LORD CHATTERTON
Un anonyme, homme d'esprit à coup sûr, a publié jadis une suite au drame de Chatterton,
Quand je dis suite, c'est seulement un chapitre ajouté à l'œuvre d'Alfred de Vigny, un récit d'une trentaine de pages. Mais ce récit est ingénieux, ce chapitre porte avec lui son enseignement; — il n'est pas seulement goguenard, humoristique, mordant: il est encore profondément philosophique.
Il a pour titre : Loi^d Chatterton.
Voici la fable imaginée :
Chatterton n'est pas mort. La dose de poison qu'il a prise était trop forte. Il vivra, il pourra se reprendre à l'étude, à la méditation; il achèvera son poème de la Bataille de Hastings. On l'arrache à sa froide et sombre chambre du logis de John Bell ; on lui épargne la vue du cadavre de Kitty. Cette fois, il ne résiste plus aux cordiales instances de ses amis; il commence à croire qu'il a mal envisagé la société, et qu'a-
vec quelques menues concessions on peut faire son chemin honnêtement.
Il est installé dans un joli cabinet de travail, clair, riant, dont les fenêtres ouvrent sur les arbres et sur le soleil, confortablement meublé, orné de fleurs renouvelées chaque matin. Le jour, il écrit ; il a renoncé à ce travail fiévreux de la nuit qui use le cerveau et détruit le corps. Le soir, il fréquente les salons, il va au cercle. Il a vaincu sa timidité native; ce n'est plus cet adolescent farouche, tout de noir habillé ; c'est presque un jeune homme élégant, et de bonne mine dans tous lescas. — Chatterton engraisse.
Sur ces entrefaites, une belle et riche lady, blonde comme le lin, vaporeuse à souhait, vient à le rencontrer dans un bal. Elle s'éprend de lui; et, comme elle est libre, indépendante, elle l'épouse à la face des Trois-Royaumes. Yoilà Chatterton opulent, grand seigneur; Chatterton propriétaire d'un hôtel splendide, ayant carrosses et valets, sans compter les châteaux aux environs de Londres; Chatterton courant les chasses à grand bruit dans ses propres forêts !
C'est au tour des libraires à venir ramper à ses pieds ; mais lord Chatterton n'a plus rien de commun avec ces gens-là, et il les fait chasser
à coups de fouet de son antichambre dorée. Il ne veut plus travailler qu'à sa guise, et seulement à l'heure de l'inspiration, les yeux fixés sur la postérité. En attendant, ce qu'il faut à lord Chatterton, ce sont les succès dans le monde, et par-dessus tout la consécration politique, c'est-à-dire un siège au haut Parlement. Il l'obtient.
A dater de ce moment, la vie de Chatterton n'est plus qu'une série de fêtes et d'enivrements. C'est un homme à la mode, un dandy; on le voit dans tous les raouts, sur tous les champs de courses; il n'y a pas de paris extravagants qu'il ne tienne ou ne provoque. Le temps qu'il ne passe pas en Angleterre, il l'emploie à parcourir l'Italie en chaise de poste avec la belle lady Chatterton, sa femme.
Au milieu d'une telle existence, il lui reste bien peu de loisirs pour faire des vers. Chaque fois qu'il veut s'y remettre, c'est un effort^ une difficulté. Pourtant, rougissant de lui-même, il termine la Bataille de Hastings; — m^ais il ne lui a pas fallu moins de dix ans pour cela, dix ans de bien-être et de quiétude, pendant lesquels son esprit s'est appesanti. Lord Chatterton essaye en vain de se faire illusion : il va de
salon en salon lire son poème, qui n'obtient aucun succès. Les plus indulgents y cherchent des allusions aux principaux personnages de la cour; on veut que la reine Hedwige soit lady Sainclair, qullarold soit lord Mindless, et que la sorcière Ethelrude soit lady Pembroke.
Epouvante dans sa nature de courtisan, craignant de soulever le scandale autour de lui, lord Chatterton renonce à publier son poème, le rêve et l'ambition de sa jeunesse. Il sacrifie définitivement le poète au grand seigneur. Qu'at-il besoin de la gloire? N'a-t-il pas assez de la fortune? Il finit vieux beau, homme d'esprit, tendre à lui-même — et dur aux poètes.
Je le répète, il y a longtemps que j'ai lu ce récit, très longtemps. Je ne m'en rappelle pas les mots, — et j'y ai peut-être ajouté du mien, chemin faisant.
Que l'auteur de Lord Chatterton me pardonne, s'il existe encore !