M"»« MERLUCHE
La v'ià ben fière o son Martin, comme si c'étoit un grand diable d'esprit. On m'a dit pustôt que ce n'étoit qu'un gingin et un potpot qui tournoit la tête ès filles de la campâgne par ses bobillonneries. Ne v'loit-il pas, étant curé de Pacé, qu'elles eussent des gants ès mains pour tirer les vaches ? Aussi les Grands Vicaires, ne sachant qu'en faire, le mirent chapelin de la prison, et ensuite il est devenu second geôlier des fous. C'est donc là vont grand maître, mademaselle ? Je ne m'en étonne pas, qu'ous soyez si habile; aussi fait-ous des livres. C'est apparemment ly qui vous l'a dicté ?
URSULE BOURDIN
Il en est bien capable, et plus en état que tous vos prêtres réfractaires à la Loi. Ils sont comme vous, ils soupirent après une contre-révolution; mais vous attendrez longtems. Vous n'êtes pas au bout, nous saurons vous contenir.
LA BONNE RENCONTRE
M"^^ COCASSE
C'est donc vous, grand esprit, qu'avez fait la lettre au bon M. La Noe, curé de la rue Haute? Il est en vérité plus patient que mai, car je vous aurais baillé de bons coups de pied dans le cul... Que voûte lettre est sotte , Mademaselle ! On n'y comprend ren de ren. Ce sont de grands mots ridicules, des mots du diable à tout bout de champ... V'zaimez ben cette vilaine bête-là, car vous l'avez souvent dans le bec. Prenez-va garde ; vous l'appellerez tant à votre secours, qu'elle v'zemportera à la fin... Ah ! vous devériez vous taire ô ce biau livre-là. Ma grand'fiUe me l'a lu l'aute jour. Je ne pûmes pas aller jusqu'au bout, tant que c'est ennuyeux. « Le bon Dieu d'argent, le bon Dieu de bois, le pauvre bon Dieu, nos Prêtres qu'ont reçu la plénitude des ténèbres de TEnfer dans leur ordination. » (Heureusement que Martin en est da nombre, il devroit se faire réordonner.) Et ben d'autres bêtises que je ne me rappelle pas.
Le Cruble a pourtant approuvé ces biautés-là; c'est preuve de son bon goût. Çà ne fait-il pas mal
LA BONNE RENCONTRE
au cœur ? Queux différence entre les belles instructions que j'avons lu de nos bons Évêques et de nos bons Prêtres ! C'est çà qu'est bon ; çà va drait au cœur, çà vous console, çà qui donne de la patience. — Eh ben! s'il faut attendre, j'attendrons; s'il faut souffrir, je souffrirons ô ieux; ils nous en donnent l'exemple... Pus vous leux en ferez, et pus je nous attacherons à ieux... Vous les accablez d'injures dans vos sermons, dans vos livres, et ils n'en disent à personne dans les leurs. Vous prêchez la charité, la paix, et vous cherchez à exciter le peuple, à l'armer cont'ieux. Vous vouderiez qu'nan les chassît comme des larrons, et v'nêtes tous qu'un tas de voleurs qu'avez pris leux places. Vous videriez que n'en les laissît mourir de faim comme des scélérats, qui veulent mettre le feu partout, et il n'y a que vous d'armés; ils n'ont, ieux, ni verges ni bâtons. V'zavez toutes les bnyonettes et les fusils. — Vous prêchez la paix ; pourquoi nous persécutons donc sans cesse } Que ne nous laissons tranquilles ? — V'zavez tout prins. Eh ben ! bévez, mangez, divertissous tout votre saoul ; jouissez de vos vols et de vos rapines ;
LA BONNE RENCONTRE
v'Ià la paix qu'ous désirez; je ne voulons point *nous de cette-là, qu'est celle du monde et non celle de Dieu.
M™e MERLUCHE.
Tu parles d'or, ma commère; je n'avons pourtant pas core flûté le p'tit coup de rogon. Mademaselle est pus preste que nous; la vois-tu comme elle est rouge et accrêpée ? Sauveur l'y en a baillé avant de sortir. — Eh ben! biau bijou, qu'avons à dire à tout çà? Soutiendrons core vos juroux? Ah ! n'en parles pas, çà fait pitié ! c'est la lie toute pure, ma fay et la fin du tonniau. Pas i-un qui n'ait des bourriers dans ses flûtes. V'zen faites pourtant Téloge ! Où avons les yeux ? Ma fay, vont nez est ben dans voûte vue. L'éloge de quai? d'un tas d'ivrognes, de bandits, d'impies et de libertins qu'on est obligé de chasser des paroisses où la Nation les a mis; des piliers de cabarets et de cafés, des gens qu'ont tout brinballé et qui ne savent pus où donner de la tête. — Avous-vu la dernière fournée des prêtres à Coz? Us étoient tous saouls la veille et le jour de l'ordination. Ce n'toit pas le S. Esprit qui Tous
LA BONNE RENCONTRE
avoit baillé si dur sur la tête. — V'ià donc les cieuns qu'ous nous vantez tant! via donc les biaux reformoux de la religion! Ah! les grands saints! Où les mettrons-je? Faudra toujours leux bailler la pinte et le pot près ieux; car ils aiment ben à bair et ont toujours saif.
Dam ! c'est qu'on nous promettoit qu'nan feroit désormais tout pour l'amour de Dieu ; n'en devoit nous administrer, nous enterrer pour ren, et ben d'autres belles chouses qu'on nous disoit. A les entendre, les allouettes toutes rôlies alloient nous tomber dans h bec. Vous l'annonciez vous-même, Madeniaselle, dans vout biau livre. Eh ben! avous-té prophète ? Que nous en revient-il de tout çà ? de la misère et de la peine. On nous force de payer nos enterrements; on nous taxe à tant par tête comme au cabaret. On d'vroit se contenter de nous aver écorchés tout vifs, et au moins nous laisser tranquilles après noute mort. Et je suive- ' rions ces vilains juifs avec leux mine pendable? Ma fai, suivez-leux le cul, tant que çà vous amusera, les honnêtes gens ne s'en étonneront point. Toujours, j'ai ouï dire que la poche sentoit le hareng.
LA BONNE RENCONTRE
URSULE BOURDIN
Quoi! leurs messes ne valent-elles pas bien celles des vôtres? Ne la disent-ils pas également? Pourquoi les sacremens qu'ils administrent ne seroient-ils pas bons? Ne sont-ils pas prêtres? En vérité, c'est une horreur, quand je vois tous vos ci-devant pasteurs vous entraîner dans leur schisme, et vous dire que le baptême administré par les nouveaux est absolument nul ! Quelle bêtise ! Je n'en reviens pas quand j'y pense.
M™e COCASSE.
Jette-ly de l'iau ben vite, ma commère, prends-en pustôt dans le russiau ; la v'ià qui va tomber en faiblesse!... Revenez, Mademaselle, revenez de vout évanouissement. J'avons ben d'autes chouses à vous dire.
La-za-tu entendue sans rire, la Merluche? Je sommes dans le schisme, parce que je ne suivons pas les nouviaux pasteurs! Où avons rêvé ça, la belle! Croyous que je sommes comme vous, que j'avons oublié noute Catéchisme? Où étions fourrés Izuns et l'zautres avant tout cetems-ci?
LA BONNE RENCONTRE
V'zétiez encore dans Tzespaces imaginaires. De qui tenons le jour ? Enfans du siècle, Jésus-Christ n'est pas vont Père, puisque son Eglise vous rejette ; allez-và, vous venez du côté de la v'nelle, vous n'êtes que des bâtards. Je sommes les premiers-nés, aussi j'arons Théritège; vous v'séparez de nous : et je sommes dans h schisme! Est-ce là vout grand'science, Mademazelle? Mon petit gar qu'a fait sa première communion c't'annéc en sait plus long que vous; interrogez-le et il vous répondra que c'tila qui n'est pas dans la barque de saint Pierre tombera dans la mer et y périra; que ceux qui ne sont pas dans l'arche de Noé seront tous nayés, et qu'enfin hors l'Eglise il n'y a point de salut. N'est-ce pas là ta cràyance, ma commère! Irais-tu ben sans scripule à la messe des prêtres de la nouvelle église, des prêtres de la Nation?