LES OIES
Jamais Rouget do l'Isle n'a été plus en faveur que maintenant. On recherche avidement tout ce qui le concerne ; on lui élève une statue ici et là, — à lui qui a passé les trois quarts de sa vie dans une pénible médiocrité.
Je vais répondre à ce besoin de curiosité bien 'légitime en citant de l'auteur de la Mat'seiiiaise une pièce de vers publiée dans les Annales romantiques de 1826. Elle n'a rien d'épique, par exemple, et elle porte modestement pour titre : les Oies.
Mais, telle qu'elle est, elle est encore d'actualité:
Une longue perche en main,
Pierrot au marché voisin
Menait une troupe d'oies, Et, pressé qu'il était, très peu civilement, Les hâtait, les chassait, les poussait en avant Sans les laisser d'un pas s'écarter de leurs voies. De colère gonflés, nos oiseaux cheminaient Et de leur guide, entre eux, vivement se plaignaient; Quand survient un passant. Tous, à rompre la tête. Les voilà de piailler en dressant leurs longs cous : « Voyez, homme de bien, voyez comme nous traite
Ce rustre, ce manant; des oisons tels que nous! Nous descendons tout droit de ces saintes volailles Qu'on vit du Capitole affranchir les murailles; Karamsin et d'Hozier sont d'accord sur ce point.
— Messieurs, je les en crois, et la fidèle histoire De ces nobles auteurs a consacré la gloire. Mais çà, parlons de vous. Vous ne dérogez point, J'espère, et soutenez une origine illustre?
— Vraiment, de nos aïeux nous partageons le lustre.
— Mais vous. Messieurs, mais vous?... — Nos ancê-
[tres... — Fort bien; Mais vous, quels sont vos droits? qu'avez-vous fait?
[ — Nous? rien. » Si je voulais mater les insolentes joies De tant d'oisons sans palme aux airs pleins de hauteur. Quel texte à commenter!... Chut! indiscret censeur! Le temps présent est l'arche du Seigneur, Ne faisons pas crier les oies.
Il faudrait être myope outre mesure pour ne point s'apercevoir que cet apologue vise les descendants des familles nobles, — ceux qui n'ont que leur titre pour seul mérite.
ET BIBLIOGrxAPHIQUES G9