‹ Curiosités littéraires et bibliographiquesChapitre 17 sur 89 · LES FANTAISIES DE L'ACADEMIE · texte numérisé non relu

LES FANTAISIES DE L'ACADEMIE

Balzac a bien fait les Fantaisies de Claudine!

Mais quelle différence entre celles-ci et celleslà!

Les fantaisies de la bonne dame qui siège en son hôtel au bout du pont des Arts ont toujours été marquées au coin de la sénilité et de la solennité.

Un jour, — il est vrai qu'il y a de cela plus d'un siècle, — elle permit qu'un de ses nouveaux élus, celui qu'on appelait Grébillon le Tragique ou Grébillon le Noir, écrivît en vers son discours de réception.

On s'étonna d'une chose aussi naturelle : un poète parlant sa langue.

L'exemple du père Grébillon ne fut pas suivi ; cela est à regretter. On aurait eu de beaux et spirituels vers de plus des académiciens Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset, Auguste Barbier, Alfred de Vigny, Goppée, Sully-Prudhomme.

J'ai eu la curiosité de lire le discours rimé de Fauteur à'Atrée et Thyeste.

Le début joue à la modestie, selon la tradition» :

Muse! voici le jour si longtemps attendu, Jour dont aucun espoir ne m'annonçait l'aurore, Jour heureux, qui pour nous ne luirait point encore. Si de nos seuls succès sa course eût dépendu.

Crébillon jette ensuite un regard autour de lui et s'émerveille de voir réunis tant de personnages illustres et de conditions si différentes :

Pourpre, mitres et croix, Mars, Neptune et Thémis, Tout se confond ici, s'allie et s'humanise; Sans orgueil avec moi le héros fraternise. Et je ne crois plus voir qu'une troupe d'amis.

On sait qu'à cette époque l'éloge du cardinal de Richelieu était obligatoire , ainsi que l'éloge du souverain régnant. Le poète satisfait à l'usage dan^ces termes :

Ame de Richelieu, contemple ton ouvrage. Qui doit ainsi que toi percer la nuit des temps : Ces illustres mortels sans cesse renaissants, Comme pour t'assurer un éternel hommage !

Quant au jeune Louis XV, il en trace un por-

trait dont la ressemblance ne devait pas durer longtemps :

Notre bonheur constant ne dépend point des Parques. A peine nous perdons le plus grand des monarques Qu'un autre, jeune encor, fait briller des vertus Que Rome à quarante ans admirait dans Titus. Juste, clément, pieux, son austère jeunesse Semble déjà dicter les lois de sa vieillesse.

Le Titus français devait bientôt jeter joliment sa couronne par-dessus les moulins !

Crébillon arrive enfin à son prédécesseur, au sémillant LaFaye; il trouve, pour le louer, des légèretés inattendues :

Le sel athénien, l'urbanité romaine :

Tour à tour Lélius, Malherbe ou La Fontaine; Aimable paresseux plongé dans le loisir, Quel n'eût-il pas été? Mais sa muse volage. Parmi tant de talents qu'il n'avait qu'à choisir. Aimait trop de l'esprit le doux libertinage.

En résumé, le discours poétique de Crébillon n'est pas fort. Il est surtout mal rimé; — il est vrai que tout le monde rimait mal au XYIIP siècle.

Un seul vers, parmi les deux cents qui composent ce discours, a survécu. Il est même devenu célèbre, et plusieurs auteurs se le sont,

sinon attribué, du moins appliqué. C'est celuici :

Aucun fiel n'a jamais empoisonné ma plume.

Ce sera une véritable révélation pour beaucoup de lecteurs d'apprendre que ce vers si souvent cité est de Crébillon.

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