‹ Curiosités littéraires et bibliographiquesChapitre 1 sur 89 · LA BIBLIOTHEQUE DE J. JANIN · texte numérisé non relu

LA BIBLIOTHEQUE DE J. JANIN

n m'a été donné de voir à plusieurs reprises la bibliothèque de Jules Janin, — et d'abord dans la rue de ïournon, au coin de la rue de Vaugirard, modeste logis au quatrième étage, où elle fut commencée. Quand je dis modeste logis, je faux : les vieux meubles, les riches tentures, les tableaux de prix, abondaient dans ces appartements, qui n'avaient de la mansarde qu'une légère inflexion du plafond vers les fenêtres ouvrant sur le magnifique et verdoyant panorama du jardin du Luxembourg.

A cette époque, je parle de longtemps, les

goûts du sémillant feuilletoniste s'étaient déjà tournés vers les éditions rares, et, par une pente toute naturelle, facilitée par ses innombrables relations, vers tous les beaux livres en général, même les modernes, à la condition qu'ils fussent imprimés sur papier de choix, h grandes marges, et habillés de somptueuses reliures. Il lui en venait de tous les côtés, et, lorsqu'ils ne venaient pas à lui, c'était lui qui allait à eux.

Au bout de quelques années, la bibliothèque de Janin était classée ; bientôt elle fut célèbre.

Le catalogue en a été dressé par M. Potier. Un certain nombre de numéros furent retirés par la famille, et ce n'étaient pas, prétend-on, les moins curieux. Mais la nature intime de quelques notes, dont Jules Janin avait l'habitude de couvrir ses livres, — à Texemple de Charles Nodier, — aurait pu éveiller des susceptibilités parmi les contemporains. On n'a pas voulu de batailles autour de sa mémoire.

Il reste assez de quoi satisfaire les appétits des bibliophiles et les caprices des mondains.

Essayons, s'il vous plaît, d'une promenade à travers ce catalogue.

iVinsi que je l'ai dit plus haut, les cadeaux affluaient chez Jules Janin. C'était un effet de sa situation toute-puissante au Journal des Débats.

Je trouve au n° 326 la mention d'un livre de toute rareté, à lui donné par la reine Marie- Amélie : ce sont les Marguerites de la Marguerite des princesseSy très illustre rogne de Navarre (Lyon, chez Jean de Tournes, 1547).

L'historique de cet exemplaire ne manque pas d'intérêt. Il a d'abord appartenu au comte

Napoléon Camerata, petit-fils d'Elisa Bonaparte, mort par suicide en 1853 (je cite textuellement le catalogue) ; après cette mort, il passa entre les mains de M. Léon Cailhava, de Lyon, qui le céda au duc d'Aumale, qui le donna à sa mère, — 'laquelle, à son tour, l'offrit à Jules Janin.

Les femmes, d'ailleurs, se sont toujours plu à flatter ses goûts, comme le prouvent les indications suivantes :

(( 5. La Sainte Bible; in-18, chagrin violet, à compartiments, tranche dorée, etc. Don de M'"^ Cat.-Jos. Escot, veuve de Segne. »

Une autre Bible : « Envoi de 3/"^^ la comtesse de Gasparin. )>

Enfin une troisième Bible, avec un envoi

signé de M"'" Hélène Fould : a A M. J. Janin, un des meilleurs amis de M. Benoit Fould. »

Qu'est-ce que Fauteur de l'Ane mort pouvait bien faire de toutes ces Bibles?

Un jour, c'est Roger de Beauvoir, Roger de Beauvoir le brillant viveur, le dandy de lettres, qui, passant devant la demeure de Jules Janin, lui laisse en guise de carte de visite un Cicéron in-32 [Lutetiœ, typis J. Barbon, 17o8), avec cet envoi :

A toi cet orateur romain, Philosopbe au brillant plumage.

Accepte Caton de ma main :

C'est un fou qui te donne un sage.

M. Margueritte et M'^'' Suzanne Lagier se sont associés pour lui offrir un Plante des Aide ayant fait partie de la bibliothèque de Golbert. — Sur la première garde, on lit : « Donné à notre ami Janin, M. Margueritte. » Et plus bas : « Ex munificentia equidem iiostra, anno J.-C. 1847, SuzAN>'E Lagier. »

Se doutait-on de tant de latinité chez Suzanne Lagier?

Voici un Ronsard original avec cette meu-

tion : (( Offert à M. Jules Janin par la Dame aux Camélias, Eugénie Doche. »

Échange de bons procédés entre la tragédienne Rachel et l'Aristarque du feuilleton :

« 508. Souvenir de M. Laurent à Mlle Rachel. In-4°, maroquin rouge doublé de moire, etc.; reliure de Cape.

« Manuscrit donnant, jour par jour, dans des tableaux admirablement calligraphiés, les ouvrages représentés à la Comédie-Française avec le concours de M"° Rachel, depuis son premier début, le 12 juin 1838, jusqu'au 23 mars 1835; les noms des pièces et des auteurs, les rôles dans lesquels elle jouait, le chiffre des recettes journalières, avec le total (4,394,231 fr. 10 c).

« Sur le premier feuillet de garde, M. J. Janin a transcrit les paroles que lui adressa M^^° Rachel en lui remettant ce manuscrit, et ce qu'il lui répondit.

« IVr^' Rachel à M. Jules Janin :

Je dépose en vos mains mes titres de noblesse. « J. Janin à M"'' Rachel :

Soit. Je conserverai vos parchemins, Altesse. »

Cela prouve que Jules Janin aimait aussi les manuscrits. Il avait en sa possession les manuscrits de la Ciguë, de l'Honneur et V Argent, de la Julie de M. Octave Feuillet, du Perc prodigue d'Alexandre Dumas fils, avec cette note : « Le dernier survivant de sept manuscrits. »

Il avait môme deux romans manuscrits d'Amédée Achard, qui figurent au catalogue.

Je doute que les deux romans d'Amédée Achard déterminent des enchères hyperboliques.

Victor Hugo est splendidement représenté par la première édition des Feuilles d'automne, par la Notre-Dame de Paris illustrée, de Perrotin, et surtout par un exemplaire exceptionnel des Contemplations, — exceptionnel non seulement par les dessins originaux qu'il renferme, mais par une longue lettre de Victor Hugo, datée de Hauteville, le 16 août 1836. Dans cette lettre, le grand poète félicite éloquemment Jules Janin du courage qu'il apporte à le défendre :

Aujourd'hui, — lui dit-il, — la situation est telle que dire mon nom c'est protester, dire mon nom c'est nier le despotisme, dire mon nom c'est affirmer la liberté, et ce nom militant, ce nom déchiré,

ce nom proscrit, vous le dites avec tant d'intrépidité... Vous le chantez comme avec un clairon et vous jetez tout ce qu'il contient de guerre à la face de l'empire et de l'empereur... Je ne vous en remercie pas, je vous en félicite...

Victor Hugo ajoute qu'il se fait bâtir une habitation :

N'ayant plus la patrie, je veux avoir le toit. L'Angleterre n'est pas pourtant meilleure gardienne de mon foyer que la France. Ce pauvre foyer, la France l'a brisé, la Belgique l'a brisé, Jersey l'a brisé. Je combats avec une patience de fourmi. Cette fois, si l'on me rechasse encore, je veux forcer l'honnête et prude Albion à faire une grosse chose. Je veux la forcer à fouler aux pieds un at home, la fameuse citadelle anglaise, le sanctuaire inviolable du citoyen... A Marine-Terrace , j'étais à l'auberge; l'Angleterre s'en est fait une excuse pour sa couardise.

Un épisode charmant, presque attendrissant.

Déranger avait entendu parler de la bibliothèque de Jules Janin, et particulièrement d'une édition extraordinaire de ses Chansons, Il manifesta le désir de voir cet exemplaire; Janin s'empressa de le lui envoyer.

Quelques jours après, rédilion merveilleuse revenait à son propriétaire, avec ces lignes de Déranger sur le premier feuillet :

Mes pauvres filles, retournez chez celui qui vous a si généreusement accueillies. Voyez, malgré votre peu de mérite, comme il vous a splendidement habillées, vous qui, par habitude, courez les rues en si piètre parure. Ah! remerciez le bon Janin, qui, sachant que votre vieux père n'avait pas le moyen de vous attifer si richement, s'est chargé des dépenses de votre toilette, et, malgré tant de gens intéressés à votre perte, a le courage de vous adopter et de vous défendre. Pareille générosité est rare aujourd'hui. Tout républicain qu'on m'accuse d'être, assurez de ma gratitude le roi de la critique.

Béranger.

Mai 1856.

Parmi les curiosités, une des plus étonnantes est certainement celle-ci :

Catalogue des pièces choisies du répertoire de la Comédie-Françoise (Paris, 1775); avec des notes de la main de Louis XVI.

Un autre Catalogue des livres et estampes de M. Armand Bertiuy avec une lettre de ce môme Armand Bertin, commençant ainsi :

Mon cher Janin, je ne vous ai pas vu aujourd'hui \

je voulais vous dire que je vous supplie de nouveau de ne pas attraper la censure. En l'attrapant, vous m'attrapez tout le premier, et vous ferez supprimer le feuilleton d'abord, le journal ensuite, etc., etc. 3 janvier 1852.

Un ouvrage dont le titre fait rêver : L'Art de se tranquilliser dans tous les événements de la vie, tiré du latin, du célèbre Antoine-Alphonse de Sarasa (Strasbourg, 1772).

Il me semble que le célèbre Sarasa a quelque peu perdu de sa célébrité aujourd'hui.

Notice biographique sur A. Sergent, graveur en taille-douce et député de Paris à la Convention, par Noël Parfait (Chartres, chez Garnier).

Les Œuvres poétiques du chevalier Bei^tin, avec ce dizain, écrit par Janin dans un jour de misanthropie :

Aimer est un destin charmant; C'est un bonheur qui nous enivre Et qui produit Tenchantement.

Avoir aimé, c'est ne plus vivre, Hélas ! c'est avoir acheté Cette accablante vérité Que les serments sont un mensonge, Que l'amour trompe tôt ou tard, Que l'innocence est un grand arf,, Et que le bonheur est un songe.

Ces vers assez pauvres nous démontrent une

fois de plus que Fauteur des Gaîtés champêtres n'était un poète qu'en prose.

Je pense que ce bouquet de citations suffira à donner une idée de l'importance et surtout de l'agrément de la bibliothèque de Jules Janin.

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