SOCIÉTÉ PHILHARMONIQUE
Londres, i" mai 1829.
Mon fi^s ,
Je t'ai promis des renseignemens sur les iii-r stitiitions musicales de l'Angleterre, et mon projet était de te parler d'abord de l'Académie de musique, établissement qui peut être considéré comme une sorte de Conservatoire; mais, n'ayant point encore recueilli tous les documens nécessaires sur cette école, je crois devoir m 'occuper d'abord de la Société philharmonique ^ institution qui fait honneur à la ville de Londres, et qui manque à Paris ; car la Société des concerts de l'École royale de jMusique n'a pas exactement le même objet.
Il y a environ vingt ans que plusieurs professeurs distingués , parmi lesquels on remarquait Yiotti, Salomon, J.-B. Cramer, Dizi, etc., formèrent le projet d'améliorer l'exécution de la musique en Angleterre, et d'en j)ropager le goût dans la haule société de ce pays. -\e croyant
l8i^ DE LA MUSIQUE
pouvoir mieux atteindre leur but que j)ar des concerts réguliers, ils en établirent par souscription , et formèrent une association pour l'exploitation de ces mêmes concerts. Les commencemens de l'entreprise ne furent point heureux. La difficulté des relations avec le continent ne permettait point alors aux artistes étrangers de se rendre à Londres ; et, à l'exception de Viotti, de Lindley, célèbre violoncelliste , de Dragonetti , incomparable sur la contrebasse, et d'un petit nombre d'instrumentistes de mérite, on ne possédait que des moyens fort bornés pour composer un bon orchestre , il en coûta de grands efforts , et des sacrifices d'argent aux entrepreneurs, pour soutenir leur institution ; mais enfin ils triomphèrent et des difficultés , et de l'indifférence du public , et parvinrent insensiblement à faire du Concert pliilkannonique un des plus beaux établissemens de son espèce.
Dans les premiers temps, la Société philharmonique ne possédait point de salle qui lui appartînt; elle en fit bâtir une , qui prit le nom à'Argyll Room, parce qu'elle était placée dans le quartier d'Argyll. Tous les concerts philharmoniques y ont été donnés depuis lors; mais comme
EN ANGLETERRE. l83
(elle salle est devenue la propriété (i'iiii iiiarchaiid de musique, nommé M. Welsh , elle a été louée pour la plupart des concerts à bénéfice. Elle a la forme d'un parallélogramme , et peut contenir neuf cents personnes; elle est fort belle , et sa disposition est celle d'une véritable salle de concert. Elle est environnée de salons spacieux, dans lesquels le public circule, et prend le thé entre les deux parties des concerts ( 1 ) . La salled'Argyll n'est pas la seule qu'on trouve à Londres pour les concerts : IVillis's Room est plus vaste, et peut , dit-on , contenir douze cents personnes. Elle est très-soignée dans ses détails, et serait sans doute préférable à Argyll Room pour les concerts à bénéfice, si elle était placée plus près du quartier à la mode. La troisième salle est celle du Concert de musique ancienne, qui est située à Hannover- Square , et qui est la plus grande. C'est dans cette salle que Salomon donna autrefois les concerts de souscription pour lesquels Haydn composa ses douze grandes et belles symphonies , qui depuis sont devenues si célèbres. La salle d'Hannovcr - Square appartient aujour-
(i) Celle salle vienl d'èlie incendiée.
1 84 I>E LA MLSIQLE
d'hui à la Société des concerts de musique ancienne, et ne sert que pour son usage ou pour les concerts donnés par ses directeurs de musique , MM. Greatorex , François Cramer , etc. Une nouvelle saHe de concert vient d'être arrangée au théâtre du Pvoi , par M. Laporte , directeur du théâtre Italien, pour cette saison. Elle est fort belle. L'ouverture doit en être faite mercredi, 6 de ce mois, par des concerts do souscription, donnés au profit de la" direction du théâtre. M. Moschelès y donnera, le 8, son concert annuel , et tout fait présumer que le plus gi^and nombre des concerts de la saison y sera donné, car ce sera le seul moyen d'obtenir les chanteurs à la mode, M. Laporte ayant seul le droit d'en disposer.
En voyant l'énumération de toutes ces salles de concerts, tu remarqueras , sans doute, que Londres est bien plus favorisé que Paris sous ce rapport, car cette dernière ville n'en possède pas une seule qui soit digne d'être citée. Les salles des rues de Cléry, Taitbout et ChaU' tereine sont beaucoup trop petites, et n'ont presque point d'emplacement pour l'orchestre; la salle du Conservatoire est mal disposée pour 1<'S concert» , cl n'est point bâtie sur de bonue^
EN AISGLEIKRIÎE. l8S
lignes acoustiques; le Vaiixhall serait peut-être ce qu'il y aurait de mieux , si les abords en étaient plus faciles , s'il était placé dans un meilleur quartier , et s'il s'y trouvait des dégagagemens plus commodes et plus vastes. Il faut espérer qu'on sentira enfin la nécessité de construire une salle de concerts digne d'une ville qui peut être aujourd'hui considérée comme la capitale des beaux-arts : avec des moyens d'exécution tels que ceux qu'on possède à Paris, un pareil monument est indispensable. Je reviens à la Société philharmonique.
Cette Société se compose de quarante membres, qui nomment sept directeurs. Les attributions de ceux-ci consistent à fixer le budget des dépenses, à régler les comptes du trésorier, à engager les artistes qui doivent chanter ou )ouer des solos , et faire le programme des concerts. Ces directeurs se. renouvellent à de certaines époques, et se nomment au scrutin secret. Au nombre des directeurs qui sont maintenant en exercice on compte Mj\I. Jean- Baptiste Cramer, Dizi et Latour. On ne peut devenir membre de la Société philharmonique que par suite d'une délibération do, l'assemblée générale. La Société donne huit concerls
1 86 DK LA MISIQLK
par saison, pour lesquels il y a une souscription de SIX cent cinquante abotinés (ce nombre ne peut être dépassé , d'après les réglemens) à raison de quatre guinées pour les huit concerts. Les membres de la Société ne paient qu'une guinée et demie d'abonnement. Le surplus des places est laissé à la disposition des directeurs, pour être offert gratuitement aux artistes étrangers de distinction qui se rendent momentanément à Londres. On ne peut que louer la politesse exquise avec laquelle cette faveur est accordée.
La partie de la salle occupée jiar l'orchestre est disposée en amphithéâtre, comme dans les concerts spirituels ou du Conservatoire de Paris ; mais cet amphithéâtre est d'une élévation beaucoup plus rapide et plus rapprochée de la perpendiculaire. Lne galerie semi-circulaire contient une partie des exécutans, qui se trouvent ])lacés presque au-dessus de la tête des autres. Une pareille disposition me paraît vicieuse , en ce qu'elle ne permet guère à l'exécutant d'entendre ce qui se passe au-dessus et au-dessous de lui. Les finesses d'exécution me semblent (l(\oir en souffrir beaucoup. Je \u saurais approuver non plus l'usage de placer
EN ANGLETEUllE. 187
le chef d'orchestre en face du public, au milieu des autres violons, comme cela a lieu au concert philharmonique. Placé de cette manière, le chef ne voit point les exécutans, et ne peut les diriger de l'œil et du geste, comme le fait si bien M. Habeneck dans les concerts du Conservatoire de Paris : aussi JMM. François Cramer et Loder, qui sont alternativement chefs d'orchestre des concerts philharmoniques, sont-ils obligés de se borner à indiquer les mouvemens, et à jouer de leur instrument pendant toute la durée des concerts , comme de simples violonistes. Pour voir les exécutans , et les diriger véritablement , il faudrait qu'ils tournassent continuellement sur eux-mêmes comme sur un pivot , et qu'ils fussent occupés sans cesse à leveret à baisser la tête; ce qui est impossible. 11 est une autre singularité que je dois signaler, et qui , sans doute , excitera l'étonnement des musiciens français : elle consiste dans l'usage de placer toutes les basses en avant de l'orchestre, plus bas que les autres instrumens. Quoiqu'une pareille disposition paraisse contraire à tous les principes d'acoustique, je dois avouer que son effet est beaucoup moins désagréable qu'on [)ourrait le penser, et que la so-
l88 DE LA MLSIQLi;
iiorité des violons ne m'en a point semblé altérée; ce qui vient, sans doute, de ce que ceux-ci sont beaucoup plus élevés.
Un ancien usage s'est conservé dans les concerts philharmoniques ; je veux parler du conducteur au piano , sorte d'emploi qui est confié alternativement à sir George Smart et au docteur Crotclî. Dans les morceaux de chant, on conçoit que l'usage du piano peut être bon , parce qu'il aide le chanteur , surtout pour le récitatif; mais dans une symphonie, dans une ouverture à grand fracas, comme sont la plupart des compositions modernes , l'effet de cet instrument est nul , et doit l'être , pour ne pas devenir nuisible ; car s'il était possible qu'on entendît le piano au milieu des autres instrumens, cette sonorité d'une espèce particulière , que l'auteur n'aurait point prévue, viendrait gâter sa pensée. Il me semble d'autant plus nécessaire de supprimer l'emploi du piano dans les symphonies et ouvertures, que j'ai remarqué , dans les effets doux , des accords de cet instrument qui se prolongeaient plus que ceux de l'orchestre , et qui nuisaient à l'ensemble.
A la première iuidilion d'une symi)honi<'e\é-
cutée au concert philharmonique, on est frappe de l'ensemble et de l'énergie de l'orchestre , et l'on est obligé d'avouer qu'un semblable orchestre passerait partout pour excellent. Mais lorsqu'on a entendu les concerts de l'École royale de Musique, on ne peut s'empêcher de faire des comparaisons entre les deux premiers établissemens musicaux de Paris et de Londres, qui ne sont point à l'avantage du dernier. Le même ensemble, la même énergie, se trouvent aussi dans l'orchestre français; mais il s'y joint une jeunesse , une finesse d'intention qu'on chercherait vainement à Londres. Tu sais par quelle délicatesse de nuances cet admirable orchestre *du Conservatoire est arrivé à porter au plus haut degré l'exaltation de l'auditoire : ces nuances ne sont indiquées que d'une manière très-faible par les musiciens du concert philharmonique , et rarement ils ont ce que nous nom^ mons de la chaleur. Leur exactitude est irréprochable; mais leur sensibilité est médiocre. Toutefois, comme je viens de le dire, ce n'est que par comparaison avec le bel orchestre du Conservatoire que je suis conduit à faire ces remarques critiques. Quiconque n'a point entend u celui-ci est satisfait sans restrictioi i de celu i
IQO DE L.\ MUSIQUE
du concert philharmonique : c'est ce que j'ai pu voir par l'opinion de quelques étrangers capables de bien juger en musique, nolamment par celle de M. Félix Mendelsohn , amateur de Berlin , et compositeur distingué , qui se trouve à Londres en ce moment.
Les personnes qui ont entendu en Allemagne les compositions de Haendel , de Haydn , de Mozart et de Beethoven . reprochent aux musiciens français de jouer ces compositions dans des mouvemens trop rapides. Ce reproche mérite surtout d'être pris en considération pour les symphonies et les ouvertures de Beethoven, dont les mouvemens ont été récemment indiqués par l'auteur, et dont la tradition est pour ainsi dire encore vivante ; mais j'avoue qu'il me semble préférable de tomber dans l'erreur des orchestres de France que d'imiter les Anglais, qui choisissent des mouvemens si modérés que toute chaleur devient impossible. On joue trop vite en France, et trop lentement en Angleterre. Cette lenteur exagérée, que j'avais déjà remarquée au théâtre, m'a frappé surtout dans les divers morceaux que j'ai eu occasion d'entendre au cinquième concert j)hiIharmonique , lundi, 27 avril. Ces morceaux principaux étaient
EN ANGLETERRE. IQl
une symphonie en ut de Haydn , l'oiivertin-c de la FUile Enc/iaut('e,\a sym])lionie en i^e (a*^) de Beethoven , et l'ouverture de Fidelio, du même auteur. Dans tous, il me parut que le mouvement était un peu trop lent; ce qui jetait de la froideur dans l'exécution. Sans doute on dénature le caractère d'un morceau de musique, et l'on nuit surtout à la clarté des détails , en exagérant la vitesse; mais, du moins, ce défaut ne fait jamais naître l'ennui, effet inévitable d'un mouvement trop modéré. Le bien consiste -à s'éloigner également de ces deux exagérations. A l'égard des détails , après avoir constaté la supériorité des violons français, j'ai été forcé de reconnaître que la même supériorité existe dans les contrebasses du concert philharmonique. Sans parler de Dragonetti, dont j'aurai occasion d'analyser ailleurs le talent prodigieux, je dois dire que toutes les contrebasses de Londres articulent avec ime précision, une netteté, une délicatesse et une force qui nous sont inconnues à Paris. Ces belles qualités sont le résultat de l'école que Dragonetti a fondée ici. On sait que les artistes qui jouent la contrebasse dans nos orchestres se divisent en deux classes : l'inie composée d'hommes pleins de dévouement et
5 92 1>E LA MLSIOl E
de chaleur , tels que MM. Sorne, Chénié , Geliiieck et Lamy ; l'autre, où se rangent ceux qui ne font exactement que ce qu'il faut pour avoir l'air de remplir leur devoir. Les premiers, ayant à vaincre les difficultés d'un accord désavantageux de leur instrument et d'un archet mal construit, ne peuvent produire d'effet qu'à force de fatigue et d'efforts; les autres se donnent moins de peine , et n'exécutent que les notes principales des traits qui sont écrits dans la partition. Il n'en est point ainsi des contrebasses du concert philharmonique : les artistes qui les jouent font tout entendre , marquent distinctement les coups d'archet coulés et détachés , indiquent toutes les nuances, font parler les notes sans retard , et ne semblent pas faire plus d'ef* forts que s'ils jouaient du violon ou de la viole. Il n'en faut point douter , ces avantages proviennent de l'accord de la contrebasse par quartes , et de l'admirable école du maniement d'archet que Dragonetti a introduite en Angleterre.
Mon intention n'est point de te parler dans cette lettre du talent de chaque artiste en parliculier; je réserve ces détails pour un autre temj)S. Je ne puis cejiendant me dispenser (\c
dire un mot des inslriimens à vent du concert philharmonique. La partie de flûte, qui est confiée à Niclîolson , ne laisse rien à désirer sous le rapport de la pureté d exécution ; il y a plus de poésie dans le jeu de Tulou ; mais on est trop heureux quand on possède dans lui orchestre un talent semblable. jM. Willman est chargé de la partie de première clarinette; c'est un artiste fort distingué. Je l'ai entendu plusieurs fois, et jamais un son douteux n'est sorti de son instrument. Quant au premier hautbois , il est impossible de rien entendre de plus mauvais, et cependant c'est le meilleur de Londres. L'année dernière, l'administration de l'Opéra avait engagé M . Vogt , et cette année , la même administration a fait venir de Paris M. Barré, élève du précédent ; mais les directeurs du concert philharmonique n'ont engagé ni l'un ni l'autre, dans la crainte de se trouver absolument sans hautbois, bon ou mauvais, après leur départ. Les administrations des divers concerts et des théâtres devraient s'entendre pour fixer à Londres un hautbois français ; car ce qu'ils ont en ce genre gâte toute leur musique. Ce que j'ai à dire des cors du concert philharmonique n'est guère plus favorable. 11 v a dans cette ville un