ces choses se font avec un grandiose qui a pour objet d'élever l'âme, de rendre l'homme meilleur, et de lui faire concevoir une haute idée de sa dignité; aussi rien n'a été négligé povu' donner à cette fête de pauvres enfans toute la pompe nécessaire. Une enceinte circulaire immense, qui renferme toute la surface couverte })ar le dôme, et toute la partie de la nef qui s'étend jusqu'à la galerie de l'orgue, est construite en gradins d'une hauteur prodigieuse, et divisée pour recevoir les diverses écoles des différens quartiers. Là, sept à huit mille enfans, dont l'air de santé et la propreté des vétemens attestent les soins qui leur sont donnés; là, dis-je, sept ou huit mille enfans viennent s'asseoir sans être dirigés et gourmandes par des pédagogues, et sans ressembler à des automates qui font l'exercice, comme cela se voit communément en France dès qu'on fait mouvoir des masses. D'autres échafauds sont dressés dans la grande nef pour le peuple, et tous les intervalles sont remplis ])ar une foule immense. Un seul directeur, placé dans le haut d'une galerie, suffit
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pour donner la mesure à tous les enfans. Au signal convenu, l'organiste, INI. Attwood, donna le ton , et sept mille voix enfantines chantèrent à l'unisson le psaume loo* : AU people tliat on earth do dwell. Il faut entendre l'effet d'un pareil unisson pour avoir une idée de sa puissance : l'orgue, tout majestueux qu'il est avec son harmonie, n'est qu'un accessoire d'un pareil effet. On m'a dit qu'autrefois il n'était point d'usage d'accompagner les enfans avec l'orgue, mais qu'on avait jugé nécessaire d'employer cet ac- (^ompagnement pour empêcher les voix de baisser. Quant à la justesse, elle est généralement satisfaisante. Les enfans prennent promptement l'intonation qu'on leur donne ; mais, dès qu'ils l'ont prise, ils la gardent, et rien ne peut les en distraire. J'en ai une preuve évidente, car le directeur leur ayant donné l'intonation d'un verset plus bas que le ton de l'orgue, ils gardèrent ce ton imperturbablement quand TaccompagTiement de l'orgue se fit entendre. C'est surtout dans le chant du j)saume ii3% qui est, je crois, de Batlishill, qu'ils m'ont fait le plus grand plaisir. S'il existait des écoles de musique attachées aux écoles de charité, je ne doute pas qu'on ne fît facilement des musiciens do
tous ces enfans. Ce genre d'instruction, qui est commun en Allemagne, a donné aux habitans de ce pays une grande supériorité d'organisation jnusicale sur les autres peuples.
De tout ce que je viens de te dire il résulte que la musique d'église véritable -ji'a qu'une existence accidentelle en Angleterre, et qu'elle ne sera peut-être jamais plus florissante , par des causes qui sont indépendantes des progrès de cet art, mais qui nuiront toujours au développement des facultés musicales des Anglais.
Adieu, mon ami. «*
FÉTIS
Londres, i 2 juin 1829.
Mon cher ami ,
Dès qu'il s'agit de considérer la situation de l'art musical dans un pays, les théâtres lyriques se présentent en première ligne, parce que la plupart des peuples européens ont une musi-
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que dramatique nationale. En effet , tout le monde sait que les opéras italiens, français (;t allemands, ont une physionomie distincte, qui les fait reconnaître à l'instant, malgré les (Jéguisemens sous lesquels on les présente quelquefois dans les traductions , les pastiches et autres opérations mercantiles. 1 a-t-il uvissi une musique dramatique anglaise ; et, s'il n'en existe pas, peut-elle naître un jour? C'est ce que je veux examiner. IMais, avant de te parler de l'art en général, il est nécessaire de jeter un coup «l'œil sur l'organisatit^u matérielle des théâtres de Londres.
Comme en toute chose, le gouvernement anglais abandonne à l'intérêt particulier le soin d'entretenir et de faire prospérer les théâtres. Aucune gêne n'est imposée aux entrepreneurs : point de censure dramatique, point de commissaire , point de frais de garde , point de taxe pour les pauvres , si ce n'est celle qui est établie sur le loyer de la salle , comme cela se pratique pour toute propriété; mais aussi point de secours , ni de ce que nous appelons en France des subventions. Dans uu pays où il paraît deux fois par semaine un journal d'énorme dimension, destiné seulement à l'annonce des ban-
queroutes de la capitale, il importe peu qu'un entrepreneur se ruine, ou plutôt qu'il (lé|)ouille ceux qui sont assez fous pour lui confier de l'argent ; après lui j dit-on , un autre se })résentera , et les choses continueront d'aller sur ce pied.
Il ne faut pas conclure de ce que je viens de dire que les théâtres sont absolument libres en Angleterre; on ne peut en établir qu'en vertu d'une licence , qui se délivre par le lord-chambellan, moyennant un droit modique; et le nombre de ces licences est limité par la volonté du roi. Lorsque Georges IV n'était encore que prince-régent , il a promis aux entrepreneurs de Drury-Lane et de Covent-Garden qu'aucun autre théâtre musical anglais ne serait établi pendant la durée de leur privilège ; il veut être fidèle à sa parole , et tous les efforts de quelques amateurs puissans et zélés, pour avoir un véritable opéra national , ont échoué contre cet obstacle. Les privilèges de Covent-Garden et de Drury-Lane ne finiront que dans quinze ans : il est douteux qu'aucun autre théâtre s'établisse avant cette époque.
Le nombre des théâtres de Londres est à peu près égal à celui des théâtres de Paris. Les ([ua-
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Ire principaux , sous le rapport musical , sont l'Opéra italien, qvi'on appelle communément Kings-Tliealrc (Théâtre-du-Roi) , Drury-Lane, Covent -Garden , cl Englisk-Opéra ( l'Opéra anglais ) . La haute société , qui peut seule alimenter les théâtres de cette capitale , ne fréquente que l'Opéra italien : diverses causes, que je développerai plus tard , influent sur cette préférence exclusive; je me bornerai maintenant à examiner quelle est la situation du théâtre privilégié.
L'ancien théâtre de l'Opéra , qui était autrefois dans Haymarket, fut brûlé en 1789. M. Taylor , qui en était le propriétaire, le reconstruisit à ses frais, moyennant d'assez grands avantages qui lui furent accordés , et l'administration de cette entreprise fut confiée à un M. Waters. Une suite de procès et de discussions qui eurent lieu entre le directeur et M. Taylor se termina par la ruine du premier. M. Taylor prit sa place , et ne fut ni plus heureux ni plus adroit. Après avoir usé de tovites les ressources imaginables pour fournir aux dépenses toujours croissantes de son théâtre, il finit par le quitter en état de banqueroute. En i8i4, Waters rentra dans la direction de l'Opéra . sous la responsabilité du
banquier Chambers. Cette nouvelle entreprise se termina en 1820, comme toutes celles qui l'avaient précédée , par la ruine de tous deux. T/année suivante, le libraire Ebers se chargea de l'entreprise de ce malencontreux spectacle, qu'il garda pendant sept ans consécutifs. Le résultat de son administration fut une perte totale de 5o, 000 livres sterling.
Tant de naufrages semblaient devoir effrayer quiconque aurait eu la fantaisie de spéculer sur l'entreprise de l'Opéra italien : néanmoins , M. Laporte , homme intelligent et bien instruit de tout ce qui concerne l'administration des théâtres, a osé affronter les périls d'une affaire si chanceuse, et, malgré les charges énormes qui pèsent sur lui, a trouvé le moyen d'en tirer des bénéfices. Ces charges , y compris la location de la salle , qui est de treize mille livres sterling povu' six mois , s'élèvent 342,000 livres sterling ( i,o5o,ooo fr. ). Le revenu fixe de la saison actuelle en souscription pour la location des loges est de 55,000 livres sterling; il fautdonc que la recette faite à la porte s'élève à deux cent mille francs, pour couvrir la dépense; ce qui paraît difficile, n'y ayant que cinquante représentations dans la saison. D'après ce calcul, ou
conçoit que , ne pouvant guère augmenter la recette , l'entrepreneur doit mettre tous ses soins à diminuer sa dépense autant que cela se peut. Cependant il ne peut obtenir une bonne souscription pour les loges qu'en présentant d'avance le tableau du personnel des chanteurs engagés pour la saison , et en composant ce tableau de manière à piquer la curiosité des habitués. 11 faut donc des talens déjà célèbres, et partout il faut payer ces talens fort cher. Ne pouvant faire d'économies sur ce point, il faut que l'entrepreneur les trouve sur ce que le public n'aperçoit ])as d'avance ou immédiatement : l'orchestre, les décorations, les machines, les chœvu^s, les costumes, les comparses, les employés, les bureaux, voilà sur quoi portent ces économies si nécessaires. Que M Laporte trouve moyen de faire, avec un seul employé, la comptabilité d'un théâtre où le mouvement financier est de plus d'un million; qu'au lieu de cette armée d'inutiles garçons de théâtre, de commis, de contrôleurs, d'ouvreuses de loges, etc. , dont tous les théâtres de France sont encombrés , il n'y ait à Kinfi:'s-Thcatre que le nombre exact de gens nécessaires; que le machiniste, le décorateur, le tailleur et toutes les autres sangsues
d'entreprises théâtrales ne puissent voler le pauvre entrepreneur, jusque-là tout est bien ; mais voici le mal. Obligé de réduire au nombre le plus exigu les choristes qui chantent dans une salle plus vaste que l'Opéra, et de n'accorder à ceux qu'il emploie que cinq schellings par représentation ; ce qui , à raison de cinquante soirées par saison , fait à peine 4oo fr. par an, l'entrepreneur ne peut offrir que des chœurs d'autant plus faibles que la quantité d'ouvrages représentés en moins de six mois ne permet de faire qu'un petit nombre de répétitions. Quant à ce qui concerne l'orchestre, c'est encore pis. Outre que les instrumentistes n'y sont point en nombre suffisant pour produire de l'effet, ils n'ont point dans le revenu de leur place un sort assez beau pour y être attachés , comme le sont ceux des orchestres de Paris, par l'espoir d'une pension. 11 suit de là qu'un directeur ou un chef d'orchestre ne peuvent mettre de sévérité dans l'exactitude de leur service , car ils seraient exposés à chaque instant à se voir abandonnés par la moitié des musiciens , qui sont certains de trouver dans les concerts et dans les leçons une compensation à la perte de leur emploi. Les répétitions se font
donc mai; l'exécution est négligée; les chanteurs, mal accompagnés, se gâtent; et le public , qui n'entend rien de vraiment bon , ne perfectionne point son goût. Tel est le mal radical de la musique à Londres.
Cependant, que peut faire un entrepreneur de théâtre à tout cela ? Les places qu'il accorde dans son orchestre ou dans les choeurs se prennent et se quittent avec indifférence, parce qu'elles ne sont point avantageuses. Mais pour les rendre meilleures il faudrait qu'il nuisît à ses intérêts, ou plutôt qu'il s'exposât à une ruine certaine; ce qu'il ne peut vouloir. Que doit-on conclure de là? que la constitution de l'Opéra italien de Londres est vicieuse, parce qu'elle met en opposition directe la splendeur et les progrès de la musique dramatique avec l'intérêt particulier de l'entrepreneur. Je l'ai déjà dit et démontré plusieurs fois dans la Revue musicale : toute entreprise qui a pour objet les plaisirs du public et le progrès des arts est ruineuse. Mais, comme il résulte un bienêtre moral de pareilles entreprises, il faut ou que le gouvernement s'en charge, ou qu'il indemnise ceux qui en courent les risques. Tu remarqueras que je ne prétends parler ici que
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(les choses qui sont d'un intérêt réel ; car pour celles qui n'ont d'autre résultat que la réussite d'une spéculation, il faut les abandonner à ellesmêmes. Ce que je viens de dire démontre combien il aurait été fâcheux que l'Opéra de Paris eut été mis en entreprise particulière, comme on en avait formé le projet l'année dernière, et combien mes prévisions étaient justes. Je sais qu'on pourrait m'objecter la différence de situation qui serait résultée d'une subvention ; mais aussi je n'ai point parlé de la cupidité des entrepreneurs : c'est un article sur lequel il v aurait un long chapitre à faire.
Il est d'autres inconvénieiis attachés à l'Opéra italien de Londres, qui sont les conséquences de la brièveté des saisons musicales. Ces saisons sont une sorte de foire, ou, si l'on veut, de campement provisoire de la société. Dans le fait, elle ne dure pas plus de trois mois et demi. C'est pendant ce court espace de temps que tout doit se faire. La haute société, qui vit dans ses terres, ou sur le continent^ pendant plus des deux tiers de l'année, vient fournir pendant le reste du temps un aliment à l'industrie des artistes et des spéculateurs de tout genre. Alors les professeurs de toute espèce doivent gagner
en peu de jours de quoi subvenir à toutes leurs dépenses dans le pays où il en coûte le plus pour vivre; alors les concerts se multiplient de telle sorte qu'il est impossible d'imaginer rien de plus ridicule. Chacun se croit en droif de donner de ces concerts à bénéfice; ceux qui n'ont point assez de talent pour attirer par eux-mêmes spéculent sur le talent d'autrui, et le paient. Depuis deux mois, près de quatre-vingts concerts de toute espèce ont été donnés ; quelquefois il y en a quatre dans un seul jour. Or, la plupart des chanteurs du Théâtre italien sont engagés pour chanter dans ces concerts, à raison de quinze ou de vingt guinées chacun. Si l'on ajoute à cela les soirées musicales qui se donnent dans les maisons particulières, on aura une idée du tourbillon de musique, et surtout de mauvaise musique, dans lequel on vit ici pendant quelques mois. Ces concerts, ces soirées, qui sont en quelque sorte l'objet principal du séjour des chanteurs à Londres, sont une plaie pour l'cntrcpren(>ur du Théâtre italien, et surtout pouila bonne musique. Les soirées musicales se prolongeant toujours Irès-avant dans la nuit, on ne peut s<^ lever de bonne heure, et les ré-
pétitions de théâtre ne peuvent avoir lieu avant midi. A deux heures, les concerts commencent. On est à peine arrivé au final du premier acte ; mais comme la cantatrice à la mode, le ténor ou le primo basso ne peuvent perdre les vingt guinées qui leur sont assurées, ils partent pour le concert, malgré les cris du directeur. En vain celui-ci emploie toutes les ressources de son éloquence pour démontrer que la pièce n'est point sue, et que la représentation ira mal le lendemain. — Monsieur, je sais mon rôle. — ^A la bonne heure; mais mademoiselle *** ne sait pas le sien ! — Qu'elle l'apprenne-
— L'orchestre n'a pas d'idée des mouvemens.
— Qu'il étudie. — Mais comment le pourra-t-il, si vous vous en allez? — Ce n'est pas mon affaire ; je vous répète que je sais mon rôle, c'est tout ce que vous pouvez exiger de moi.
Le soir, c'est autre chose. Il faut faire le réperloire de la représentation suivante. Le directeur, qui paie chèrement ses artistes, ne se rend pas moins humblement à chaque loge, pour obtenir le spectacle qu'il désire. vSes abonnés lui demandent Otello; mais madame*** doit chanter à minuit chez je ne sais quel lord; Desdemona la fatiguerait trop ; elle ne veut
jouer que dans la Cenerentola. Le directeur a beau dire que ce caprice lui fera manquer sa recette, la cantatrice est inexorable. Cependant son engagement porte qu'elle ne pourra refuser aucun rôle de son emploi, sous peine de quatrevingt mille francs de dédit. Le directeur peut former contre elle une demande, et nul doute qu'il n'obtienne le verdict au Ix>ut d'un an que durera le procès. Mais du moment où l'instance sera introduite , rengagement sera rompu ; la cantatrice cessera de paraître ; les souscripteurs qui n'ont pris leurs loges que pour l'entendre jetteront la pierre au directeur ; le spectacle sera désert; le pauvre homme sera ruiné, et, quand il gagnera son procès, la dame qui aura causé sa ruine sera à Naples ou à Madrid.
La multiplicité de représentations à bénéfice est une autre cause de la mauvaise exécution dont on est blessé à Kmg's-Theatre. Ces représentations, qui font partie du paiement qu'on accorde aux chanteurs, se suivent presque sans interruption les jeudi de chaque semaine. Pour chacune de ces représentations, il faut un opéra qui n'ait pas été représenté dans la saison : delà la nécessité de répéter seulement deux ou Irois fois chaque ouvrage, l'u peux facilement
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iniaginer comment ils sont représentés après une semblable ébauche d'étude. C'est ainsi que /(' Mariage de Figaro a été abîmé à la représentation qui vient d'être donnée au bénéfice de madame JMalibran. Je n'ai jamais rien entendu de pareil. Personne ne savait son rôle, et chacun semblait se défier à qui ferait le plus de fautes. Cependant madame Malibran jouait le rôle de Suzanne; mademoiselle Sontag, celui de la Comtesse; Donzelli, le Comte; et Pellegrini, Figaro. Avec quelques bonnes répétitions de plus, l'ouvrage aurait produit le plus grand effet; mais, ici, la réponse ordinaire est f/n'on n'a pas le temps. Telle est cependant l'habitude -qu'ont les Anglais d'entendre Ja musique mal .exécutée qu'ils ont applaudi toute cette représentation comme si elle eût été bonne.
Le tableau que je viens de faire de l'état de la musique au premier théâtre de Londres n'a rien de satisfaisant, mais ne renferme rien qui ne soit parfaitement exact. Ce que j'ai à dire des théâtres anglais est trop étendu pour trouver place ici : ce sera l'objet de ma prochaine lettre.
Adieu, mon ami.
FÉTIS
2/\C) h¥. I.A MUSIQUE
încpfime Cdtxi,
Londres, 2a juin i82().
Mon cher ami,
L'existence de l'Opéra italien dans les villes principales de l'Europe n'est pas sans utilité pour les progrès de la musique dramatique des peuples qui l'admettent chez eux; car les hommes de génie qui se sont succédé parmi les compositeurs italiens jusqu'à Rossini ont maintenu leur art dans un état d'avancement incontestable, en quelques parties essentielles, qui avaient été trop négligées par les musiciens dos autres nations. L'adoption , faite avec discernement, des formes brillant(»s de leurs compositions , a beaucoup contribué au perfectionnement de la musique dramatique allemande et française. Les chanteurs italiens ont été d'ailleurs fort long-temps les maîtres des chanteurs de tous les pays ; aujourd'iiui même, quoique bien déchus de leur ancienne gloire, ils leur servent encore do modèles, ('es modèles , soit sous
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le rapport du chant , soit sous celui de la composition , sont plus nécessaires aux Anglais qu'à tout autre peuple, parce que leur calme habituel les dispose moins à cultiver la musique, et surtout parce que le manque d'institutions s'oppose chez eux aux progrès naturels de cet art. Il était donc nécessaire qu'il y eût à Londres un Opéra italien , et que la haute société fit les frais d'un spectacle si coûteux. Mais, d'un autre côté, il était difficile que dans un pays où la mode a tant d'influence , dans un pay où les goûts de l'aristocratie sont une loi sous laquelle tout doit plier; il était difficile, dis-je, que le bien qui pouvait résulter de l'existence d'un Opéra italien ne fût détruit par la préférence exclusive que les nobles et les riches lui accordent. Ce n'est pas que ceux-ci soient capables de sentir ni de comprendre le mérite de la musique italienne ; ils sont à cet égard encore moins avancés que leurs pareils de Paris ou de Vienne; mais la réputation toute faite des chanteurs qu'ils entendent, et de la musique qu'on leur donne , les dispense d'avoir une opinion , qu'ils ne sauraient se former par eux-mêmes; et cela est connnod(\ D'aillein^s, il n'est pas permis à tout le monde d'avoir pendant quelques
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mois une logt.' qui coûte trois ou quatre cents guinées; pour jouir de cet avantage, il faut être, sinon noble, au moins riche; et cela suffit pour décider leur vocation pour l'Opéra italien. Ces loges sont fermées , environnées de tentures et de rideaux derrière lesquels ils peuvent se considérer comme chez eux , et causer à leur aise : voilà ce qui leur convient. Il est facile de concevoir que les grandes loges tout ouvertes de Drury-Lane ou de Covent-Garden , loges qui contiennent douze ou quinze personnes, et dans lesquelles on serait exposé à se trouver mêlé à la classe moyenne, qu'on méprise, ne permettent pas de fréquenter ces théâtres , où l'on joue l'opéra anglais. De-là le discrédit dans lequel languit ce genre de spectacle , et les causes secondaires qui s'opposent à son émancipation. Ce que je nomme causes secondaires a besoin d'être expliqué : je vais essayer de le faire le plus succinctement possible. Je t'ai déjà dit que tout se fait en Angleterre par souscription : les théâtres, plus qu'aucune autre entreprise, ont besoin de ci.' g<'nre de secours. La haute société ne fréquentant point ceux de Drurji-Lane et de Covent-Garden, les directeurs de ces théâtres n'ont d'autres ressource? que la recelte
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journalière pour couvrir toutes leurs dépenses. Pour que cette recette soit considérable, il faut que le spectacle soit composé de manière à piquer la curiosité de la multitude. Or, un peuple dont l'éducation musicale est si peu formée ne peut être attiré par le seul désir d'entendre de la musique. L'opéra ne suffît donc pas pour toute une soirée; de-Ià la nécessité d'avoir aussi clés acteurs pour la tragédie , la comédie , le drame et la pantomime, des décorations, des machines, des costumes, etc. ; de-là enfin le cercle vicieux dans lequel tournent les entrepreneurs, d'augmenter les dépenses pour augmenter les recettes , et de rendre les recettes insuffisantes par l'énormité des dépenses. Ce n'est pas tout : les réputations anciennes ont tant d'attrait pour les Anglais qu'il n'est pas possible de leur faire écouter un opéra dans lequel ils n'entendent point Braham, miss Paton, miss Love, Sapio ou Phillips, Certains de la faveur publique, ces acteurs exigent des sommes considérables qui ruinent les entrepreneurs. Par exemple , Braham , malgré ses quelque soixante ans, reçoit vingt-cinq guinées par soirée; miss Paton n'est guère moins payée , et l(;s autres chanteurs le sont dans la même propor-
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lion. Qu'en résiilte-t-il? le besoin d'une économie excessive sur towl ce que le public n'aperçoit pas. Il ne faut donc pas être étonné si les orchestres de Drury-Lane et de Covent-Garden sont très-inférieurs à ceux des Variétés ou du théâtre de Madame , à Paris , et si les chœurs ne valent i^uère mieux. Tu peux juger de l'effet que cela fait quand on joue Oberoiij la Dame blanche ou la Muette de Portici. A Drury-Lane, ^î. Tom Cooke est à la fois directeur de la musique, chef d'orchestre et acteur, pour remplir les rôles de second ténor, lorsqu'il y en a un dans l'opéra. Si le personnage ne doit paraître qu'au second acte , il dirige l'orchestre pendant le premier, cède ensuite sa place à quelque misérable violon , revient plus tard , enveloppé d'une redingote , pour battre la grosse caisse dans quelque passage obligé , parce qu'il n'y a personne pour remplir cet emploi . ou pour prêter son secours aux contrebasses, qui ne sont pas assez nombreuses. Voilà comme la musique est traitée à l'Opéra anglais.
L'i'conomie des entrepreneurs s'exerce smdes objets plus importans encore , et qui ont ime ijifluence |)lus directe sur le sort de la musique en Angleterre : je veux ])arl<'r de re qui
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concerne les droits des compositeurs. Les pastiches, composées de morceaux traduits de l'italien, et de quelques airs anglais, furent pendant long-temps les seuls opéras qu'on représenta en Angleterre sur les théâtres nationaux Purcell, et après lui Arne et Arnold, composèrent enfin des opéras dont toute la musique était anglaise, La fortune du premier était assez considérable pour qu'il ne songeât qu'à la gloire qu'il devait retirer de ses ouvrages ; les deux autres ne considérèrent le théâtre que comme un léger accessoire de leur revenu , car la vente des airs de leurs opéras était tout le bénéfice qu'ils en tiraient. Depuis lors, le même usage s'est perpétué, et les compositeurs n'ont jamais obtenu des entrepreneurs le moindre prix de leur travail; en sorte qu'un musicien qui voudrait se livrer à la carrière du théâtre en est détourné par la certitude qu'il ne peut y avoir d'avenir pour lui dar^s cet emploi de son talent, La langue anglaise est si peu favorable à la mursique , et si peu connue des étrangers, que jamais on ne publie la partition d'un opéra composé dans cette langue. Quelques airs devenus populaires sont seulement achetés ]iar les marchands de musique, qui, moyennant une somme
peu considérable , profitent seuls de la vogue qu'ils obtiennent. En Italie, le travail d'un poète est compté pour si peu de chose que le manuscrit d'un librctto se paie environ i5o ou 200 fr. En France, on leur a fait une part plus large : ils partagent par moitié avec le musicien les droits d'auteurs qui «sont payés par les entrepreneurs , et , par un usage assez bizarre, ils ont droit au tiers du prix que les marchands de musique paient aux compositeurs pour leur partition. En Angleterre, l'état des choses est encore plus singulier ; car l'entrepreneur ne paie que le prétendu poète, lequel a droit à une part égale à celle du compositeur dans la vente de la musique.
Après avoir lu ces détails . je pense qu'on ne sera point étonné du petit nombre de musiciens qu'a produits l'Angleterre. Comment, en effet, aimerait-on à cultiver un art dont on estime si peu les produits? Un compositeur anglais ne voit dans le résultat de ses travaux ni gloire ni argent : qu'est-ce donc qui ]>ourrait le porter à écrire? Les artistes n'onl ordhiairement de fortune que celle qu'ils se créent ; il faut qu'ils soient dans ime situation aisée . et libres de toute inquiehidc. pour que toute leur attention se concen-
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tro sur l'exercice de leur art; il faut surtoul que l'espoir d'une grande renommée soit le véhicule constant de leurs elForts. Rien de tout cela n'existe pour un compositeur dramatique anglais : il ne faut donc pas s'étonner si l'on ne trouve à Londres que des arrangeurs , qui n'estiment pas plus leurs travaux que le public. Mazzinghi, Reeve et beaucoup d'autres, qui n<' valent pas la peine d'être nommés , ont donné soixante ou quatre-vingts prétendus opéras , qui n'étaient composés que de lambeaux arrachés aux véritables opéras italiens, français ou allemands, auxquels ils cousaient quelques airs de leur façon , et quelques mélodies irlandaises ou écossaises, sorte d'assaisonnement dont on ne peut se passer ici. Bishop même, qui a quelque talent, et de la réputation pour ses airs, n'a presque point fait autre chose.
11 y a dans l'opéra anglais une action continuelle et réciproque de la misérable composition de la musique sur les exécutans, et de l'ignorance de ceux-ci sur la musique. Naguère l'exécution d'un morceau d'ensemble était presque impossible, et ce n'est que depuis peu de temj)s qu'on a fait quelques progrès à cet égard. On pourrait cependant tirer parti de quelques
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clianteuis; mais il faudrait pour cela plus de savoir, d'expérience, de goût et de zèle qu'on n'en pourrait trouver dans toute l'Angleterre.
Braham eut autrefois un talent réel; mais qua-
• rante-cinq ans se sont écoulés depuis son premier début au Théâtre Royal, et les moyens extraordinaires dont la nature l'avait doué ont fini par céder à un si long exercice. Dans l'opéra italien, il chantait avec une vocalisation naturelle, et sans forcer sa voix; mais l'habitude de jouer au théâtre anglais depuis plusieurs années lui a fait prendre le défaut de crier, parce que le peuple anglais aime surtout les voix fortes et éclatantes. i\Iaintenant la voix de Braham est ruinée, et il crie pour se faire entendre. L'affaiblissement de ses moyens se manifeste aussi par son intonation, qui est souvent au-dessous du ton. Comme acteur, il est complètement ridicule ; mais le public anglais ne s'aperçoit point de tout cela; il suffit qu'il revoie le même Braham qui depuis si longtemps est l'objet de ses affections, pour qu'il soit satisfait; et il en sera de même tant que ce chanteur aura la force de monter sur la scène, MissPaton, qui, dit-on, est maintenant lady Lennox. a eu aussi beaucoup de talent; elle est
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excellente musicienne, joue bien du piano, de la harpe, fct chante avec beaucoup d expression les airs anglais et écossais ; mais le désir de plaire à un public ignorant lui a fait prendre l'habitude de forcer ses moyens, et son intonation est maintenant souvent défectueuse. Miss Love possède une belle voix de contralto, qu'elle maintient dans ses cordes naturelles. Elle crie beaucoup moins que miss Paton, mais elle n'a pas sa facilité de vocalisation. Toutefois, les habitués de Drury-Lane l'aiment beaucoup. Miss Betts, qui joue à Drury-Lane, a moins de réputation que les cantatrices que je viens de citer, mais elle semble être mieux organisée pour les styles italien et français. Je l'ai entendue dans la Muette de Partiel, et j'ai trouvé sa manière satisfaisante : si elle était bien dirigée, elle pourrait être en peu de temps digne de figurer au nombre des meilleurs sujets du théâtre anglais. Parmi les ténors , je n'ai cité que Braham ; c'est aussi le seul qui mérite cetle distinction. Un certain M. Vood, qu'on ain}e beaucoup à Londres, m'a paru détestable. Je l'ai entendu à Covent-Garden, dans tlie Maid of Judahj traduction ou parodie d'Ivanhoe : il m'a semblé n'être propre qu'à jeter des cris. Les
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autres prétendus ténors sont encore pires qiu* celui-là, Huant aux basses, il en est deux qui mérilent (i'être distingués : ce sont Sapio et Phillips. Je n'ai point entendu le premier, qu'on vante beaucoup, parce qu'il est en ce moment privé de sa liberté, par suite du mauvais état de ses alFaires. Phillips possède une belle voix et une manière assez large ; mais il est froid, et peu propre à la profession de chanteur dramatique.
Si tous les acteurs que je viens de nommer étaient réunis à un seul théâtre, on pourrait en former un ensemble assez satisfaisant, qu'il serait facile d'améliorer en peu d'années; mais il n'en est point ainsi. Covent-Garden et Drurv- Lane se les disputent, et le partage qu'ils en font laisse un tel vide dans les cadres qu'il est impossible d'entendre un opéra passablement exécuté à l'un ou à l'autre théâtre. D'ailleurs, la clôture forcée de ces théâtres, au mois de juin, désorganise chaque année les acteurs, les chœurs et l'orchestre, qui ne sont engagés que pour la saison, dont la durée est de six ou sept mois. Les artistes de tout genre se trouvent, par suite de cet arrangement, libres de passer d'un théâtre dans un antre, mais toujours in-
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certains du sort qui leur est réservé, et privés de ressources pendant une partie de l'année. Il est vrai que, dans cet intervalle, un autre Opéra anglais, sans mélange d'aucun autre genre, s'ouvre au petit théâtre que l'on nomme English opéra liouse , et que le directeur de ce spectacle recrute ses moyens d'exécution à Drury-Lane et à Covent-Garden. Ce moment serait le plus favorable pour composer une bonne troupe, et pour obtenir une bonne exécution ; mais English opéra house n'étant ouvert que dans un temps où Londres est désert, le directeur est forcé de diminuer ses frais autant qu'il peut, et conséquemment de n'engager que des artistes d'un ordre inférieur. Il est facile de voir, d'après cela, que des causes étrangères aux dispositions des Anglais pour la musique influent sur le mauvais état de cet art dans les théâtres lyriques, et que le manque absolu d'institutions stables est, comme je l'ai dit plusieurs fois, l'origine de tous les défauts qu'on y remarqvie. Tant que l'existence des théâtres n'aura point de bases plus solides, tous les efforts qu'on fera pour les améliorer seront infructueux, et, par suite, le goût de la nation n<^ pourra se perfectionner. En de certains
pays, l'autorité, qui veut régir les théâtres sans en comprendre le mécanisme, compromet leur prospérité ; en Angleterre, l'indilTérence absolue produit des effets analogues.
Adieu, mon ami.
FÉTIS
j^nifiçmc petite,
Londies, 2 juillet iHo.q.
Mon cher ami.
Dans l'examen des causes qui s'opposent aux progrès du goût musical en Angleterre, je n'ai parlé jusqu'ici que du manque d'institutions relatives à cet objet, ou de lin suffi sauce de celles qui existent ; il me reste à démontrer que la manière dont la société use de la musique est encore plus préjudiciable à cet art.
Londres n'est en quelque sorte qu'une habitation de circonstance pour les Anglais. La clôture du parlement est le signal de leur départ, (^-eux qui possèdent de grandes richesses se re-
tirent dans leurs terres, habilalions enchantées, dans lesquelles ils réunissent tous les plaisirs champêtres et toutes les jouissances du luxe; les autres vont sur le continent faire des économies, dont ils ont besoin pour satisfaire leur vanité pendant le peu de mois qu'ils passent dans la capitale de leur pays. Les dépenses excessives qu'ils font pendant une courte saison les obligent à suivre ce régime. Dès la fin de juillet, Londres devient un désert dont nos villes de province les plus solitaires n'offrent point l'image ; car ce ne sont pas seuleaient les riches qui s'en éloignent : tous ceux qui vivent à leurs dépens, les artistes, les modistes, les parasites, les Industrieux de toute espèce, se dispersent aussi, et vont se préparer aux travaux de la saison suivante, ou se reposer de leurs fatigues. Quatre mois composent ce qu'on nomme à Londres la saison ; ils s'étendent depuis le i5 mars jusqu'au i5 juillet : alors une activité prodigieuse et sans égale règne dans cette ville, qui présentait auparavant le spectacle d'une vaste solitude ; alors commence une série non interrompue de concerts, de spectacles, d'oratorios, de soirées musicales, et de fêtes de tout genre. La multiplicité de ces plaisirs est telle
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qu'on conçoit à peine comment les femmes, et même les hommes les plus robustes, ne succombent pas sous la fatigue qu'ils leur occasionent.
Tout le monde apprend la musique en Angleterre , non pour la savoir , mais parce qu'il est du bon air de dépenser de l'argent pour cet art , et d'avoir tel ou tel artiste renommé pour maître. Quelques jeunes dames , douées de dispositions réelles pour le piano ou pour le chant, possèdent de beaux talens ; mais , en général , la musique n'est cultivée par les Anglais que comme un moyen de dissiper l'ennui qui les tue. Le chant et le piano sont adoptés de préférence à tout autre partie de la musique : on assure que le nombre des personnes qui en donnent des leçons s'élève à plus de quatre mille. MM. J.-B. Cramer et Moschelès sont au premier rang parmi les professeurs. Tu sais quelle est la réputation du premier : elle n'est point usurpée. ^I. Cramer n'est plus jeune , et son exécution sur le piano n'a plus la fermeté ni le brillant qu'elle eut autrefois ; mais sa manière de toucher l'instrument est charmante, sa qualité de son est parfaite , et personne ne joue l'adagio aussi bien que lui. Il m'a rappelé le plaisir que me faisait
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Dussek. M. Moschelès a beaucoup modifié sa manière depuis qu'il s'est fait entendre à Paris. 11 possède encore le brillant et la facilité d'exécuter des tours de force qui le faisaient admirer, et qui ont servi de modèle à M. Herz ; mais il en lise modérément, et chante maintenant sur le piano avec autant de perfection que de goût. Après ces deux maîtres viennent MM. Schelesinger , Pio Cianchettini, Potter, et madame Anderson , qui possèdent des talens estimables. Le reste des professeurs est plus ou moins obscur ; mais tous ont une clientelle, et vivent.
Parmi les professeurs de chant on remarque M. Lanza, auteur d'un bon ouvrage élémentaire sur l'art qu'il enseigne ; MM. Bégrez, Attwood et Curioni. Yelluti a établi une école de chant à Londres, et la plupart des chanteurs attachés au Théâtre Italien donnent aussi des leçons. Mais, outre ces talens connus, il est une foule de maîtres obscurs qui enseignent un art qu'ils ignorent, et qui sont néanmoins fort occupés. Le patronage s'applique à tout en Angleterre, et l'on y est si convaincu de sa puissance que les artistes cherchent moins à acquérir du talent qu'à "se faire des amis. Quiconque en a parmi les puissans cl les riches est certain de sa for-
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Uine, et c'est tout ce qu'on veut dans un pays où la culture des arts n'est considérée que comme un négoce. Avec le secours du patronage, des musiciens, dont les noms n'avaient jamais frappé ni mes yeux ni mon oreille , donnent ici des concerts brillans et productifs , auxquels ils ne prennent part qu'en touchant la recette ; mais le plus beau talent , s'il n'a point d'amis , ne parviendra jamais à rassembler un auditoire pour l'entendre. Cette puissance du patronage dont je parle est telle qu'il n'est même pas nécessaire d'être musicien pour donner un concert à bénéfice : on a vu des marchandes de modes en donner de fort brillans, à l'aide de quelques grandes dames qui les protégeaient.
Ici tout est spéculation : il ne faut donc pas s'étonner de la multiplicité des concerts ; multiplicité qui est telle que , depuis près de trois mois, il s'en est donné trois ou quatre chaque jour. 11 n'est point de moyen que le charlatanisme n'emploie pour les rendre productifs. Les annonces emphatiques des journaux, les affiches d'énorme dimension, les petits billets qu'on distribue dans les salles de spectacle , el jusque dans les rues, rien n'est négligé. Ici, il
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n'est point permis de poser ces affiches sur les uïurs, mais on les met en étalage chez les marchands de musique , chez les épiciers , et même jusque sur le dos d'un mouton ou d'un bœuf" dans la boutique d'un boucher. Concert le matin à Argyli-Room, concert le matin à King's- Tlieatre , concert le soir à Covent-Garden , concert le soir à WiUs's-Rooiii; voilà ce qu'on voit ici tous les jours. Mais qui n'a point entendu de ces concerts ne peut s'en former une idée juste. Un orchestre rassemblé à la hâte, et qui jamais ne fait de répétition ; quelques chanteurs renommés, succombant sous la fatigue de leurs travaux non interrompus, et qvii sont obligés de redire sans cesse les mêmes morceaux ; un plus grand nombre de chanteurs et d'instrumentistes médiocres; un choix de musique mis à la portée de l'auditoire , où l'on remarque d'abord la Savoyarde^ et le Petit Tambour de la Gai^de nationale^ airs chantés avec le plus grand succès par M. Debegnis, et toujours redemandés. Je l'avoue, je ne croyais pas pouvoir éprouver le dégoût de musique que m'ont inspiré les concerts de Londres ; on conçoit à peine qu'il reste quelque talent aux artistes qui y sont employés.
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Par un examen attentif de la société anglaise, on peut se convaincre qu'elle a besoin de la musique, mais qu'elle n'en a pas le goùl. Cette distinction paraîtra peut-être plus subtile que solide : je crois cependant qu'elle ne manqu(; pas de Justesse. Je m'explique. La population anglaise se divise en deux classes qui ne se mêlent jamais, que rien ne peut réunir, et qui semblent former deux peuples difFérens : l'une se compose de cette population industrielle et sage qui a créé la plus belle civilisation qui soit au monde , et dont les travaux constans ont pour but le bien-être général, combiné de la manière la plus heureuse avec l'intérêt particulier. Cette classe ne manque point d'aptitude pour les arts ; mais elle n'a que peu de temps à consacrer à leur culture; ils sont pour elle un délassement, et ne peuvent devenir une affaire. L'autre peuple, qui croit, en eilét, n'être point du même sang que le premier , est cette aristocratie , qu'on pourrait appeler la plaie de l'Angleterre ; mal d'autant plus funeste en l'état des chos<'s que le royaume britannique Jie pourrait peut-être en guérir sans enfaiiter des maux plus grands. Un Anglais fort distingué par les qualités de son esprit me disait , en par-
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lant (les individus de cette classe , qu'ils sont les derniers des humains. Il y a probablement plus d'humeur que de vérité dans cette boutade ; mais on doit convenir que, s'ils ne sont les derniers , ils sont du moins les plus ridicules. Ils s'appellent entre eux le monde fashionable (the f'ashionable world ) ; ce qui ne veut pas dire qu'on soit fashionable pour être noble : mais les fashionables ne se trouvent que dans leurs rangs. II serait assez difficile d'expliquer comment on acquiert la qualité de fashionable, et comment on la perd. Tel qui était décoré de ce titre cette année rentrera peut-être dans l'obscurité la saison prochaine. Fashionable signifie à la mode, ou (jui suit la mode. Pour être susceptible d'être fashionable , il faut cacher soigneusement les qualités de son esprit, et dissimuler son savoir; car la fasliion n'aime point qvi'on lui fasse apercevoir sa stupidité ou son ignorance. Mais il ne suffît pas d'être pourvu d'une intelligence bornée pour être à la mode : un habit, un équipage, un souper, un concert, procurent quelquefois cet avantage. Un artisan, un littérateur, un médecin , deviennent aussi fashionables par l'usage que la fashion fait de leurs talens : tous leurs efforts tendent vers ce but, parce que leur
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avenir est renfermé dans cette maxime : Devenez faskionablc j et votre réputation sera assurée comme votre fortune. Un homme veut faire un cours d'histoire, de littérature on de musique; il ne sait rien de tout cela ; mais peu importe : qu'il soit fashionable d'assister à ses lectures, et chacun y voudra courir. 11 parlera ensuite de la pluie et du beau temps , sans qu'on songe à ses promesses : ce n'est pas de cela quil s'agit.
Lorsque la fashion assiste à un concert , elle ne se soucie guère d'entendre de la musique; mais ce lui est vme occasion de se réunir; et le bruit des voix et des instrumens lui semble un accompagnement agréable à sa conversation. A peine l'accompagnateur a-t-il donné le signal, en préludant sur le piano , que des colloques s'établissent dans toute la salle ; le brouhaha devient bientôt semblable à celui d'une place publique, ou d'un marché, et cela dure jusqu'à ce que le morceau soit fini. Il faut cependant avouer qu'un artiste est ordinairement excepté de ce méprisant accueil : ce fortuné mortel est le chanteur, ou plutôt la cantatrice à la mode. Dès que sa voix se fait entendre . le silence se rétablit. Par cette* préférence, la fas-
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hioii est bien aise d'avertir qu'elle n'est point insensible aux charmes de la musique, et que, si elle n'écoute pas le reste , c'est que ce reste ne mérite pas son attention. Il ne faut pas croire toutefois que ce soit avec discernement qu'elle accorde sa faveur à tel ou tel chanteur : des causes souvent indépendantes de leur talent décident de leur succès. La saison actuelle offre une preuve évidente de ce que j'avance. Autrefois , les Anglais de la haute société prodiguaient l'or pour leurs plaisirs, et offraient aux artistes, par leurs largesses , une compensation aux jouissances d'amour-propre qu'ils ne peuvent leur procurer. Mais, depuis qu'ils ont la liberté de parcourir le continent, ils ont appris à faire, avec économie , les hq^meurs de leur vanité. Cette année, ils ont décidé qu'ils diminueraient le prix c[u'ils accordaient précédemment aux chanteurs pour leurs soirées. Madame Malibran refusa d'abord de souscrire à cet arrangement; et dès lors il fut décidé qu'elle n'aurait point de succès : car il suffit ici que quelques chefs de la haute société annoncent qu'il ne sera point fashionable d'entendre un artiste, pour qu'il se trouve à l'mstant dans la situation d'un paria ^ que chacun fuit et méprise. Il (al-
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lut bien que madame Malibran cédât : sa complaisance lui valut dès ce moment la faveur qu'on lui avait refusée jusqu'alors, et son éloge sortit de toutes les bouches qui la dénigraient auparavant. Je pourrais citer mille exemples semblables , qui démontreraient jusqu'à l'évidence que la haute société anglaise n'a point le sentiment de la musique, qu'elle n'aime point cet art, et que, si elle en use , c'est pour occuper son oisiveté, et tromper son ennui.
11 était nécessaire que j'entrasse dans ces détails pour achever de faire voir la vérité de la proposition que j'ai plusieurs fois énoncée , savoir : que, si la musique ne f lit point de progrès en Angleterre, le manque d'institutions et la manière défectueuse dont la société est constituée en sont les seules causes; car, encore une fois, je ne crois pas que les Anglais soient absolument dépourvus de facultés musicales. L'aristocratie anglaise qui nuit à tout, parce qu'elle possède toutes les richesses , et parce qu'elle en use sans discernement , fait à la musique plus de mal qu'à toute autre chose, parce que, seule, cll(^ a le temps de s'en occuper , et le pouvoir de la rendre florissante. Si cette aristocratie était moins sotte ; si tout ce qui honore l'intel
lîgence humaine n'était lettres-closes pour elle, on verrait bientôt les artistes anglais se distinguer dans la musique comme ils le font en quelques parties de la peinture. Je sais que le climat sombre et lourd de l'Angleterre est peu favorable à l'imagination ; cependant il ne faut pas croire qu'il y soit absolument contraire , car c'est sous l'influence de ce climat que Haendel a composé ses plus beaux ouvrages, et cela, pendant un séjour de plus de quarante ans. Mais quel avenir y a-t-il pour un compositeur, pour un chanteur, ou pour un instrumentiste anglais? Avec des gens qui ne jugent du mérite d'un artiste que sur des réputations toutes faites , il n'y a point de ressources pour ceux qui commencent. Aussi n'est-il pas rare de voir de jeunes musiciens anglais, pleins d'enthousiasme d'abord , se refroidir peu à peu par les obstacles qu'ils rencontrent , et se convaincre enfin de la nécessité de considérer l'exercice de leur art comme un moyen d'existence ou de fortune, et non comme le chemin de la gloire. Mais du moins y a-t-il quelque espoir de voir s'améliorer cet ordre de choses, et de perfectionner le goût de la gent fashionable? je ne le pense pas. (^e n'est pas d'aujourd'hui que l'on
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travaille à son éducation musicale. Sans remonter à l'époque de Handel . où tous les grands chanteurs de l'Italie brillèrent sur les théâtres de Londres, je citerai seulement les musiciens célèbres qui ont vécu parmi les Anglais, depuis environ cinquante ans , époque où Clémenti s'établit en Angleterre. Dussek , Cramer, Steibelt , A\œlfl, Ralkbrenner, Ries, Yiotti, presque tous les chanteurs distingués de l'Italie , Haydn, ^^inter et beaucoup d'autres ont vécu long-temps dans ce pays, et y ont fait entendre tous les genres de perfections, sans qu'il en soit résulté la moindre amélioration dans le goût national. Cette éducation , tant de fois commencée, ressemble au travail de Pénélope, qui ne doit point arriver à sa fin. On peut instruire ceux qui ont la volonté de savoir ; mais que faire avec ceux qui n'écoutent pas ? Une cause particulière peut d'ailleurs arrêter les progi'ès de la musique en Angleterre ; la voici : Autrefois , l'appât d'un gain considérable conduisait les grands artistes dans ce pays, et pouvait seul les indemniser des désagrémens de leur séjour chez un peuple si peu capable d'apprécier le mérite : mais ce peuple, naguère prodigue de son or, en est maintenant avare. Si cela conti-
mie, il ost vraisemblable que les Anglais seront abandonnés à eux-mêmes , et que les étrangers ne consentiront plus à affronter les brouillards du pays ni le mauvais goût de ses habitans.
Adieu, mon ami.
FÉTIS