RUE RICHELIEU
TABLE DE^"'(:ÔYplTrRES.
Incertitudes de Thistoire page \
t>erpétuité des traditions 20
Rapprochements historiques i3
Grands éyénements produits par de petites causes 55
Coups de main. Entreprises hardies. Conspirations. Etc.. 131
Rois éphémères. Apsères royales 176
Rois malgré eux 194
Couleurs nationales. Insignes. Devises 203
Curiosités politiques , diplomatiques, etc 232
Impôts singuliers. Redevances bizarres 276
Dénominations singulières données aux partis, sectes, etc. 297
Morts mystérieuses et étranges 325
Invraisemblances historiques. Choses qui n*ont pu exister. 3i8 Mélanges 353
Nous n'épuiserons certainement pas ici la matière que comporte ce litre, puisque Langlet-Dufresnoy, qui a consacré au même sujet cent pages environ de son ouvrage, r Histoire justifiée contre les romans, n*a fait à peine que Teffleurer; nous nous contenterons de citer quelques faits comme exemples : nous les prendrons à peu près au hasard, afin de prouver mieux Finépuisable abondance de cette thèse qui, au lieu d un chapitre, exigerait tout un livre.
Langlet-Dufresnoy indique plusieurs sources des incertitudes historiques. Lune des principales à son sens, et il a certainement raison, « \ient du caractère des hommes qui étudient l'histoire ou qui la composent. C'est ou pyrrhonisme dans les uns, dit-il, ou esprit de singularité dans les autres, quelquefois trop, quelquefois trop peu de réflexion, flatterie dans quelques-uns, et souvent une manière différente de considérer le môme objet. »
Parmi ceux que Tesprit de singularité a égarés , Langlet- Dufresnoy cite le P. Hardouin , qui, pour ne pas être de Tavis de tout le monde, et afin de bouleverser toutes les opinions reçues (les profondes études, selon lui, ne de-
vaient pas avoir d'autre but), commençait par biffer Virgile du nombre des poètes du siècle d'Auguste, et par refuser tonte créance aux anciens historiens.
« Mais, ajoute Langlet, comme le P. Hardouin ne voulait pas nous laisser sans histoire, qu avait-il donc la bonté de substituer auxTlmcydide, auxXénophon, aux Diodore de Sicile, aux Plutarque, aux Tite-Live, aux César, aux Tacite, et à tant de grands historiens qu'il avait impitoyablement dégradés? 11 nous donnait des romans qui avaient pris naissance dans son imagination : telle est l'histoire sainte qu'on lit dans sa Chronologie sacrée, contraire même à la Vulgate , qu'il daignait néanmoins conserver; telle est l'histoire des Mèdes, des Perses, d'Alexandre et des rois de Syrie, qu'on lit dans cette môme Chronologie sacrée , supprimée par ordre du feu roi dès qu'elle eut commencé à paraître, réimprimée depuis dans ses Opéra selecta, et adoptée enfin par l'un de ses disciples, qui a bien voulu mettre en français ce que le P. Hardouin a mis en latin dans ce livre, aussi bien que dans ses Opei^a varia, où l'on voit une histoire romaine tirée toute de son propre fond, et dans faquelle il fait la grâce au roi Louis XIV, par une généalogie très-singulière, de le faire descendre en droite ligne du grand Pompée.
»... Il est surprenant, dit encore Langlet-Dufresnoy un peu plus loin , de voir le nombre d'écrivains qui se sont abandonnés à cet esprit de singularité. Je n'en rapporterai plus qu'un exemple tiré d'un auteur célèbre du seizième siècle : c'est M. du Bellay -Langey, qui prétend jeter quelques incertitudes sur un des plps^grands événements de notre histoire au quinzième siècle.
» Il s'avise donc de révoquer en doute ce fait extraordinaire et merveilleux de la pucelle d'Orléans , cette hé-
roïne incomparable^ qui a relevé, si l'on peut ainsi parler, cette monarchie, et qui lui a rendu le lustre dont elle était déchue par la mollesse du roi Charles VU. »
Langlet ne cite pas le passage où du Bellay met en doute la sincérité de Théroïsrae de Jeanne d'Arc, et où il semble faire de la Pucelle une sorte de mannequin dont Charles VU tenait les fils ; mais nous ne l'avons pas omis, nous, dans un article de rillmlration * , où nous traitions des diverses opinions qu'on avait eues, du quinzième jusqu'au dix-huiliéme siècle, sur la mission de Jeanne.
« Si, disions-nous, de temps à autre, au quinzième et au seizième siècle, le souvenir de Jeanne d'Arc était ramené dans les communs propos , c'était presque toujours pour servir de thèse aux opinions les plus contradictoires. »
La classe à laquelle on appartenait y réglait presque toujours les jugements qu'on portait sur elle. Était-on du peuple ou de la bourgeoisie, on prenait sa défense; était~on de la noblesse , on ne se faisait faute , à son sujet, d'aucun conte saugrenu ef ridicule.
Dans le poëme de l'Artésien Martin Franc, îe Champion des dames, livre plaisant, curieux et abondant en sentences, on trouve un exemple de ces disputes, où, dit l'auteur, on se forcenoit à prendre parti pour ou contre Jeanne d'Arc. Franc-Vouloir la défend, mais Maie- Boîkhe l'attaque, disant que tout avait été feinte et mensonge dans sa vie; ses expéditions guerrièreâ sont, à l'entendre, les mascarades scandaleuses d'une soi-disant bergère déguisée en homme ; la révélation divine, le résultat de leçons bien apprises. Or, dans cette querelle,
MO mars 1855.
Franc- Vouloir parle comme pensait le peuple, et Male- Bouche, au contraire, suivant les convictions impies des gens de cour; ce qui nous le prouve, c'est qu*à un demisiécle de là nous retrouvons sous la plume d'un historien courtisan , non pas la généreuse opinion de Franc- Vouloir, mais, sauf quelques injures de moins, toute l'offensante façon de penser de son interlocuteur.
Guillaume du Belley-Langey, en son livre des Instrucimis sur le fait de la guerre, ou de la discipline militaire (Paris, Vascosan, 1549, liv. II, fol. 59), a écrit : « Du tems du roy Charles VII, en la guerre qu'il avoit contre les Angloys, fut Jehanne la pucelle en France, réputée une personne divine, et chacun affirmoit qu elle avoit esté envoyée de par Dieu; mais, à ce que Ton veut dire, ce avoit été le roy qui s'estolt avisé de cette ruse, pour donner quelque bonne espérance aux Françoys, leur faisant entendre la sollicitude que Nostre-Seigneur avoit de son royaume ; et avecques ce que ledit roy travailloit en ce que la susdite Jehanne fust trouvée véritable en ses dits, et que la plupart de ses entreprises vinssent à bonne fin; pour exécuter lesquelles, ellemême s'armoit et se trouvoit. parmy les chevaliers aux combats. Les Françoys y eurent une telle fiance que, delà en avant, la force des Angloys descheut de jour en jour et la leur augmenta. »
Cette manière de juger Jeanne d'Arc et de résoudre lestement le merveilleux problème de sa vie, était encore de fort bon ton au dix-septième siècle. Du Haillan n'y fit que reproduire, dans son Histoire, le dire de du Bellay; plus tard, en l'enjolivant un peu, dans ses Afcmoires, l'abbé d'Artigny s'en composa aussi une opinion non moins ridiculement injuste. On pensait qu'il n'ap-
IlNCERTITUDES de L'HISTOIRE. 5
partenait pas à un écrivain sérieux « de croire à Jeanne d'Arc, et surtout de le dire. »
Pour rhistoire de Jeanne d'Arc, on ne s*en .est pas tenu aux incertitudes d'opinion ; des incertitudes s'élevèrent touchant les faits qui, dans cette grande chronique, sembleraient devoir permettre le moins de doute.
Ainsi l'on a été jusqu'à soutenir que Jeanne n'avait pas été brûlée à Rouen, et jusqu'à faire de longs mémoires à ce sujet.
Voici, par exemple, ce qui a été écrit dans le Mercure galant, que rédigeait de Vizé * :
« On dit assez généralement que Charles VU, pour récompenser les belles actions de Jeanne d'Arc, donna des lettres de noblesse à ses frères et à leurs descendants. Néanmoins des pièces récemment découvertes donneraient lieu de croire que cette héroïne a été mariée, et que, par conséquent, elle n'aurait pas été brûlée à Rouen, comme le marquent toutes, nos histoires; mais quelque malheureuse à sa place.
» Ce sentiment, qui doit sembler un paradoxe, est appuyé sur des témoignages assez graves.
» Le savant P. Vignier, de l'Oratoire, que l'on ne soupçonnera pas de fourberie, et qui était entièrement désintéressé dans cette affaire, a fait des découvertes assez importantes là-dessus pour mériter l'attention publique.
» Dans un voyage en Lorraine, il découvrit, à Metz, un ancien manuscrit des choses arrivées dans cette ville, et fit transcrire par-devant un notaire royal, qui en certifia légalement l'authenticité, le passage qu'on va lire.
• Novembre 1683.
Nous ne chaDgerôns rien au sens; mais nous suppmierons les vieilles expressions, qui ne sont p^s maintenant intelligibles pour tout le monde.
Extrait d'îin ancien manuscHt de certaines choses arrivées en la ville de Metz,
« L'an 1436 (cinq ans après la condamnation de Jeanne d'Arc), fut maître échevin de Metz Philippe Marcou; et le vingtième jour de mai, Tan dessus dit, vint la pucelle Jehanne, qui avoit été en France, à la Grangeaux-Ormes, près de Saint-Pryvé; et y fut amenée pour parler à aucuns des sieurs de Metz, et se faisait appeler Claude.
» Le même jour, ses deux frères la vinrent voir. Ils croyoient qu'elle avoit été brûlée. Mais, sitôt qu'ils la virent, ils la reconnurent; elle les reconnut aussi; et le lundi, vingt-et-unième jour dudit mois, ils amenèrent leur sœur avec eux à Roquelon ; et lui donna le sieur NicoUe un roussin; le sieur Aubert RouUe, un chaperon; le sieur Grognet, une épée; et ladite Pucelle sauta sur ledit cheval très-habilement, et dit plusieurs choses au sieur NicoUe.
» Comme donc il entendit bien que c'étoit elle qui avoit été en France, et qu'elle fut reconnue par plusieurs enseignes pour la pucelle Jehanne de France, qui avoit amené sacrer le roi Charles à Rheims, plusieurs vinrent dire qu'elle avoit été brûlée en Normandie. Ses frères r-emmenèrent à Mamelle, où elle se tint environ trois semaines. Et puis partit pour Notre-Dame-d'AUiance ; et puis s'en alloit dans le duché de Luxembourg; et y fut très-grande presse jusqu'à tant que le fils du comte
de Wnenbourg la mena à Cologne. Le pére de ce comte aimoit très-fort Jehanne.
» Elle vint ensuite à Erlon ; et là fut fait le mariage de M. de Armoises, chevalier, et de ladite Jehanne la Pucelle ; et puis s*en vint ledit sieur de Armoises, avec sa femme la Pucelle, demeurer à Metz. »
« Le P. Vignier, est -il dit encore dans le Mercure, ne se serait pas encore rendu au témoignage de ce ma* nuscrit, s'il n'eût été fortifié par une seconde preuve non moins importante.
» Un jour qu'il se trouvait à dîner chez M. d'Armoises, d'une illustre maison de l'ancienne chevalerie, il fit tomber la conversation sur la généalogie des seigneurs; mais il en savait peu de chose : il donna au P. Vignier la clef de ses archives.
» Le P. Vignier y passa le reste de la journée; et après de longues recherches, il eut le bonheur de retrouvera contrat de mariage d'un Robert des Armoises, chevalier, avec Jehanne Darc, dite la Pucelle d'Orléans. »
L'assassinat des enfants d'Edouard IV a été mis en doute aussi bien que les bûcher de Jeanne d'Arc ; et l'on ne s'en est même pas tenu, pour la réfutation de ce fait, a des rêveries d'oratoriens et à des articles du Mercure. Hume et Rapin Toyras se sont indirectement mis de la partie en émettant des doutes sérieux sur les crimes qu'on reproche à Richard IH ; mais Buck et Robert Walpole ont été plus loin, ils ont été au fond du fait môme pour en démontrer la fausseté.
Eteins son livre, dont M. Rey a donné une traduction ' ,
* Essai historique et critique sur la vie de Richard III; Paris, 1819, in-8.
Walpole démontre que rien n*établit la preuve des layentiens sanguinaires de Richard contre les fils de son frère.
« 11 lui suffisait qu enfermés dans la tour de Londres, ils fussent hors d*état de s'opposer a ses vues ambitieuses. Tyrrel, que la légende désigne comme l'instrument dont il se servit pour accomplir ce crime, était un homme important, un brave officier dévoué à sa personne, qui, à la bataille de Rosworth, commandait la cavalerie, et que Henri VII fit décapiter , ne pouvant le gagner à son parti.
» Edouard V était faible et délicat : on croit qu'il mourut de maladie en prison. Son frère, le duc d'York, parvint, dit-on , à s'échapper, et, après avoir longtemps erré en Angleterre, se réfugia en France, où Charles VUI le traita en égal; la duchesse douairière de Bourgogne, sœur d'Edouard IV et veuve de Charles le Téméraire, le reconnut pour son neveu. 11 passa, en 4493, en Angleterre pour réclamer la couronne. Son étonnante ressemblance avec son père, sa taille majestueuse, sa valeur, le firent reconnaître par beaucoup d'Anglais mécontents de l'oppression de Henri Vil. Jacques III, roi d'Ecosse, lui donna en mariage une de ses parentes, princesse de la maison d'York. Pendant cinq ans , il eut les armes à la main ; il envahit successivement l'Irlande, le comté de Cornouailles, le nord de l'Angleterre; il arma l'Ecosse, et, au milieu de ses défaites, il trouva des ressources dans ses qualités brillantes ; mais enfin, abandonné et livré à Henri VII, en 1498, condamné seulement à la prison, et ayant voulu s'évader, il paya de sa tête sa hardiesse. Ses ennemis ne voulurent jamais admettre qu'il fût le fils d'Edouard IV, et les historiens ont longtemps répété qu'il s'appelait Perkins War-
a^VOKV. »J
beck*, et qu'il étart fils d'un courtier d'Anvers. En définitive, de quel côté est la vérité? »
Le peuple fut toujours porté à mettre en doute la mort des hommes extraordinaires. 11 matérialise leur immortalité, pour ainsi dire, en assignant à leur existence Téternitéde leur gloire. Ainsi, en Allemagne, on crut longtemps que le grand Frédéric Barberousse n'était pas mort, mais qu'il était seulement endormi dans une caverne cachée à tous les yeux.
En Portugal, il se trouve encore des croyants acharnés, auxquels on a donné le nom de sébasiianistes , qui vous soutiendront que le roi dom Sébastien ne fut pas tué dans son expédition d'Afrique, et qu'il a jusqu'à présent survécu à sa défaite.
Pour un grand nombre de paysans. Napoléon n'est pas mort ; ces bonnes gens, par un effort de crédulité, arrivent à donner tout juste une contre-partie à la thèse si spirituellement soutenue par un ecclésiastique d'Agen, en 1836 : Comme quoi Napoléon n'a jamais existé.
Nous allons donner des extraits de la brochure où il développe son système, parodie excellente de celui de Dupuis dans son Origine des cultes, et aussi satire trésingénieuse des procédés historiques et archéologiques de beaucoup de nos savants.
Napoléon, c'est le soleil personnifié,
1*> Entre le nom de Napoléon et celui d'Apollon ou Apoléon, le soleil fait homme, avouez que la différence n'est pas grande. Il y a sans doute une lettre, même une syllabe de plus, car on écrit parfois Néapoléo, comme sur la colonne de la place Vendôme. Mais qu'importe cette
* Voy. Curiosités biographiques, p. 236 et suiv.
syllabe? A bien prendre même , il est bon qu*elle y soit. « Cette syllabe est grecque sans doute , comme le reste du nom, et en grec, ne (vvj) ou nai (vac) est une des plus grandes affirmations que nous pouvons rendre par le mot véritablement; d'où il suit que Napoléon signifie : véritablement Apollon. C'est donc véritablement le soleil. »
Mais son autre nom Bonaparte, comment l'expliquer? Rien de plus simple. Le jour a deux parties, Tune bonne et lumineuse, l'autre mauvaise et sombre. Au soleil est due la bonne partie, hona pars; donc il est tout naturel qu Apollon ou Né-Apoléon ait reçu ce surnom Bonaparte.
S*» Apollon est né à Délos , tle de la Méditerrannée ; Napoléon est né en Corse, autre île de la même mer.
Voyez la ressemblance. Selon Pausanias, Apollon était «rte divinité égyptienne. Or « on a dit qu'en Egypte Napoléon fut regardé comme revêtu d'un caractère extraordinaire, comme l'ami de Mahomet, et qu'il y reçut des hommages qui tenaient de l'adoration. »
3<» On prétend que sa mère se nommait Létitia ; mais sous le nom de Letitia, qui veut dire la joie , on a voulu désigner l'aurore, dont la lumière naissante répand la joie dans toute la nature, l'aurore qui enfante au monde le soleil, comme disent les poètes, en lui ouvrant avec ses doigts de rose les portes de l'Orient.
Encore est-il bien remarquable que, suivant la mythologie grecque, la mère d'Apollon s'appelait Leto ou Lêto, A>3Tw. Mais si de Leto les Romains firent Latone, mère d'Apollon et de Diane, on a mieux aimé, dans notre siècle, en faire Letitia, parce que lœtitia est le substantif du verbe lœtor ou de l'inusité lœto, qui voulait dire inspirer de la joie.
Il est donc certain que cette Letitia est prise, comme son fils, dans la mythologie grecque.
4® D'après ce qu'on en raconte, ce fils de Létitia avait trois sœurs, et il est indubitable que ces trois sœurs sont les trois Grâces, qui, avec les Muses, leurs compagnes, faisaient l'ornement et les charmes de la cour d'Apollon, leur frère.
5** On dit que ce moderne Apollon avait quati'e frères. Or ces quatre frères sont les quatre saisons de l'année, comme nous allons le prouver. Mais d'abord, qu'on ne s'effarouche point en voyant les saisons représentées par des hommes plutôt que par des femmes. Cela ne doit pas même paraître nouveau, car, en français, des quatre saisons de l'année, une seule est féminine, c'est l'au^ tomne, et encore nos grammairiens sont peu d'accord à cet égard. Mais, en lalin, autumnus n'est pas plus féminin que les trois autres saisons. Ainsi, point de diflficolté lâ-dessus. Les quatre frères de Napoléon peuvent représenter les quatre saisons de l'année, et ce qui suit va prouver qu'ils les représentent réellement.
Des quatre frères de Napoléon trois, dit^on, furent rois, et ces trois rois sont : le Printemps, qui règne sur les fleurs; l'Été, qui règne sur les moissons; et l'Au* tomne, qui règne sur les fruits. Et comme ces trois saisons tiennent tout de la puissante influence du soleil, on nous dit que les trois frères de Napoléon tenaient de lui leur royauté et ne régnaient que par lui. Et quand on ajoute que, des quatre frères de Napolécm, il y en eut un qui ne fut point roi, c'est parce que, des quatre saisons de l'année, il en est une qui ne règne sur rien, c'est l'Hiver.
Mais si, pour infirmer notre parallèle, on prétendait
que l'Hiver n'est pas sans empire, et qu on voulût lui attribuer la triste principauté des neiges et des frimas, qui, dans cette fâcheuse saison, blanchissent nos campagnes, notre réponse serait toute prête : c'est, dirionsnous, ce qu'on a voulu nous indiquer par la vaine et ridicule principauté dont on prétend que ce frère de Napoléon a été revêtu après la décadence de toute sa famille, principauté qu'on a attachée au village de Canino de préférence à toute autre, parce que canino vient de cani, qui veut dire : les cheveux blancs de la froide vieillesse, ce qui rappelle l'Hiver. Car, aux yeux des poètes, les forêts qui couronnent nos coteaux en sont la chevelure, et quand l'hiver les couvre de ses frimas, ce sont les cheveux blancs de la nature défaillante, dans la vieillesse de l'année :
Cùm gelidus crescit canis in montibus humor.
. Ainsi le prétendu prince de Canino n'est que l'Hiver personnifié, l'Hiver qui commence quand il ne reste plus rien des trois belles saisons et que le soleil est dans le plus grand éloignement de nos contrées envahies par les fougueux enfants du Nord, nom que les poètes donnent aux vents qui, venant de ces contrées, décolorent nos campagnes et les couvrent de blancheur, ce qui a fourni le sujet de la fabuleuse invasion des peuples du Nord dans la France, où ils auraient fait disparaître un drapeau de diverses couleurs dont elle était embellie, pour y substituer un drapeau blanc qui l'aurait couverte tout entière après l'éloignement du fabuleux Napoléon. Mais il serait inutile de répéter que ce n'est qu'un emblème des frimas que les vents du Nord nous apportent dufanl l'hiver, à la place des couleurs que le soleil maintenait
dans nos contrées, avant qu'il se fût éloigné de nous par son déclin vers le midi ; toutes choses dont il est facile de voir l'analogie avec les fables ingénieuses que l'on a imaginées dans notre siècle.
6« Selon les mêmes fables, Napoléon eut deux femmes; aussi en avait-on attribué deux au soleil. Ces deux femmes du soleil étaient la Lune et la Terre , la Lune selon les Grecs (c'est Plutarque qui l'atteste), et la Terre selon les Égyptiens, avec cette différence bien remarquable que de l'une (c'est-à-dire de la Lune) le Soleil n'eut point de postérité, et que de l'autre il eut un fils, un fds unique, c'est le petit Horus, fils d'Osiris et d'isis, c'est-à-dire du Soleil et de la Terre, comme on le voit dans l'Histoire du ciel (t. I, p. 61 et suiv.). C'est une allégorie égyptienne, dans laquelle le petit Hortis, né de la Terre fécondée par le Soleil, représente les fruits de l'agriculture ; et précisément on a placé la naissance du prétendu fils de Napoléon au 20 mars, à l'équinoxe du printemps, parce que c'est au printemps que les productions de l'agriculture prennent leur grand développement.
7^ On dit que Napoléon mit un à un fléau dévastateur qui tenvrisait toute la France, et qu'on nomma l'hydre de la révolution. Or une hydre est un serpent, et peu importe l'espèce, surtout quand il s'agit d'une fable. C'est le serpent Python, dragon monstrueux qui était la terreur de la Grèce, et qui fut étouffé par Apollon lorsqu'il n'était encore que dans son berceau ; et c'est pour cela qu'on nous dit que Napoléon commença son règne en étouffant la révolution française, aussi chimérique que tout le reste; car on voit bien que révolution est emprunté du mot latin revolvo, qui indique la situation d'un ser-
pent roulé sur lui-môme. C'est Python, et rien de plus.
8<» Le célèbre guerrier du dix-neuvième siècle avait, dit-on, douze maréchaux de son empire à U tête de ses armées, et quatre en non-activité. Or les douze premiers (comme bien entendu) sont les douze signes du zodiaque, marchant sous les ordres du soleil Napoléon, et commandant chacun une division de Tinnombrable armée des étoiles, qui se trouve partagée en douze parties correspondant aux douze signes. Tels sont les douze maréchaux, qui, suivant nos fabuleuses chroniques, étaient en activité de service sous l'empereur Napoléon, et les quatre autres, vraisemblablement, sont les quatre points cardinaux, qui, immobiles au milieu du mouvement général, représentent fort bien la non-activité dont - il s'agit.
Ainsi, tous ces maréchaux, tant actifs qu inactifs, sont des êtres purement symboliques qui n'ont pas eu plus de réalité que leur chef.
9<» On nous dit que ce chef de tant de brillantes armées avait parcouru glorieusement les contrées du Midi, mais qu^ ayant trop pénétré dans le Nord, il ne put s'y maintenir. Or tout cela caractérise parfaitement la marche du soleil.
Le soleil, on le sait bien, domine en souverain dans le Midi, comme on le dit de l'empereur Napoléon. Mais ce qu'il y a de bien remarquable, c'est qu'après l'équinoxe du printemps, le soleil cherche à gagner les régions septentrionales en s' éloignant de l'équateur; mais, au bout de trois mois de marche vers ces contrées, il rencontre le tropique boréal, qui le force a reculer et à revenir sur ses pas vers le Midi, en suivant le signe du Cancer, c'est-à-dire de YEcrevisse, signe auquel on a
donné ce nom (dit Macrobe) pour exprimer la marche rétrograde du soleil dans cet endroit de la sphérè. El c'est là-dessns qu'on a calqué l'imaginaire expédition de Napoléon vers le Nord, vers Moscou, et la retraite humiliante dont on dit qu'elle fut suivie.
Ainsi, tout ce qu'on nous raconte des succès et des revers de cet étrange guerrier, ne sont que des aUusions relatives au cours du soleil.
10** Enfin, et ceci n'a besoin d'aucune explication, le soleil se lève à l'orient et se couche à l'occident, comme tout le monde le sait. Mais pour des spectateurs situés aux extrémités des terres, le soleil paraît sortir le matin des mers orientales et se plonger, le soir, dans les mers occidentales. C'est ainsi, d'ailleurs, que tous les poètes nous dépeignent son lever et son coucher. Et c'est là tout ce que nous devons entendre, quand on nous dit quQ Napoléon vint par mer de l'Orient (de l'Egypte) pour régner sur la France, et qu'il a été disparaître dans les mers occident^ales après un régne de douze ans, qui ne sont autre chose que les douze heures du jour, les douze heures pendant lesquelles le soleil brille sur l'horizon.
// n'a régné qiiun jour, dit l'auteur des Nouvelles messéniennes en parlant de Napoléon, et la manière dont il décrit son élévation, son déclin et sa chute, prouve que ce charmant poète n'a vu, comme nous, dans Napoléon qu'une image du soleil, et il n'est pas autre chose : c'est prouvé par son nom, par le nom de sa mère, par ses trois sœurs, ses quatre frères, ses deux femmes, son fils, ses maréchaux et ses exploits; c'est prouvé par le lieu de sa naissance, par la région d'où il vint en entrant dans la carrière de sa domination, par le temps qu'il employa à la parcourir, par les contrées où il domina,
par celles où il échoua, et par la région où il disparut, pâle et découronné, après sa brillante course, comme le dit le poète Delavigne.
Il est donc prouvé que le prétendu héros de notre siècle n'est qu'un personnage allégorique dont tous les attributs sont empruntés du soleil ; et, par conséquent, Napoléon Bonaparte, dont on a dit et écrit tant de choses, n'a pas même existé, et l'erreur où tant de gens ont donné tête baissée vient d'un quiproquo : c'est qu'ils ont pris la mythologie du dix-neuvième siècle pour une histoire.
« P.-5. Nous aurions encore pu invoquer, à l'appui de notre thèse, un grand nombre d'ordonnances royales dont les dates certaines sont évidemment contradictoires au règne du prétendu Napoléon ; mais nous avons eu nos motifs pour n'en pas faire usage. »
Rentrons maintenant dans le sérieux de notre travail, auquel Tingénieux ne doit pas suffire.
Même pour les choses qui devraient être les plus positives, le doute est admissible, l'incertitude possible. Prenons deux exemples au hasard, la date de Tannée où nous vivons, et, pour ne pas sortir des nombres, le chiffre qui suit le nom des rois qui nous ont gouvernés pendant douze siècles. Eh bien, dans l'un comme dans l'autre exemple, pris, avouez -le, parmi les plus courantes et les plus usuelles, nous allons trouver une erreur.
On lit dans la Gazette littéraire du 4 novembre 1830 :
«A parler correctement, l'année 1830 devrait être 1833, car Joseph nous dit que, peu de temps avant la mort d'Hérode, pendant le gouvernement duquel naquit Notre-Seigneur, il y eut une éclipse de lune, dans la nuit du 12 au 13 mars, et il a été démontré astronomiquement
que cette éclipse parut la quatrième année avant Tère chrétienne; conséqueraraent, la chronologie moderne se trompe de trois années entières. » Ainsi, pouvons -nous ajouter, au heu d'être en 1855, nous devrions être en
Dans les Anecdotes du dix -neuvième siècle * , Colin de Plancy a prouvé qu'en faisant droit à l'identité qui existe réellement entre le nom de Clovis et celui de Louis, et en comprenant conséquemmentles trois Clovis dans la liste, ou plutôt, pardon du mot, dans le numérotage des rois qu'on désigne sous le nom de Louis , on trouvera que Louis XYIll aurait dû s'appeler Louis XXI.
De môme pour les Charles. On omet dans leur série Charleraagne, ou plutôt Charles I", dit le Grand, et Charles II, dit le Chauve; et l'on semble ne commencer la liste qu'a Charles ou Carloman, fils de Louis le Bègue, ce qui a fait que le roi qui a clos cette liste s'appelait Chades X , quand en réaUté on aurait dû le nommer Charles XII et même Charles XIII, si l'on compte le cardinal de Bourbon, que les états de la ligue proclamèrent roi sous le nom de Charles X.
Rien ne prouve mieux le peu de sûreté de l'histoire que ce qui arriva un jour à Walter Raleigh , qui eut la conscience de le raconter lui-même, bien qu'il y trouvât 'la plus évidente critique de son métier d'historien.
Nous allons reproduire la traduction littérale du passage d'un livre anglais ou la chose se trouve fort bien rapportée, traduction déjà donnée par le Journal de Paris du mois de mai 1787:
« Raleigh, enfermé dans la tour de Londres, y prépa-
* T. II, p. 282.
rait le deuxième volume de son immortelle histoire (l'^R^taire du monde).
» Il était à la fenêtre de son appartement, rêvant au devoir de l'historien et au respect que mérite la vérité, quand tout à coup son attention fut attirée par un grand bruit et un tumulte qui s*éleva dans une cour qui était sous ses yeux. II vit un homme en frapper un autre qu'à son habit il jugea officier, et qui, tirant son épée, la passa au travers du corps de celui qui l'avait frappé ; mais celuici ne tomba cependant qu'après avoir renversé d'un coup de bâton son adversaire. La garde vint aussitôt se saisir de l'officier, qui était étendu à terre presque sans connaissance, et l'emmena, tandis qu'en môme temps le corps de l'homme tué d'un coup d'épée fut emporté par quelques personnes, qui eurent beaucoup de peine à percer la fouie qui les environnait.
» Le lendemain, Raleigh reçut la visite d'un ami connu par une probité sévère. Il lui raconta l'aventure dont il avait été témoin la veille, et qui lui avait fait une vive impression. Quelle fut sa surprise quand son ami lui dit qu'il n'y avait presque rien de vrai dans toutes les circonstances de son récit; que son prétendu officier n'était pas officier, mais domestique d'un ambassadeur étranger; que c'était lui qui avait donné le premier coup ; qu'il n'avait pas tiré son épée, mais que l'autre s'en était saisi, et la lui avait passée au travers du corps avant qu'on eût eu le temps de la lui arracher; qu'aussitôt un spectateur qui était dans la foule avait jeté à terre, d'un coup de bâton, le meurtrier, et que quelques étrangers avaient emporté le corps du mort ! Il ajouta que la cour avait envoyé Tordre d'instruire sur-le-champ le procès du meurtrier, et de ne lui faire aucune grâce, parce que le mort était un des prin-
cipaux serviteurs de Tambassadeur d'Espagne. « — Per- » mettez-moi de vous dire, répondit Raleigh à son ami, » que j'ai pu me tromper sur l'état du meurtrier, mais » que toutes les autres circonstances sont de la plus grande » exactitude r car j'ai vu de mes yeux tous ces incidents, » qui se passaient sous ma fenêtre, a cet endroit, vis-à-vis -» de nous, où vous voyez une pierre du pavé élevée au- » dessus du reste. — Mon cher Raleigh, répliqua son » ami, c'était sur cette même pierre que j'étais assis lors- » que tout cela s'est passé ; et j'ai reçu cette petite égra- » tignure que vous voyez sur ma joue, en arrachant l'épée » des mains du meurtrier; et, sur mon hoûneur, vous » vous êtes trompé sur tous les points. »
» Sir Walter, étant resté seul, prit le manuscrit du deuxième volume de son Histoire, qui était entièrement achevé, et, réfléchissant à ce qui lui arrivait, se dit à lui même : « Combien de faussetés ne doit-il pas y avoir dans » cet ouvrage ! Si je ne puis pas m'assurer d'un événeinent » qui s'est passé sous mes yeux, comment pourrais-je ha- » sarder de raconter ceux qui se sont passés des milliers » d'années avant ma naissance, ceux mêmes qui se sont » passés loin de moi depuis que je suis né? Vérité ! vérité ! w voilà le sacrifice que je te dois... » En même temps il jeta au feu son manuscrit, le travail de plusieurs années, et le vit tranquillement consumer jusqu'à la dernière feuille.
» De quel énorme fatras de volumes d'histoire, de vies, d'anecdotes, etc., ajoute l'écrivain du Journal de Paris, nos bibliothèques ne seraient pas surchargées si leurs auteurs avaient eu le même scrupule que Raleigh! »
S'il est curieux de retrouver l'histoire dans les livres , il n'est pas moins intéressant de la retrouver vivante dans les mœurs, dans les coutimies et surtout dans les traditions des peuples encore existants, et qui sont les descendants de nations fameuses aux époques antérieures, ou bien qui, se trouvant sur le passage de ces races conquérantes, en ont gardé une empreinte profonde et impérissable.
Allez en Bretagne, vous y trouverez avec surprise, et sans pouvoir vous expliquer les causes de sa perpétuité sur la terre armoricaine, la vieille tradition de Midas et de ses oreilles d'âne. C'est un roi breton qiji est mis en scène dans.la légende, et, par amour-propre national sans doute,* on ennoblit un peu la fable en ne lui infligeant que des oreilles de cheval.
Dans l'Orléanais, l'aventure bien connue du poète Ibicus et des grues qu'il prit à témoin contre les voleurs qui le massacraient, est une légende toujours en cours. On en place la scène dans la forêt de Cercottes, à quelques lieues d'Orléans. Un marchand de cette ville, nommé Amelot, y prend la place du poète assassiné, et enfm c'est sur la place du Martroy, à Orléans, qu'on dit que les voleurs se trahirent eux-mêmes à la vue de la bande d'oiseaux qui devait témoigner de ce meurtre. Caigniez, qui ne connaissait peut-être pas la légende antique, apprit d'un Orléanais, nommé Servant, celle qui courait ayant Amelot pour héros, et tous deux en firent un drame qui fut joué
à la Porte-Saint-Martin, il y a quarante ans environ. Personne n'y reconnut une fable renouvelée des Grecs.
Au moyen âge, dans les chants de quelques poètes, surtout de ceux de la langue d'oc, se trouvent mêlés, aux souvenirs des faits récents, de vagues souvenirs des grandes époques antiques. Ainsi, à propos des croisades, un troubadour, ayant à raconter le retour d'un croisé en France, prêtera à son héros la plupart des aventures errantes du héros de l'Odyssée. Est-ce par la lecture d'Homère qu'il les aura apprises? je ne le pense point ; mais bien plutôt par la tradition qui, peu à peu, a fait passer ces grands événements des chants épiques dans les causeries du foyer.
« Le pèlerinage et les aventures d'un certain Raymond du Bousquet, seigneur provençal du onzième siècle, lequel, après avoir erré à la merci des flots, guidé par sainte Foy (Minerve), rentre enfm dans son domaine usurpé, se cache chez un de ses bergers qui lui est resté fidèle, et est reconnu au bain par une autre Euryclée, attestent l'influence des poèmes d'Homère, étrangement mêlés, dans l'imagination populaire, aux légendes chrétiennes * . »
Puisque nous parlons d'Homère, ce poète qui rendait ainsi à la tradition ce qu'il lui avait pris, n'oublions pas de faire remarquer que c'est dans l'étude seule des mœurs décrites dans ses poèmes, des coutumes rappelées, etc., que se trouve certainement le secret du lieu de sa naissance.
D'après les récents travaux de quelques érudits anglais, il est probable qu'il a surtout vécu en Crète, si même il
' J. Aicardf^fri'a, II, 1833. —Il en sera encore parlé plus loin.
n*y est pas né. Cest par Texamen des mœurs et des usages encore existants dans cette île, et par leur comparaison avec ceux que décrit Homère, qu'ils ont été amenés à cette conclusion.
« Â cette heure, lit-on dans le Blockswood's Magazine du mois de juillet 1843/ Tiie de Crète nous montre le tableau des mœurs homériques. Donnons-en quelques exemples :
» La vieille superstition homérique, par exemple, qui unit les chevaux par la plus étroite sympathie et même par la prescience à leurs maîtres, cette superstition que Virgile à empruntée à Homère dans son bel épisode de Mezentius, subsiste encore dans Tile de Crète. Les chevaux prévoient le sort des cavaliers prédestinés, et expriment leur prescience en pleurant à la maison des hommes.
» Une autre preuve de la connaissance qu avait Homère des mœurs Cretoises, c'est son allusion aux bateleprs Cretois, les XoÇiarir-nTr,; les plus comiques peut-être du monde. Un* de leurs exercices mérite d'être décrit. Deux hommes se placent à côté l'un de l'autre. L'un se tient droit dans une position naturelle, l'autre sur la tête. Naturellement, ce dernier ne pourrait tenir ses pieds en haut â la place qui appartient à la tête, si son camarade ne lui passait son bras autour des chevilles du pied , pour soutenir ses jambes renversées en l'air. Ainsi placés, ils se mettent à faire la culbute ; à chaque tour, ils se trouvent dans une position contraire. Mais il y en a toujours un qui se tient droit sur ses pieds, et un autre dont les extrémités inférieures sont tournées vers le ciel. Et ils continuent ainsi pendant des heures. Cet exercice demande évidemment le concours de deux individus ; ou, si le nombre des
sauteurs était accru, il faudrait encore qu'ils fussent deux à deux. Or c*est justement le nombre qu'Homère assigne à ses bateleurs.
» Un trait plus remarquable encore qu'il a emprunté de la vie crétoise, c'est la ryîXoXwyta, ou conversation â distance. C'est là ce qui doit avoir suggéré à Homère l'idée de ses voix surnaturelles et formidables, celle de Stentor, par exemple, qui faisait autant de bruit en parlant que cinquante personnes; et celle d'Achille, dont les seuls rugissements suffisaient à épouvanter l'armée troïenne. Or, dans l'île de Crête et, suivant le colonel Leake, dans l'Albanie (où nous croyons que les émigrés crétois se sont retirés), il paraît que des bergers possèdent des voix si résonnantes, qu'ils peuvent, aidés sans doute par la sonorité de l'atmosphère grecque, héler une personne trop éloignée pour qu'on puisse môme l'apercevoir, et engagent entre eux des conversations cérémonieuses (car tous les, campagnards crétois sont aussi cérémonieux que les héros d'Homère) à des distances qui nous semblent incroyables. M. Zallony, dans son Voyage à l* Archipel, dit que quelques-uns des insulaires grecs ont la voix forte et animée, et que deux habitants, à la distance d'une demilieue, même plus, peuvent très-faciiement s'entendre, et quelquefois s'entretenir. En Crète aussi, et sans doute à cause des conditions atmosphériques, la Tv)Xc9x97r(2 ou faculté de découvrir les objets à une longue distance, est portée à un point qui semble incroyable. Cette faculté peut aussi être homérique, car Homère y fait allusion à plusieurs reprises.
» Mais les légendes et la mythologie de l'Ile de Crète sont ce qui montre le mieux l'étude qu'Homère avait faite de ce pays... »
Dans les costumes de quelques parties de la Grèce moderne, la Grèce ancienne renaît toute parée. M. Lebrun * Ta retrouvée ainsi dans FArcadie, avec la beauté si célèbre de ses femmes, le pétase pittoresque dont se coiffaient les bergers, etc. , avec ce dernier débris des arts mélodieux , la flûte élargie par le bas , qui Ta fait souvenir de la flûte antique, « faite de deux os d*agneau joints ensemble avec de la cire. »
« Les Grecs croient encore aux Parques, dit M. Ampère * ; ils les.appellent de leur ancien nom Moirai, Trois jours après la naissance d'un enfant, on prépare un festin pour elles ; les femmes grecques vont dans la grotte des Parçttes prononcer une invocation magique assez obscène, dans laquelle figure le nom d*Olympe.
» Le peuple croit aussi aux Néréides, dont il n'a pas oublié le nom, et auxquelles il attribue un certain mélange de grâce et de cruauté. Elles enlèvent les enfants qui s'approchent des fontaines, comme ces nymphes, déesses redoutables aux habitants de la campagne, dit Théocrite, qui entraînèrent le bel Hylas au fond des eaux. Personne n'oserait approcher de la source du Styx, qui passe pour avoir les qualités les plus funestes. La croyance à Caron est encore populaire. Dans un chant rapporté par M. Fauriel, un berger que Caron veut emporter lutte avec lui, comme Hercule chez Euripide lutte avec le dieu de la mort pour lui ravir Alceste. Les 'mots Adès, Tartaros, sont encore en usage parmi les Grecs. Il y a plus , le Cretois invoque son compatriote Jupiter. Un village de l'Ida s'appelle Vallon de Jupiter'. Lors
* Voyage en Grèce, p. 232.
• Rev. des Deux-Mondes, 15 juin 1844, p. 40.
' Souzo, Hist, de la révolution grecque, p. 158.
même qu*elles ont disparu devant le chrislianisme, les divinités païennes ont laissé leur fantôme. Telle est certainement l'origine des esprits qui président aux fleuves, aux montagnes, aux forêts. Le soleil est un personnage divin qui s'entretient avec les mortels ' , et la nuit une femme qui s'appelle Nycteris ...
» Chaque jour, les Grecs font acte de dévotion païenne. Les mariniers, en passant devant les promontoires les plus dangereux, jettent des dons à la mer comme à une divinité qu'ils veulent apaiser. Le Grec répand des libations de vin ou d'huile sur un vaisseau qu'on met à flot, ou sur les flammes du foyer. Les Athéniens, fidèles à leur nom et aux souvenirs d'Athéné (Minerve), considèrent comme un présage favorable que l'oiseau consacré à celte déesse, partout ailleurs oiseau funeste, vienne se poser sur leurs maisons*. On va encore dormir sous les chênes de Dodone, afin d'avoir des idées lucides : souvenirs deg songes fatidiques d'autrefois'...
» Les légendes sont la poésie du peuple, et il est intéressant de les suivre en remontant jusqu'à leur origine. Hérodote parle du fantôme de Marathon. Pausanias rapporte qu'un personnage mystérieux parut dans la mêlée, abattant les barbares avec un soc de charrue ; il dit aussi que, d'après les monuments de Miltiade et de Gimon, on entendait de son teftips, pendant la nuit, un tumulte de chevaux et de combattants. Aujourd'hui, les bergers croient encore entendre dans les marais des bruits étranges, et voir un petit homme chevaucher sur le mont Vrana : ce petit homme est un diminutif du fan-
* Fauriel, Chants populaires, t. II, pag. 84.
• DodweU, Traveh, H, 43-44.
*PouqueviUe, I, Introd,, X.
tome de Marathon. Ailleurs, d'autres traditions se sont transmises avec une fidélité qui étonne. Le promontoire de Leucade s'appelle encore le promontoire des femmes, dernier souvenir de Fhistoire probablement fabuleuse de Sapbo et de Pbaon. Une grotte de Thessalie s*appelle Tantre d'Âcbille.
* Veut-on voir comment les traditions se conservent en s'altérant? On lit dans Pausanias qu'Hercule boucha les ouvertures par où s'échappait le trop-plein des eaux du lac Copaïs. Voici ce qu'on raconte maintenant dans le pays : « Les terres couvertes aujourd'hui parles eaux étaient autrefois une contrée florissante. Le roi de cette contrée avait un frère qui, par un sentiment de vengeance, ferma les ouvertures du lac; plaines et villages furent inondés. »
9 En Arcadie, une fable inventée pour expliquer la formation de la fente par laquelle s'échappe le fleuve Aïonos a été métamorphosée en une légende plus bizarre.
» Les anciens Grecs croyaient que la montagne s'était ouverte en cet endroit pour donner passage a Pluton enlevant Proserpine. Naturellement, les Grecs modernes ont mis le diable à la place de Plulon. Un jour, le diable se battait avec un roi du pays; les armes du premier étaient des boules de graisse; l'une d'elles prit feu, le corps du roi, tout embrasé et lancé avec une force terrible, ouvrit passage aux eaux à travers la montagne. La parodie est évidente comme l'histoire originale; elle semble se rapporter à une action volcanique * .
» Partout, en Grèce, on entend parler de fleuves qui semblent se perdre et qui reparaissent sous un autre
* DodweU, Travels, II, 440.
nom, de communications entre des lacs et des cours d*eau trés-éloignés. Ainsi mon guide m* assurait que TAlphée venait du lac Phonia, comme on racontait à Pausanias que des gâteaux jetés dans le Céphise de Béotie reparaissaient dans la fontaine de Castalie. Ces préjugés tiennent également à une croyance païenne d*aprés laquelle les fleuves habitaient sous la terre, et se rattachent à la fable charmante du fleuve Alphée et de la nymphe Aréthuse.
» Un conte grec recueilli par Buchon * , et dont Torigîne est populaire, offre évidemment une version altérée de l'histoire de Psyché et de ses sœurs. Le conte moderne provient de l'île de Chio ; probablement la femme chiote qui Ta transmis disait, sans le savoir, Tancienne fable milésienne qu'Apulée et la Fontaine ont reproduite avec tant de grâce, et qu'elle avait reçue de la tradition.
j» Comment ne pas retrouver dans tout ce qu'on raconte à Delphes de la femme d'un papas qui se noya dans la fontaine de Castalie, l'histoire de la nymphe aimée d'Apollon, qui se précipita dans ses eaux et leur donna son nom !
» M. Fauriel a vu, avec beaucoup de probabilité, dans les aventures du sire du Bousquet revenant de la croisade, une transformation lointaine des aventures d'Ulysse revenant d'Itaque. S'il y a reconnu comme une dernière édition des récits populaires qui ont servi de base à rOdyssée, tels qu'ils s'étaient perpétués en Provence depuis l'arrivée des Phocéens jusqu'au douzième siècle, pourquoi ne verrait -on pas un vague souvenir du retour d'Ulysse dans la gracieuse ballade grecque intitulée la Reconnaissance?
* La Grèce continentale et la Marée, p. 269.
» Une jeune femme est assise devant son métier et travaille. Passe un marchand étranger. Le marchand arrête son cheval et parle à la jeune femme :
» — Bonjour à toi, la belle. — Étranger, sois le bienvenu. — Ma belle, comment ne t'es-tu pas mariée, comment n*as-tu pas pris un brave pour mari? — Puisse crever ton cheval plutôt que j'entende de telles paroles ! J'ai un mari qui est à l'étranger, il y a maintenant douze années; je l'attendrai encore, je prendrai encore patience trois ans, et alors, s'il ne revient pas, s'il ne paraît pas, je me fais religieuse, j'entre dans la cellule, je prends le vêtement noir. — Ma belle, ton mari est mort; ma belle, ton mari est perdu pour toi. Mes mains l'ont tenu, mes mains l'ont enseveli. — Si tu l'as tenu, si tu l'as enseveH, Dieu te le rende. — Je lui ai donné le pain et la cire pour que tu me les donnes. — Le pain, la cire que tu lui as donnés, je te les rendrai. — Je lui ai prêté un baiser, il m'a dit que tu me le rendrais. — Si tu lui as prêté un baiser , retourne vers lui et va vite le chercher. — Ma belle, je suis ton mari, je sois ton bien-airaé. — Si tu es mon mari, si tu es mon bien-aimé, indique les signes de la maison, et ensuite je t'ouvrirai. — Tu as un poirier à ta porte, dans la cour une vigne qui produit de beaux raisins et du vin qui est comme le miel. Les janissaires le boivent et vont combattre, les pauvres le boivent et oublient leurs besoins. — Cela, les voisins le savent, tout le monde le sait. Indique les signes de mon corps, et tout de suite je t'ouvrirai. — Tu as un signe à la joue, un signe au menton, et sur le sein droit une petite morsure. — Servante, allez ouvrir; c'est lui-même, c'est mon bienaimé.
» Quel charmant petit drame ! ajoute M. Ampère. Peut-
on ne pas se rappeler à la fois Ulysse indiquant à Pénélope les signes delà maison, lui décrivant le lit conjugal, et Ulysse reconnu à une cicatrice par la fidèle Euricîée ! »
En Italie, en Sicile, Tantiquité revêt de même, sous une parure de rites et de symboles, des légendes et des traditions que les exigences de la foi nouvelle ont fait substituer aux imaginations etaux croyances de la foi païenne.
A Messine, le jour de TAssoraption, la Vierge, portée par toute la xville, cherche son fils, comme la déesse de la Sicile antique cherchait Proserpine."^ Enfin, quand elle est au moment d'entrer dans la grande place, on lui présente tout à coup l'image du Sauveur. Elle tressaille et recule de surprise, et douze oiseaux qui s'échappent de son sein portent à Dieu l'effusion de la joie maternelle. « Comment, dit M. Michelet ' , le cruel M. Blount n'a-t-il vu là qu'une momerie ridicule *? »
Les gens de la campagne de Rome craignent toujours la magicienne Circé et ne se risquent guère jusqu'à pénétrer dans l'antre de Circeio ' .
Les Romains, dit Niebuhr, savent bien que la belle Tarpéia est au fond d'un vieux puits du Capitole, assise, toute couverte de diamants.
Tous les Sabelliens, et surtout les Marses, interprétaient les présages en consultant particulièrement le vol des oiseaux; les Marses charmaient les serpents et guérissaient leurs morsures * . Aujourd'hui les jongleurs viennent encore des mômes contrées à Rome et à Naples.
Les giravoli des environs de Syracuse prétendent,
* Inirod, à Vhist. univers,, p. 191.
* Vestiges ofancient manners etc., 1825, in-8, p. 158. ^ Boostetten, Voyage sur le théâtre de VÉnéide.
* Martial, Épigr,, liv. i, épigr. 42.
comme les anciens psylles, guérir la morsure des serpents par leur salive ' . Ils portent un serpent dans leurs mains, comme les statues d'Esculape et d'Hygie.
Le peuple du royaume de Naples attribue aujourd'hui à San-Doraenico di Cullino ce que ses ancêtres attribuaient àMédée».
« Les fiers Transteverins, dont il a été tant parlé, dit M. Valéry, conservent encore, à travers leur dévotion et leur fanatisme nouveau, des traces de Ténergie et de la hauteur de leurs ancêtres. Comme le peuple ancien, le peuple actuel de Rome est prompt à s'émouvoir par les spectacles. Son bruyant carnaval n*est qu'un renouvellement des saturnales. On me contait qu un Suisse de la garde papale écartait à plusieurs reprises un de ces hommes curieux de voir de trop près la prière du pape à Saint-Pierre : la dernière fois, leTransteverin, reculant, apostropha ainsi en grondant le hallebardier : Barbara, son di sangiie romano, anche trojano, Castiglione cite le trait d'un paysan qui, allant chez le podestat déclarer le vol de son âne, terminait sa plainte et l'éloge de cet âne en disant que, lorsqu'il avait son bat, il semblait véritablement un Cicéron. Ce mélange d'imagination et de souvenirs de l'antiquité se retrouve même dans le langage des femmes du peuple; et une jeune Romaine qui voyait passer un beau garçon trouvait qu'il était console di heltà» Les gens de la campagne répètent familièrement les mots de via Appia, de via Flaminia, en vous indiquant votre chemin. Nulle part la recommandation de la bonne mine n'a autant d'effet qu'à Rome, et les bossus ou les gens contrefaits y semblent à peine des hommes. Le cardinal
* Voy. Encyclop. du XIX* siècle, notre article Psylles.
• Grimaldi, Annali di regno di NapoU, IV, 328, 338.
Odescalchi, d'un visage agréable, prêchait quelquefois avant d*étre cardinal; les commères romaines se réunis* saient alors au-dessous de la chaire, et faisaient une véritable scène en exprimant leur admiration pour sa figure. Un cardinal Lante avait été surnommé le cardinal Garino (charmant), et il portait familièrement ce titre dans la société. »
En France, le souvenir des grands événements, môme lorsqu'ils remontent aux temps antiques, s'est, en quelques endroits, conservé de même.
On se rappelle la célèbre victoire qu'à la tête des légions romaines Marins, l'an 102 avant Jésus-Christ, remporta prés d'Aix en Provence, sur les hordes des Ambro-Teutons, et dans laquelle, suivant Tite-Live, il y eut 200000 morts et 90000 prisonniers. Les souvenirs de cet exploit, qui recula de plusieurs siècles le naufrage de la civilisation antique, vivent encore aujourd'hui dans les lieux qui en furent le théâtre. Le champ de bataille où Marins abandonna sans sépulture ces monceaux de cadavres, qui pourrirent au soleil et à la pluie, s'appela Campi putridi , champs de la putréfaction , et cette dénomination s'est seulement changée en celle de Pourrières^-qa il porte aujourd'hui. Cette plaine devint célèbre par sa fertilité, et Plutarque raconte que les Massaliotes , qui en étaient propriétaires, employèrent les milliers d'ossements qui la couvraient, soit à enclore-leurs vignes, soit à les étayer ; d'où une partie du territoire d'Aix retint le nom de Mala osm: on dit actuellement Malousse, A l'extrémité des Campi putridi, on éleva une haute pyramide dont les bas-reliefs représentaient Marins debout sur un bouclier porté par des soldats, et dans l'attitude d'un général proclamé imperator, La base de te monument existe
encore sur le chemin de Toulon, à 10 kilomètres d*Aix. Le monument était entier au seizième siècle ; le \illage de Fourrières avait pris pour ses armes la scène représentée sur le bas-relief, et le peuple, faisant allusion à la forme du bouclier romain, disait, pour désigner les gens qui se donnent beaucoup de peine pour rien : « Ce sont les armes de Fourrières, où trois hommes portent une tuile. » Sur le sommet d'une petite montagne qui bornait la plaine vers le levant, un temple fut construit et dédié à la Victoire. Flus tard, consacré au culte chrétien, il devint, grâce à une légère modification de mot, Téglise de Sainte-Victoire. Perpétuant le souvenir d'un sacrifice annuel institué par Marius en commémoration de la bataille , les habitants de Pertuis, petite ville à peu de distance d'Âix, allaient, de temps immémorial, tous les ans, au mois de mai, en grande procession, à la montagne de la Victoire; ils portaient des instruments de musique, des banderoles, des bannières et des fleurs. Arrivés au sommet, ils faisaient un feu de joie, auquel on répondait par un autre feu allumé au Pertuis. Cette marche, convertie ensuite en procession, a duré jusqu'à la révolution. En apercevant le sommet de cette- montagne, les matelots provençaux, lorsqu'ils entrent dans la rade de Marseille, s'écrient encore, presque dans le langage de leurs aïeux, Ion delmère de la Vittoii (le temple de la Victoire). Quelques ruines de ce temple subsistent près d'une ferme qui en a pris le nom de ferme de DeUuhre, On entend aussi quelquefois les paysans répéter à leurs bêtes de somme, pour les exciter A marcher : ^m&ra/ ambra! ce terrible cri de guerre qui retentit jadis dans toute la Gaule, et qui maintenant n'a plus aucun sens pour ^ ceux qui le répètent; tant il est vrai que la mémoire du peuple est longue, et qu'une
fois son imagination frappée, les siècles ont beau passer, balayant tout sur leur passage, il suffit, deux mille ans après, à Tobservateur attentif, d'une fête bizarre, d*un mot étranger, pour lui faire reconnaître une ancienne impression de joie ou de terreur *■ .
Les traces laissées par les conquérants dans les traditions des peuples qu'ils ont traversés à la course sont curieuses à suivre. Ainsi, sans qu'il en coûte rien à la vérité, on arrive à colorer l'histoire de tous les reflets du merveilleux, et il devient presque possible de saisir le mode de transformation d'un fait passant de l'histoire dans la légende.
Il faut lire, par exemple, dans les récits indiens, l'expédition d'Alexandre (hkander) dans l'Inde^; il faut consulter aussi le souvenir des habitants du Caire et d'Alexandrie sur la campagne de Bonaparte en Egypte, événement tout à fait contemporain, et qui cependant, chez ce peuple à imagination vive, n'est déjà plus qu'une légende.
La mémoire des peuples est fidèle ; elle ne perd rien de ce que la guerre et le malheur lui ont appris ; elle oubUe encore moins la gloire. En cela, les chants populaires, transmis de génération en génération, sont un de ses grands moyens de souvenir.
Ainsi, et c'est entre mille le seul exemple que nous voulions choisir, les croisades si malheureuses de saint Louis, en Palestine et en Afrique, furent longtemps chantées, par épisodes, dans les hynmes populaires des nations que le saint roi voulait convertir. Jugez-en.
Louis IX ayant été fait prisonnier à la funeste journée
* Magas. pittor., juillet 1840, p. 231.
* Voy. Rev, britannique, juillet 1848.
de Mansoura, son manteau royal tomba, dit la légende, entre les mains oBs musulmans. Le sultan victorieux (Touran-Schah) adressa une lettre au vice-roi de Damas pour l'informer de son triomphe. Cette lettre lui fut envoyée avec le manteau de saint Louis. Il était écarlate, disent les historiens arabes, et fourré d'hermine. Le viceroi revêtit le manteau, et on composa à cette occasion les vers suivants :
« Chose étrange! l'habit du roi de France, qui désirait ardemment de se trouver sur les épaules du prince des émirs (le sultan),
» Était blanc comme du papier, et nos épées Tont teint couleur de sang.
» Notre prince a triomphé de tous les obstacles ; par lui ses esclaves sont habillés des dépouilles des rois, n
Touran-Schah ayant été assassiné par ses soldats, Louis IX recouvra la liberté. Ce prince restitua Damiette aux musulmans, et revint dans ses États. Son départ causa une joie universelle. Un poète se chargea de l'exprimer dans une petite pièce qu'il était censé remettre à l'un de ses amis, afin que celui-ci la portât au roi de France. La voici :
tf ûuand tu verras le Français , dis-lui ces paroles d'une âme sincère :
» Puisses-tu recevoir de Dieu la récompense qui t'est due pour avoir causé la mort de tant de serviteurs du Messie!
» Tu venais en Egypte; tu en convoitais les richesses; tu croyais, insensé, que ses forces se réduiraient en fumée !
• Vois maintenant ton armée ; vois comme ton imprudente conduite l'a précipitée dans le sein du tombeau!
» Cinquante mille hommes! et pas un qui ne soit tué ou prisonnier, ou criblé de blessures !
» Puisse le Seigneur t'inspirer souvent de pareilles
idées ! Peut-être Jésiis veut-il se débarrasser de vous.
» Peut-être le pape est-il bien aise de ce désastre ;
car souvent un prétendu ami donne des conseils perfides.
» En ce cas, prenez-le pour votre devin ; faites comme
s'il méritait encore plus de confiance que Schah et Satch.
» Et si le roi était tenté de venir venger sa défaite, si
quelque motif le ramenait en ces lieux,
» Dis-lui qu'on lui réserve la maison du fils de Lokman ; qu'il y trouvera encore et ses chaînes et l'eunuque Sabih. »
On sait que Louis IX entreprit une seconde croisade ; il dirigea ses armes contre Tunis. L'historien Gemal- Eddin attribue cette résolution du roi de France à la crainte d'éprouver en Egypte le même sort qu'auparavant. Mais ensuite il fait mention lui-même d'un motif beaucoup plus vraisemblable, c'est qu'une fois maître de Tunis, le roi voulait attaquer l'Egypte par terre et par mer.
Quoi qu'il en soit, la seconde croisade de ce prince fut plus funeste encore que la première. Une grande partie de son armée périt de soif et de maladie ; lui-môme suc* coniba avec l'un de ses fils. Ainsi fut malheureusement accomplie cette prédiction qui circulait alors parmi les habitants de Tunis :
« Français! Tunis est la sœur du Caire ; attends-toi à un sort semblable.
» Tu y trouveras une maison du fils de Lokman qui te servira de tombeau, et l'eunuque Sabih fera place aux anges Monkir et Nakir. »
On s'étonnera peut-être moins de la transmission facile et souvent inaltérée des traditions, et aussi de leur perpétuité, si l'on veut bien se rendre compte du nombre assez restreint de personnes par lesquelles elle a dû passer pour arriver même d'une époque assez éloignée jusqu'à nous.
Le calcul des générations successives, depuis le commencement de notre ère, a dernièrement été fait*; voici, d'après ses résultats, ce qu on lisait dans un journal de 1846 :
« 11 y a 1846 ans depuis la naissance de Jésus-Christ, et nous ne sommes séparés de cette époque que par la vie de 37 hommes de 50 ans ou de 18 centenaires. En appliquant cette nouvelle mesure du temps à la création du monde, il n'y aurait depuis Adam jusqu'à nous que la vie d'un peu moins de 117 hommes de cinquante ans, ou de 58 centenaires, que chaque siècle produit toujours.
» La vie de 4 hommes de cinquante ans nous conduit presque à la naissance de Louis XIV; celle de 7 hommes, au baptême de François !«»•; celle de 12, à saint Louis ; et enfin celle de 20, jusqu'à Charlemagne. »
M. F. Rarriére s'est très-sérieusement préoccupé des faits, et, après avoir recouru aux preuves et aux exemples, il a été frappé comme nous de cette facilité de transmission orale dont nous parlions tout à l'heure, et, tout compte fait, du nombre restreint des générations et du peu de complication qui en résulte pour les souvenirs à transmettre par la tradition. >•
* Voy. un travail consigné dans le Congrès historique européen, etc., de 1835, p. 213 et suiv.
« Quand , écrit-il * , on met pour ainsi (fire Tune au bout de l'autre deux ou trois existences un peu prolongées, on est étonné de l'étendue qu'elles embrassent.
» Voltaire dut une partie des anecdotes qu'il répandit dans le siècle de Louis XIV aux souvenirs du vieux maréchal de Villars, qui, mort en 1734, était né en 1653; de la Fare, né en 1644; et de Chaulieu même, qui, né en 1639, avait pu voir dans son enfance un fils de Charles IX et de Marie Touchet, le fameux duc d'An- "goulôme, né en 1573 et mort à soixante-dix-sept ans, en 1650.
» Des exemples qui sont de nos jours, ajoute M. Barrière, qui sont d'hier, pour ainsi dire, frappent encore davantage. M. le duc de Brancas-Lauraguais, mort à quatre-vingt-onze ans, en 1824, était né en 1739. Dou^' d'un esprit fort précoce, il a pu jouir plusieurs années de la conversation de Fontenelle, qui conserva sa mémoire jusqu'au dernier moment. Fontenelle mourut en 1757. 11 était né précisément un siècle avant, en 1657; et par son oncle, le grand Corneille, qui ne mourut que vingt-sept ans après, on remonte avec étonnement jusqu'en 1606, époque où naquit l'auteur' du Ci<f, quatre ans avant la majorité de Louis XI II. Ainsi, véritablement, il n'y a eu que trois hommes entre Henri IV et Charles X : on croit rêver. »
En parlant du duc d'Angoulérae, M. Barrière aurait pu aussi parler de sa femme, qui, pour ce qu'il voulait prouver, se trouve être un exemple bien plus étonnant encore. Elle avait épousé, le 25 février 1644, le bâtard de Charles IX, et elle ne mourut que le 10 août 1715,
* La Cour et la ville, p. 11>12, note.
c'est-à-dire cent quarante-quatre ans après la mort du roi son beau-père. Cette singularité n'a pas échappé à Boursault.
«Qui croirait, dit-il*, qu'il y ait à Paris une bru dans une parfaite santé, et d'une médiocre vieillesse, dont le beau-père est mort il y a plus de six-vingts ans? Je parle, Monseigneur, de M""* la duchesse d'Angouléme, qui demeure à Sainte-Elisabeth . Elle est bru de Charles IX , qui mourut l'an 1574. Depuis Charles IX, nous avons eu Henri III, Henri IV, Louis Xlil et Louis le Grand, qui règne il y a cinquante-quatre ans, et qui en régnerai! encore autant si les vœux de ses sujets étaient exaucés. Peut-être, depuis les premiers âges, où les hommes vivaient si longtemps, n'y a-t-il eu de bru que M"® d'Angouléme qu'on ait vue dans une pleine santé plus de sixvingts ans après la mort de son beau-père ! »
Il n'est rien de plus curieux et de plus intéressant que de consulter un centenaire qui a de la mémoire. On apprend de lui, sur des faits connus, une foule de détails imperceptibles, d'impressions personnelles et sûres, qui ravivent, avec une vérité et une couleur singulière, le caractère d'une époque.
« M. Hewart-Mackensie, dit Dutens, m'a raconté que, lorsqu'il était à Paris, en 1743, il y avait, à Saint-Germain, un abbé irlandais qui se rappelait très-bien avoir été présent lorsque Charles I*', roi d'Angleterre, fut décapité, le 30 janvier 1649.
» Cet abbé avait alors, en 1739, cent quatre ans; il avait donc, ce jour mémorable, quatorze ans : aussi il avait été si vivement frappé de toutes les circonstances
• Lettres, I, 61.
de cette tragi.que journée, qu'il n'en avait oublié aucune et les décrivait avec beaucoup d'intérêt.
» Le roi Louis XV, en ayant entendu parler, fut curieux de le voir, et l'envoya chercher. 11 ne voulut se servir d'aucune voiture; et, quoique Versailles soit à 12 milles de Saint-Germain, il y fut à pied, vit le roi et revint à son gîte le même jour. »
Certainement, dans le récit qu'il fit r;U roi, se trouvaien des particularités qui avaient échappé à tous les historiens et qu'il eût été bon de recueillir.
En 1750, à l'époque où Fontenelle bien portant commençait à espérer qu'il atteindrait les cent ans bien comptés (il ne s'en fallait alors que de sept années), on faisait grand bruit à Paris d'une centenaire authentique qui même, donnant bonne mesure, avait déjà vécu seize ans par delà son siècle révolu. Quel bel âge, disait-on partout, à tel point, que la longévité devenant de mode, les vieilles coquettes elles-mêmes ne tenaient plus autant a paraître jeunes!
Cette femme, qu'on allait voir comme une curiosité, — qui ne voudrait pas l'être à cette condition là? — ne se rappelait pas ce qu'elle avait fait la veille; mais en revanche, comme la mémoire, presbyte aussi bien que les yeux, voit toujours de loin quand elle ne voit plus de près, elle se souvenait au mieux de tout ce qui s'était fait à cent ans de là.
Le règne de Louis XV, la régence, Louis XIV lui-même, étaient choses trop récentes pour elle : elte n'avait mémoire que de la Fronde.
L'interrogiez- vous sur ce temps-là, elle vous en contait mille choses. Elle était servante d'un tapissier du faubourg Saint-Antoine quand s'était donnée, à deux pas
de sa maison, la fameuse bataille de 1652..Ene avait vu M. le prince de Condé, elle avail entendu ce fameux coup de canon de la Bastille qui, vous le savez, ne tua personne que le « mari de la grande Mademoiselle. » Cette virago romanesque, elle l'avait vue aussi, et, chose que les chroniqueurs n'avaient pas remarquée, et qui ne devait pas échapper à une fillette de dix-huit ans , elle se souvenait des beaux rubans jaunes dont était farcie et bordée la robe guerrière de l'amazone. Elle nommait les morts du combat, entre autres M. de Flamarens; enfin elle racontait comment son maître le tapissier, qui donnait â plein dans le parti royal, l'ayant soupçonnée d'être frondeuse, elle avait été chassée par lui vers le temps de cette bataille. Sortie de Paris, elle était rentrée avec les princes ; mais, toujours sans asile, elle avait dû coucher, la première nuit, dans un coche, sur la place du Palais^Cardinal.
Cette pauvre vieille, si bonne à entendre, ne vivait que de biscuit et de vin vieux. « Ses mains, disaient les gens qui la virent en 1750, étaient presque transparentes. La peau de ses bras retombait en petits plis légèrement ondes. Son visage était un tissu de petites rides croisées. Elle devait avoir été blanche, et sa couleur était celle d'un satin un peu fané. »
Un autre centenaire que nous voulons rappeler vivait à la même époque à peu près. Il se nommait Jacques Blaisonneaux; en 1777, il avait cent dix ans environ. Le règne de Louis XIV, de 1680 à 1715, était l'époque dont il se souvenait le mieux.
II avait été soldat alors, et les grandes batailles où il avait combattu étaient autant de jalons pour sa mémoire. Il n'avait surtout pas oublié celle de Malplaquet, où, blessé assez grièvement pour être obligé de prendre aussitôt
après ses invalides, il avait été pansé, ù Cambray, par Fénelon lui-même.
C'était un des souvenirs dans lesquels il se complaisait le mieux et qu'on aimait le plus à réveiller en lui. Déjà presque octogénaire, il avait quitté la France, et s'en était allé dans nos colonies de la Guyane, où le malheur, le dénûment et les infirmités, l'assaillirent sans le briser.
C'est là qu'il fut rencontré par Malouet, qui lui a consacré le plus curieux chapitre de son Voyage dans la forêt de la Guyane,
« A six lieues du poste d'Oyapock, dit-il, je trouvai sur un îlot placé au milieu du fleuve, qui forme dans cette partie une magnifique cascade , un soldat de Louis XIV , qui avait été blessé à la bataille de Malplaquet et avait obtenu alors ses invalides. Il avait cent dix ans en 1777, et vivait depuis quarante ans dans ce désert. Il était aveugle et nu, assez droit, très -ridé; la décrépitude était sur sa iSgure, mais point dans ses mouvements; sa démarche, le son de sa voix, étaient d'un homme robuste ; une longue barbe blanche le couvrait jusqu'à la ceinture. Deux vieilles négresses composaient sa société et le nourrissaient du produit de leur pèche et d'un petit jardin qu'elles cultivaient sur les bords du fleuve : c'est tout ce qui lui restait d'une plantation assez considérable et de plusieurs esclaves qui l'avaient successivement abandonné. Les gens qui m'accompagnaient l'avaient prévenu de ma visite, qui le rendit trés-heureux ; car il m'était très-facile de pourvoir à ce que ce bon vieillard ne manquât plus de rien et terminât dans une sorte d'aisance sa longue carrière. Il y avait vingt-cinq ans qu'il n'avait mangé de pain ni bu de vin ; il éprouva une sensation délicieuse du bon repas que je lui fis faire.
» Il me parla de la perruque noire de Louis XIV, qu'il appelait un beau et grand prince, de l'air martial du maréchal de Villars, de la contenance modeste du maréchal de Catinat, de la bonté de Fénelon , à la porte duquel il avait monté la garde à Cambrai. Il était venu à Cayenne en 1730; il avait été économe chez les jésuites, qui étaient alors les seuls propriétaires opulents, et il était lui-même un homme aisé lorsqu'il s'établit à Oyapock. Je passai deux heures dans sa cabane, étonné, attendri du spectacle de cette ruine vivante... Je voulus le faire transporter au fort, il s'y refusa : il me dit que le bruit des eaux dans leur chute était pour lui une jouissance, et l'abondance de la pêche une ressource ; que , puisque je lui assurais une ration de pain, de vin et de viande salée, il n'avait plus rien à désirer.
» 11 m'avait d'abord reçu avec de grandes démonstrations de joie; mais lorsque je fus prêt a le quitter, son visage vénérable se couvrit de larmes; il me retint par mon habit, et, prenant ce ton de dignité qui sied si bien à la vieillesse, s'apercevant, malgré sa cécité, de ma grande émotion, il me dit : « Attendez ; » puis il se mit à genoux, pria Dieu, et, m'imposant ses mains sur la tête, il me donna sa bénédiction. »
Le vieux Jacques Blaisonneaux, que son amour pour le bruit des cascades faisait aussi appeler Jacques des Sauts, mourut deux ans après, en 1779.
On a trouvé , dit-on , dans les papiers de Colbert, le relevé suivant, écrit de sa raain. Il le destinait à être mis sous les yeux de Louis XIV, pour prouver à ce prince que plus les Etats ont d'institutions civiles et de garanties pour les citoyens, plus les événements de leur histoire ont une marche régulière et paisible :
Empereurs rotmins, depuis Césarjusquà Comtantin V.
Morts naturellement 37
Assassinés 54
Empoisonnés 2
Expulsés du trône 6
Qui ont abdiqué ô
Enterré vivant 1
Suicidés 5
Frappés de la foudre 2
Morts inconnues 2
Empereurs d*Occident, depuis Charlemagne jusqu'à Ferdinand ni (1657),
Morts naturellement 32
Assassinés 8
Empoisonné , 1
Expulsés du trône 5
Noyé 1
On lisait dans les journaux anglais de la fin de jan*« vier 1831 la note suivante, qui, sous prétexte de relater
une prophétie , cerlainement faite après coup , donne au moins matière à de curieux rapprochements :
« Les moines du moyen âge ont transmis une prédiction faite, dit-on, du temps de Guillaume le Conquérant, et d'après laquelle il ne devait pas y avoir dans ce pays plus de trois régnes de suite sans de nouvelles révolutions. Georges IV est le premier qui ait rompu le charme, comme le prouvent les noms des princes qui se sont succédé dans Tordre suivant depuis la conquête :
» Guillaume I«% Guillaume II, Henri !«»• : Etienne usurpa la couronne.
» Henri II, Richard!^', Jean : Louis, dauphin de France, est appelé au préjudice du légitime héritier.
» Henri III, Edouard ^^ Edouard II, qui est détrôné et mis à mort.
» Edouard III, Richard H, dont la déposition est prononcée.
» Henri IV , Henri V , Richard III : la couronne passe aux Tudors.
» Henri VII , Henri VIII , Edouard VI : usurpation de Jeanne Grey.
» Marie, Elisabeth : avènement de la maison de Stuart.
» Jacques I*'^, Charles I^"^ : fondation de la république.
» Charies II, Jacques II : la couronne est déférée à la maison d'Orange.
» Guillaume III , Anne : avènement de la maison de Brunswick.
» Georges I«', Georges II, Georges III, Georges IV. >
L'étrange simiUtude de destinée qui existe, à deux siècles de distance, entre les derniers Stuarts et les derniers Bourbons, n'a^chappée à personne. Charles I^meurt sous la hache ; Louis XVI est décapité. Le fils de Charles I"*
reviest , après le triomphe des idées révolutionnaires et le tranquille pouvoir d*un usurpateur, reprendre sa place sur le trône paternel; le frère et non le fils (c'est ici la seule différence), le frère de Louis XVI, revient lui aussi faire succéder son règne, longtemps ajourné, aux pouvoirs dévorés Tun par l'autre de la république , du directoire, et de ce maître qui, au lieu de se faire appeler protecteur comme Cromwell , s'était donné le titre d'empereur. En Angleterre , après la mort de Charles II , son frère Jacques II monte sur le trône. Son retour aux idées d'intolérance, la faveur qu'il accorde aux jésuites, le font chasser d'Angleterre. En France, Louis XVIII étant mort, c'est aussi son frère qui lui succède, et, ce frère devenu roi, ce sont aussi ce retour aux idées d'intolérance et la faveur qu'il accorde aux prêtres qui causent sa chute et son exil. Jacques II vient en France ; Charles X se retire en Angleterre. Là s'arrête le rapprochement, la destinée des deux rois proscrits ne présentant plus qu'un seul point de ressemblance : c'est que tous deux ont fait souche de prétendants , et que jusqu'ici l'héritier en espérance du trône des Bourbons n'a ni été ni moins non^^de ni plus heureux que Charles-Edouard," l'héritier des Stuarts.
Si l'on pénétre au fond de cette série de rapprochements et si l'on se met à les étudier minutieusement, on les trouve d'une vérité et d'une similitude aussi frappante pour les détails que pour l'ensemble.
Dutens, par exemple, a essayé ce travail de comparaison entre Charles !«' et Louis XVI, et il est arrivé à un résultat vraiment surprenant au point de vue de l'idendité des deux caractères :
« Quand Louis XVI mourut, dit-il *, je fus frappé
* Mémoires é^un voyageur qui se repose, II I, p. 105.
de la ressemblance qu'il y avait entre son sort et celui de Charles I", roi d'Angleterre; et je le fus encore plus lorsque, lisant l'histoire de la lin tragique de ce dernier prince dans Clarendon , je trouvai tant de rapports entre leurs caractères, leurs vertus et leurs faiblesses,
» Je fis l'extrait du portrait que Clarendon a tracé du roi Charles; je le fis voir à plusieurs des seigneurs et des danaes qui avaient approché le plus Louis XYI. Tous convinrent que ce portrait paraissait avoir été fait pour ce digne et malheureux roi.
» Voici ce portrait traduit exactement de Clarendon; je n'en ai omis que quelques faits, qui ne changent en rien la nature du portrait :
« Il est nécessaire d'ajouter ici en peu de mots, dit » donc Clarendon, le caractère de Charles !«', afin que la i» postérité connaisse quelle perte inestimable la nation a » faite par la privation d'un prince dont l'exemple au- » rait eu autant de pouvoir sur les mœurs et la piété de » la nation que les lois les plus sévères.
» Pour parler d'abord de ses qualités considérées » comme personnelles, avant que de faire mention de ses » qualités royales, il méritait, si jamais personne l'a mé~ » rite, le titre d'honnête homme. Il était si amateur de » la justice qu'il n'y avait pas de tentation capable de le » faire pencher du côté de l'injustice, à moins qu'on ne » lui déguisât tellement les choses qu'il crût juste ce » qui ne l'était pas. Comme il était naturellement plein » de compassion, il ne faisait jamais rien qui marquât en lui t> aucune dureté de cœur... H était fort ponctuel et régu- » lier dans ses dévotions. Il ne prenait jamais aucune ré- » création ni divertissement qu'il n'eût assisté aux prières » publiques, en sorte que dans les jours de chasse, ses
RAPPROCHEMENTS HISTORfQUES. 47
» aumôniers étaient obligés de faire le service de meilleure » heure; il était aussi très-exact à ses dévotions particu- » Hères dans son cabinet. Il exigeait avec tant de sévérité » qu'on parlât respectueusement de tout ce qui regardait » la religion, qu'il ne pouvait souffrir aucune parole libre » ni profane, de quelque tour d'esprit qu elle fût enve- » loppée.
» Quoiqu'il prit plaisir à Ite des vers, que l'on faisait » sur de certains événements, personne n'osait lui en » montrer de sales ou d'obscènes. Il était un si bel » exemple de la foi conjugale, que ceux qui ne l'imitèrent » pas sur cet article n'osaient se vanter de leur liberti- » nage.
j> Ses vertus royales avaient des défauts qui les empô- » chaient de paraître dans tout leur lustre, et de pro- » duire les fruits qu'on en voulait espérer. Il n'était » pas naturellement fort libéral, quoiqu'il donnât beaii- » coup.
» 11 voulait que chacun gardât son rang et remplit son » devoir : personne n'osait se faire voir dans une place » qu'il n'avait pas droit d'occuper.
» Il n'aimait pas les étrangers, ni les gens présomp- » tueux; il écoutait patiemment les affaires, et tâchait de » s'y accoutumer de plus en plus, se trouvant souvent » dans le conseil.
» Il était naturellement intrépide, mais il n'était pas » entreprenant. Il avait un très-bon jugement, mais il » ne s'y fiait pas assez , ce qui lui faisait quelquefois » changer d'avis pour en suivre un pire , et adopter les » conseils de ceux qui ne jugeaient pas si bien que lui. » Celte défiance de lui-môme le rendait plus irrésolu » que la conjoncture de ses affaires ne le permettait. S'il
» avait été plus fier et plus décidé, il se serait attiré plus » de respect et de soumission.
» Son peu de soin à appliquer des remèdes aux maux » qui survenaient provenait de la douceur de son naturel » et de la délicatesse de sa conscience, qui, dans les cas M où il s'agissait de répandre du sang, lui faisait toujours » choisir la voie la plus douce, sans écouter les conseils 9 de rigueur, quelque raisonnables qu'ils fussent.
» Enfm c'était le plus digne gentilhomme, le meilleur » maître, le meilleur ami, le meilleur père et le meilleur » chrétien que son siècle eût produit; et s'il n'était pas » le plus grand roi, s'il manquait de quelques-unes des » qualités qui font les rois heureux et puissants, il n'y a » jamais eu d'autre roi malheureux qui possédât la moitié » de ses vertus et qui fût autant exempt de toutes sortes » de vices. »
Si la destinée des dynasties britanniques a pu donner matière à la curieuse note que nous avons reproduite tout à l'heure d'après les feuilles anglaises, les dynasties qui se sont succédé sur le trône de France peuvent donner lieu à des rapprochements qui ne sont moins curieux. Nous en avons déjà parlé dans un article de ÏEncyclopédie du XIX^ siècle :
« En France , y disions-nous , surtout pour les premières dynasties, c'est moins par la force des révolutions que par l'épuisement et l'extinction des races que les familles royales sont condamnées à mourir. Comme pour mieux hâter cette extinction, presque tous les rois de France, depuis Hugues Capet jusqu'à Louis-Philippe, ont été frappés dans leurs fils aînés; quelques-uns même n'ont eu pour successeurs que leurs petits-fils ou leurs arriére-petits-fils.
» Trois dynasties, celle des Capétiens, celle des Valois, et la branche aînée des Bourbons, ont eu une fin pres(luc semblable.
» Les deux premières, quoique représentées par trois frères qui régnèrent successivement : là, Louis le Hutin, Philippe le Long, Charles le Bel; là, François H^ Charles 11 et Henri HI, s'éteignirent faute de postérité mâle.
» La troisième race, si violemment frappée en 1830, dut aussi s'éteindre dans la personne d'un roi que deux de ses frères, Louis XVI et Louis XVIII, avaient précédé sur le trône. »
On nous permettra d'entrer, à propos des rois de France, dans une série de rapprochements plus futiles, et dont le hasard fait sans doute toute la curiosité, mais qui, par la persistance môme de ce hasard sur un même point, ne manquent pas d'un certain intérêt, peut-être même d'une certaine portée.
On a remarqué que le nombre fatidique de la race des Bourbons fut le nombre 44.
Louis XIII mourut comme Henri IV, son père, un 14 de mai. Il avait quatorze ans quand il tint les états généraux de 1614.
La monarchie absolue (à ne la regarder comme définitivement fondée qu'à l'époque où l'on cessa d'assembler les états généraux) dura 174 ans; il y a, en effet, ce nombre d'années entre 1788, époque de la convocation des états de 1789, et 1614, date de ceuxquiles avaient précédés immédiatement.
Le plus grand roi de la race de Henri IV fut le quatorzième roi de France du nom de Louis.
Louis XIV monta sur le trône en 1643, mourut
50 CURIOSITES HISTOUIQUES.
en 1715, \écut soixanle-dix-sept ans; or, en» additionnanties chiffres dont se compose chacun de ces nombres, on trouve 14.
Louis XV mounit en 1774.
Louis XVI régnait depuis quatorze ans quand il convoqua les états généraux qui devaient faire la révolution.
Entre l'année où Henri IV fut assassiné (1610) et celle où Louis XVI fut détrôné (1792), il s'écoula un nombre d'années qui est divisible par 14.
Louis XVII mourut, dit-on, en 1794.
Enfin la restauration des Bourbons eut lieu en 1814, et en additionnant les quatre chiffres de 1814, on trouve 14.
C'est surtout pour Henri IV que la rencontre continuelle du chiffre prédestiné se fait sentir. On la remarque de bonne heure :
« Voici, dit Saint-Foix, la recherche curieuse qui fut faite sur le nombre 14, par rapport à Henri IV. 11 naquit quatorze siècles, quatorze décades et quatorze ans après la nativité de Jésus-Christ; il vint au monde le 14 de décembre, gagna sa plus importante victoire (celle d'Ivry) le 14 de mars, et mourut le 14 de mai; il a vécu quatre fois quatorze ans, quatre fois quatorze jours, quatorze semaines, et il y a quatorze lettres en son nom, Henri de Bourbon. »
Après Saint-Foix, à force de chercher, on trouva encore que le premier roi du nom de Henri, en France, fut sacré au 14 mai.
On découvrit aussi que Marguerite de France, première femme du Béarnais, était née le 14 mai 1552.
Enfin, le président Hénault, renchérissant sur le tout, cite des lettres patentes du roi Henri II qui ordonnent
i'élar^issemenl de la rue de la Ferronnerie pour faciliter au roi le chemin du Louvre à l'Arsenal, et il fait observer que ces lettres furent données le 14 mai 1554, cinquante-six ans (4 fois 14) avant l'assassinat de Henri IV. ' Pour Louis XVI, le nombre fatidique avait monté d'un multiple. C'est vingt et un qui se rencontre obstinément dans sa vie et dans son règne.
21 avril 1770, son mariage à Vienne; envoi de Tanneau.
21 juin, même année, fête désastreuse de son mariage.
21 janvier 178i, fête à l'hôtel de ville pour la naissance du dauphin.
21 juin 1791, fuite à Varennes.
21 janvier 1793, sa mort sur l'échafaud.
Ajoutez à ces rapprochements que les rapports qui l'ont conduit à l'échafaud émanaient de la commission des Vingt et un.
On assure que, par une idée superstitieuse, ou pour tout autre motif, Louis XVI ne permettait pas qu'on jouût chez lui au vingt et un.
Il attachait aussi une fatalité au nombre qui suivait son nom comme roi.
Nous lisons dans le Rapj)ort du commissaire Alherlier, sur la journée du il décembre 1792 :
« Au lieu de la leçon de géographie qu'il a coutume de donner à son fils, le ci-devant roi a fait avec lui une partie au jeu de siam. L'enfant, qui ne pouvait aller plus îoin que le point seize, s'est écrié : — Le nombre seize <*st bien malheureux ! — Ce n'est pas d'aujourd'hui que je le sais, a répondu Louis. »
Les anciens avaient une foi vive dans la fatalité des nombres. Dans chaque fait rapporté tout à l'heure, ils <>us9ênt w h réalisation d'un présage.
Le nombre ternaire avait surtout pour eux une grande vertu.
Dans un mémoire à la Société royale de Londres, en 1825, le révérend John Jaraieson a fait voir que si anciennement tous les nombres impairs étaient regardés comme possédant un caractère particulier de sainteté, il a existé dans les siècles reculés, et parmi des nations diverses, et il existe encore partiellement de nos jours, une croyance qui attache au nombre trois uîie vertu mystique encore plus puissante et plus spécialement dans sa connexion avec les cérémonies religieuses. Le nombre neuf aussi, étant le multiple des trois états, était par cette raison réputé sacré chez les Grecs et chez les Romains.
Dans une de ses Lettres, publiée pour la première fois en 1828, par M. Creuzer, le Grec Reiléus ne croit pouvoir faire de meilleur vœu pour Tempereur Michel Stratéotique que de le recommander au nombre ternaire : « Moi, lui dit-il, ton serviteur, je te salue comme mon maître et mon roi. Je te salue par trois leucoscares ^ . Ce nombre est mystique et ce nom est divin. La blancheur du poisson démontre son innocence ; d'ailleurs le scare est le seul des poissons qui parle , il est de plus poisson musical ; et sous ces rapports, je le regarde comme le symbole de ton langage harmonieux et facile. Que le nomhi^e trois te sauve! Sois orné par la blancheur des vertus, et que ta bouche ne profère que des paroles divines, ô roi trés-bon et très-équitable ! »
Il se rencontre pour les souverains des siècles malheureux, qui ne sont qu'un enchaînement de désastres et de déchéances , où Ton voit les couronnes tomber les unes
* Le scare est une espèce de poisson, et leticos sîgqifie bbmc
après les autres. Depuis le commencement de celur-ci, par exemple, il n*est pas pour ainsi dire un trône qui n*ait eu à subir quelques violentes vicissitudes.
Au mois de juin 1831, le Globe pouvait déjà dresser un état redoutable de ces ruines de souverains ; et depuis 1 831 que n'est-il pas passé! 11 y aurait de quoi doubler la liste. Nous nous en tiendrons à la première énumération du Globe:
« Parmi les rois contemporains, y est-il dit, combien en est-il qui n'aient point passé par une déchéance complète ou partielle, ou qui n'aient été à la veille de l'éprouver?
» En France, Louis XVI a été plus que détrôné; Louis XVIII a subi deux exils; Charles X en a subi trois.
» Ferdinand VH a habité Valençay pendant cinq ans, son père Charles IV est mort découronné à Rome.
» Après la bajtaille d'Iéna, le roi de Prusse s'est vu un instant dépossédé, n'ayant plus un village où son autorité fût reconnue.
» En 1806 et 1809, l'empereur François d'Autriche a de même été à la discrétion du vainqueur d'Austerlitz et de Wagram.
».Le grand-duc Constantin a été dépouillé de sa couronne des czars. .
» Le roi de Piémont est resté plus de quinze ans sans un pouce de terre en Italie.
» Le roi des Deux-Siciles, beau-père de Louis-Philippe, a deux fois été chassé de Naples.
» Le roi Gustave de Suède est réduit à voyager en hiver surrimpériale d'une diligence , et sa main royale y a été gelée.
» Le roi Guillaume de Nassau , à demi découronné nyaintenant (il venait de perdre la Belgique), est déjàiesté sans État pendant longues années..
» Lermde Saxe, en 1814, s*est tronvé quelque temps sans royaume, frappant en vûn à la porte des diplomates; plus tard, il a été contraint de partager sa royauté.
» Miguel a été obligé d'aller méditer, sous Taile de M. de Metternich, sur les vicissitudes huniaineK.
i> Le pape catholique Pie VI est venu mourir à Valence ; Pic Vil, son successeur, a été prisonnier a Fontainebleau; et Grégoire XVI faisait, il y a trois mois, radouber certaine vieille felouque, qui compose toute sa marine, pour se dérober aux troupes bolonaises, commandées par Sereognani.
» Qui pouvait se croire plus solidement établi que Napoléon ? Cependant il a deux fois été renversé du trône, et avec lui sont tombés Jérôme, roi de Westphalie; Murât, roi de Naplcs; Joseph, roi d'Espagne.
» Nous ne parlons pas des phases nombreuses de la révolution française, ni de tous les accidents qui, tour à tour, ont déplacé et replacé les petits princes d'Allemagne et d'Italie. »
Une circonstance du plan de descente en Angleterre, qui avait été arrêté par Napoléon, offre un rapprochement extraordinaire.
Une division de la flotte française devait faire route vers les grandes Indes et prendre possession de Sainte-Uélêne !
Comme la Providence se joue des projets des hommes les plus habiles! Napoléon alla finir ses jours, captif, sur ce même rocher où 11 voulaît aller imposer son joug et planler sm drapeau * .
Ce n était pas la première £0» que le nom do cette lie^
• !^n9tàot€é coniemporêiWRS tt àUdles d*nA àneim oHîekr supérieur; 1827, in-12, p. ^
GRANDS ÉVÉNEMENTS, àc, 55
qu'ils ont tant fait maudire, venait à l'esprit et tombait sous la plume de Napoléon.
Parmi les cahiers d'étude qu'on a retrouvés de lui, il en est un inachevé qui contient des devoirs de géographie.
A la dernière ligne, on ne lit que ces trois mots :
« Sainte-Hélène, petite île. »
« Là, en effet, devait s'arrêter sa géographie, diti' auteur d'un article sur ces travaux de Napoléon écolier * . »