‹ Curiosités littéraires et bibliographiquesChapitre 18 sur 89 · LE DOMINO · texte numérisé non relu

LE DOMINO

Est-il beaucoup d'amateurs du jeu de dominos qui poussent le fanatisme jusqu'à exiger par testament d'être enterrés avec le double-six? Tel est pourtant le fait historique que je vois relaté dans un poème sur le Domino, par le célèbre Marseillais Bénédit. — Bénédit, c'est tout dire; Bénédit, l'auteur de Chichois. — Si Paris avait Bénédit... Yous savez le reste.

Il est fort amusant, ce poème sur le Domino, et fort consciencieux; il donne les règles les plus précises de la « partie à quatre », car la partie à trois n'existe pas, pour ainsi dire. Ses conseils sont marqués au coin de la sagesse. Ainsi :

... Abandonnez votre jeu franchement, Pour soutenir celui de votre homme, au moment Où vous apercevrez qu'il a le plus de chance, Eussiez-vous avant lui même deux dés d'avance.

On dit 7non homme au jeu de dominos.

Bénédit est partisan du double-blanc, que certains joueurs voudraient proscrire.

Vouloir du double-blanc supprimer la présence, C'est commettre vraiment un acte de démence.

C'était bon en 1815. A cette époque de passion politique, les libéraux avaient exclu le double-blanc de toutes les boîtes de dominos, pour protester contre les royalistes.

Notre rimeur passe en revue les do7ninotiers fameux de Marseille. C'est là que se place l'anecdote du double-six inbumé, dont j'ai parlé en commençant :

Pour les résumer tous ici dans un seul nom, La vérité m'oblige à désigner Brémond, Boulanger par état, pompier par circonstance, Lequel, du Domino reculant la science, Pendant vingt ans au moins, chaque jour,chez Briffant, A la table d'honneur ne fit jamais défaut.

Hélas ! la maladie s'abattit un jour sur Brémond et ne le lâcha plus. A l'heure des dernières dispositions, il fit mander un de ses amis et lui tint ce discours touchant :

Voici ce que j'attends : tu sais si j'ai chéri Le jeu de dominos; c'est mon jeu favori. Je puis même ajouter que j'y devins célèbre,

Or, prends ce double-six, c'est le double funèbre,

Et, lorsque du trépas j'aurai franchi le seuil,

Tu le déposeras au fond de mon cercueil.

Au revoir, cher ami; que le ciel te seconde!

Et souviens-toi surtout que si, dans l'autre monde.

Dieu nous permet encor ce jeu fort innocent.

Je te rendrai toujours quatre-vingts points sur cent.

C'est la perle du poème.

Après cela , Bénédit rappelle quelques coups exceptionnels et comment une fois il perdit soixante-huit points :

Après avoir perdu dans la partie à quatre.

Avec mon partenaire il fallut me débattre.

Il pose le double-as, je boude. Il met un trois.

Je boude derechef. Alors, prenant, je crois.

Un blanc, dont il avait un nombre confortable,

Il le place aussitôt au milieu de la table.

0 malheur ! point de blanc, point de trois et point d'as.

Surpris et dépité, je poussais un hélas!

A fendre le plafond, lorsque mon adversaire,

Doucement animé d'un sentiment contraire.

Ferme net, et, coupant mon jeu sur tous les points.

Je reste avec sept dés et soixante-huit points !

Le Domino de G. Bénédit est devenu rare.

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