LE DOMINO
Est-il beaucoup d'amateurs du jeu de dominos qui poussent le fanatisme jusqu'à exiger par testament d'être enterrés avec le double-six? Tel est pourtant le fait historique que je vois relaté dans un poème sur le Domino, par le célèbre Marseillais Bénédit. — Bénédit, c'est tout dire; Bénédit, l'auteur de Chichois. — Si Paris avait Bénédit... Yous savez le reste.
Il est fort amusant, ce poème sur le Domino, et fort consciencieux; il donne les règles les plus précises de la « partie à quatre », car la partie à trois n'existe pas, pour ainsi dire. Ses conseils sont marqués au coin de la sagesse. Ainsi :
... Abandonnez votre jeu franchement, Pour soutenir celui de votre homme, au moment Où vous apercevrez qu'il a le plus de chance, Eussiez-vous avant lui même deux dés d'avance.
On dit 7non homme au jeu de dominos.
Bénédit est partisan du double-blanc, que certains joueurs voudraient proscrire.
Vouloir du double-blanc supprimer la présence, C'est commettre vraiment un acte de démence.
C'était bon en 1815. A cette époque de passion politique, les libéraux avaient exclu le double-blanc de toutes les boîtes de dominos, pour protester contre les royalistes.
Notre rimeur passe en revue les do7ninotiers fameux de Marseille. C'est là que se place l'anecdote du double-six inbumé, dont j'ai parlé en commençant :
Pour les résumer tous ici dans un seul nom, La vérité m'oblige à désigner Brémond, Boulanger par état, pompier par circonstance, Lequel, du Domino reculant la science, Pendant vingt ans au moins, chaque jour,chez Briffant, A la table d'honneur ne fit jamais défaut.
Hélas ! la maladie s'abattit un jour sur Brémond et ne le lâcha plus. A l'heure des dernières dispositions, il fit mander un de ses amis et lui tint ce discours touchant :
Voici ce que j'attends : tu sais si j'ai chéri Le jeu de dominos; c'est mon jeu favori. Je puis même ajouter que j'y devins célèbre,
Or, prends ce double-six, c'est le double funèbre,
Et, lorsque du trépas j'aurai franchi le seuil,
Tu le déposeras au fond de mon cercueil.
Au revoir, cher ami; que le ciel te seconde!
Et souviens-toi surtout que si, dans l'autre monde.
Dieu nous permet encor ce jeu fort innocent.
Je te rendrai toujours quatre-vingts points sur cent.
C'est la perle du poème.
Après cela , Bénédit rappelle quelques coups exceptionnels et comment une fois il perdit soixante-huit points :
Après avoir perdu dans la partie à quatre.
Avec mon partenaire il fallut me débattre.
Il pose le double-as, je boude. Il met un trois.
Je boude derechef. Alors, prenant, je crois.
Un blanc, dont il avait un nombre confortable,
Il le place aussitôt au milieu de la table.
0 malheur ! point de blanc, point de trois et point d'as.
Surpris et dépité, je poussais un hélas!
A fendre le plafond, lorsque mon adversaire,
Doucement animé d'un sentiment contraire.
Ferme net, et, coupant mon jeu sur tous les points.
Je reste avec sept dés et soixante-huit points !
Le Domino de G. Bénédit est devenu rare.