PRODUITS PAR DE PETITES CAUSES
Il a paru au dernier siècle, sous le titre que nous venons d'écrire, un ouvrage en deux volumes attribué à l'avocat Richcr. Nous avions pensé, avant de le lire, que notre travail s'y trouverait tout préparé pour les époques anciennes, et que nous n'aurions qu'à le compléter pour les temps plus récents ; nous nous trompions, ce n'est qu'une compilation très-indigeste, quoique trôs-délayée de phrases, ou des événements qu'on veut faire croire plus importants qu'ils ne le sont pour la plupart sont longuement déduits de causes qu'on dénature afin de l<s donner pour futiles. Le livre de Richer nous a donc été fort peu utile, sinon pour la découverte de quelques faits
* Revue des Deux-Mondes, 1*' mars 1842.
dont nous lui renverrons Thonneur quand nous aurons à les reproduire.
H faut reprendre Tbisloire de bien loin, àb ovo, pourrait-on dire avec juste raison, pour trouver le premier événement d'une haute importance dont la cause première fut une chose futile. La guerre de Troie, en effet, dont on connaît trop les origines, les péripéties et les suites, rentre dans cette catégorie : mais, nous ne voulons pas recommencer V Iliade et ï Odyssée ; bien plus, nous ne voulons pas même, comme nous Tavons déjà dit, recommencer le livre de Richer , plein de faits empruntés surtout à l'histoire ancienne. Nous laisserons donc de côté l'antiquité et nous viendrons vite aux temps moins éloignés, plus curieux, et, je ne sais pourquoi aussi, moins connus.
« Feu M. Naudé, écrit Gui Patin *, m'a autrefois dit que Constantinople ne fut prise, l'an 1453, par les Turcs, que par la faute des prêtres et des moines, qui ne voulurent rien contribuer pour la levée des soldats et pour la défense de la ville. » Ainsi, voilà une ville, dont la résistance héroïque avait duré des siècles, qui se trouve dépourvue de moyens de défense et livrée ainsi à la conquête par l'égoïsme irréfléchi d'une caste.
« ^ Cinquante années d'une paix profonde avaient effacé, sur le continent, les dernières traces des anciens démêlés de l'Angleterre et de la France, et tourné vers Tagriculture, le commerce et l'industrie, l'esprit des populations de l.'Occident, lorsqu'un débat aussi frivole
* Lettres à Spon, t. III, p. 334.
• Extrait d'une Histoire inédite de la Sainionge et de l'Aunis, par M. Massioii de la RocheUe.
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dans sa cause que funeste dans ses effets vint tout à coup agiter la scène politique.
» A la suite d'une querelle survenue, en 1293, à Bayonne,' entre deux matelots, l'un Anglais, l'autre Normand, celui-ci fut tué par son adversaire. Les marins de Normandie demandèrent justice de ce meurtre au sénéchal anglais de Guienne ; mais cet officier demeurant sourd à leur réclamation, ils résolurent de venger euxmêmes la mort de leur compatriote.
» Quelque temps après, ayant rencontré en mer un navire anglais, ils s'en emparèrent, suspendirent aux vergues, péle-méle avec des chiens, quelques hommes de l'équipage, et renvoyèrent les autres en Angleterre, en les chargeant de dire aux gens de leur pays que celte exécution était la réparation du meurtre commis, à Bayonne, par un Anglais sur un Normand.
» Cette représaille en amena d'autres. Bientôt les Anglais exercèrent leur vengeance sur tous les navires français, qu'ils rencontraient, sans distinction de Normands ni d'Aquitains, et le sang coula dans plus d'une rencontre , particulièrement dans les parages de la Saintonge et de l'Aunis.
» Ces démêlés continuèrent assez longtemps entre les mariniers des deux nations, sans qu'Edward et Philippe le Bel panissent en être informés ou se montrassent disposés à y mettre un terme. Mais un conflit des plus graves vint bientôt faire une affaire d'État de cette querelle de matelots, et mettre en contact les couronnes do France et d'Angleterre.
» Une flotte de deux cents navires normands, allant charger des vins dans les ports du Midi, eut l'audace de capturer, sur son passage, un grand nombre de bâti-
ments anglais dont elle massacra les équipages et confisqua les cargaisons. Les armateurs des places d'Angleterre, informés de cet attentat, équipèrent aussitôt une escadre de soixante voiles, et allèrent attendre les Normands au retour. Après une mêlée sanglante, ceux-ci furent mis en fuite, la plupart coulés ou incendiés, et le reste emmené en Angleterre * .
» Peu de temps après, une flotte anglaise vint faire une descente sur les côtes de l'Aunis. La Rochelle fut insultée, son territoire envahi et dévasté. Plusieurs habitants de la ville et de la banlieue furent égorgés. Renaud de Pressigny, seigneur de Marans, fut contraint de se retrancher dans sa forteresse. Tout le pays courut aux armes pour repousser les attaques de Tcnnemi *.
» Les choses en étaient venues à ce point que les deux rois ne pouvaient plus se dispenser d'intervenir dans la querelle. Phihppe Iç Bel somma son vassal d'outre-mer de faire arrêter ceux de ses matelots qui s'étaient le plus signalés par leur animosité contre les Normands, et de les faire détenir dans les prLsons de Pcrigueux en atten-
* Walsing, p. 58 et GO.— tieming, 1. 1, p. 29 et 40. — Chron, DunsL, t. II, p. 609.— Trivet, p. 2C.'i.
• Ex jurgiis enim aucto furore, Normani aliquos Anglos morte afiecêre, eoquc audito, Angli et Aquitain maritimi, con* flatâ classe, aliam clasîcm Gallomm partim cepOre partim mari mersôre, atquc indè in maritimam Francorum orani cxcureionibus actis, praedas auxi^re Rupclîamque plurimo îrapetu oppugnârunt. (Baronius, Annal, eccL, an. 1293, n° 3 et 4.) — Cùmque notorium sit similitcr quaraplures dictwum îiominum de Baionâ villam nostram de HupeUà proditioaaliter invaserunt, insultus quamplurimos in eam facientes, et habitatores ipsius quosdam etiam ôccidentcs, etc. (Rymer, AcL pubL, t. Il, p. 617..) Vid etiam Edm. Martcnne et Urs. Durand, Thesaur, amcdet., t I, p. 1269.
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dant qu'on pût faire leur procès. Edward n'obéit point â la sommation de son suzerain, et se contenta de députer auprès du roi de France Tévéque de Londres, qui, par divers moyens, chercha à gagner du temps.
» Les hostilités continuaient cependant : on confisquait, de part et d'autre, navires et cargaisons; et tandis que les Anglo-Gascons tombaient sur tout ce qui se montrait dans le voisinage de leurs côtes, Edward, craignant quelques entreprises du roi de France sur la Guienne, fortifiait Bordeaux.
» Philippe le Bel dépêcha * les évoques de Beauvais et de Noyon vers le roi d'Angleterre, avec ordre de l'ajourner, comme vassal de la couronne de France, devant la cour des pairs de Paris *. Edward ne jugea pas à propos de comparaître; mais il députa son frère Edmond, comte de Lancastre, auprès de Philippe, en lui recommandant d'éviter avec soin, dans ses conférences avec le roi, tout ce qui pourrait amener une rupture.
» Le monarque, enflammé d'un courroux vrai ou simulé, ne voulut se prêter à aucune négociation. Edmond se disposait à retourner en Angleterre sans avoir pu obtenir aucune audience, lorsqu'il fut retenu par Marie de Brabant et Jeanne de Navarre, mère et épouse de Philippe le Bel. Ces deux princesses lui firent entendre que le roi ne voulait rien autre chose qu'une satisfaction publique, qui put réparer aux yeux de l'Europe l'honneur de sa couronne insultée. Elles lui proposèrent, à cet effet, d'abandonner fictivement à Philippe les villes de
• Hjmier, Ad. puhL, %. U, p. 617. — Ediri. Martenne et Ur», Durand, Thesaur, anecdot, t. I, p. 1249.
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Saintes, Tahnont, Puymirol et Montflanquin *, par un contrat simulé qii*on révoquerait ensuite.
» Edmond transmit cette proposition au roi son frère. Edward était alors absorbé dans un grand projet : il se disposait à porter la guerre en Ecosse pour subjuger ce royaume, comme il avait déjà fait de la principauté de Galles. Il trouva donc fort commode de se débarrasser du roi de France par une ombre d'engagement qui ne le liait en rien. Dans sa confiance, il ne se contenta pas de souscrire à ce qu'on exigeait de lui, il déclara encore abandonner à Philippe le Bel tout le duché de Guienne et sa capitale.
» En vertu de ce traité, le comte de Lancastre ordonna aux sénéchaux anglais de Guienne et de Saintonge de livrer toutes les places de ces deux provinces à Raoul de Clermont, sire de Nesle , connétable de France , chargé d'en prendre possession au nom du roi son seigneur. Mais Philippe le Bel ne se vit pas plutôt maître des places fortes d'Edward , qu'il fit de nouveau citer ce prince devant sa cour des pairs, et le fit condamner, par défaut, à perdre ses fiefs, comme coupable de félonie. Alors toute la Guienne et la Saintonge du sud furent confisquées au profit de la couronne de France '.
» Edward ne respira plus que vengeance ; mais, retenu au delà du détroit par son expédition d'Ecosse, l'objet le plus important dont il dût s'occuper alors, il se con-
* Que hom livrast es gentz le roy de France quMls en avoirent, c*est assavoir Saintes, e Talmond, e Puimirol, e Montflanckin, etc. (Rymer, AcL publ., t. II, p. 620.)
• Rymer, AcL pubL, t. II, p. 619, 620 et 622.— Walsing, p. 61 et suiv. — Heming, t. I, p. 42 et suiv. — Trivet , p. 275-278.
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tenta d'envoyer, pour recouvrer la Guienne et ses autres possessions du continent, son frère le comte de Lancaslre et John de Bretagne, comte de Richement, son neveu, avec des troupes et quelques vaisseaux.
«John de Bretagne vint faire une descente dans Fîle de Ré, appartenant au roi de France, dans le même temps où les Français s*empai'aient de l'île d'Oléron, occupée parles hommes du roi d'Angleterre. Une guerre d'extermination éclata, dans ces deux îles voisines, entre les insulaires et les envahisseurs, qui égorgèrent presque tous les habitants et livrèrent leurs maisons aux flammes '.
» Secondé par les populations de la Guienne, plus indignées de la perfidie de Philippe le Bel que dévouées aux intérêts d'Edward, le comte de Lancastre obtint d'abord, dans cette contrée, sur le connétable de Nesle, des avantages assez marqués. Philippe fut même obligé, pour envoyer de nouvelles troupes à son lieutenant, de frapper une taille extraordinaire sur tous les marchands du royaume*. Cet impôt, tant à cause de l'injustice de son objet que de la rigueur avec laquelle il fut levé, reçut du mécontentement universel la dénomination de maltôle, et les officiers chargés de le percevoir le sobriquet de mal-
» Une seconde armée, commandée par Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, fut dirigée sur la Guienne. Battus dès lors en différentes rencontres, les Anglo-Gascons se renfermèrent dans les murs de Bayonne en attendant des secours. Edward, dont toutes les troupes étaient en
* Vid. Chron. Malleac.
» Tôte ou tolte, de tollere, lever,— Mal-tôte, mauvaise levée de deniers.
Ecosse, leva de nouvelles recrues qui, sous les ordres de Robert Tipstot, vinrent débarquer dans la Guienne et la Saintonge du sud. Le parti anglo-gascon se releva alors; mais il fut bientôt abattu pour la seconde fois par l'arrivée du comte d'Artois à la tête d'un renfort considérable.
«Enhardi par ses succès en Guienne, Philippe le Bel menaça l'Angleterre elle-même, il se hgua avec Jean Baliol, roi d'Ecosse, et alors se formèrent les premiers liens de cette amitié/atale aux rois d'Angleterre, qui, dans la suite, unit si souvent les couronnes de France et d'Ecosse *. Edward, de son côté, fit alliance avec Jean, comte de Hollande, et Gui, comte de Flandre, qui convinrent avec lui d'entrer, par les frontières du nord, sur le territoire de Philippe le Bel.
» Edward lui-même passa avec 50 000 combattants en Flandre, où les Français avaient déjà fait irruption *. Une lutte sanglante allait s'engager entre les deux rois, lorsqu'un dénoûment imprévu vint arrêter brusquement la marche de ce grand drame. Philippe et Edward, près d'e» venir aux mains, convinrent de remettre leur querelle à l'arbitrage du pape Boniface VIII. Le pontife saisit avec empressement cette oc/casion d'accroître son influence, et réussit à faire signer aux deux princes rivaux une trêve de cinq ans^. »
Tout le monde sait l'histoire de ce fameux seau enlevé qui fournit ù Tassoni l'idée de sa burlesque Secchia ra-
* Heming, t. I, p. û9, 51, 55, 76. — Walsing, p. 6. --Ckrott^ Dunstabl, t. Il, p. 622 et 642.— Rymer, AcL pubL, t. II, p. 630, 681, 695 et 697. — ïrivet, p. 279, 282, 284 et suiv.
» Rymer, t. II, p. 783, 817 et 823, — Heming, t. I, p. 112 et 146. — Walsing, p. 70. — Trivet, p. 310.
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pita. Elle est cependant trop de notre sujet pour que nous ne la donnions pas ici. Voici comment elle est racontée dans un article de la Clef du cabinet :
En 1005, quelques soldats républicains du Modénais enlevèrent un seau appartenant à un puits public du Bolonais. C'était au fond une affaire d'un petit écu ; mais elle dégénéra en une querelle qui causa une guerre longue et sanglante. Henri, roi de Sardaigne, vint au secours des habitants de Modène, au nom derempereur Henri II, son père. H les aida à se maintenir dans la possession du fameux seau ; mais il fut fait prisonnier dans une bataille. L'empereur offrit, pour sa rançon, une chaîne d'or qui ferait le tour de Bologne, quoique cette ville eût sept railles de circonférence. Les Bolonais refusèrent de le rendre. Enfin, au bout de vingt-deux ans de prison, le malheureux prince mourut de langueur; son père l'avait devancé. Son tombeau existait encore dans l'église des Dominicains de Bologne avant que la révolution de France eût fait le tour de l'Italie; et l'on montrait également alors dans la tour de h cathédrale de Modène le fatal seau enfermé dans une cage de fer. »
En 1578, un certain Thomas Sutton, négociant anglais très-habile et d'une très-grande réputation, ayant eu assez d'adresse et d'influence à Genève pour y faire protester toutes les traites espagnoles, trouva, par ce moyen, le secret de retarder pendant une année entière le départ de la célèbre flotte r Armada, ce qui ne contribua pas peu à la ruine de cette formidable entreprise, qui ne pouvait réussir qu'avec un temps favorable, et qui, ainsi retardée, eut à courir tous les risques de la mauvaise saison et des vents. On sait que ce furent les principales causes de son désastre.
Souvent il ne faut qu'une querelle à la suite d'un jeu pour exciter une rixe violente, puis une émeute, une guerre, une révolution, par un entraînemèit trop naturel aux masses populaires, sitôt qu'on les a réunies et que la première étincelle a été jetée. Nous en citerons deux exemples: l'un, que nous emprunterons à une chronique sénonaise du quinzième siècle, très-habilement développée dans un article du Magasin pittoresque ; l'autre, qui a trait à des faits presque contemporains accomplis à Gênes. Dans la première histoire, il s'agit d'une querelle née d'une partie de tacquemain, ou main chaude, et dans l'autre d'ixne partie de barres et de ses suites, qui furent graves comme vous verrez. Voyons d'abord la chronique sénonaise.
« En 1472 ou 1473, un jour de fêle, vers le soir, après souper, quelques jeunes habitants de la rue Saint-Romain et leurs iilles et garçons jouaient, près du puits d'Amour, au jeu de la main chaude, qu'on appelait alors le tacquemain. Un apothicaire, nommé Eudes Boiiquot, vient à passer. A ce moment, un vigoureux jeune homme, tonneUer de son état, nommé Gabriel ou Garnier Croullant, était le patient; la tête enveloppée dans un tablier et sa large main ouverte et posée à l'envers sur le dos, il attendait les coups autour de lui ; on se poussait du coude en silence ; chacun hésitait à frapper. L'apothicaire s'approche malicieusement sans bruit, lève la main et touche légèrement celle du jeune artisan. Aussitôt GarnierCroulîant dégage sa tête du tablier : il voit l'apothicaire fuir et les jeunes filles le suivre du regard en souriant; il le nomme : « C'est maître Bouquet, dit-il, qui a frappé. » Des cris de joie s'élèvent ; on court après Eudes Bouquot, on veut qu'il revienne et qu'il se soumette â la règle du jeu.
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Mais le digne apothicaire refuse de prendre la posture indispensable : il ne veut pas se commettre avec des artisans; il passe comme un trait à travers le groupe, court et arrive avant ceux qui le poursuivent à la maison de son beau-frére, Olivier ou Jean le Goux. 11 n'a pas le temps de fermer la porte, il franchit l'escalier et s'enferme dans une chambre retirée du premier étage. Cependant Garnier Croullant et quelques-uns de ses amis sont sur ses traces : ils sont entrés dans la maison, ils ont monté l'escalier; ils frappent à la porte fermée, et, irrités parle refus que Bouquet fait de l'ouvrir, ils l' ébranlent violemment, la serrure se détache, l'apothicaire, pâle et tremblant, est pris. On l'emmenait de force, quand le maître du logis, Jean le Goux, attiré par le bruit des pas et des clameurs, sort d'une chambre du rez-de-chaussée où il travaillait, et vient demander la cause du tumulte. On lui explique l'origine du débat; il prend parti pour son beau-frère, et ordonne aux artisans de s'éloigner à l'instant.
» Ce Jean le Goux était un homme de cinquante ans, fils d'un corroyeur ou d'un cordonnier de Sens. Il était parvenu, à demi par son mérite, à demi par l'intrigue, aux fonctions de notaire et secrétaire du roi Louis XI. Peut-être avait-il abusé àe son crédit, peut-être avait-il oublié son origine. Ce qui résulte certainement des chroniques, c'est qu'il n'était pas aimé.
» Son ton impérieux augmenta l'eifervescence des jeunes gens au lieu de l'apaiser. Un grand nombre de femmes du quartier, qui s'étaient assemblées devant la maison, les encourageaient à persister. On emmena Bouquot.
Le Goux, offensé, alla porter plainte devant les magistrats. 11 s'adressa au sieur Lubin Rousseau, lieutenant général; au sieur Jean Girardin, procureur du roi.
et au sieur Jean Rouclierat, prévôl de la ville. Il est probable que le premier de ces magistrats refusa de recourir à des mesures rigoureuses; les deux autres cédèrent à la demande de le Goux. Des sergents de la ville se rendirent par leur ordre dans la rue Saint-Romain, s'emparèrent de Garnier Croullant et de deux ou trois autres artisans, et les conduisirent aux prisons de la porte Saint-Remy, qui étaient les plus voisines, mais non les plus sûres.
» La nouvelle de ces arrestations se répandit .aussitôt dans la ville et y causa une vive émotion. Bientôt toutes les rues qui avoisinaient la maison de le Goux furent remplies par la foule; les conversations s* animèrent de plus en plus. Des paroles on en vint 'à Faction; des lîommes du peuple s\armèrent de bâtons, de massues, de crochets, de tenailles, enfoncèrent la porte de la prison, en tireront Garnier Croullant, ainsi que ses camarades, et les portèrent en triomphe dans les rues en criant et chantant. Lorsqu'ils passèrent devant la maison de le Goux, ils s'arrêtèrent et entonnèrent, aux applaudissements de la multitude, une chanson satirique.
» Les magistrats, informés de ce désordre, mandèrent près d'eux les chefs de la révolte. Ils les invitèrent à se calmer et à réparer promptemènt l'injure faite à l'autorilé , en persuadant à Garnier Croullant et aux autres ouvriers arrêtés en même temps que lui de retourner volontairement à la prison. On ne tint compte de ces sages conseils; on fêta Garnier Croullant jusque vers le milieu de la nuit, et peu à peu la ville rentra dans le calme et le silence ordinaires.
» 11 n'en était pas de même dans la tête de Jean le Goux. Le lendemain, il était encore plus agité que la veille. 11
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se considérait, en effet, comme personnellement offensé par le peu d'empressement et de zèle que les trois principaux magistrats avaient mis a soutenir sa cause : aussi, dés le lendemain, sans plus s'adresser à eux, « il en ap- » pela d'autres^ ses familiers et gens de sa coterie, des- » quels il disposait à son gré, exposa de nouveau sa plainte » devant eux, et y ajouta celle de déni de justice. » On informa, suivant son désir ; on recueillit parmi les témoignages ceux qui exagéraient les Hûts; en moins de quinze jours, la procédure fut terminée. Le Goux la porta aussitôt à Louis XL II appuya le dossier d'un rapport où il ne manqua pas de représenter les magistrats de Sens comme animés d'un esprit hostile à la royauté. C'était, disait-il, la faveur même dont l'avait honoré Sa Majesté qui l'avait rendu un objet de haine pour les magistrats et le peuple.
» Louis XI, après avoir entendu le Goux et parcouru l'information, donna à deux conseillers du parlement des ordres secrets et leur enjoignit de se rendre immédiatement à Sens.
» Ces deux commissaires arrivèrent pendant la nuit, et, sans attendre que personne eût connaissance de leur mission, ils firent surpendre dans leur lit et jeter en prison quinze habitants accusés par le Goux ; parmi eux étaient : le lieutenant général Lubin Rousseau, le procureur du roi Jean Girardin, le prévôt Jean Boucherat, Garnier Croullant, Simon Huet, arbalétrier; Guillaume Cordelat, charpentier; Guillaume Monsieur et Louis Jacquet, serruriers. Quand le jour fut venu, et avant que l'alarme eût encore eu le temps de se répandre dans la ville, les quinze prisonniers furent contraints à monter sur un bateau. On a conservé les noms de troLs mariniers
chargés de les conduire : Guillaume Beguerant, Jean Comard d*Espoigny et Esticnne Rolland.
» On aborda en face de Charenton. De là les quinze prisonniers, escortés, liés comme des criminels, furent menés à pied à Vincennes. Ils y restèrent enfermés trois mois, soumis à un régime rigoureux et en proie aux craintes les plus vives. Vers la fin de ce temps, Guillaume Monsieur et Cordelat moururent de chagrin. Selon Farinado, ils furent pendus dans leur cachot; mais il paraît avoir confondu leurs noms avec ceux de deux autres prisonniers, dont Tun était probablement Garnier Croullant, et qui furent en effet mis h mort. On croit que deux ou trois autres furent bannis. Le lieutenant Lubin Rousseau, homme respectable, bien famé et d'un grand savoir, se défendit avec fermeté ; mais la tristesse affaiblit sa santé et sa raison. Sa charge fut donnée provisoirement à Pierre Grassin, avocat, fils d'un corroyeur de Nogent et ami de le Goux.
» Les autres prisonniers furent acquittés et renvoyés à Sens.
» 11 semble que cette expiation eût dû suffire au ressentiment de le Goux. Il n*en fut pas ainsi. Entre les Sénonais et lui, il y avait une cause de haine qui faillit causer la ruine de la ville.
» La plupart des chroniqueurs se bornent à dire que ie Goux, ne se trouvant pas assez vengé, adressa un nouveau rapport à Louis XI, où il accusa Ja ville entière de rébellion. En consultant attentivement divers manuscrits, on trouve d'autres motifs.
» II paraît certain que Lubin Rousseau, ayant recouvré la raison peu de temps après son élargissement, avait été réintégré dans les fonctions de lieutenant civil. Gi-
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rardin et Boucherat avaient vraisemblablement aussi conservé leurs charges. Or il est naturel de penser que ces trois magistrats étaient peu favorablement disposés h regard de le Goux, et que la population partageait leur rancune.
» LeGoux, dit un auteur, ayant voulu connaître de la confection du rôle, à litre d'élu, et ayant éprouvé un refus qui aigrit encore dans son cœur les mécontentements de Taventure récente du jeu de tacquemain , ce refus, accompagné probablement de rumeurs et de sédition, provint de ce que Ton craignait qu'en se mêlant à la répartition des tailles, il ne succombât à la tentation d'abuser de son autorité pour satisfaire ses animosités particulières.
j» Quoi qu'il en soit, il est hors de doute que le Goux par\int à exciter dans l'âme de Louis XI une colère violente contre la ville de Sens.
» Pierre de Bourbon, seigneur de Beaujeu, reçut Tordre de mener des troupes devant la ville, et de la mettre à feu et à sang. Ces troupes partirent du Berry et de l'Orléanais. La route que suivait Pierre de Bourbon le fit passer par Courtenay; ce fut une circonstance heureuse pour Sens. Le prince fut reçu par le comte de Dammartin, Antoine de Ghabannes, grand maître de la maison du roi. Ce seigneur racontai les faits sans passion et de la manière la plus favorable aux Sénonais. Pierre de Bourbon, désintéressé dans cette affaire et plein d'estime pour Antoine de Ghabannes, l'écouta avec bienveillance. Le lendemain, 24 ou 29 avril 1474, il passa par Villeneuve-le-Roi, et s'avança vers Sens.
» Depuis plusieurs jours , la terreur régnait dans la ville. Après de longues délibérationsMil avait été résolu
que, loin d'opposer la moindre résistance, on se livrerait à merci, et que tous les notables habitants sortiraient des murs et se rendraient au-devant du prince pour implorer sa pitié. Dès le malin, la procession se mit en mouvement. Le clergé marchait en tête ; le doyen et trois chanoines en chapes de soie portaient les reliques; les autres chanoines étaient en surplis. Les magistrats venaient ensuite. Derrière eux étaient les bourgeois parés de leurs plus riches vêtements. Quand on fut en présence des troupes, Pierre de Vieilchatel, maître d'hôtel de la reine ou du roi, seigneur de Lailly, lieutenant du bailli de Sens, s'avança le premier, déposa aux pieds du duc de Bourbon les clefs de la ville, et le harangua.
» Un des manuscrits que nous consultons, et dont la relation doit être rapportée à une époque assez éloignée des événements, rapporte en ces termes la harangue et ce qui suivit :
« Monsieur, » Nous faisons tous profession d'être les sen'iteurs du roi et les vôtres; nous n'en reconnaissons point d'autres en titre, et nous ne souffririons jamais qu'un autre que lui régnât sur nous. Nous ne nous sommes jamais opposés en rien à Sa Majesté ; au contraire, nous avons toujours été très-disposés à lui obéir et à suivre ses ordres; et si on lui a rapporté quelque chose qui ait paru à Sa Majesté contre le devoir de fidèles serviteurs, c'a été M. Jean le Goux (comme on le verra à la fin du procès) qui l'a inventé pour se justifier et pour faire passer pour cri-» minels ceux qui sont en effet très-innocents. Nous savons que ce sont ses suppositions qui vous font venir pour perdre notre ville, et tous les biens de vos serviteurs.
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Mais Votre Grandeur connaiira dans la suite que la ville de Sens n'a rien commis d'indigne de bons Français, et qu'elle ne sait ce que c'est que les crimes qu'on lui suppose, ni ce que c'est que conspirer contre son roi. »
« Le prince, continue le chroniqueur, reçut les clefs de la ville et promit qu'il entendrait les parties pour en faire justice. Lorsqu'il fut proche de la ville, il vint audevant de lui une infinité de peuple et d'enfants des deux sexes, qui se jetèrent ù ses genoux en le priant de laisser la vie n des innocents. Les jeunes filles étaient velues d'habits blancs, leurs cheveux épars, couchées par terre en signe de tristesse et de soumission. Quelques-unes môme étaient nu-pieds, pour montrer la consternation où elles étaient. D'autres étaient montées sur les murailles et les tours de la porte commune où l'armée devait passer, d'où elles jetaient de pleines mains de fleurs, des feuillages odoriférants, d'où même elles chantaient des motets à la louange du prince. Et ce qui était le plus touchant de toute cette cérémonie lugubre, c'est qu'on entendait partout crier : « Miséricorde 1 miséri- » corde ! » Ce mot, plein de douleur, était sans cesse répété par prés de vingt mille personnes de tout âge, de tout sexe et de toute condition.
» Le prince entra dans la ville au milieu de toutes ces acclamations et de cette pompe, et on peut dire qu'on fit tout ce qu'on put, dans la crainte où l'on était qu'on ne pût le détourner de l'exécution des ordres du roi. Il fut reçu, en un mot, comme la puissance du roi même. Il n'en fut pas méconnaissant, car la première chose qu'il fit, ce fut d'entrer dans l'église de Saint-Étienne, où on lui vit faire des prières qui montraient bien qu'il rappor*
lail à Dieu l'honneur qu*on venait de lui rendre. Sa prière finie, il pensa à la sûreté de la ville. Pour cela, il fit crier à son de trompe que pas un soldat n*eût à faire aucun dommage, sous peine de la corde, jusqu à ce qu'il y eût ordre nouveau et qu*il se fût informé de la vérité de Taffaire. Cependant on logea les soldats, qui n'étaient pas contents du bon accueil qu'on leur faisait et de ce que leur commandant était apaisé ; car leur dessein n'était autre que de piller la ville, de la saccager et de s'engraisser du butin. Ensuite; le sieur Pierre de Bourbon donna jour aux parties Jean le Goux et les habitants ù comparaître devant lui.
» Ils s'y rendirent au temps qui leur était marqué, et ayant tous rapporté ce qui pouvait servir leur cause, il vit bien que le Goux et Bouquot son beau-frére étaient causes de la guerre et du trouble. Eux, s'apercevant que l'air du bureau n'était pas pour eux et appréhendant que leurs affaires n'allassent très-mal, qu'on ne les traitât comme ils avaient voulu traiter leurs concitoyens, ils songèrent à la retraite et à s'enfuir. Ils se mirent de nuit en bateau, et se firent conduire à Paris, où, étant à peine arrivés, le Goux, dont la conscience était plus bourrelée que celle d'un criminel, mourut d'angoisses, de tristesse et de chagrin, et, qui pis est, sans avoir bien pensé à sa mort : digne rétribution d'un fait si énorme qu'est celui de trahir sa patrie 1 Un autre dit que le Goux et Bouqtiot se retirèrent seulement à Jouancy, près la ville de Sens ; et peu après le Goux se fit saigner les pieds dans l'eau, de rage .qu'il avait, et finit malheureusement ses jours.
» Après que Pierre de Bourbon eut séjourné en la ville l'espace de quinze jours, et qu'il eut rassuré les affaires
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autant qu'il était nécessaire, il retourna vers le roi rendre compte de ce qu*il avait fait.
» Le dernier jour qu'il passa dans la ville et le jour suivant furent consacrés à des réjouissances. On Tavait reçu au cri de miséricorde, on salua son départ en faisant retentirles airs des cris: «Noël! Noël!»On alluma des feux de joie en (jifférents quartiers, et l'on dressa dans les rues des tables où l'on invitait tous les passants à s'asseoir. »
Ce que le chroniqueur rapporte plus haut de la tin de le Goux est une tradition que l'on doit révoquer en doute.
Jean le Goux eut l'habileté de se réconcilier avec les Sénonais dès qu'il vit les chances tout à fait tournées contre lui. Les lettres patentes d'abolition ou de grâce délivrées à Sens portaient que le roi faisait grâce aux Sénonais , à la soUicitation et aux considérations de le Goux , son secrétaire. Le Goux fit aussi établir dans la ville, pour réparer ses torts, le raairage et l'échevinage. Quelque temps après, Louis XI accorda aux Sénonais un octroi sur le vin et les denrées passant par leur ville : cette concession était conlre-signée par le Goux. L'on voit enfin qu'en 4476, le chambrier, au nom de l'église de Sens, offrit à le Goux ce qu'on appelait alors le grand présent, c'est-à-dire deux grands brocs de vin qui coûtaient neuf sols, un muids de vin vermeil du prix de cent sols, deux douzaines de pains.
Jean le Goux vivait encore en 4486. Depuis l'an 4479, H était seigneur de Lourps et de Retors, et garde du soi de la prévôté de Provins. Sa fille Anne avait épousé Etienne Bernard, seigneur de Champigny.Un de ses beaux-firères, JeanCroiset, fils d'un notaire, était seigneur de Ballot, de Beaumoulins et de Chambertin. .
Venons maintenant à la partie de barres des Génois, et
i la révolution qiii en fut la suite. Du quinzième siècle, nous passons ainsi brusquement à la lin du dix-huitième, à Tannée 1797. Nous allons nous trouver au milieu d'événements ayant une cause à peu prés pareille, sans doute, mais aussi une physionomie bien différente. Ils auront toutefois, en outre de cettesimilitude de motifs, un point de rapprochement avec ceux qui ont été racontés tout à riîeure : par un singulier hasard, dans l'une et dans l'autre des deux émeutes, c'est un apothicaire qui tient le dé et joue l'un des principaux rôles. A Sens, c'était Bouquet; à Gênes, ce sera Morando.
Celui-ci entre tout d aboinl en scène.
 l'époque de la révolution française, quelques Génois, amis des principes qu'elle donnait occasion de développer, se réunissaient chez cet apothicaire pour y lire les nouvelles. Bientôt ce fut une réunion comme consacrée. On l'appela le club Morando, Tant qu'elle ne fut pas nombreuse, le gouvernement génois, ne la croyant pas dangereuse, et pensant môme qu'elle ne le deviendrait que si elle était persécutée, la toléra.
Cependant l'armée française, après avoir été longtemps retenue au haut des Alpes et dans la rivière de Gènes, se précipite tout à coup dans le Piémont et dans la Lombardie. On sait que c'est Bonaparte qui la commandait. La paix se fait avec le Piémont et avec Naples; toute la Lombardie est au pouvoir des Français; quatre armées autrichiennes sout défailes ; Mantoue se rend ; Rome est à la discrétion du vainqueur; l'armée triomphante poursuit sa course, bat le prince Charles, et va signer sous les murs de Vienne les préliminaires de la paix avec l'empereur. Pendant ce temps, une foule d'écrits pleins de chaleur propageaient les principes de la révolution et attaquaient
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les anciens gouvernements. Le club Morando grossissait tous les jours. Le gouvernement, faible, incertain, n'osait prendre ouvertement aucun parti rigoureux. Il craignait de faire éclater un mouvement qu'il espérait éviter en temporisant. Il se bornait dpnc à quelques mesures partielles et secrètes, suffisantes cependant pour contenir les hommes timides. Telle était la situation des choses le i7 mai 1707.
Depuis qup'ques jours, les jeunes gens des principales familles de C uies se réunissaient, dans raprès-midi, sur la place de l'Âcqua-Sola, située près des remparts, hors de la ville, et y jouaient aux barres, ils avaient annoncé une grande partie pour le 17 mai, de laquelle devaient être plusieurs Français. On distinguait parmi les acteurs le jeune prince Santa-Croce, expulsé de Rome pour avoir manifesté, disait-on, un grand attachement aux idées de lil)erté.
Bientôt le bruit se répandit dans Gènes que, sous prétexte de jouer aux barres, ces jeunes gens voulaient simuler une lutte entre le parti républicain et le parli royaliste, dont le résultat serait le triomphe de ce dernier et le couronnement de son cbef.
Quelque dénué de vraisemblance, qi^Ique absltrde que fût un projet de cette nature, il se trouva des têtes exaltées qui y crurent. Une foule déjeunes gens se réunit en consé^ueace avec l'intention d'empêcher là partie de barras; ils s'arment de sabres, de pistolets, de fusils de chasse, et se rendent les premiers à l' Acqua-Sola ; ils occu* pent la place du jeu de barres, et y établisBenl une partie deèaUon. Les -acteurs du jeu de birres arrivent, et qmi qH*ib «sienl h fitce prise^ ils veulent étaUir leur eamp. Ils ôte»iient doncd'iin càlé un pàm biae, de r«itre«ii
ruban rouge, et plantent des drapeaux en pavillon de même couleur. Les joueurs de ballon se précipitent sur eux, arrachent les rubans, les drapeaux, et l'on se bat. Les joueurs de barres, qui se trouvaient en petit nombre, n'étant pas encore tous réunis, se sauvent par la porte d*Acqua- Sola; les autres les poursuivent; la garde de la porte s'oppose aux agresseurs; ils veulent la forcer, blessent m'ortellenient un soldat, et pénètrent dans la ville. Cependant deux d'entre eux, un nommé Isolabelia et un autre Génois, sont arrêtés et conduits à la tour. Les autres, craignant le même sort, quittent Gênes. Cet événement lit une vive sensation et produisit la pins grande fermentation parmi les amis et les parents des jeunes gens arrêtés ou de ceux qui se trouvaient en fuite.
Dans les jours précédents, il s'était déjà formé plusieurs groupes qui parcouraient la ville en chantant des hymnes patriotiques ; on avait remarqué qu'ils étaient principalement composés de perruquiers.
Le surlendemain au soir, une foule dépeuple se porta devant la maison du ministre de France. Ce jour-là, l'on avait reçu à Gênes la nouvelle de h paix, et l'hôtel de l'ambassade était illuminé. Quand le ministre se présenta, des cris de : Vive la république française I se firent entendre. On entoura le ministre, on l'accompagna jusque dans sa maison, on remplit le vestibule et les escaliers, et on lui demanda de s'intéresser prés du gouvernement pour obtenir la hberté de deux personnes arrêtées l'avantveille.
Le ministre promit de faire cette démarche. Alors la foule quitta la place, mais ce fut pour se porter au palais et de là à la salle de spectacle. Le théâtre fut ausdtèt fermé, la garde se prépara même à résister si l'on voulait
GUANDS ÉVÉNEMENTS, &c. 77
tenter de forcer les portes ; toutefois on se contenta de briser quelques vitres de chaises à porteurs, et tout rentra dans l'ordre.
Ce n'était là que le prélude de scènes plus fâcheuses. Le 22 mai, vers huit heures du matin, le corps de cadetti, en se rendant à Ponte-Reale, où il devait être de garde, fit jouer Tair Ça ira ! et l'on vit accourir sur ses pas un grand nombre de curieux, qui s'accrut prodigieusement en chemin. Bientôt les chants accompagnent l'air; l'enthousiasme hait ; on crie : Vive la liberté ! et ensuite : Aux armes! Cette foule, composée en grande partie déjeunes gens de tous les états et très-mal armés, s'établit aux portes principales de la ville, telles que le Ponte-Reale, sur le port Saint-Thomas, et l'Acqua-Sola ; elle occupa également les môles et les batteries du côté de la mer. Partout la troupe soldée, infanterie et artillerie, qui était de garde, se laissa désarmer sans résistance. Plusieurs officiers même et quelques soldats se réunirent aux insurgés. Une partie de l'attroupement se rendit ensuite à la Darsina ou Anse des Galères, mit les forçats en liberté, les arma, et les fit marcher avec elle. Heureusement que le plus grand nombre était alors hors de Gènes, sur deux galères en course.
A onze heures- du matin environ, deux cents insurgés, à la tête desquels étaient l'abbé Cuneo et le bernardin Ricolfi, se pwtèrent chez le ministre de France. Les deux diefs montèrent seuls auprès de lui. Ils s'annoncèrent comme députés par les patriotes, pour l'engager a les accompagner au palais sans différer, srfin de faire admettre les demandes qu'ils avaient à présenter. Us firent observer, au ministre que le gouvernement armait un très-grand Dooibre d'hommes pour sa dtfen&e, et entre autres les
78 CURIOSITÉS niSTORlOUES.
charbonniers et les porte-faix, qui lui étaient tous dé- \onés; que le sang allait couler,etque le ministre de France pouvait seul prévenir les malheurs dont on était menacé. Le ministre leur répondit que les devoirs et le caractère dont il était revêtu ne lui permettaient point de se rendre il leurs désirs, mais que si son intervention auprès du gouvernement génois pouvait éviter des malheurs, il lui transmettrait bien volontiers leurs demandes, et qu il allait écrire au sénat en conséquence.
Pendant ce temps, le gouvernement, irrésolu, chargea M. Jean-Luc Durazzo, l'un de ses membres, de se transporter chez le minisire de France, pour Tinviter à employer ses bons offices afin de l'aire cesser les désordres qui se manifestaient dans la ville.
M. Jean-Luc Durazzo se présenta donc chez le ministre ei l'engagea au nom du sénat à l'accompagner au palais. 11 lui apprit qu'une multitude de charbonniers et de portefaix avait enibncé le magasin d'armes et s'était emparée, sous prétexte de défendre le palais, de tout ce qu'elle y avait trouvé ; que le gouvernement était sans force pour ijrréter l'effusion du sang prêt à couler, etc. Le ministre accéda à sa prière, et le reconduisit au palais, où le gouvernement l'invita avec instance à se charger de parler au peuple.
En sortant du palais de France, les insurgés s'étaient portés chez l'apothicaire Morando, qui, âgé de soixante ans et malade dans son lit, était resté étranger aux mouvements de la journée. Ils l'avaient fait lever et mené avec eux à la loge de Barïbhi, où se trouvait le pnnci))al ras-* semblemeni.
Le ministre de France, aeeompagné d'un eerlain nombre de patriciens, se rendit près d'eus, et leur pro^
GRANDS ÉVÉNE^îEiNTS, àc. 70
posa de nommer quatre députés pour s'entendre avec quatre membres dugouvernement et délibérer sur les mesures à prendre. Ces députés furent l'abbé Cuneo, Fapo- Ihicaire Morando, le médecin Figari, et le médecin Vacarezza. Mais les insurgés ne voulaient les laisser sortir qu'autant que le gouvernement leur livrerait six patriciens comme otages; ils consentirent à une suspension d'armes, et à attendre ce qui serait arrêté par le sénat.
Alors les événements prirent un caractère grave dans la ville. Les charbonniers et les porte-faix, au nombre de cinq à six mille , s'étaient répandus partout , en étaient venus aux mains avec les insurgés et les avaient repoussés. L'apothicaire Morando, l'un des députés nommés par le peuple pour aller au palais, était demeuré seul et abandonné sous la loge de Banchi. Plusieurs chefs de l'insurrection cherchèrent bientôt avec lui, dans la maison du ministre, un asile contre la furie des charbonniers. Ceuxci s'étaient disséminés par pelotons de quinze à vingt dans chaque rue. Le cri de ralliement était : Viva Maria, viva il iiostro jmncipe, morte ai Francezi ! Dés le principe de l'insurrection, quelques révoltés avaient pris la cocarde tricolore comme signe de ralliement ; cette malheureuse distinction devint fatale aux Français. Toute personne, française ou génoise, qui était rencontrée avec cette cocarde était à l'instant arrêtée, dépouillée, maltraitée de coups de crosse et traînée parles cheveux. Deux oificiers d'artillerie française qui sortaient de chez le ministre, où ils étaient venus pour affaires concernant le dépôt de l'artillerie à Saint- Pierre d'Aréna, furent assaillis à la porte de trois coups de fusil qui heureusement ne les atteignirent pas. Les charbonniers les arrêtèrent, les dépouillèrent, leur arrachèrent leurs épaulettes, et les conduisirent en
prison. Puis ils cernèrent la maison du ministre, et couchaient en joue toutes les personnes qui paraissaient à la fenêtre. Déjà Ton avait fait feu sur la maison du consul de France; le désordre allait toujours croissant, les maisons des Français étaient menacées d'être pillées. On entendait fréquemment les coups de canon et les coups de fusil; tous les rapports annonçaient qu'on poursuivait plus particulièrement les Français.
Au moment où le ministre sortait du palais avec deux patriciens , pour aller porter au peuple le décret rendu par le sénat, les charbonniers et les porte-faix qui remplissaient la cour du palais s'opposèrent à son passage, il fut enveloppé, couché en joue, et séparé des patriciens qui le suivaient. Des coups de fusil se firent entendre; un Français, qui passait sans armes, fut tué; d'autres furent arrêtés et maltraités. Le ministre obtint leur élargissement et entra, avec^ eux, dans la salle du doge. H requit le doge et les sénateurs de le faire accompagner chez lui par une escorte suffisante et par deux sénateurs et six patriciens. Cette escorte lui fut accordée.
De retour à son hôtel, le ministre y trouva les patriotes qui s'y étaient réfugiés. Il leur donna lecture du décret • rendu par le sénat ; on en multiplia les copies, et les patriotes furent invités par les ministres et les sénateurs à l'aller publier parmi leurs concitoyens.
Cependant le tumulte augmentait; les décharges d'artillerie et les coups de fusil se répétaient plus fréquemment; les attroupements des charbonniers autour de la maison du ministre devenaient plus considérales. il crut alors devoir témoigner ses craintes au gouvernement, et lui demander de garantir sa sortie de Gênes, mettant
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sons la responsabilité personnelle de ses membres tous les événements qui pourraient arriver.
Le gouvernement répondit qu'il n'était pas le matlre de la multitude surmée pour sa défense, qu il ne pourrait protéger la sortie du ministre qu'autant que les troupes occuperaient les forts de Saint-Thomas, dont les insurgés s'étaient emparés, mais que, pour préserver le palais de la légation, il augmentait sa garde de cinquante hommes. Le so'ur, l'anarchie fut au comble, et le gouvernement fit connaître au ministre qu'il désirait lui envoyer deux sénateurs-, afin de conférer avec lui sur les moyens de sauver la chose publique; mais qu'il n'y avait aucune sûreté pour eux, que la fureur des charbonniers ne connaissait plus de bornes, qu'on ne pourrait les apaiser et rétablir Tordre que quand on serait maître de la porte Saint-Thomas, et que le ministre était invité à employer à cet effet toutes les mesures qui étaient en son pouvoir. Celui-ci répondit qu'il était étranger à tout ce qui se passait, que le gouvernement savait très-bien qu'il n'avait à cet égard ni pouvoir ni influence, et que c'était au gouvernement seul à prendre les moyens que pouvaient exiger les circonstances.
Le tumulte continua jusqu'à une heure du matin : on fut assez tranquille le reste de la nuit; à la pointe du jour, les canonnades et les fusillades recommencèrent; il y eut de part et d'autre plusieurs hommes tués et blessés. Le parti du gouvernement demeura enfin maître de toutes les portes.
Ce jour-là, l'autorité fît publier un décret rendu la veille, qui ordonnait de respecter les étrangers, les propriétés et de suspendre toutes les voies de fait.
On parvint à éloigner les charbonniers de la maison
du ministre ; mais ils se portèrent dans les maisons où ils savaient qu'étaient logés des Français; ils les saccagèrent et traînèrent ceux-ci en prison, en les maltraitant de coups ; ils pillèrent aussi la boutique et le logement de l'apothicaire Morando-, et de telle manière qu'ils n'y laissèrent pas un clou ; on peut dire que jamais pillage ne fut plus complet.
Le gouvernement rendit alors un décret qui invitait les citoyens à reporter leurs armes au palais, attendu qu'il n'y avait plus de résistance et que tout rentrait dans l'ordre. On entendit cependant tout le jour des coups de fusil tirés dans les rues et aux fenêtres. Les insurgés tenaient encore quelques postes sur les môles ; mais on acheva de les leur enlever dans la nuit. Toute la troupe de ligne et les bourgeois furent employés à des patrouilles et à proléger les personnes et les propriétés contre les charbonniers, qui menaçaient hautement de pillage les maisons des négociants, et en général celles de tous les amis des Français; les forçats furent repris et rendus à leurs chaînes.
Cependant beaucoup de Français étaient arrêtés. Le premier soin du ministre avait été de demander, comme préUminaires aux réparations que l'on devait à son pays pour les outrages sanglants qui lui avait été faits dans les deux jours précédents : 1*» la mise en liberté sur-lechamp de tous les Français et de tous les étrangers au service de France; 2« une proclamation au peuple de Gênes, portant la déclaration formelle que ceux-ci n'avaient eu aucune part aux événements antérieurs. En même temps il avait réclamé la liberté individuelle de quelques Français qui étaient nécessaires à leurs fonctions; Le gouvernement répondit qu'on les relâcherait après
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qu'on les aurait examinés et qu'on aurait reconnu qu'il n'y avait rien à leur-reprocher. En attendant, ces infortunés, prives de tout, meurtris de coups, étaient entassés les uns sur les autres dans les souterrains du palais, dans la bourbe et dans la fange jusqu'aux genoux. Mais comme le ministre insistait sur sa demande, le gouvernement publia enfin une proclamation où il invitait les Génois a respecter les Français, en leur faisant sentir que la conservation de Gênes dépendait de l'amitié de la France, ce qui était vrai; mais, après de tels événements cette amitié ne pouvait être durable. La France, d'ailleurs, conquérante partout en Italie, ne pouvait rester simple protectrice des Génois : n'eût-elle pas eu des représailles à demander pour ses citoyens insultés , il était dans sa destinée alors de faire de la ville de marbre ce qu'elle avait fait de toutes les grandes cités voisines, ce que, par exemple, elle venait de faire de Venise après le traité de Çampo-Formio. Elle se devait de compléter la conquête de cette partie de l'Italie par celle de Gênes ; il faut croire cependant que, sans la malheureuse insurrection dont cette partie de barres et cette partie de ballons furent la cause, la chute de l'indépendante génoise eût encore été retardée.
De même que ^souvent comme ici, et dans l'épisode qui précède, il suffît de la chose la plus frivole en apparence pour amener les plus terribles conflagrations ; de même, pour les empêcher , il suffît parfois d'un rien. Nous en avons une preuve bien curieuse dans les causes qui mirent obstacle au projet qu'avait formé la sanglante Marie d'Angleterre de faire massacrqr tous le$ protestants d'Irlande, et aux ordres qu'elle avait même déjà donnés à cet effet.
C'est le docteur Cole qui en était porteur. Il arriva à Chester ; le maire de la ville lui fit une visite. Cole, tirant de sa valise une boîte de cuir , lurdit indiscrètement : «^oici une commission pour fouetter les hérétiques d'Irlande. » L'hôtesse, dont le frère, Jean Edmonds, citoyen de Dublin , était protestant, eut l'adresse d'ouvrir cette boîte de cuir, sans être aperçue, pendant les compliments, en tira la commission, et y substitua un jeu de cartes, au-dessus duquel était le valet de trèfle. Le docteur Cole, ne se doutant de rien, remit la boîte dans sa valise, s'embarqua le lendemain, arriva à Dublin le 7 octobre 1558 , se rendit au château, où le vice-roi d'Irlande, lord Fitz-Walter, le fit assister au conseil. Après un discours relatif à sa commission , il remit la boîte au vice-roi , dont le secrétaire l'ouvrit. Quelle fut leur surprise lorsqu'ils n'y virent que le valet de trèfle et sa suite! Le docteur assura qu'il avait l'ordre, mais qu'il ignorait ce que cet ordre était devenu. «Allez en chercher un autre, dit le vice-roi; en attendant, nous mêlerons les cartes. » Au retour du docteur à Londres , on lui expédia bien un second ordre; mais la reine Marie mourut avant qu'il pût s'embarquer. Ainsi les protestants d'Irlande furent sauvés. Le lord Fitz-Walter, étant revenu en Angleterre, raconta le fait à la reine Elisabeth, qui ordonna qu'on recherchât Elisabeth Edmonds, dont le mari s'appelait Mattesthasd, et lui donna une pension de quarante livres sterling. Cette anecdote est racontée par Richard, comte de Corke. On la trouve aussi dans les manuscrits de M. Jacques Ware et dans une note de l'Histoire ecclésiastique de J.-L. (Jean- Laurent) *.
• Maestricht, 1776, în-S, t. IV, p. 129.
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On sait de combien peu il s'en fallut que Cromwell ne quittât l'Angleterre pour rAmérique et ne délivrât ainsi Charles I«' de son plus dangereux ennemi et de son successeur le moins prévu. Olivier appartenait à Tune des sectes presbytériennes contre lesquelles le roi et ses ministres faisaient sévir avec le plus de rigueur. Il fallait, ou renoncer à l'exercice de son culte, ou s'expatrier. Les puritains émigraient donc en foule, dans l'espoir de trouver ailleurs la liberté ou la tolérance. Le l** mai 1637, huit navires étaient à l'ancre, chargés de ces exilés volontaires. Le roi fit arrêter les vaisseaux et força les fugitifs à rentrer dans le royaume, y retenant ainsi, comme pour l'accomplissement de sa destinée, non-seulement Cromwell, mais Pyra, Haslerig et Hampden.
Rien n'est plus connu que l'anecdote du veîre d'eau, surtout depuis que M. Scribe l'a mise en scène pour en exagérer la singularité et dénaturer le peu de vérité qui s'y trouve. Nous allons cependant, pour ne rien négliger de ce qui a trait à notre sujet, vous citer ici ce qu'en dit Voltaire, au chap. XXH du Siècle de Louis XIV.
Il vient de parler de la longue amitié qui existait entre la reine Anne et la duchesse de Marlborough, et il ajoute : i Dans de pareilles liaisons, c'est d'ordinaire du côté des souverains que vient le dégoût, le caprice, la hauteur, l'abus, la supériorité; ce sont eux qui font sentir le joug, et c'était la duchesse de Marlborough qui l'appesantissait. Il fallait une favorite à la reine Anne ; elle se tourna du côté de milady Masham, sa dame d'atours. Leà jalousies de la duchesse éclatèrent. Quelques paires de gants d'une façon singulière qu'elle refusa à la reine, une jatte d^eau quelle laissa tomber en sa présence, par un mépris affecté, sur la robe de milady Masham, chan-
gèrent la face de l'Europe. Les esprits s'aigrirent. Le l'rère de la nouvelle favorite demande au duc un régiment , le duc le refuse et la reine le donne. Les torys saisirent cette conjecture pour tirer la reine de cet esclavage domestique, pour abaisser la puissance du duc de Mariborough , changer le ministère , faire la paix et rappeler, s'il se pouvait, la maison de Stuart sur le trône d'Angleterre. Si le caractère de la duchesse eût pu admettre quelque souplesse, elle eût régné encore. La reine et elle étaient dans l'habitude de s'écrire tous les jours sous des noms empruntés. Ce mystère et cette familiarité laissaient toujours la voie ouverte à la réconciliation; mais la duchesse n'usa de cette ressource que pour tout gâter. Elle écrivit impérieusement. Elle disait dans sa lettre : « Rendez-moi justice , et ne me faites point de » réponse. » Elle s'en repentit ensuite; elle vint demander pardon , elle pleura ; et la reine ne lui répondit autre chose sinon : « Vous m'avez ordonné de ne vous point » répondre, et je ne vous répondrai point. » Alors la rupture fut sans retour. La duchesse ne parut plus à la cour, et quelque temps après on commença par ôter le ministère au gendre de Mariborough, Sunderland, par déposséder ensuite Godolphin et le duc lui-même. »
Peu de temps avant cette révolution qui ruinait le crédit de madame Mariborough , une cause aussi futile que celle qui amenait sa chute l'avait au contraire sauvée.
Robert Harley, l'un des ministres, avait voulu qu'on en finît avec celte omnipotence de favorite, et, de complicité avec la reine , il s'était mis à conspirer sourdement contre la terrible duchesse. Sa manœuvre tourna contre lui-môme et précipita sa ruine. La découverte de
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rintrigiie fut amenée par un hasard curieux : Tinsolent mari de la reine Anne , le prince Georges de Danemark , se plaignit un jour, après boire, que la reine se couchait depuis quelque temps plus tard que de coutume. Ce propos, rapporté à la duchesse, la mit sur la piste des entrevues de Harley avec la reine dans Tappartement de lady Masham. L'impérieuse favorite, qui n'entendait pas se laisser supplanter, exigea le renvoi immédiat de Harley et de sir John (BoKngbroke) son ami. Il fallut céder la place à un vs^hig éprouvé , lord Samers, à un homme nouveau, M. Robert Walpole. « Ceux, dit M. Eugène Robin, à qui nous empruntons ce fait*, ceux qui croient à la politique des vendes d'eau n*onl pas assez tiré parti, ce me semble, du verre de vin qui délia ainsi la langue du mari de la reine. »
A moins de quarante ans de là , une guerre de l'Angleterre et de la Hollande avait eu sa cause avouée dans un fait bien futile.
On était en pleine paix. Tout à coup les Hollandais apprennent que Charles II fait des armements considérables , et que tout donne à penser qu'il va s'unir avec Louis XIV pour les écraser.
« Les états généraux, consternés, dit Voltaire, écrivirent au roi , lui demandant humblement « si les grands » préparatifs qu'il faisait étaient en effet destinés contre » eux , ses anciens et ses fidèles alliés ? En quoi ils » l'avaient offensé ? Quelle réparation il exigeait ?» Il répondit « qu'il ferait de ses troupes l'usage que de- » manderait sa dignité , dont il ne devait compte à per- » sonne. »
• Revue nouvelle, !•' janvier 1846, p. 4?ï8, 439.
Renseignements pris , après cette altiére réponse , on sut que Charles II avait deux griefs contre les Hollandais : l^' la flotte des États n*avait.pas baissé son pavillon devant un bateau anglais; 2<^ Corneille de Witt, frère du grand pensionnaire, n'avait pas craint de se faire peindre avec les attributs d*un vainqueur, ce qui rappelait des souvenirs injurieux pour TÂngleterre, puisque c'est à ses dépens que s'était faite la gloire de de Witt. « On voyait, dit Voltaire, des vaisseaux pris et brûlés dans le fond du tableau. Corneille de Witt... avait souffert ce faible monument ; mais ce tableau presque ignoré était dans une chambre où l'on n'entrait presque jamais. Les ministres anglais qui mirent par écrit les griefs de leur roi contre la Hollande y spécifièrent des tableaux injurieux, abusive ptdiires. Les États, qui traduisaient toujours les mémoires des ministres en français, ayant traduit abusive par le mot fautifs, trompeurs, répondirent qu'ils ne savaient ce que c'était que ces tableaux trompeurs. En efiet, ils ne devinèrent jamais qu'il était question de ce portrait d'un de leurs concitoyens, et ils ne purent imaginer ce prétexte de la guerre. » .
La manière dont fut découverte la conspiration de Cellamare est bien connue; nous ne pouvons toutefois nous dispenser d*en parler ici.
L'abbé Porto-Carrero, neveu du cardinal du même nom, devait partir pour l'Espagne avec le fils de l'ambassadeur qui menait toute l'affaire. Ils allaient porter a Alberoni des dépêches où se trouvait tout le secret de la conjuration. Ces dépêches firent travailler longtemps et veiller très-tard les commis de l'ambassade. L'un d'eux, qui vivait avec l'une des filles de la Fillon, ayant été vertement grondé par la dame de ce qu'il rentrait si tard,
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8'excusa sur Timportance du travail qull avait dû faire et sur la nécessité où il avait été d'achever en toute hâle les dépêches qu'attendaient les deux courriers. A ces mots de dépêches importantes, de courriers pressés, la Fillon prit l'alarme, et comme a toutes sortes de titres elle avait ses entrées chez le cardinal Dubois, elle y courut sans perdre de temps. Le régent était alors à rOpéra, et l'on ne pouvait prendre ses ordres ; mais Dubois savait qu'il pouvait s'en passer; et, de lui-même, il lança des exprés pour arrêter les deux voyageurs sur la route. On les joignit à Poitiers; les dépêches furent saisies et aussitôt envoyées à Paris. Tout s'y trouvait : le plan de la conspiration, la liste des conjurés, leur correspondance. Le régent n'apprit tout que le lendemain à son lever. Les papiers de l'ambassadeur étaient déjà entre les mains de Dubois, et Cellamare était déjà luimême consigné dans son hôtel.
On donne une autre cause à la découverte du complot; comme elle n'est guère plus sérieuse que l'autre et rentre ainsi dans notre cadre, nous allons vous en parler, d'après un article de M. Ch. Nisard, dans le Supplément au Dietionnaire de la conversation : « Suivant cette version, dit-il, les deux voyageurs auraient emmené avec eux un banquier, un banquier en état de banqueroute, dont ils comptaient favoriser la fuite à l'aide d'un déguisement, mais que ses créanciers suivirent à la piste, et qu'ils rejoignirent à Poitiers. C'est sans en soupçonner l'importance qu'on se serait hâté d'envoyer au cardinal-ministrc tous les papiers saisis en la possession des fugitifs. Cette version, au fond, ne manque pas d'exactitude. Ainsi, il parait constant que les deux diplomates espagnols s'étaient effectivement chargés de faciliter l'évasion d'un
banqueroutier, que ses créanciers rejoignirent en même temps que les agents de Dubois arrivaient h Poitiers. Mais les faits ultérieurs ont suffisamment prouvé que l'honneur de la découverte du complot, si honneur il y a, revient uniquement à la Fillon. »
Pour que Dubois comprit à mi-mot ce que cette entremetteuse venait lui révéler, et pour que sans perdre de temps en vaines surprises il pût prendre aussitôt des mesures contre le danger, il fallait qu'il fût déjà au fait du complot, et il Tétait ; et voici comment, d'après Lemontey, il avait dû ses renseignements a la conscience timorée d'un copiste :
« Dubois , dit donc Thistorien de la régence, trop pénétrant pour ne pas soupçonner l'intrigue dès l'origine, en acquit la certitude par une imprévoyance qui suffirait pour couvrir de mépris ces conspirateurs.
» Ils avaient confié le soin de mettre à net les pièces qu'ils adressaient en Espagne à un inconnu nommé Buvat; c'était un écrivain de la Bibliothèque du roi, donné par l'abbé Bignon à Brigault, qui lui avait demandé un copiste. Cet homme, déjà avancé en âge, fut saisi d'effi*oi à la vue des papiers qu'il devait transcrire. Il courut en faire le récit à Dubois, dont il reçut les encouragements, quelques dons et de grandes promesses, et il revint à l'hôtel de l'ambassadeur, tranquille espion du gouvernement. Dès ce moment, on peut regarder la conspiration de Cellamarc comme finie, et il faudrait l'appeler la conspiration de Dubois, puisque ce rusé ministre, pouvant la dissoudre d'un mot, la laissa continuer, autant pour les intérêts de sa politique que pour le plaisir malicieux de jouer avec sa proie avant de la déchirer. »
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Alberoni, dont ce complot, déjoué par tant de causes aussi futiles qu'inattendues, ruinait les plus chères espérances, devait tomber lui-même victime de circonstances pareilles. Son pouvoir de ministre ne tenait pas à un fil plus fort que ses projets de conspirateur.
« Le sieur de Ferrette, lit-on dans les manuscrits de Pierre Legoux , qui avait servi longtemps en France en qualité de colonel d'un régiment, fut obligé de se retirer, pour quelques raisons particulières, en Espagne pendant le ministère du cardinal Alberoni. Voici, selon lui, ce qui donna lieu à la disgrâce de Son Éminence.
» Un jour qu'un officier allemand demandait de l'argent à ce ministre : « Si vous avez dix pistoles sur vous, dit-il à Ferrette, qui était près de lui, donnez- les-raoi et je vous les rendrai. » Ferrette les lui donna. Peu de jours après, étant allé faire sa cour au cardinal. Son Éminence lui rendit les dix pistoles roulées dans un papier. Mais qui fut bien étonné? Ce fut Ferrette, lorsqu'en ouvrant le papier qui renfermait l'argent, il se trouva que c'était une lettre écrite par la reine au cardinal et contenant une réprimande assez forte sur quelques propositions amoureuses qu'il avait osé lui faire.
» Ferrette, après avoir hésité quelque temps sur le parti qu'il prendrait à l'égard de la lettre, finit par se déterminer à la garder; et pour la mettre en sûreté, il la plaça sous la coiffe de son chapeau.
» Quelque temps après, n'ayant pas voulu servir contre la France, il fut arrêté par ordre du cardinal et renfermé dans un château fort. Dans son dépit, il confia la lettre du ministre au juge envoyé pour l'interroger, parce que ce juge lui parut lui-môme très-mécontent du cardinal. Le juge la remit en main propre à Sa Majesté, qui,
quelques jours après, renvoya le cardinal, comme chacun sait*...»
La manière dont Tut tué Gustave-Adolphe à Lutzen est restée un mystère. Une anecdote qui courut les gazettes allemandes, en 1789, la présente sous une forme toute nouvelle et lui donne surtout une cause qui la fait rentrer dans le cadre de ce chapitre.
Les papiers publics, lisons-nous, sous la date du 30 janvier 1787, dans le MemoriaZ rfe V Europe, rapportent une anecdote bien importante pour notre histoire, et que nous nous empressons de recueillir.
On sait que Gustave-Adolphe, roi de Suède, périt à la bataille de Lutzen, quil gagna le 16 novembre 1632; mais on ne savait rien encore de positif sur les circonstances de sa mort. Les uns prétendaient que le cardinal de Richelieu en était Tauteur; d'autres, qu'il avait été assassiné par le duc Albert de Luxembourg, Tun de ses généraux, qui fut lui-même tué par les Autrichiens. On a trouvé dernièrement, dans les archives de Suède, une lettre qui explique d'une tout autre manière ce triste événement. Elle est datée du 20 janvier 1725 et adressée par M. André Goedging, prévôt du chapitre de Vexico, en Suède, à M. Nicolas Hawedson-Dbal , secrétaire des archives de ce royaume. En voici la teneur :
« Lorsque j'étais en Saxe, en 1687, je découvris, par un heureux hasard, les circonstances de la fin déplorable du roi Gustave-Adolphe.
» Ce grand prince était sorti sans autre suite que celle d'un valet, pour aller à la découverte de l'ennemi. Un brouillard épais qu'il faisait ce jour-là l'empêcha d'apcr-
* Fr. Barrière, la Cour et la viUe, p. 84.
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cevoir un détachement de troupes autrichiennes qui firent feu sur lui et le blessèrent sans le tuer. Le valet, qui aidait le roi à retourner à son camp, l'acheva d*un coup de pistolet et s'empara d'une paire de lunettes dont ce prince, qui avait la vue fort basse, se servait constamment. J'achetai ces lunettes du doyen de Nambourg. Lors de mon séjour en Saxe, le meurtrier du roi était fort vieux et tirait vers sa fin. Les remords qu'une action aussi atroce devaient naturelleincnt lui occasionner, ne lui laissaient pas un moment de repos. Il envoya chercher le doyen dont je viens de parler et lui fit l'aveu de son ciime. J'ai appris ces détails de la bouche môme du doyen, dont j'achetai les lunettes, que j'ai déposées dans les archives de Suéde. »
a La guerre de 1638, dit Saint-Simon, eut une étrange origine, dont l'anecdote, également certaine et curieuse, est si propre à caractériser le roi et Louvois, son ministre, qu'elle doit tenir place ici. Louvois, à la mort de Colbert, avait eu la surintendance des bâtiments. Le petit Trianon de porcelaine, fait autrefois pour M™« de Montespan, ennuyait le roi, qui partout voulait des palais. II s'amusait fort à ses bâtiments. 11 avait aussi le compas dans l'œil pour la justesse, les proportions, la symétrie; mais le goût n'y répondait pas.
» Ce château ne faisait que de sortir de dessous terre» lorsque le roi s'aperçut d'un défaut à une croisée qui s'achevait dans la longueur du rez-de-chaussée. Louvois, qui naturellement était brutal, et, de plus, gâté jusqu'à souffrir difficilement d'être repris par son maître, disputa fort et ferme, et maintint que la croisée était bien. Le roi lui tourna le dos et alla se promener ailleurs dans le bâtiment.
» Le lendemain, il rencontra le Nôtre, bon architecte, fameux par le goût des jardins, qu'il a commencé à introduire en France, et dont il a poussé la perfection à un haut point : lui ayant demandé s'il avait été à Trianon, il répondit que non. Le roi lui expliqua ce qui l'avait choqué, et lui dit d'y aller. Le lendemain, même question, même réponse; le jour d'après autant. Le roi vit bien qu'il n'osait s'exposer à trouver qu'il eût tort ou à blâmer Louvois; il se fâcha, et lui ordonna de se rendre le lendemain à Trianon, où il irait et où il ferait venir Louvois aussi.
» 11 n'y eut plus moyen de reculer : le roi les vit le lendemain tous les deux à Trianon. 11 y fut d'abord question de la fenêtre; Louvois disputa : le Nôtre ne disait mot. Enfin le roi lui ordonna d'ahgner, de mesurer et de dire après ce qu'il aurait trouvé. Tandis qu'il y travaillait, Louvois, en furie de cette vérification, grondait tout haut, et soutenait avec aigreur que cette fenêtre était en tout pareille aux autres. Quant tout fut bien examiné, il demanda a le Nôtre ce qui en était, et le Nôtre de balbutier. Le roi se mit en colère, et ordonna à le Nôtre de parler net. Alors le Nôtre avoua que le roi avait raison, et dit ce qu'il y avait trouvé de défectueux. 11 n'eut pas plutôt achevé, que le roi, se tournant vers Louvois, lui dit qu'on ne pouvait tenir a ses opiniâtretés; que, sans sa remarque, on aurait bâti tout de travers, et qu'il aurait fallu tout abattre aussitôt que le bâtiment aurait été achevé; en un mot, il lui lava fortement la tête.
» Louvois, outré dé cette sortie, et de ce que courtisans, ouvriers et valets en avaient été témoins, arrive chez lui furieux; il y trouva Saint-Fouange, Villeneuf, le chevalier de Nogent, les deux Tilladet, quelques autres féaux
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iotimes, qui furent bien alarmés de le voir en cet état.
« C'en est fait, leur dit-il, je suis perdu auprès du » roi, de la façon dont il vient de me traiter pour une fei> nétre. Je n*ai de ressources qu'en une guerre qui le » détournera de ses bâtiments, et .qui me rende néces- » saire; et parbleu, il Faura! »
p En effet, quelques mois après, il tint parole; et malgré le roi et les autres puissances, il la rendit générale. Elle ruina la France au dedans, ne l'étendit pas au dehors, malgré la prospérité de ses armes, et produisit au contraire des événements honteux. »
11 serait très-curieux de rechercher à quoi ont tenu certaines victoires, et combien il s'en est fallu qu'elles ne fussent des défaites. Celle de Frislingen, gagnée par Villars le 14 octobre 1702, en est une preuve.
La cavalerie se battait dans la plaine, l'infanterie française gravit au haut de la montagne et attaqua l'infanterie allemande retranchée dans les bois. Le maréchal de Villars racontait souvent que, la bataille étant gagnée, comme il marchait à la tête de son infanterie, une voix cria : Noiissomfnes coupés! A ce mot, tous ses régiments s'enfuirent. Il court à eux et leur crie. : Allons, mes amis, la victoire est à nous; vive le roi! Les soldats répondent ' Vive le roi ! en tremblant et recommencent à fuir. La plus grande peine qu'eut le général fut de rallier les vain^ queurs. Si deux régiments ennemis avaient paru dans le moment de cette panique, les Français étaient battus; tant la fortune décide souvent du gain des batailles !
Si le hasard d'un cri poussé par un poltron faiUit faire perdre à Villars cette belle bataille, il dut à des chances aussi frivoles et aussi imprévues le gain d'une affaire plus brillante et plus décisive encore, la victoire de De-
96 CURIOSITÉS HISTORIOUES.
nain. L'accord de deux circonstances, indépendantes de sa prudence comme chef et de la vaillance de ses troupes, vint, dit*on» la lui assurer :
Le prince Eugène faisait alors le siège de Landrecies. On prétend que ses lignes étaient trop étendues; que le dépôt de ses magasins dans Marchiennes était trop éloigné; que le général Âlbemarle, posté à Denain, entre Marchiennes et le camp du prince, n'était pas à portée d*étre secouru assez tôt s'il était attaqué. On assure qu'une Italienne fort belle, entretenue par le prince Eugène, était dans Marchiennes, et qu'elle avait été cause qu'on avait choisi ce lieu pour servir d'entrepôt.
« Ceux qui se plaisent à attribuer les événements à des causes singulières, lisons-nous dans les Ephétnérides de Noël * , prétendent qu'un curé et un conseiller de Douai, se promenant ensemble vers ces quartiers, imaginèrent les premiers qu'on pouvait aisément attaquer Denain et Marchiennes. Le curé donna son avis à l'intendant de la province, celui-ci au maréchal de Montesquiou, qui commandait sous le maréchal de Villars; le général l'approuva et l'exécuta heureusement en donnant le change au prince Eugène. »
Un corps de dragons s'avança à la vue du camp ennemi, comme si l'on se préparait à l'attaquer; et tandis que les dragons se retirent ensuite vers Guise, le maréchal marche à Denain avec son armée sur cinq colonnes. On force les retranchements du général Albemarle, défendus par dix-sept bataillons; tout est pris ou tué. Le prince Eugène arrive à la hâte, mais à la fm de l'action, avec ce qu'il peut amener de troupes ; il veut attaquer
* Juillet, 211.
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un pont qui conduisait à Denain et dont les Français clalent maîtres. Il y perd du monde et retourne à son camp après avoir été témoin de cette défaite.
Tous les postes vers Marcliienncs, le long de la Scarpe, sont emportés Tun après l'autre avec la même rapidité; on presse le sicgo de Marchiennes avec tant de vivacité, qu'au bout de trois jours on se rend maître de toutes les munitions de guerre et de bouche amassées par les ennemis pour la campagne. L'armée du prince Eugène se retire diminuée de cinquante bataillons, dpnt quarante furent pris depuis le combat de Denain jusqu'à la fin de la campagne; les nouveaux avantages que le maréchal de Yillars remporta sur les ennemis hâtèrent la paix d'Utrecht, conclue le 11 avril 1713.
« On m'a assuré, dit le président Hénault, que Marlborougli, étant à Aix-la-Chapelle, où il reçut une lettre du prince Eugène qui lui envoyait le plan de sa position, lui dépêcha sur-le-champ un courrier pour lui mander le risque où il s'était mis par cette position : le courrier arriva trop tard. A quoi tiennent les grands événements ! »
La défaite de l'amiral Bing devant Minorque ne fut due qu'à la négligence d'un homme de ses équipages et à la trouvaille que lit un distrait.
Grimm en explique ainsi la cause :
« C'est le chevalier de Lorenzi, dit-il, qui fit casser la léle à l'infortuné amiral Bing, parce que c'est lui qui lui a fait perdre son combat. C'est un fait certain et une anecdote assez curieuse. Le chevalier, fouillant dans le taudis où on l'avait logé après le débarquement en Minorque, découvrit dans un coin le livre des signaux de la flotte anglaise. Après l'avoir examiné et reconnu, il le porta à M. le prince de Bauvau, qui le remit à M. lema-
réchal de Richelieu. On s'en méfia d*abord ; mais lorsque le combat naval commença, on eut bientôt lieu de reconnaître que les Anglais suivaient leurs signaux de point en point. On eut par ce moyen la facilité de prévenir toutes leurs manœuvres, et ils furent obligés de se retirer.
» Le chevalier Lorenzi, trop distrait pour se souvenir du service qu il avait rendu, oublia d*en demander la récompense, et la cour oublia de la lui accorder. »
C'est une particule mal expliquée dans le traité d'Utrecht, par le ministre Silhouette, qui, selon M. Labrouille Rochefort, en ses singuliers Mémoires, produisit une guerre cause de la perte du Canada; ajoutons que Tune des entreprises les plus hardies tentées pour nous conserver cette conquête manqua par suite d'un contretemps, bien digne de couronner ce que cette raison futile avait si fatalement commencé.
Voici ce que nous lisons dans les Souvenirs et portraits par M. le duc de Lévis :
« Après la mort du brave, mais malheureux Montcalm , le maréchal, alors chevalier de Lévis, avait pris le commandement en chef de l'armée du Canada. La prise de Ouébec, conséquence de la bataille où M. de Montcalm fut tué, l'avait obligé de se retirer à Montréal, capitale du haut Canada, où il étabUt son quartier d'hiver. Ayant appris au commencement du printemps que les Anglais se gardaient fort mal dans Québec, il résolut de les surprendre : les préparatifs se font dans le plus grand secret; il^ embarque son artillerie sur le fleuve Saint-Laurent, dés que le dégel le lui permet, et côtoie la rivière avec l'élite de ses troupes; il arrive ainsi sans être découvert à quelques lieues de Québec. Là un des glaçons que le fleuve
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cliarriait encore choque et fait chavirer un des bateaux d'artillerie; tout Téquipage se noie, à Texception d un sergent qui s*accroche au glaçon et arrive ainsi mourant de Iroid sous les murs de la place. La sentinelle du quai, voyant avec étonnement un Français, appelle du secours; on va à. lui, on lui demande qui il est et d'où il vient, il ne peut répondre; on le réchauffe, il se ranime un peu et retrouve assez de force pour dire qu'il appartient à Tarmée du chevalier de Lévis, que l'on croyait tranquillement dans ses quartiers d'hiver, et qui n'est plus qu'à quelques lieues : â peine a-t-ii proféré ces quelques mots qu'il expire.
» Le gouverneur envoie à la découverte, renforce ses postes, se met en défense ; l'expédition du chevalier de Lévis est manquée ; mais le sort lui réservait d'autres tribulations ; ses troupes venaient de s'emparer de deux navires marchands; ils étaient malheureusement chargés de rhum et d'eau-de-vie, et le soldat qui venait de faire une marche forcée de plusieurs jours ne put être contenu. Les tonneaux furent défoncés, et en moins d'une heure, cette petite armée était ivre, mais ivre-morte. Elle était perdue, si l'ennemi eût su cet accident. Le général français, dans cette terrible position, fait prendre les armes à tous les officiers, leur ordonne de faire des patrouilles autour du camp pour empêcher les communications; il écrit en môme temps au gouverneur de Québec que, se voyant découvert, il va se retirer, mais qu'il recommande à son humanité deux cents malades qu'il ne peut emmener, et qu'il laisse à l'hôpital que les Anglais avaient établi hors de la ville et dont il s'était emparé. Le gouverneur, croyant ie chevalier de Lévis sur ses gardes, ne songe point à l'attaquer, et les Français dégrisés se retirent sans perte > grâce aux sages précautions de leur général. »
D*après le même M. de Lévis, la part active que prit la France dans la guerre de Tindépendance américaine aurait eu pour raison les instances que fit auprès du mi~ nistre Maurepas Beaumarchais, alors engagé dans sa grande affaire des fusils avec les héros de l'Amérique.
11 était dans les idées du roi d'attendre avant de se déclarer et de déployer ses forces. « Mais, dit M. de Lévis, ce système de prudence fut combattu par rinfluence qu'exerçait Beaumarchais sur M. de Maurepas...
» Il avait acheté à \il prix, en Hollande, une immense quantité de fusils, pas moins de 60,000. Il les avait vendus à crédit aux agents des Américains. S'ils succombaien t, la créance était perdue avec leur liberté. L'adroit auteur de Figaro, qui avait trouvé accès auprès de M. de Maurepas, et qui l'amusait par ses saillies, parvint à le décider aux premières hostilités. »
On aurait peine à se figurer combien, sous Louis XV, les grâces les plus importantes dépendaient de choses futiles, même, je le répète, quand ces grâces, si facilement surprises, devaient mener à des affaires où le sort de toute une contrée, la vie de toute une population, se trouvaient en question. Nous donnerons pour preuve de ce que nous avançons ici une très-curieuse anecdote que la Biographie tiniverselle n'a pas dédaigné d'emprimter pour la notice sur le chevalier de Turgot : seulement, nous ferons mieux, nous irons a la véritable source du fait, c'est-àdire au récit qui s'en trouve écrit dans le singulier pamphlet, longtemps attribué à Mirabeau, V Espion dévalisé. La Biographie, tout en lui prenant son anecdote, n'a pas même mentionné le livre; nous le citerons, nous, textuellement.
Il s'agissait de coloniser la partie de la Guyane qui se
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trouve sur les bords du Kourou : deux intrigants, Baudet et Chanvalon, et un utopiste naïf, le chevalier de Turgot, étaient à la tête de l'entreprise.
Le ministre, endoctriné par Baudet, adopta volontiers le plan proposé ; mais il restait à obtenir l'aveu du roi et à enlever la nomination du chevalier comme gouverneur de la colonie en projet. C'était là le plus difficile.
« Personne à la cour ne connaissait le chevalier Turgot ; son frère l'intendant, magistrat laborieux et considéré, ne quittait ni Limoges ni les savants. Le président à mortier, podagre, n'était aperçu qu'au palais. Ce nom, autrefois fameux comme prévôt des marchands, conservait cette réputation d'estime si bien méritée, sans qu'on en aperçût nn seul.
» Lorsque le duc (le ministre Choiseul) vit le chevalier, il lui témoigna quelque embarras à cet égard, et lui dit : — Mais y a-t-il longtemps que vous n'avez paru dans ce pays-ci? — Je ne m'çn ressouviens plus , lui répondit le chevalier. — Le roi vous connaît-il de vue, de nom? — Je l'ignore..... — Il faut que je vous mette sous les yeux du roi, dans mon premier travail : le roi n'aime pas qu'on lui propose quelqu'un dont il n'a jamais entendu parler. Ce n'est pas que la volonté s'y refuse , mais son amourpropre en souffre... Tenez, les rois sont tous de même; - ils veulent ne rien faire, ne se mêler de rien et avoir l'air de savoir tout. Quand on apprend une nouvelle au roi d'Espagne, il commence par dire : Je le sais, souvent avant qu'on ait ouvert la bouche. — Mais pour moi , comment ferez-vous? — Comment? ma foi j'y suis embarrassé : que, diable! quoi, pas une àme à Marly, Saint-Germain? — Ah! si, Saint-Germain? j'y connais le jardinier du duc
d'Agen. — Eh! que ne le dites-vous! — A Trianon, je connais Richard. — Non,* non, Saint-Germain ; j*ai votre aflâire; adieu.
» Trois semaines s'écoulèrent sans que le chevalier entendît parler de rien; il croyait tout manqué, lorsque le duc de Choiseul lui écrit de venir à Versailles pour être présenté... — J'ai cru, monsieur le duc, dit le chevalier au ministre, que vous m'aviez oublié. — C'est qu'il m'a fallu du temps pour circonvenir. — Et comment avez-vous fait?
— Oh ! j'ai parlé de vous au duc d'Agen : il m'a dit ne pas vous connaître; alors je lui ai parlé de son jardinier, de ses plantes, enfin de Cayenne, de vos goûts, de mes vues... Le duc d'Agen m'a compris, — Et qu'a-t-il fait?
— Je l'ignore; mais, avant-hier, il m'a dit que je pouvais vous proposer. J'ai fait hier un travail sur la cheminée après le lever. Le roi m'a dit qu'il vous connaissait beaucoup, que vous aviez du génie, des vues, des idées neuves. . . Vous serez bien reçu ; montons là-haut.
» Le chevalier suit le duc de Choiseul, on entre dans le cabinet; après la prière, le roi passe et dit au duc : — Ah ! voilà le chevalier Turgot ; de l'esprit, des vues. — Sire, c'est le commandant de Cayenne... Le roi sourit et tourne le dos, le ministre suit son maître. Le chevalier s'en va rayonnant de gloire ; il se croit obligé de remercier le iluc d'Agen, capitaine des gardes en exercice.
» — J'ignorais, monsieur le duc, les obligations que je vous ai; mais M. le duc de Choiseul m'en a instruit. J'en suis d'autant plus flatté que, n'ayant pas l'honneur d'être connu de vous personnellement, j'avais moins le droit d'espérer de mériter votre estime. — Ah! c'est-t-il fait?
— Oui, monsieur le duc. — Descendez-vous de là-haut?
— Oïd. — Avez-vous salué le roi? — Le roi est venu i
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moi, m*a nommé, ra*a reconnu; cela est extraordinaire, il ne m'a jamais vu ; il faut que vous lui ayez parlé de moi avec toutes sortes de bontés, car son abord a été trèsgracieux , et Ton m*a dit que d'ordinaire il passait droit sans regarder. — Oh! oui, il vous a sûrement reconnu; je lui ai dit que vous étiez borgne... (A ce mot, le chevalier fait la grimace; le duc d'Agen s'en aperçoit, répare sur-le-champ, et ajoute : ) Je l'ai entretenu de votre personnel. Le chevalier, redevenu sérieux, répond : — Oh! je m'en suis bien aperçu, monsieur le duc, le roi a dit que j'avais du génie, des vues, des idées même... (Alors le chevalier détaille tous ses plans, persuadé que, d'accord avec le duc de Choiseul, le duc d'Agen les a exposés au roi, et concluant toujours par de grands remercîments.)
— Oui, reprit le duc d'Agen après cette longue tirade, la semaine dernière, je saisis le moment de parier de vous au roi ; c'était à Choisy, pendant le souper ; Chauvelin me demanda un filet de faisan à la tartare; je lui dis qu'il avait bonne mine ; Chauvelin le trouva bon, et comme le roi sait qu'il est gourmand , il me demanda l'autre filet. L'idée me prit de parler de vous ; je dis au roi que j'en avais mangé accommodé à la turque. — Etoù?me dit le roi.
— Chez moi, Sire, à Saint-Germain ; c'est le chevalier de Turgot qui en donna la recelte à mon jardinier; mon jardinier a fort bien réussi. — J*en veux avoir, me dit le roi... Il l'a déjà oublié , mais je ne suis pas étonné qu'il vous ait bien reçu.
> Le pauyre chevalier ne savait à quelle sauce manger ce poisson; embarrassé , honteux, rougissant, il se taisait. — Eh quoi! lui dit le duc d'Agen , cela vous étonne?... Je vois que vous ne connaissez pas... vous êtes neuf... Cependant à votre âge... tous les jours nous
rendons de ces services aox ministres. Le roi veut connaître les noms; il faut mettre ce prince à son aise; heureux d'avoir po contribuera votre satisfaction !... £t ii le conduit. •
li faut dire, pour la moralité de l'histoire, ce qu'il advint de cette colonie dont le gouverneur avait son brevet de par la vertu des faisans à la turque , et quels horribles désastres couronnèrent cette entreprise si bnrlesquement commencée.
Quelques jours après la visite au roi et la conversation avec M. d'Agen , la capacité culinaire du chevalier de Turgot était récompensée par le titre de gouverneur général de la Guyane; Chanvaion était fait intendant. « Des familles alsaciennes, lit-on dans la Biographie ])or- Iniiue des contemporains , venaient a grands frais sur les bords de l'Atlantique pour s'y embarquer; mais toutes les mesures étaient viciées par la négligence et l'improbité ; Baiitlet faisait retenir Turgot par le duc de Choiseiil, sous prétexte de l'aider doses conseils, et détournant ainsi son attention. En France même, les futurs colons faillirent mourir de faim; débarqués en Guyane, douze mille hommes n'eurent pendant des mois entiers pour asile qu'un mauvais hangar. La détestable qualité des vivres causa une épidémie ; les inondations diminuèrent encore le nombre de ceux qui restaient. Enfin Turgot parut pour mettre fin à tant de maux ; il était trop tard. En vain il fit arrêter et conduire en France Chanvaion pour y être jugé. Au bout de quatre mois , il revint Ini-môme apportant au ministère la certitude de l'impossibilité où l'on se trouvait d'exécuter ses plans avec les moyens qu'il avait à sa disposition. Le plus fâcheux pour lui, c'est que d'accusé Chanvaion devint
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accusateur : le différend fut vidé dans le cabinet des ministres; et Turgot, reconnu coupable d'abus de pouvoir pouravoir arrêté les concussions d'un fonctionnaire inférieur et cédé, en le renvoyant, au vœu général des colons, lut privé de sa liberté par une lettre de cachet. »
Cependant les douze mille colons avaient p^ri dans les fanges du Kouro débordé. Le désastre était si affreux que personne n'osait en parler. Fréron s'y risqua seul , et il paya cette audace de sa liberté :
« Fréron, auteur de V Année littéraire, lit-on dans les Mémoires secrets, a été arrêté hier après midi , par Tordre deM.leducdeChoiseul, et conduit au For-l'Évéque. C'est pour avoir inséré dans son journal , n° 34 , il y a quinze jours , une lettre à lui adressée par une famille d'Alsace, en route pour se rendre à Rochefort et passée à Cayenne , arrêtée en sa marche, le 17 du mois dernier par la plus excessive misère, qu'un citoyen généreux a soulagée. Cet acte de générosité n'a pas été vu du même œil à la cour ; on en fait un crime politique à l'éditeur. M. le duc de Choiseul, étant ù table, entend parler de cette famille :« Ce gueux, â'écrie-t-ii, s'avise de parler de » Cayenne ! Qu'on m'apporte le n*» 34.. » On lui lit l'endroit. « Il couchera au For-l'Évêque! » s'écria de nouveau le ministre courroucé... Fréron a été élargi le 14. 11 «ivait écrit une lettre à M. de Choiseul, où il lui représentait d'une façon pathétique combien peu il avait lieu de s'attendre à un traitement aussi injuste de la part d'un ministre qui l'avait honoré de sa protection. Le ministre a répondu avec détail , en cherchant à justifier sa conduite et en donnant à entendre quel crime politique c'était de dévoiler ainsi les négUgences et l'inattention du ministère. »
A cette entreprise manquée, opposons-en vite une autre qui, dés le principe, ne fit pas reposer sa raison d'être et son succès sur une chose beaucoup plus sérieuse que le faisan à la turque du chevalier de Turgot, mais (|ui finit toutefois par aboutir à Taccomplissement du plus gigantesque projet. Il s'agit du canal de Languedoc.
« Riquetti, auteur de la famille de Caraman, ainsi que du canal de Languedoc , lisons-nous dans les Mémoires du baron de Besenval , avait autant de ressource dans l'esprit que de talents, quoique l'on prétende que le projet de ce canal lui ait été donné par son jardinier ; un de ces êtres extraordinaires dans lesquels la nature se plaît quelquefois à placer les qualités les plus rares et souvent à les y enfouir. Quoi qu'il en soit , le sieur Riquetti présenta le projet de son canal à M. de Colbert, qui l'approuva après un inûr examen et s'attacha les gens les plus experts dans ce genre.
• » Toutes choses en règle , il ne fallait plus que de l'argent pour mettre la main à l'œuvre. Riquetti demande des avances : Colbert , en ce moment dans la détresse , lui dit que non-seulement il était dans l'impossibilité de lui donner un sou , mais même qu'il ne pouvait l'aider de son crédit.
» Riquetti ne se rebuta pas et eut recours â l'adresse. Il répondit au minisire que , puisqu'il ne pouvait venir à son secours, il imaginait un moyen qui infailliblement lui en procurerait s'il voulait s'y prêter. Colbert lui demanda ce que c'était. Riquetti lui dit qu'étant occupé de renouveler le bail des fermes , il ne lui demandait que la permission de pouvoir entrer dans son cabinet lorsqu'il y serait enfermé avec les gros bonnets de la ferme. Colbert y consentit.
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» En effet , quelques jours après , le ministre ayant chez lui une assemblée de fermiers généraux, Riquetti tourna la clef du cabinet , entra, et s*assit dans un coin sans dire mot à personne et sans que personne lui parlât.
» Il remarqua, comme il avait bien jugé, un peu d'inquiétude sur les physionomies de ces messieurs de le voir là. On devait juger qu'il n'usait de tant de liberté qu'à titre de ces gens que les ministres emploient quelquefois pour approfondir les choses , surveillants toujours fâcheux pour des traitants, et qu'il leur importe de captiver.
» Au sortir de l'assemblée, il fut accosté par quelquesuns des fermiers généraux , qui cherchèrent à pénétrer d'où lui venait l'entrée du cabinet de M. de Colbert, et à quelle fin il eu usait. Il leur répondit assez froidement qu'il était bien aise de voir par lui-même comment les choses se passaient, et les quitta brusquement, ce qui les confu-ma dans l'opinion que Riquetti avait la confiance du ministre et qu'il fallait le gagner.
» Les choses s'étant passées de même à une seconde assemblée, Riquetti fut encore accosté après la séance. On ne lui fit plus de questions, mais on lui parla de son canal, dont on exalta l'invention et l'utilité, et l'on finit par offrir de lui prêter 200,000 francs. Il répondit tout aussi brusquement que la première fois , en tournant le dos, qu'il n'avait pas besoin d'argent.
» Une telle réponse, en style ordinaire, signifie qu'en effet on ne veut pas d'argent ; mais dans des circonstances pareilles à celle-ci , cela veut dire que ce n'est pas assez. Les fermiers généraux le comprirent, et à la sortie d'une troisième assemblée , ils lui proposèrent un
prêt de 500,000 francs. Alors le visage de Riqiietli se iiérida ; il remercia beaucoup ces messieurs , en leur disant toutefois qu'il ne pouvait accepter leurs propositions sans Tagrément du ministre; il rentra dans son cabinet et lui rendit compte de ce qui verrait de se passer.
» Colberl ne put s'empêcher de rire de la sottise des fermiers généraux et de l'adresse de Riquetti. Il dit à ce dernier qu'il pouvait prendre l'argent qu'on lui offrait.
» Ces 500,000 francs ont été les premiers fonds du canal de Languedoc, un des beaux ouvrages qui sont sortis de la main des hommes , qui a procuré une fortune aussi immense à Riquetti et à ses descendants, et non moins d'avantage et de richesse au Languedoc. »
Puisqu'il vient d'être parlé de la haute fortune à laqueile on peut monter dés qu'on sait bien mettre à profit la circonstance qui vous en ouvre le chemin , n'oublions pas de raconter ici l'histoire d'une femme dont la destinée fut plus considérable encore , puisqu'elle arriva jusqu'au trône, et cela après qu'elle eut failli rester toute sa vie simple bourgeoise. 11 s'agit de Marie Mignot et de l'accident burlesque qui ne déconcerta son premier mariage avec un trésorier de province que pour lui laisser plus libre la route par Inquelle elle parvint jusqu'au litre . d'épouse d'un maréchal de France, et, bien plus, jusqu'à cjlui de reine anonyme de Pologne.
Nous emprunterons le récit que M. ChampôUion-Figeac a fait de ces singulières aventures, dans le livre oiV parmi des Recherches sur les patois de France, il s'occupe surtout de celui du département de l'Isère, pays de notre héroïne :
« Claudine Mignot, dit^il , appelée dans son village la Lhaiida, fdle d'une herbière de Bachet, prés de Meyl«iv
GRANDS ÉVÉNEMENTS, «kc. 109
à une lieue de Grenoble, fut, encore trés-jeune, Tobjet des empressements du secrétaire de M. d'Âmblérieux, trésorier de la province du Dauphiné. Le jour Çi\é pour ies fiançailles, étant auprès de son amant, elle laissa échapper un de ces vents qui blessent à la fois le nez, l'oreille et la bienséance. Le secrétaire offensé se retira, et le mariage fut rompu.
» Quelques mois après, le secrétaire, s'bumanisant, demanda le consentement de M. d'Amblérieux â ce mariage : il l'obtint, avec la permission de lui présenter sa fiancée, et l'offre de faire les frais de la noce.
» M. d'Amblérieux, vieux garçon, possédait à Saint- Mury, commune de Mcylan, un domaine où il se rendit et où il vit Claudine Mignot. Il en fut si charmé, et d'abord si épris, qu'il songea aussitôt à éloigner son secrétaire. Il lui donna des commissions pour Grenoble, chargea ses amis de l'y retenir pendant quelques jours; et, pour s'assurer de cette conquête, forcé de parler de mariage, il envoya le soir môme demander à M. Scarron, évéque de Grenoble, trois dispenses de publication de bancs, épousa la Mignot et congédia ensuite son secrétaire avec de l'argent. »
Une pièce en patois du pays fut faite sur cette aventure par Jean Millet, en 1633. On devine les trois principaux personnages : l'un, sous le nom de Janiv, qui allait à merveille, vu le sens de cet ancien mot, était le pauvre secrétaire évincé; l'aij^tre, le gentilhomme, était M. le trésorier. La Lhatida gardait son vrai nom.
Mais elle n'en resta pas là, comme va nous le faire voir la suite du récit de M. Champollion.
« Ce mariage, dit-il, duquel naquirent deux filles qui ae vécurent pas longtemps, brouilla M. d'Amblérieux avec sa famille.
no CURIOSITÉS HISTORIQUES.
» Ce fut pour lui une raison de plus qui rengagea à
instituer son épouse son héritière universelle. Âpres la
mort de M. d*Amblérieux, son testament fut attaqué par
sa famille. La Mignot alla elle-même à Paris, en 1658,
solliciter un arrêt d'évocation ; elle réclama la protection
lu maréchal de l'Hôpital, âgé de soixante-quinze ans,
reuf depuis 1651. Le maréchal la vit, Taima et Tépousa
lans la même semaine; il vécut deux ans avec elle, et
m mourant il lui fit autant de bien qu il le put. Après
(uelques années d*un second veuvage, la Mignot eut
'occasion d*être connue de Jean Casimir H, roi de Po-
ogne, qui avait été successivement jésuite, cardinal et
roi, et qui, charmé de la veuve du maréchal de l'Hôpital,
Taima et l'épousa presque aussitôt qu'il Feut vue. »
Dans tout ce récit, M. Champollion a suivi une note manuscrite ajoutée à la pièce de Millet citée tout à rheure; arrivé à la circonstance de ce second mariage, il avoue que, pour les détails, ce renseignement diffère un peu de ce qu'on lit sur le même sujet dans les Lettres historiques de M"« Dunoyer, « le seul écrivain, dit-il, qui ait parlé de Claudine Mignot. >
« L'auteur de la note, continue M. Champollion, prétend que la veuve du maréchal se rendit en Pologne pour obtenir la permission de vendre des biens que le maréchal lui avait légués. M'"^' Dunoyer assure, au contraire, que cette veuve avait été reniée par son mari, et qu'elle fut connue par Casimir lorsque, après avoir abdiqué la couronne, il se rendit en France, où il obtint de Louis XIV les abbayes de Saint-Germain des Prés et de Saint-Martin de Nevers.
> Ce dernier rapport mérite beaucoup plus de confiance que le premier, puisque : i^ Jean Casimir avait été marié
GRANDS ÉVÉNEMENTS, ikc. 111
à Marie de Gonzague, veuve de son prédécesseur, et qu elle ne mourut que très-peu de temps avant l'abdication de Casimir; ^^ que les historiens de Pologne ne disent pas que ce roi ait été marié deux fois ; 3^ que le maréchal de THôpital étant mort en 1660, âgé de soixantedix-sept ans, le second veuvage de Claudine, et ses liaisons avec le roi de Pologne, coïncident avec le séjour ' de celui-ci en France après son abdication, qui eut lieu en 1657. Disons donc que la veuve du maréchal de THôpital connut Casimir il à Paris, comme Tassure M"'® Dunoyer, et qu'alors elle n'avait plus rien à elle, si ce n'est l'honneur d'être la veuve d'un maréchal de France. M"»® Dunoyer ajoute : « Elle avait encore le se- » cours de ses attraits pour acquérir de la fortune, et » ils lui valurent la conquête de Casimir, roi de Pologne» j» qui, après avoir abdiqué la couronne, vint se retirer ici » (à Paris), où le roi lui donna l'abbaye de Saint-Germain » des Prés. Ce roi dépouillé, charmé des agréments de » la maréchale, se donna à elle, et quoiqu'il se fût fait » d'église, comme il n'est pas de lois dont les souverains » ne prétendent pouvoir se dispenser, il l'épousa secré- » tement, mais non pas assez secrètement pour que la » dame n'ait pu le faire savoir, et lui a même fait tout » le bien qu'il a pu en mourant (en 1672).
• Elle n'est pourtant pas si riche qu'elle l'était après i la mort de son vieux conseiller; mais aussi elle est » veuve d'un roi, et c'est monter bien haut pour sortir » d'un endroit si bas... Je ne sais, continue toujours » M"»« Dunoyer, si ce que je vous dis là se trouvera con- «forme à ce qu'on vous a conté; c'est pourtant ici » la véritable histoire de la maréchale de l'Hôpital. » J'étais chez M^^^ d'Aleirac avec elle, et je remarquai
» qu*en parlant du roi Casimir eile dit toujours le roi » mon seigneur, pour faire voir qu*il était son époux. Elle » est bien aise que personne ne l'ignore : mais il ne lui » est pas permis de prendre la qualité de reine, qu'elle » ne pourrait pas non plus soutenir. »
» Ces détails font connaître la veuve du maréchal d*une manière assez particulière; et nous devons dire encore» d'après M"*® Dunoyer, « que dès qu'elle fut Tépouse dn » trésorier, elle prit des manières convenables a son rang » et travailla à acquérir à force de soin ce que sa nais- » sance et son éducation n'avaient pu lui donner. Elle » eut toutes sortes de maîtres; elle apprit toutes les. » sciences , et elle employa à se former Tesprit tout le » temps qu elle fut prés de son vieux mari. » Ajoutons, d*après l'auteur de la note, que la Mignot avait les traits beaux et réguliers, un peu d'embonpoint, un air modeste et décent, et qu'elle remplaçait l'esprit par beaucoup d'amabilité.
» Telle fut la Lhauda, telles sont les circonstances de sa vie. »
Pour ce qui est de l'authenticité du mariage de Claudine, faussement dite Marie Mignot, nous pouvons compléter ce qu'a écrit M. Champollion, par une preuve irréfutable tirée de Y Art de vérifier les dates, livre fait» comme on sait, par les bénédictins de Saint-Germain des Prés, dont le roi Jean Casimir avait été l'abbé. Loin de le révoquer en doute, ils en fixent l'époque précise : ils le placent au 1 4 septembre 1 672 . Ce jour-là , pour Claudine , vint par suite de son premier projet de mariage, si singulièrerement avorté, avec le secrétaire du vieux trésorier.
La fille de l'un des successeurs de ce môme Casimir, Marie Leczinska, eut une destinée qui n'est guère moins
GRANDS ÉVÉNEMENTS, &c. 113
surprenante. Elle élatt fiiie de roi, mais ce roi était détrôné, proscrit, et son mariage avec Louis XV, en de pareilles conditions, ne dut pas, je le répète , "sembler aux yeux de l'Europe moins étonnant que celui de Marie Mignot, si toutefois l'Europe eut à se préoccuper de celui-ci.
L'accord des petites circonstances qui firent remonter ]a fille de Stanislas à une si haute fortune, la cause obscure qui décida en sa faveur du choix de M"»« de Prie, favorite qui disposait, comme on sait, de la main du, roi, t'ont à merveille de ce mariage de Louis XV un épisode de notre long chapitre.
Personne mieux que Voltaire, au chapitre III de son Précis du règtie de Louis XV , n'a raconté cette aventure. Voici donc son récit :
« Il y avait dans Paris une M".« Tcxier, maîtresse d'un ancien militaire nommé Vauchon, veuve d'un huissier qui avait appartenu à Pléneuf, père de M"' de Prie. Elle était retenue pour toujours dans son lit, pour une maladie affreuse qui lui avait rongé la moitié du visage. Vauchon lui parla de Stanislas Leczinski, fait roi de Pologne par Charles XII, dépossédé par Pierre le Grand, et réfugié à Weissenbourg, frontière de l'Alsace. Il vivait d'une pension modique que le ministre de France lui payait trôsraal. Il avait une fille élevée dès son berceau dans le malheur, dans la modestie et dans les vertus, qui rendaient son infortune plus intéressante. La dame Texier pria le marquis de la venir voir; elle lui parla de cette princesse, pour laquelle on avait proposé des partis un peu au-dessous d'un roi de Franjce. M"»« de Prie partit deux jours après pour Weissenbourg, vit cette infortunée princesse polonaise, trouva qu'on ne lui en avait pas dit assez, et la fil reine. »
Ce que Voltaire a dit au commencement de ce passage, de Vauchon et de la' dame Texier s* entremettant avec succes dans le mariage d*un roi de France, n*est pas le seul exemple de cette influence des petites gens dans les grandes affaires, de ce faufilement des intelligences et des maios subalternes dans le maniement des choses d*État.
 ce propos, je dois vous parler de Nanon Babbien , cette servante de M"»® de Maintenon, qui, sur les derniers temps du règne de Louis XIV, gouvernant en despote celle qui gouvernait le monarque et le royaume, se trouvait par contre-coup être en quelque façon la vraie reine de France*.
« C'est M"* de Maintenon, dit Lemontey*, qui régnait par le ministère de Voisin, son homme d'affaires, qu'elle
avait fait chancelier et secrétaire d'Etat delà guerre
Mais la favorite, qui gouvernait alors si despotiquement la France et le monarque, était alors assez rudement gouvernée par Nanon Babbien , vieillfe servante qu'elle avait conservée du ménage de Scarron, et qui, par la force de l'habitude et des soins domestiques, avait pris^ur elle un irrésistible ascendant. Cette fille grossière, avide, inabordable, était recherchée par les plus grands' seigneurs. On a su que la nomination de la duchesse de Lude à la place de dame d'honneur de la Dauphine, qui viola tant de promesses et surprit si fort la cour, avait été négociée avec elle par l'entremise d'une autre vieille servante, moyennant 60,000 francs. . . J'ai bien cherché, ajoute ironiquement Lemontey, si à cette époque du grand régne il n'avait pas existé en France d'autre pouvoir encore su-
* Voy., sur Nanon, notre Paris démoli, 2«édit., p. 351 (note).
* Monarchie de Louis XIV, etc. ; 1 vol. in-8, p. 633-424.
GRANDS ÉVÉNEMENTS, &c. H5
périeur, mais j'avoue qu*il n'a pas été possible de monler plus haut que Nanon Babbien. »
Mais tout ceci n'est que la comédie de notre sujet. Revenons à quelques-uns de ces drames dont les petites causes sont au^si les grands moyens, les ressorts décisifs.
Pour commencer, parlons d'une tragi-comédie apostolique, dont une querelle de commis et de maraîchers, à propos de pois chiches,ftit le premier acte, et dont une foudroyante excommunication dusaint-siége fut le dénouement. Nous emprunterons le récit très-peu connu que Duclos a fait de cette affaire; nous ne l'avons trouvé que dans le recueil, très-rare lui-même, de M. Auguis, Révé^ laiions et indiscrétions du dix-huitième siècle :
« En 1711, dit Duclos, le clergé sicilien, de concert avec la cour de Rome, avait formé le projet de se rendre indépendant de la puissance civile et particulièrement d*un tribunal souverain, auquel les ecclésiastiques avaient toujours été soumis comme les laïcs.
• On cherchait un prétexte; on en fit naître un, le plus ridicule du monde.
» Un fermier de Tévéque de Lipari (ville capitale de la Sicile )-porta des pois au marché. Les commis du roi lui demandèrent le payement du droit d'étalage. Il refusa, et se fit saisir les^pois. L'évéque, réclamant son immunité, excommunia sur-le-champ les commis. Ceux-ci rapportèrent humblement ladenrée privilégiée. L'évéque exigea des réparations si extravagantes, que les commis en rendirent compte aux supérieurs, lesquels, ayant fait des représentations, furent de même excommuniés. Le tribunal s'en mêla et fut aussi excommunié. Troisième excommunication pour des poischiches. L'évéque, menacé, se sauva
116 CURIOSITÉS HiSTORlQUES.
à Rome. On Vy accueillit. D'autres l*y suivent, en lançant chacun leur petite excommunication. Alors le pape met la Sicile en interdit. Une populace de moines et de mauvais prêtres va trouver les prélats de Rome. Ce schisme dura deux ans. Cependant le gouvernement tint ferme; le peuple fut sage, il resta assez de bons prêtres pour faire le service. L'interdit porta bonheur aux campagnes. On remarqua qu'elles furent cette année plus riches et plus fleuries : seulement, les jésuites ayant essayé de fomenter le trouble, on les fit tous, pères, frères et petits frères, enlever, embarquer et jeter sur les côtes des États du pape. A la fin, le pontife, lassé de nourrir cette cohue de prêtres transfuges, entendit raison. Les Siciliens furent maîtres chez eux.
» Quelques litrons de pois chiches apprirent aux gens sages de ce temps-là que la cause de Dieu est toujours la cause de la loi , de la paix , du bon sens et du bien public. »
A Chypre, pour deux chiens enlevés, il y eut des massacres et une révolution.
Pierre I®"", de la famille des Lusignan, qui y était roi, avait fait enlever pour son lils deux chiens de chasse au chevalier Henri jGiblet. Une querelle s'ensuivit entre le fils de Giblet et le jeune prince. Le roi prit parti pour son fils et se vengea non-seulement sur le jeune homme, mais encore sur sa sœur, à laquelle il fit subir un horrible traitement.
Les principaux de la noblesse, indignés, pénétrèrent pendant la nuit dans l'appartement du roi, et l'assassi* nèrent de cinquante coups de poignard, dans son lit, i côté de la reine.
Leur fureur ne se termina point là. Après sa mort, ils
GRANDS ÉVÉNEMENTS, àc. H7
lui mirent sur la tête une couronne de parchemin, un sceptre de même sorte dans une main, l'habillèrent d'un vêtement tout troué, et le portèrent en cet état a Sainte- Sophie de Nicosie, et de là aux Dominicains, sépulture ordinaire des rois de Chypre.
Pour un soufflet reçu par le duc d'Orléans, une guerre, qu'on appela avec raison la folle guêtre, fut allumée entre des princes rivaux. L'injure, qui aurait dû se laver dans un duel, ne se vengea qu'aux dépens de la France. C'est à la suite d'un démenti que l'outrage avait eu lieu.
« Ce démenti, à ce qu'on raconte, dit un chroniqueur anonyme, avait été donné dans un tripot des halles de Paris, sur le jugement que ladite dame de Beaujeu avait fait d'un coup d'éteuf : et fut icelui vengé sur-le-champ par un soufflet que le duc. René donna au duc d'Orléans, qui dès lors n'épargna aucun moyen pour en tirer sa raison jusqu'à ce qu'il devint roi. Car, comme quelques siens favoris lui en rafraîchissaient la mémoire pour l'induire a s'en ressentir, il leur répondit gravement qu'il n'apparlenoit à un duc d'Orléans qu'un roy de France vengeât ses injures. »
C'est surtout dans les circonstances où la discrétion est nécessaire dans les entreprises secrètes, dans les conspirations, que les riens ont une grande action, une influence énorme. Qu'on en juge par deux faits pris au hasard : l'arrestation du roi Louis XVI à Varennes, et la découverte du lieu où sa cachait Pichegru.
« J'appris du marquis de Bouille, dit Dutens dans le troisième volume de ses Mémoires \ des détails certains de l'arrestation de Louis XVI à Varennes. Le duc de
Choiseul en avait été la cause en plairtie , quoique trèsinnocemment et par trop de zèle. Il avait été mis dans le secret de l'évasion, et fut dépéché, le 19 juin, à M. de Bouille, pour Tinformer de toutes les circonstances du départ du roi et de la reine. M. de Rouillé lavait chargé du commandemenl d*une escorte pour aller au-devant de Leurs Majestés. Arrivé à la poste de Sainte-Menehould et Châlons, il parut fort inquiet et agile de ne pas les voir venir au temps qu'ils devaient y être. Après avoir attendu quelques heures, il monta à cheval, et fut plusieurs lieues à la rencontre du trésor qu'il disait être venu pour escorter, et qui était destiné à payer les troupes en Lorraine. 11 se donna tant de mouvement et parut tellement alarmé du retard de ce prétendu trésor, que les habitants du village en conçurent des soupçons qui les portèrent à examiner les voitures du roi lorsqu'elles arrivèrent; voyant qu elles prenaient la route de Varennes au lieu de celle qui conduit à Metz, le maître des postes de Sainte-Mcnehould prit un court chemin de détour, arriva à Varennes avant les voitures du roi, donna l'alarme, et fut la cause de l'arrestation. 11 est faux que le roi ait été retenu pour avoir voulu s'arrêter à l'auberge pour manger. »
11 en fallut moins encore pour faire découvrir la cachette de Pichegru. Dans une des pièces de son Théâtre de Clara Gazul, M. Mérimée a mis en scène l'espionne qui fit ce beau coup. Â la première scène, elle en raconte tous les détails avec une vérité qui nous fera préférer son récit à tous ceux qu'on a pu faire de cette capture.
« Dans les affaires, rien n'est à dédaigner, dit donc cette femme, à qui M. Mérimée donne pour nom de guerre le nom de M"« de Touroille.
GRANDS ÉVÉNEMEiNTS, <kc. 119
» C'est pourtant un poulet rôti qui m'a fait découvrir la cachette du général Picliegru ; et, sans me vanter, ça m'a valu bien de l'honneur, sans parler du profit. Voici le fait. C'était du temps de ton père, le capitaine le Blanc. Il revenait de l'armée ; il avait de l'argent, nous faisions bonne chère et grand feu. Un jour donc, je m'en vais chez mon rôtisseur et lui demande un poulet rôti. « Mon Dieu, madame, me dit-il, je suis bien fâché, mais » je viens de vendre mon dernier. » Moi , qui connais tout le quartier, je voulus savoir à qui. « Qui est-ce qui l'a » pris? » que je lui demande. Lui me dit : « C'est un tel ; et » il se traite joliment, car, depuis trois jours, il lui faut » une volaille à chaque dîner. » Nota henè qu'il y avait justement trois jours que nous avions perdu la trace du général Pichegru. Moi, je roule tout ça dans ma tête, et je me dis : « Diable! voisin, l'appétit vous est venu, vous » avez la fringale. » Finalement, je revins le lendemain, et j'achète des perdrix qui n'étaient pas cuites, remarque bien cela, pour avoir le temps de faire causer mon marmiton pendant qu'elles rôtissaient. Là-dessus mon homme au gros appétit entre et achète une dinde rôtie, une belle dinde, ma foi. « Ah! je lui dis, un tel, vous avez bon » appétit; en voilà pour deux personnes et pour une se- » maine. » Lui cligne de l'œil et dit : « C'est que j'ai de Tap- » petit comme deux. » Un Français se ferait pendre plutôt que de manquer un bon mot. Moi je le regarde entre deux yeux; lui se détourne, prend sa bête, et s'en va. Il ne m'en fallait pas davantage, je savais qu'il connaissait Pichegru. On me happe mon homme, et, moyennant une récompense honnête, il livra bien et beau mon général, et j'eus pour ma part six mille francs de gratification. »
MO CUUIOSITÉS HISTORIQUES.
L'inspiration des grandes choses et les résolutions utiles ne viennent souvent que d'un mot qui frappe l'esprit et réveille l'idée, que d'un souvenir raninné à propos. C'est ainsi qu'il suilit à Napoléon d'un entretien avec Talma, au sujet d'une tragédie tirée de la Bible, pour que le peuple juif lui revint en mémoire, et pour qu'il prît à l'égard de ces parias des autres régimes les mesures les plus favorables.
•La tragédie à'Esther avait été représentée à la cour dans les premiers jours de juillet 1806. Le lendemain, Talma parut, comme de coutume, au déjeuner de l'empereur, auquel assistait M. deChampagny, alors ministre de l'intérieur. La conversation s'établit sur la représentation de la veille. « C'était un pauvre roi que cet Assuérus, dit Napoléon à Talma; » et, se tournant presque au môme instant vers le ministre de l'intérieur : « Que sont aujourd'hui ces juifs'' quelle est leur existence? Faitesmoi sur eux un rapport? »
Le rapport fut fait, et, quinze jours après cette conversation, le gouvernement convoqua, le 26 juillet 1806, la première assemblée des notables d'entre les juifs, dont le but était de fixer le sort de cette nation et de lui donner en France une existence légale.
Ici, on Ta vu, un mot bien compris, une parole tombant à propos au milieu d'une intelligence habile à tout saisir, et aidée de tous les moyens d'action, de toutes les ressources pratiques, crée tout à coup et féconde ; cherchons, au contraire, ailleurs, en Russie, dans le pays de l'action barbare, de l'activité inintelHgente, et nous trouverons que d'un mot, d'un seul, mal compris, ou pour mieux dire interprété de la plus burlesque manière, à ce point qu'on en rirait s'il ne s'agissait d'un massacre.
GRANDS ÉVÉNEMENTS, ikc. <2i
surgit un jour la plus sanglante émeute, presque une révolution. Le plus étrange encore, c*est qu'il est à regretter que cette révolution n*ait pas eu lieu, et qu'elle ne soit pas sorEie armée et triomphante de ce mot mal compris; bref, de ce calembour, pour le qualifier comme il convient, tout le régime actuel de la Russie en eût été changé; le système brutal serait mort de l'ignorance qu'il entretient à plaisir. Ce qui fait sa vie eût été sa perte.
Ceux -qui connaissant l'histoire de la Russie ont déjà deviné qu'il e^ .git des troubles dont furent inquiétés les premiers jours du règne de Nicolas. Nous emprunterons le récit d'un témoin oculaire *.
Une partie de l'armée, soutenue du gros de la population, tenait pour le grand-duc Constantin, qui, par droit d'aînesse, devait succéder A son frère Alexandre, et contre lequel on n'invoquait, en faveur de Nicolas, qu'une renonciation, une abdication anticipée, arrachée à sa faiblesse lors de son mariage, ou, comme on disait, de sa mésalliance avec la princesse de Lovich.
Des conspirateurs, à la tète desquels se trouvaient le colonel Pastel et le prince Toubestkoi, couraient les rangs des troupes révoltées; et, afin de servir en même temps que celle de Constantin la cause libérale dont ils étaient les apôtres, ils donnaient à ces soldats pour signe de ralliement, ils leur soufflaient pour cri de révolte ces mots : Vive Conslaniinî vive la constitution !
« Ce désordre régnait partout , dit notre narrateur ; nul plan n'avait été' formé, nulle mesure n'avait été prise. Les soldats ne savaient encore quel parti adopter. Après quelques instants encore de délibération, ils se précipité-
* GuuUe litiéraire, t. II, p. 460.
rent hors de la caserne et se portèrent au pas de course vers le palais impérial.
» Tout ce qu'ils rencontrèrent sur leur passage fut renversé ; les malheureux qu'ils pouvaient attraper, ils les assommaient de coups de crosse jusqu'à ce qu'ils eussent crié : A bas Nicolas ! mort à Nicolas! Un pauNTe officier de police ayant entendu un paysan crier : Vive Constantin! s'avisa de lui administrer un vigoureux coup de poing pour lui donner une notion plus exacte de l'autocratie; aussitôt il fut enlevé sur les baïonnettes et foulé aux pieds l'instant d'après.
» Il est impossible de décrire l'épouvante que répandait cette soldatesque effrénée qui parcourait les rues la baïonnette en avant, en poussant des hurlements affreux. La nouvelle de l'insurrection circula bientôt par toute la ville ; on cherchait en vain quels pouvaient en être les motifs ou du moins le prétexte. Toutes les boutiques furent fermées en moins d'une heure ; les rues étaient désertes, personne n'osait sortir de chez soi ; les portiers avaient défense d'ouvrir a qui que ce fût ; on se barricadait dans les maisons : Pétersbourg semblait une ville assiégée qui va succomber.
» Le peuple, qu'un changement dans l'État ne pouvait rendre plus malheureux, se portait vers le palais ; des émissaires répandus et salariés par des gens dont on n'apprit le nom qu'avec étonneraent soufflaient le feu du mécontentement et de la sédition daps tous les esprits. Quant à moi, continue le narrateur, je résolus de suivre ces nouveaux strélitz, curieux de voir jusqu'à quelle extrémité ils oseraient se porter.
» Je suivis donc le régiment de Moscow jusqu'à la place du palais. Là , il s'adressa au sénat, planta ses
GRANDS ÉVÉNEMENTS, &c. 123
étendards au pied de la statue de Pierre le Grand, et se contenta de crier : Vive Constantin ! vive la constitution ! Il paraissait décidé à ne rien entreprendre avant d'avoir reçu du renfort. Prévoyant une bataille, je me retranchai derrière des colonnes de trente pieds de haut sur six de diamètre, et formées d*un seul bloc de granit , amenées sur la Neva de l'extrémité de la Sibérie ; elles attendaient, couchées par terre, qu'un ouvrage impérial vînt terminer la dispute d'architectes qui, depuis dix ans, retarde la construction de l'église d'fwan, dont elles doivent former le portique.
» Tandis que le général Friedrichs succombait dans la caserne du régiment de Moscow , le brave colonel Stul- 1er expirait sous les coups des chasseurs de la garde ; les matelots enrégimentés menaçaient d'incendier leur cabane ; l'insurrection se manifestait sur tous les points, et prenait un caractère effrayant. Le trône des czars paraissait devoir subir le sort du trône des Césars mis à l'enchère par les prétoriens.
» Bientôt des parties plus ou moins nombreuses de différents régiments arrivèrent sur la place du palais, et se réunirent aux troupes insurgées qui s'y trouvaient déjà ; une compagnie se détacha et se dirigea vers le palais, qu'elle promettait de mettre à feu et à sang. La famille impériale devait être la première victime. Un bataillon du régiment de Resbragensky, qui traversait la cour du palais dans le même instant , et dont on ignorait encore les dispositions, obligea les nouveaux constitutionnels à rejoindre au pas de course le gros des révoltés. Ce fut donc un effet du hasard qui arracha à une mort certaine l'impératrice , l'héritier du trône de toutes les Russies, et l'Agrippine russe.
» Cependant Tempereur jugea que la force seule pouvait être opposée à la force : il donna ordre de rassembler toutes les troupes qui étaient encore dans le devoir. L'ordre était assez embarrassant , la garde entière était indécise : l'ignorance même du sujet de l'insurrection, le peu d'amour qu'on avait pour Nicolas , tout portait les soldats à soutenir leurs camarades plutôt qu'à les combattre ; les chefs, généralement peu aimés en Russie, n'étaient pas propres à les ramener à de meilleures dispositions. Cependant le général Orloff parvint à contenir les gardes à cheval. A mesure que les troupes arrivaient, elles se rangeaient d'après le commandement du comte Miloradovitch, gouverneur militaire de Saint-Pétersbourg.
» Bientôt quarante mille hommes furent sous les armes, on plaça trois pièces de canon à l'angle du boulevard de l'Amirauté, et les armées furent en présence . spectacle nouveau et imposant qui devait décider du sort de l'empire russe.
» L'empereur , soit compassion , soit crainte de compromettre son aulorité, n'osait donner le signal du combat ou plutôt du carnage. 11 harangua les troupes à plusieurs reprises, livra son fils entre les mains des soldats, et le fit passer dans tous les rangs. C'est dans cet instant qu'il prononça ces paroles imprudentes qui ne seront pas perdues : Me voulez-vous pour votre efnpereiir ?
,0 On eut encore recours aux moyens persuasifs. L'archimandrite fut appelé, ses discours et la vue de la croix produisirent peu d'effet ; les soldats lui représentèrent, avec tout le respect possible , que ces affaires n'étaient nullement de son ressort, et qu'il ferait bien mieux, pour éviter tout malheur, de retourner à son église. 11 voulut insister : la vue des baïonnettes, qui déjà dépassaient les
GRANDS ÉVÉNE:MENTS, &c. 125
rangs, lui apprit qu'il fallait. céder aux représentations amicales.
» Cependant les révoltés criaient toujours : Vive Constantin! vive la ConêtitutionJ assemblage assez bizarre qu'on ne put expliquer que plus tard. Le comte Miloradovitch tira son sabre d'honneur, qui lui avait été décerné par le grand*duc Constantin, et, le montrant aux soldats : « C'est du czaréwitch que je tiens cette arme, s'écria-t-il ; croyez-vous, soldats, que je la tirerais contre lui? » Un homme sortit des rangs et déchargea presque à bout portant un pistolet dans la poitrine du général. Quelques heures après, le comte Miloradovitch n'existait plus. Ainsi périt de la main d'un sicaire cet homme que quarante ans de combats avaient respecté et dont la bravoure était passée en proverbe.
» Il faut consigner ici une remarque qui fait connaître assez bien le caractère national. A l'inventaire de la maison du comte Miloradovitch , on trouva qu'il avait trois chemises et pour 300,000 francs de tableaux.
» Cependant le peuple s'attroupait. Les paysans , chose inouïe ! prononçaient le nom de l'empereur sans ôterléur bonnet. Les plus hardis proféraient les vociférations les plus atroces contre la famille impériale. Ils traitaient l'impératrice mère, Marie Féodorowna, de vieille sorcière, qu'il fallait jeter par la fenêtre. Déjà même ils s'armaient de pierres et de bâtons, qu'ils lançaient aux soldats protecteurs de l'autocratie, en les qualifiant du nom de traîtres.
» Une évolution que firent les gardes à cheval fut mal interprétée par les mutins; excités par leurs chefs, ils firent un feu de file assez bien nourri. Leurs camarades, irrités de cette agression, ripostèrent par une décharge
de leurs carabines. Le signal était donné, il n*y avait plus à reculer. Les grenadiers reçurent l'ordre de faire feu, ils refusèrent de tirer sur leurs frères; les artilleurs suivirent leur exemple. L'instant était décisif : généraui, colonels, se précipitèrent sur les canons, les chargèrent, les pointèrent et tirèrent. Cinq coups à mitraille et un coup à boulet écrasèrent les révoltés. La portée était à peine de trois cents pas. Eh bien! ce fut ù cette distance que quelques milliers d'hommes se laissèrent foudroyer par trois petits canons , servis par quelques officiers, sans faire un mouvement énergique, sans essayer de s'emparer d'une batterie que quatre vieilles moustaches de la grande armée auraient emportées à la baïonnette en moins d'une minute.
» L'action finie, je sortis de ma retraite.
» L'artillerie avait produit un effet terrible. Sept cents hommes étaient restés sur le champ de bataille. Le reste avait pris la fuite dans le plus grand désordre, et parcourait les rues en cherchant un abri; mais la crainte étouffait la pitié , et personne n'osait protéger ces malheureux.
» Tous ceux qui réussirent à pénétrer dans les maisons voisines du sénat y furent impitoyablement massacrés. Les caves du comte Laval avaient servi de refuge à ptusieurs d'entre eux ; on y puisa le sang à pleins tonneaux.
» Le lendemain matin on ne vit plus , sur la place du palais, que quelques ossements humains, épars çà et là, ctdes traces de sang, mal effacées, sur la neige.
» La rumeur fut grande à Saint-Pétersbourg le 15 décembre 1825. Le bruit de la canonnade nocturne avait glacé de peur tous les bourgeois. Les seigneurs eux-
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mêmes n'étaient pas sans inquiétude ; plusieurs d'entre eux étaient devenus tout à coup plus polis pour leurs domestiques. Une douceur charmante avait remplacé les coups de bâton.
» Enfin quelques personnes se hasardèrent à sortir de leur maison ; peu â peu la circulation prit son cours. On n'osait se parler, mais on se demandait qui avait pu donner lieu à cette révolte? Que signifient les cris des soldats : Vive la constitution! Ils ne peuvent pas seulement en savoir la signification.
» Les mêmes réflexions furent faites par le jeune autocrate.
» Une amnistie générale pour les soldats fut proclamée. — Pourquoi vous étes-vous révoltés ? leur demandait-on. — Parce que Ton disait qu'on voulait spolier le grand-duc Constantin du trône et qu'on l'avait renfermé. — Qui vous l'a dit? — Plusieurs de nos chefs. — Vous avez crié : Vive la Constitution ! Qu'est-ce que la constitution? — C'est Y épouse de Constantin, nous ont dit nos chefs.
» Franchement, on ne pouvait faire autrement que de se laisser désarmer par de pareils aveux, et l'on ne pouvait sévir contre de pareils innocents.
» Malheureux pays, où pour parler de la constitution à des esclaves, il faut la faire passer pour la femme du maître ! »
Nous finirons ce long chapitre par l'histoire du coup d'éventail, qui fut la cause de Fexpédition d'Alger et de la conquête française , cause bien légère, mais qui reposait elle-méme^sur d'autres motifs non moins, frivoles; si bien que, dans toute cette affaire, il n'y aurait , à en croire certaines relations , que de véritables ricochets de futilités.
128 CLRIOSITÉS HISTORIQUES.
Selon quelques-uns , la raison sérieuse du coup d*é' ventail donné par le dey d'Alger au consul de France se serait trouvée dans les relards sans fin qu'apportait le gouvernement de Charles X pour le payenaent d'une somme de quelques millions dus au juif algérien Bacri par suite de fournitures de grains qu'il nous avait faites pendant la révolution ; selon d'autres, qui vont plus au fond de l'affaire, et qui par les détails qu'ils y découvrent ia font tout à fait rentrer au vif de notre sujet , le tout se serait compliqué, dans le principe, de l'achat d'une coiffure destinée à l'une des sultanes du bey de Tunis. Une contestation pour un tour de léte pouvait bien finir par un coup d'éventail, et en rester là , comme toute contestation de coquette et de modiste ; mais le coup d'éventail avait été donné au représentant de la France. L'honneur national était en jeu ; c'est une guerre trés-sérieuse, une conquête définitive, qui s'ensuivit. Voici, du reste, toute l'histoire , telle que nous la trouvons racontée dans le Magasin pittovescj ne \ dans un article ayant pour titre: Cause de la conquête d'Alger.
« A quoi lient la dnrcc des choses d'ici-bas! Si l'on en croit les on dit, ce grand événement tirerait son origine d'une bien petite cause. Voici, à ce sujet, l'anecdote que racontent à Alger les habitants du pays.
» Un jour, il y a bien longtemps déjà, car c'était sous le règne de Napoléon» le bey de Tunis avait dans son harem une favorite à laquelle il voulut faire présent d'un beau et riche sorma/i, tel que femme de bey n'en avait pas encore.vu. Le sarmah est une coiffure) de forme longue qui ressemble au hennin qu'aulreibis les femmes portaient
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en France, ou, si Ton veut, au bonnetdes Cauchoises, avec cette différence que le sarmah est en métal d*or, d'argent ou de cuivre découpé en filigranes.
» A cet effet, le bey s'adressa à un juif pour le confectionner. Celui-ci se chargea de la commande. Néanmoins, comme il ne se croyait pas assez de talent pour faire le chef-d'œuvre qu'on lui commandail, il eut recours à .un confrère de Paris, qui lui-même proposa le travail à un orfèvre de Versailles. Celui-ci l'exécuta moyennant douze mille francs.
» Ce sarmah, qui était de l'or le plus pur, très-artistement découpé à jour et orné de pierres précieuses, parvint ' enfin à Alger, d'où il fut expédié à Tunis au prix de trente mille francs. Le bey le trouva fort beau et n'en contesta pas la valeur; mais comme alors il était gêné dans ses finances, il prit des arrangements avec le juif d'Alger, lui donna en payement une certaine quantité de blé, ajoutant un permis pour en exporter de Tunis, sans droit, une autre portion. Précisément, à cette époque, il y avait disette sur les côtes de Provence; les troupes qui s'y trouvaient manquant de blé , le juif vendit le sien aux fournisseurs de nos armées, et sut si bien profiter de ces circonstances, qu'il devint créancier du gouvernement français pour une somme excédant un million.
» Certes, jusque-là il avait fait avec le bey de Tunis un excellent marché ; mais l'inconstante fortune l'abandonna. La restauration vint, et sa créance fut méconnue. Cependant, persévérant, comme le sont tous les juifs, il parvint à intéresser le dey d'Alger en sa faveur. Par son inter- ' médiaire, des réclamations énergiques furent faites auprès de M. Deval, notre consul général. Ce dernier promit d'en référer à son gouvernement et de faire connaître
le plus tôt possible la réponse qu'il en aurait obtenue.
» Vers l'année 1829, à l'occasion des fêtes du Ramadan ou du Baïram, tous les consuls résidant à Alger furent admis à présenter leurs hommages au dey, qui demanda alors à M. Deval la réponse qu'il avait promise, se plaignant des lenteurs apportées par les ministres de Charles X à la solution des affaires de son sujet.
» Le consul fit quelques objections contre l'opportunité de la demande du juif, et comme il ne se servit pas de son interprète, soit que, ne connaissant pas bien la valeur des mots arabes, il eût employé des expressions peu révérencieuses, soit que la décision des ministres du roi de France qu'il faisait connaître eût courroucé Sa ffautesse, il en résulta pour notre représentant un coup d'éventail appliqué plus ou moins fort par le dey. Cette insulte méritant une réparation éclatante, le gouvernement improvisa l'expédition d'Alger.
» Le 5 juin 1830, le drapeau français flottait sur la Kasbah !
» L'honneur de la France était vengé !
» La piraterie était anéantie dans la Méditerranée!
» Quant à la créance du juif, on ne dit point ce qu'elle est devenue. »
COUPS DE MAIN, <kc. 131